Que nul n’entre dans le XXIe siècle s’il n’est hypomane…

Are Mokkelbost (b-o-r-g.org), Entity 12

La communication immédiate caractérise l’époque, pour le meilleur et pour le pire. Elle a du bon : augmentation de notre puissance d’agir, liberté croissante, agilité, faculté permanente de faire salon, mise en commun des ressources intellectuelles, la vie quotidienne vécue à plusieurs… enfer ou paradis… […]

Le pire ? Pas de doute, c’est une tyrannie. La contemplation, la méditation, la mélancolie, l’acédie, la dépression, l’otium, le loisir, la lenteur, les langueurs, le flâner, le musarder, le baguenauder, le glander, non pas seulement le dimanche de la vie de la triade sacrée Hegel-Kojève-Queneau, mais même le sacro-saint Week-end franchouillard, et, par dessus le marché, « les sanglots longs des violons de l’automne… » – toutes ces institutions augustes de la pensée, et de la sensibilité fléchissent sous les assauts incessants du signifiant toujours dispo. Que nul n’entre dans le XXIe siècle s’il n’est hypomane…

L’appareil dit nomade, ou portable, si serviable, corvéable à merci, jamais un mot plus haut que l’autre, a fait son nid dans notre cervelle, il y a pondu ses oeufs, il y est désormais accroché comme une tique à la peau d’un chien. Alléluia ! un nouvel organe nous est poussé, Notre cher et vieux In-der-Welt-sein s’en trouve chaviré de façon irréversible. Quelque chose du rapport du Dasein à l’espace et au temps, resté intouché depuis l’origine, a été pollué, qu’aucune écologie ne nous rendra pur. Des constantes anthropologiques parmi les plus assurées, ont désormais la danse de Saint-Guy.

Le monde de la longue durée n’a pas disparu, non. Il n’est pas englouti comme l’Atlantide, non. Il est toujours là, oui. Il survit, il vivote, il papote, il tremblote, il est passé au rang de patrimoine. Il fait l’objet de tendres nostalgies, il est le ressort de résistances féroces, mais tout le monde sent bien que c’est une cause perdue, comme la monarchie héréditaire et l’Algérie française. Tout doucement, il sort de l’actualité, il s’efface, fade away… Bientôt, demain, tout à l’heure, il sera hors service, honoré, muséifié. Tel le Roi d’Egypte, c’est « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » qui triomphe au son des trompettes d’Aîda.

Rien à voir avec l’éternel présent du « Sonntag des Lebens », où l’on se prélassait aux frais de la princesse. Quelle princesse ? Prinzessin Geschichte, la princesse Histoire, venue à bout de course, et retirée des affaires du monde. La vieille coquette entretenait dans sa thébaïde un gigolo fourbu, Herr Geistes, qui passait son temps à siroter des apéros dans un petit caboulot, en racontant les bobards de ses hauts faits. Enfin Georg Wilhelm Friedrich Hegel vint. Il prit au sérieux le vieux cabot, et se fit son amanuensis, comme le furent pour Socrate, Samuel Johnson et Napoléon, Platon, Boswell et Las Cases. Sur une île déserte, qu’emporterais-je plus volontiers ? La Phénoménologie de l’Esprit, ou Casanova, l’Histoire de ma vie ? Plus de concepts d’un côté, de femmes de l’autre. Au fond, avec la Bible, on a les deux. Voilà pourquoi ce bouquin a tant de fans.

Notre présent à nous est parcouru des secousses instantanées. Valéry disait déjà de Bossuet : « il spécule sur l’attente qu’il crée, tandis que les modernes spéculent sur la surprise ». L’instant impensable, impalpable, et informe, ne règne, ni ne triomphe, car, pour ça, il faudrait encore qu’il durât. Il fulgure. Il n’a pas plus de réalité dans le temps que le point dans l’espace. L’instant est dématérialisé, et, nous qui vivons au rythme du signal instantanée, il nous dématérialise à sa suite. La séance avec Lacan, telle que je l’imagine, n’était pas « courte », elle était instantanée, dématérialisante.

