Surtout rien

Je pense que ma vie aura été, jusqu’à présent, dominée par un seul et même objet : l’objet rien. Enfin, qu’il ait été le seul, je n’en sais (bien sûr) fichtre rien, mettons que cela reste à découvrir. Y eût-il autre chose que rien, se peut-il qu’il y eût jamais autre chose que rien. A tout le moins, à lui seul cet objet domina-t-il largement ma vie psychique, cet objet que j’ai pris coutume d’appeler  l’objet surtout-rien. Le démontrer, risque de n’être pas-rien. A quoi donc, je devrais échouer. A moins que je n’arrive à faire en sorte qu’il n’en fût rien et qu’écrire sur rien fût bel et bien rien. Comme il convient, fût jamais rien. En quoi consisterait ma seule chance d’y arriver. D’arriver à rien.

Cet objet, je l’ai découvert comme tel chez Lacan, chez le psychanalyste Jacques Lacan, c’est à lui qu’en revient la paternité, lui qui l’a repéré, délinéé, ainsi baptisé. C’était selon lui l’un des objets de prédilection de l’hystérique. Qu’on ne s’attende pas ici à ce que je sois jamais précise dans mes références à la psychanalyse, dans aucune d’ailleurs de mes références, qu’on se le tienne pour dit. La psychanalyse, la psychanalyse lacanienne a tenu une grande place dans ma vie, jusqu’à une certaine époque, qui remonte, mettons à dix ans, mettons, à la grosse, à la louche, et dont il n’est jusqu’à présent rien sorti, d’ailleurs, et comme il se doit, sinon moi. Moi, qui tâche de m’en sortir. Je ne tiens à donner à mon travail aucun caractère scientifique, il s’agit, avec cet objet rien, d’un objet de jouissance, et cet objet ne souffre pas la science. Il en réchappe. J’ai mes références, mais elles sont lointaines, elles datent de cette époque où je consacrais ma vie à l’étude et à la pratique de la psychanalyse, cette vie est derrière moi. J’ai suffisamment souffert de n’en avoir rien tiré, rien su tiré. Echec quant à mon être au monde, réussite, triomphe du point de vue donc de mon petit objet. Je ne retournerai donc pas aux livres une xième fois pour vérifier ce que j’assère ici, je ne retournerai pas m’y perdre, je m’y suis longtemps cherchée, rien, je n’ai trouvé que cet objet à la force fatale qui possède ma vie l’englobe, qu’elle-même contient farouchement, sur laquelle elle tend à se résorber.  Je ne retournerai pas une xième fois aux livres et aux auteurs pour trouver la vérification, la justification, du fonctionnement dont je suis seule à pâtir, qui ne s’écrit pas qu’en mots et dont je vérifie l’existence quotidiennement, en ma chair, dirais-je. A Lacan revient d’avoir nommé cet objet, de l’avoir inventé, l’objet dont je veux parler, il ne l’a pas connu, c’est un organe à moi. Je parle de mon rien. Des livres lus, je ne veux ramener ici que la marque indélébile qu’ils ont inscrite en moi. Elle seulement compte. Je ne suis l’objet que de traces. D’empreintes. Laissées sur et dans ma chair, car je ne vois pas comment nommer autrement la rencontre entre certains livres, des paroles, des lettres, des mots, fussent-ils d’auteurs, et ce lieu de résidence de ma vie, mon corps. Cet autre objet considérable qui lui, n’est certes pas-rien. J’appelle chair sa surface d’inscription, très loin de se réduire à la peau. Ou alors celle du dedans tant que du dehors, toute surface parcourable, inscriptible jusqu’à un certain point, même de la façon la plus ténue, l’évocation d’un filet d’air. C’est en cela qu’il est important à un moment de ne pas retourner aux livres, de ne pas ramener l’exacte citation, car les livres ramènent toujours la marque de leur auteur, leur corps, où l’on aurait bien cherché, trouvé, gardé asile de longs temps, mais cela ne tient qu’un temps, comme toute chose, car on a le sien de corps, support d’uniques inscriptions et qui parle, lui, tout seul. De lui dont on ne sait rien, qu’on reconnaît à peine, de lui dont on ne sait rien et que l’objet rien cherche, héroïque, si ça se trouve, à lui seul, à représenter, à nous rappeler à son bon vouloir, du corps inscriptible, de la livre écrite, chair aux mots illisibles, bord de lèvres.
Eventuellement, donc, on trouve là, à tout le moins on en écrit, une racine du rien. Au corps ténu. Abandonné, illicite, innommé. Cela étant dit, on n’a encore rien dit, puisque telle est la nature du dit : rien. Et du rien : dit. Rien dit d’abord le rien dit, du corps.
Corps, racine du rien, et dit sa matière, matière de rien. (Et cette matière, au corps, est jouissance. ce pourquoi on ne peut rien en dire (si ce n’est que ça s’écrit / sicenèksassécrit).
(Bon, tout ça bien sûr est psychanalyse, lacanienne certes, mais aussi millé-rienne.)