Ah ! mais… voilà pourquoi ce grand appétit de « Journées », de raouts, de fêtes – de rencontres, dit Z* : apporter son corps, trouver des corps…

Jacques-Alain MillerExtrait du Journal des Journées n°32 du mardi 6 octobre

intro_004

ne sais plus ce que c’est cette image, mais peux le retrouver.
me rappelle les lotissements derrière les dunes à nieuwpoort, où nous allions rouler, ma tante et moi, en kuistax. lotissements de villas, larges allées désertes, nous étions en juin. cet air artificiel. villégiature, villas de villégiature. des allées, dis-je, des routes plutôt où les voitures étaient interdites, circulation locale exceptée. des trottoirs, au milieu de nulle part des ronds-points. autant de vie que dans un jeu de légos. comme dans ce chien figé qui semble hésiter à emprunter lui aussi le raccourci tracé en diagonale (dans quelle histoire est-il ce chien debout / qui
réparera l’âme des amants tristes
).

l
m
m
j
ven dre di  – sommes malades tous, au lit
s – la semaine prochaine je travaille
d
l un di – presque qu’aussi difficile de ne pas faire régime que de faire régime.
m
mer credi – rien, toujours rien, chipotages, demain demain
jeux dits –   pour le boulot, n’y arrive plus ( à vrai dire texte de la semaine dernière a mis fin a qq chose, conclu, d’une façon à laquelle je ne m’attendais pas, et comme s’il fallait maintenant un après. comme s’il avait conclu, mais avant terme. j’ai accouché d’un bébé qui est toujours dans mon ventre. il me faudrait rester alitée, avec lui, et lui donner, quelques temps encore
le sein le sein, qu’il me nourrisse. et aussi qu’autour de moi, on s’é merveille, on con gratule.)
vendredi  – empêchée
samedi – boulot n’en finit plus et n’ose pas y penser, je n’ose même pas y penser, à vrai dire, ne m’y suis pas mise de la semaine, mais  keski reste à faire misère:

1) écrire à dh
2) le bas de la page
3) le sitemap
4) les pages d’articles
5) arranger pour la navig
6) la homepage

dimanche –  le problème, c’est que ça, ça n’est pas savoir. ça, c’est être informé. (sans compter qu’elle est toujours sujette à caution l’information.) être informé, cela n’est rien. c’est à rejeter.

l – à l’analyste je parle de ne pas aller aux Journées, plus. me dit que je peux, sans problème, me faire rembourser. décidé de ne rien faire sur dans pour le blog tant que boulot pas terminé. en ai confié les clés à f. (du blog : un nouveau mot de passe !)

m –

le fils : ca-na-aucune-importance-papale futur petit beau-fils : nous-allons-prevenir-la-policela petite-fille : grand-père, nous te-demandons-pardon

m.  – aujourd’hui mercredi, fin de septembre. j’essaye de lire, je ne lis pas. nous assistâmes à (un grand rassemblement de mots). hier vîmes  le film de qui marco ferreri la petite voiture. je vais boir un cap uccino. où suis-je au lit. jules est là, c’est mer
credi après-midi . je me décidai à tenter d’écrire, jules me rejoignit.  cher X vous, vous, trom-pez peut-être, et l’homme n’a-t-il, le vieil homme tué sa fem-
me. sa fam-
ille. n’est-elle pas morte. revoyez voulez-vous, cher monsieur, la scène du coup de fil : ils sont tous dans le bureau, où le vieux a laissé a bouteille de poison, ET, la soup-
ière est sur
la table, le bureau. s’ils savent et pardonnent, cela. considérations distinguées.1 inconfort. travailler et être chouette avec jules.

j – peut-être que pourrais ne plus le voir, l’analyste. peut-être. lui dire quoi. quoi, encore. et l’argent. on verra, je ferai peut-être un rêve. impossible tenir rythme du mois d’août, tenir, soutenir, ce rythme.

vendredi, seigneur, tellement travaillé, cette semaine, cet effort, c’est à vomir. concert, tout à l’heure. je m’occupe bien de f.

s
d
l –  impossible me remettre au boulot
m- curieuse cris e de panique – passée déjà mardi 6 octobre. hier lundi jour de lanalyste (crise de panique à la place d’1 rêve?)

m – jules n’a pas voulu aller au centre de loisir. f. je ne sais où. je ne fais plus rien. je ne sais plus rien. je vais faire des crêpes à jules. je ne suis pas malheureuse: inconsciente.

Notes:
  1. or donc, oui, on le  voit aux images : ils savent tout. la bouteille de poison et la soupière sont sur la table. le père a essayé de tuer ses enfants, et ils lui demandent pardon. []

vendredi soir, 23:52, ce qui m’ennuie, c’est d’être maintenant sortie d’un grippa A qui n’a duré que … 48 heures.  et qui plus est, de n’en être pas morte. tandis que

je suis censée rester contagieuse jusqu’à mercredi prochain.

comment je suis tentée de fermer le blog, comment je suis tentée. d’arrêter, de lâcher

la grippe a (h1N1) est une grippette.

il est 11:06, j’arrête d’écrire à 12:06. mardi.

donc, j’ai eu la grippe a. c’est une grippette.

premier soir, de mercredi à jeudi, la semaine dernière. f. absent, en hollande. ressens douleurs un peu partout, courbatures. suis au lit, m’apprêtais à m’endormir. me lève pour chercher thermomètre, ne trouve pas. me rends compte que douleurs m’empêcheront de dormir, prends du paracétamol.

le lendemain matin, jeudi. au réveil, douleurs, courbatures, reprends paracétamol, conduis Jules à l’école. au retour téléphone à f. pour qu’il me dise où se trouve le thermomètre. pense déjà à la grippe a (les courbatures). prends ma température, 37°1, ça n’est pas grand chose. annonce néanmoins  sur facebook que je suis malade. travaille, c’est le matin.

l’après-midi, trop inconfortable, me couche, température monte jusqu’à 38°9. j’espère que je vais bientôt mourir. je me demande si je dois prendre de quoi la faire baisser ou pas, je me demande si je dois appeler un médecin ou me laisser mourir, mais je me demande également comment je vais faire avec jules avec qui je suis encore seule ce soir-là, et qui, si j’ai la grippe a, ne doit pas l’attraper. je renonce momentanément à mourir, j’appelle le médecin qui n’est pas là. sur son répondeur, déclare qu’aimerais simplement un diagnostic, et justifie ce désir du fait de l’existence de mon enfant. le docteur me rappelle. il semble trouver mes questionnements valables, me fait venir à son cabinet. ah oui, ce serait bien la grippe a, dit-il, il n’y a pas d’autres grippes en ce moment. grippe a, par défaut donc. je m’en contenterai. je suis sa première grippe a.

je ressors assez contente. ce diagnostic est celui que je voulais car il est mortel. j’annonce à fred, au téléphone. je vais chercher jules à l’école. lui explique qu’il ne doit pas me toucher. et que ce soir, je ne pourrai pas lui raconter d’histoire (mon pauvre enfant, mon pauvre enfant, ta mère, est indigne). en fait, j’ai beaucoup de fièvre, et la situation est un peu difficile, tendue. je propose à jules de regarder un dvd en échange (de l’histoire). il accepte. si ce n’est qu’à la fin du dvd, il crise. il est teletubbies en ce moment. il crise donc, veut revoir une deuxième fois le dvd. il est très teletubbies en ce moment. j’appelle son père, je suis moyennement patiente, je crois que je voudrais surtout tirer quelque profit de la situation et ne pas lui raconter d’histoire. son père n’est pas convaincant, je raccroche, un peu dépitée. m’énerve, dis à jules, très bien, je vais te raconter une histoire, tu vas tomber malade, toute l’école va tomber malade, et on va fermer l’école et ça sera terrible et voilà ! (je suis trop trop méchante, c’est terrible, c’est horrible) il dit : non, non, non, je veux pas. bien sûr, il ne veut pas ça. il pleure (honte sur moi). je lui dis jules, stp ne sois pas fâché, je suis malade, c’est difficile, tu sais, je ne suis pas bien, ne sois pas fâché stp. bon, je vois que ça va mieux. on se reparle dans une tonalité raisonnable. un peu geignarde mais raisonnable. on va vers la chambre. là, il me dit, quand je m’assieds sur le lit : mais! ne me touche pas ! je sors penaude, punie par où j’ai péché. punie par où j’ai péché.