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Dit ainsi, cela paraît joli. Au monde, il n’en est rien. Au monde, dans le monde, avec le monde, ce rien n’a rien à faire.  De quel monde parlé-je ? De celui où nous vivons et tel qu’il est conçu et organisé par le langage.  Non que le rien n’y agisse, mais il en est le rebut.  Dès lors que faire? Puisqu’on le voit bien, ce rien est inéliminable.  Que faire, sinon du monde réduire l’empire, soulever le voile de ce qu’il est : représentation (rien de si sérieux qu’il n’y paraît). Et du rien du réel au monde radoucir les traits.

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Donc, d’abord, ce rien l’exhumer de dessous les jupes du monde où il croupit, enseveli sous un fatras de comportements insensés, un bric à brac de sentiments lourds et non-autorisés, l’attirer prudemment vers un peu de lumière –  quelques mots, quelques images précautionneusement choisis -, prenant garde qu’il ne s’y dissipe (puisqu’il n’est, sinon littéralement, pas de ce monde (d’un autre, celui qui n’est pas à portée du langage, dont il témoigne, par la négative)).

Le philosophe Giorgio Agamben : « La pensée, c’est le courage du désespoir »

Article publié par Télérama le 10/03/2012, propos recueillis par Juliette Cerf : http://www.telerama.fr/idees/le-philosophe-giorgio-agamben-la-pensee-c-est-le-courage-du-desespoir,78653.php

Le capitalisme ? Une religion. L’homme ? Un animal désoeuvré. La loi ? Trop présente.  Le philosophe italien analyse avec sagacité notre société et ses dérives « biopolitiques ».

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La théologie est maintenant très présente dans votre réflexion. Pourquoi ?

Les dernières recherches que j’ai entreprises m’ont montré que nos sociétés modernes, qui se prétendent laïques, sont au contraire gouvernées par des concepts théologiques sécularisés qui agissent avec d’autant plus de puissance qu’ils ne sont pas conscients. Nous n’arriverons jamais à saisir ce qui se passe aujourd’hui sans comprendre que le capitalisme est en réalité une religion. Et, comme le disait Walter Benjamin, il s’agit de la plus féroce des religions car elle ne connaît pas d’expiation… Prenez le mot « foi », d’habitude réservé à la sphère religieuse. Le terme grec qui lui correspond dans les Evangiles, c’est pistis. Un historien des religions qui essayait de comprendre la signification de ce mot se promenait un jour dans une rue d’Athènes. Tout à coup, il vit écrit sur une enseigne : « Trapeza tes pisteos ». Il s’approcha et se rendit compte qu’il s’agissait d’une banque : trapeza tes pisteos veut dire « banque de crédit ». Ce fut une illumination.

Que nous révèle cette histoire ?

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