je vais me coucher, attends son père, lis, dors, lis, prends du paracétamol, lis dors lis. des nouvelles de jg ballard. je n’aime pas tellement l’idée que cette grippe vienne du porc.

le lendemain, vendredi. son père est là, à jules donc. il reste travailler à la maison. il appelle son bureau, ils disent qu’il doit rester à deux mètres de moi ! ho ho. son chef lui dit que je n’ai pas la grippe a, parce que si j’avais la grippe a, j’aurais certainement des courbatures que je n’ai certainement pas. mais j’ai des courbatures, j’ai des courbatures. cette question du diagnostic m’inquiète. je m’en rends nettement compte à ce moment-là. je tiens beaucoup à être affectée d’une maladie mortelle et que cela se sache. je pense à la mort, qui se rapproche, je me couche, je me délecte à l’idée du testament que j’écris mentalement. bonne fille je prends mon paracetamol, par quoi la mort ne devrait tout de même pas être arrêtée, et ma température baisse.

samedi. je dors beaucoup. le matin jusqu’à 2 heures je crois, 14 heures. je suis contente parce que j’ai lu que dans les symptômes de la grippe a, il y avait ça : grande fatigue pouvant aller jusqu’à la prostration. c’est exactement ça, je suis prostrée, je suis prostrée. vaporeuse, évaporée, je téléphone enchantée, mais n’en laissant rien voir, à mon médecin. il n’est pas convaincu, il s’étonne, fatigue ? fatigue ? ah ça, mais ça ne doit pas être la grippe, rien d’autre ? comme symptôme ? ce médecin ne le sait pas encore, ce médecin est un médecin mort, à mes yeux, s’entend. condamné. il sème le doute dans mon esprit. il est très important que j’aie la faculté avec moi, ou, tout du moins, l’un de ses représentants, or ce médecin ne regarde pas internet ! il me dit de le rappeler lundi, tout de même. compte toujours, sur moi, tu m’intéresses. je dis à f. qu’il faudra songer à en changer, de médecin, car ce gars-là n’y connaît rien. inconséquent, f. pense que ce type est très bien, mais s’occupe prudemment de maintenir la distance de 2 mètres entre lui et moi, entre moi et jules. tirerait-il lui aussi une quelconque satisfaction de la situation.

l’après-midi, c’est bonheur. je n’ai plus mal nulle part, je n’ai presque plus de fièvre : 38°1, que je ne ressens curieusement pas, alors que d’ordinaire j’agonise à 37°2, mais, cela se confirme : j’ai mal aux poumons quand je respire. consultation, le soir, d’internet. c’est une complication de la grippe a, une pneumonie virale, lente, insidieuse, pouvant passer inaperçue, moins grave malheureusement que les autres, mais, si je fais bien attention, j’arriverai bien à en mourir, non. mon père en est mort, mon grand père en est mort, ma mère vient récemment de faillir en mourir, ça ne s’invente pas ça, je suis la suivante sur la liste, ça va de soi. joie me pénètre.

nuit de samedi à dimanche : angoisses inexpliquées. qui me maintiennent éveillée. me conduisent à prendre un demi solian.

dimanche : mon état a empiré, j’ai encore plus mal. à chaque respiration. je cache ma douleur pour n’alarmer personne et que je ne sois pas envoyée à l’hôpital et soignée. à chaque respiration, j’ai mal. j’apprends à jules à jouer à Uno, je porte un masque, j’étouffe un peu. on s’amuse bien. mais, je m’inquiète, je ne voudrais pas qu’il attrape cette saloperie qui vous emporte en quelques jours. en m’endormant le soir, je me dis que je suis tout de même bizarre.

à partir de lundi, il n’y a plus rien à dire, car à partir de lundi, il n’y a plus rien eu : je n’ai plus mal. j’éteins toutes les radios pour m’en assurer, fais le calme complet, respire, non, ça ne me fait plus mal, tousse, ah, je tousse, non, ça ne fait plus mal, tu tousses, oui, je tousse. je suis victime d’une grande déception. j’ai 37°5. et pendant la journée, au cours de laquelle je surfe et travaille, je ne suis plus qu’une boule de nausées et de migraines auxquelles je ne prète même pas attention.

aujourd’hui, c’est mardi. je profite encore de ma semaine de quarantaine. ce n’est toujours pas moi qui me lève le matin pour habiller jules. demain c’est fini. le guerrier doit se relever, le dormeur se réveiller.

11:48 : je relis.

12:07 : je publie

C’est que l’objet est mouvement malgré qu’il n’y paraisse.

de duve manet courbet moi le monde et le n’importe quoi (suite), et de la perte de l’histoire

Le blog est un symptôme. Il n’y a pas lieu (donc) d’y échapper.

(Non plus mon père, je n’ai jamais compris, comment, dans la vie, il pouvait sembler à ce point hors de son époque tandis que sa peinture y était. Y allait, de son côté. (Il est vrai que lui pensait aller contre, son époque.))

Alors, le n’importe quoi des artistes. Manet, son asperge, Courbet, ses casseurs de pierre. Sont les exemples donnés par Thierry de Duve1 . Est-ce à dire que je pense que nous en soyons toujours là. Oui, à certains égards. La petite chose est sortie de, montée sur, s’est extraite. La petite chose, les petites gens. Démocratisation. Extraction. Objet. De la botte sort l’asperge, du jeu tire son épingle. Individualisation.

Je sais que si mon regard s’émerveille se laisse surprendre encore – quand parfois le monde me semble paraît partout beau -, c’est qu’il s’est passé ce qui s’est passé pour que Manet puisse veuille peindre son asperge (sur le bord d’une table). Qui évoque ce que Lacan désigne sous le terme “Y’a d’l’Un” tout seul. Qui allait contre un certain savoir établi, la grande peinture, les tableaux dits d’histoire.

Où nous en serions encore : un monde qui se dégage, s’extrait de l’histoire, de celle même éventuellement avec un grand H. La perd. (Un monde qui trouve cherche comment s’y renouer, à l’histoire. S’y renouer, y renouer sans renier ce qu’il vient de découvrir sans renouer avec ce qu’il vient de lâcher.)

de Duve encore : (Dieu est mort) montée sur la scène de l’objet – et puis pour les artistes en venir à quelque chose de l’ordre de la présentation de l’objet (son exposition Voici) .

de parenthèse en parenthèse, avancer par où se taisent les parents.

Lacan – L’objet est pulsionnel
Lacan – Qu’il s’agit de rejoindre la pulsion. De la dégager du fantasme.
Lacan – Ce qu’il y a d’éthique à la pulsion : c’est que justement elle agisse hors cadre, ne fonctionne pas à l’idéal, affine à la jouissance – le réel donc.

[Il y aurait eu traversée d’un certain fantasme : le père]

Or la pulsion, si on n’y prend garde, aura toujours tendance à faire son chemin toute seule. Parce que c’est sa nature à la jouissance : autiste – auto.
Tandis que le désir appelle à ce qui ne jouit pas.

De la difficulté de conclure.

Parler encore de l’accumulation (les enchaînements) des parenthèses, dans la droite ligne de l’asperge de Manet.

C’est que l’objet est mouvement malgré qu’il n’y paraisse.

9 février 2006 – 11:48 / le n’importe quoi /

Notes:
  1. dans, si mon souenir est bon, Résonances du readymade []

Fermer la porte au monde pour trouver la magie

Depuis 1960, James Graham Ballard habitait une petite maison à Shepperton, une ville de la banlieue de Londres. Hors de question pour lui de déménager d’un observatoire qu’il jugeait idéal pour regarder la société. Au printemps 2006, Libération était retourné le voir pour la traduction de Millénaire mode d’emploi, un recueil d’articles (Tristram). Son dernier roman, Kingdom Come (Que notre règne arrive, Denoël, 2006) venait tout juste de paraître. Quelques semaines plus tard, il allait apprendre son cancer. Son autobiographie, Miracles of Life, qui sort aujourd’hui en France sous le titre la Vie, et rien d’autre, sera son ultime livre avant sa disparition, le 19 avril 2009.

Ballard y raconte avec simplicité et chaleur son enfance et son adolescence à Shanghai, où il fut interné avec ses parents pendant deux ans et demi, son retour dans une Grande-Bretagne sinistrée et sinistre, son mariage avec Mary et ses débuts en science-fiction, la mort prématurée de sa femme et l’éducation de ses trois enfants. La période de Shanghaï fut sans doute la plus heureuse et la plus féconde. «A Shanghaï, je trouvais partout le fantastique que la plupart des gens trouvent exclusivement dans leur tête. A présent, il me semble que je cherchais surtout la réalité dissimulée sous les faux-semblants, quête que je poursuivis d’une certaine manière dans l’Angleterre de l’après-guerre, un monde presque trop réel.»

La vie, et rien d’autre revient aux racines de l’œuvre et retrace le parcours d’un écrivain, étranger dans son propre pays, «voué à prédire et, si possible, à provoquer le changement». Ballard prenait plaisir à recevoir les journalistes quand il l’avait décidé. Il accueillait, affable, dans son petit bureau mangé par la copie d’une toile d’André Delvaux qui rappelait son attachement au surréalisme. Après avoir servi un verre de whisky ou de vin blanc, la discussion pouvait démarrer pour deux heures. Concentré sur son interlocuteur, il répondait avec spontanéité, badinant parfois. L’entretien qui suit n’avait pas encore été publié.

Vous aimez les biographies de stars. Pourquoi?

La biographie est une autre forme de roman, basée sur la réalité. Beaucoup de biographies pour lesquelles j’ai écrit des critiques dans la presse traitent de célébrités poussées par les médias. Le phénomène de création d’une célébrité est propre à la fin du XXe siècle. Il y a cinquante ans, il y avait beaucoup de grandes stars, et pas seulement à Hollywood, mais des personnalités comme Kennedy, la princesse Diana, Margaret Thatcher… La plupart des grandes célébrités mondiales sont américaines, parce que la culture américaine a cette faculté de faire les stars grâce à un énorme réseau de télévision, des masses de magazines, des milliers de radios, etc.

Je pense que, nous vivons dans un monde où le magique est parti. Les gens n’ont pas d’imagination. Il n’y a pas de sens du mystère dans leur vie. Il y a trop de réalité. Nous savons tout ou nous pensons tout savoir. Le président Kennedy a été assassiné en direct à la télévision, et le film a été analysé, et encore analysé. On voit le sang couler de la tête de Kennedy, le tailleur Chanel de sa femme éclaboussé… C’était incroyable. Nous avons vu la guerre du Vietnam à la télévision toutes les nuits dans les années 60. C’était un monde différent. Aujourd’hui, tout est très plat. Qu’est-ce que c’est que là réalité? La réalité est un évier pour vaisselle sale. Rien d’un rêve qui permette de vivre.

«J’admire Howard Hughes pour la manière dont il a fermé la porte sur le monde», écriviez-vous. Ne vivez-vous pas ainsi?

Aujourd’hui, on a besoin de fermer la porte sur le monde si on veut trouver de la magie. Rester en privé avec sa femme ou son mari, ses enfants et les proches qu’on aime. Les gens tiennent des weblogs sur lesquels ils mettent le film de leur vie. Le sourire d’un enfant est un moment unique qui ne peut pas être transformé en home movie! Les images ne peuvent pas capturer le magique de l’existence. Je me souviens de la naissance de mes trois enfants, et c’était un moment merveilleux. Vous êtes sur une plage et vous regardez les vagues sur les rochers. Il y a un superbe coquillage, il a peut-être traversé le monde… C’est un moment magique.

C’est très important de vivre par soi-même ces instants uniques et de fermer la porte. Qu’est-ce que le monde? Il est rempli de publicités. Tout est loisir et consommation. Les gens ne pensent qu’à ça et c’est dangereux. Dans Kingdom Come, je pose cette question : est-ce que le consumérisme va tourner en fascisme? Pas le fascisme à la Hitler. Un fascisme sorf, de banlieue, le fascisme de l’après-midi télé. Le consumérisme procure le désir de nouveauté. Mais il ne peut pas satisfaire l’appétit qu’il encourage. On ne peut pas acheter cinq téléviseurs, quatre voitures, vingt paires de baskets. Alors on cherche des sensations ailleurs. Et on les trouve dans le fascisme de banlieue.

Qu’entendez-vous par là?

Nous avons d’énormes banlieues ici, et ils ont la même chose aux Etats-Unis. Elles n’ont pas vraiment de raison d’exister. Ce sont des déserts spirituels et émotionnels. Elles sont comme le Sahara. Ce sont des mondes sans centre, sans église, sans bibliothèque, sans galerie d’art … Dans les villes autour de l’autoroute qui encercle Londres, où je vis, il n’y a rien d’autre que des magasins. C’est un danger. Dans une ville se trouvent habituellement des administrations, des musées, des cathédrales, des théâtres, des bibliothèques, etc. Et cela donne aux gens un sens à ce qu’ils sont. Les supermarchés sont comme des villes, énormes, et ils ne vous disent pas qui vous êtes. Ils vous rendent anonymes. Votre seule identité est fournie par votre carte de crédit. Vous êtes juste un nombre sur votre carte de crédit. Comment les gens peuvent-ils être satisfaits de vivre comme ça? Je ne crois pas qu’ils le soient.

Vous vivez vous-même dans une banlieue…

Bien sûr. C’est une ligne de front. C’est le Verdun de la guerre qui arrive. Le champ de bataille.

La France a connu des émeutes dans les banlieues en novembre 2005. Qu’en pensez-vous?

C’était un mouvement sans objet, sans but. Un acte sans signification est très dangereux. En juillet dernier (juillet 2005, ndlr], à Londres, nous avons eu des attentats dans le métro et le bus. Personne n’a été capable d’expliquer pourquoi ils ont fait ça. Et c’est très difficile à comprendre. C’est ce que je dis dans Millenium People. Les gens qui transportaient ces bombes savent qu’une attaque sans signification est bien plus inquiétante. Cela signifie que l’existence n’a pas de logique.

Où puisez-vous votre inspiration?

Dans l’observation de mes contemporains. Je suis passionné par les changements de la psychologie de masse. J’ai commencé à écrire il y a cinquante ans, et ma première nouvelle a été publiée dans un magazine de science-fiction en 1956. Au début des années 50, j’étais attiré par la SF parce que c’était une époque de grands changements en Europe de l’Ouest, et en Angleterre en particulier. Nous avions à la fois la télévision, les supermarchés, les autoroutes, les vacances… La société de consommation en était à ses débuts. Un nouveau type de monde était en train d’arriver et sa psychologie m’intéressait.

Mes premières nouvelles traitaient des changements de la société. Je ne fais guère différemment aujowd’hui, mais j’ai arrêté la SF à la fin des années 60. J’ai arrêté parce que le monde a rattrapé la SF. En 1969, Armstrong et les Américains ont marché sur la Lune. Et la science-fiction s’est arrêtée là. Maintenant, nous avons une sortie de fantasy, avec Matrix, Terminator, etc. Des films hollywoodiens qui n’ont rien à voir avec la science. Je pense que la SF est probablement arrivée à une fin. Mais le changement m’intéresse toujours. Voir la femme de 75 ans de la porte d’à côté qui porte des baskets. Ce n’est pas très spectaculaire mais, il y a cinquante ans, une femme de 75 ans qui porte des baskets aurait été inimaginable. C’est un petit changement social.

A quoi le monde va-t-il être confronté ?

Nous vivons une époque très dangereuse, qui va l’être de plus en plus. Les Lumières, qui ont duré deux cents ans, croyaient que la raison et la révolution scientifique allaient produire une société démocratique. C’était vrai, c’est ce qui a créé l’Etat-providence, les démocraties occidentales en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis, Malheureusement, je crains que l’âge de la raison n’arrive à sa fin, parce que de nouvelles forces dans le monde rejettent la raison. C’est arrivé pendant l’Allemagne nazie et avec le stalinisme en Union soviétique. Les deux s’annonçaient comme des projets utopiques et sont devenus les plus grands cauchemars, de l’histoire. Je pense que ça arrivera de plus en plus dans le futur. Cent ans plus tôt, les gens croyaient en la politique, en Dieu, dans la monarchie. la monarchie. Ce n’est plus vrai nulle part. Les gens n’ont plus de centre à leur vie, alors ils ne croient plus en rien. Aux Etats-Unis, d’étranges forces émergent : la croyance dans le christianisme. Dans certaines régions la moitié de la population va à l’église le dimanche. Les antiavortement veulent revenir sur les droits obtenus par les femmes. Cela se passe aux Etats-Unis, dans le pays le plus puissant du monde.

La SF a-t-elle prédit le futur?

Sur beaucoup de sujets comme l’arme nucléaire ou la société de consommation. Mais elle a eu tort sur les voyages interplanétaires. Elle a prédit que les planètes seraient colonisées à l’image de l’Afrique et l’Amérique du Sud des siècles plus tôt. Ce n’est pas arrivé. L’âge de l’espace est terminé. Cela a duré très peu de temps. Peut-être qu’un jour il y aura un autre âge spatial, mais pas avant longtemps. Aller dans l’espace est trop difficile. Seuls quelques millionnaires peuvent se le permettre.

En avez-vous rêvé?

Non. Moi, j’ai plutôt parlé de l’espace intérieur, de l’espace de nos têtes. Pas d’espace extérieur. Je pense que la SF ne sait plus où aller. Nous n’avons plus besoin de littérature séparée. L’idée de science-fiction se trouve désormais dans les romans de littérature générale.

Que pensez-vous d’Internet?

Internet change la vie des gens. Mon amie s’en sert beaucoup, moi je suis trop vieux pour ça. Elle vit sur Internet, parle quatre fois par jour avec des amis! Ils discutent de sujets passionnants comme «– Mon chat se sent mal… / – Essaye ça… / – Je l’emmène chez le vétérinaire…» Je ne plaisante pas, c’est réel. Et ils se voient ensuite. C’est comme une sorte de rêve. Internet véhicule une promesse de nouveau. Quand elle se lève le matin, elle se met devant son PC, lit ses mails, le New York Times, le Wall Street Journal, le Washington Post, quand les Américains, encore couchés, ne les ont pas vus. Puis elle passe aux journaux anglais. Elle récolte des masses d’informations et m’envoie les articles par fax pour que je puisse les lire au petit déjeuner. C’est incroyable. Internet est comme un immense village où tout le monde sait de quoi il retourne. C’est beaucoup plus important que la télévision, qui ne fonctionne que dans un sens. Internet va dans les deux sens.

Vous êtes vu comme un visionnaire. Qu’en pensez-vous?

Je ne me vois pas comme un visionnaire. Plutôt comme un météorologue : «Demain il va pleuvoir. » C’est tout. Je vois une tempête arriver. C’est ma prévision. Il n’y a rien de visionnaire là-dedans! Je m’intéresse aux prochaines cinq minutes. Je suis un météorologue du temps psychologique. J’essaye de lire le temps à l’intérieur de vos cerveaux.

Quel est le livre qui vous a le plus marqué?

L’influence majeure me vient de Kafka, le Procès en particulier. J’y ai vu une certaine paranoïa qui a dominé le XXe siècle. La crainte d’un pouvoir inconnu. Il a prédit le XXe siècle. La paranoïa est une partie importante du paysage psychologique de nos jours, c’est une sorte de masochisme. Inconsciemment, les gens veulent être punis. Ils ne savent pas pourquoi. Nous vivons dans un paradis de consommation et nous nous sentons coupables d’être aussi riches. Nous sentons que nous ne le méritons pas. Nous tournerons en une société sadienne dans le futur. C’est ma crainte. Je pense que les prochaines années seront dominées par une sorte de culpabilité masochiste des peuples de l’Ouest. De nouvelles religions arrivent, des parties irrationnelles de l’être humain vont prendre la place des idéologies.

Libération Jeudi 15 octobre 2009 – Propos recueillis par Frédérique Roussel

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