De quatorze à dix-neuf ans, j’ai été élève dans un lycée agricole de province,

DÉBUTS « De quatorze à dix-neuf ans, j’ai été élève dans un lycée agricole de province, isolé dans la campagne de l’Italie centrale. J’y étais pour apprendre un « vrai métier ». Ainsi, au lieu de me consacrer à l’étude des langues classiques, de la littérature, de l’histoire et des mathématiques, comme tous mes amis, j’ai passé mon adolescence dans des livres de botanique, de pathologie végétale, de chimie agraire, d’exploitation maraîchère et d’entomologie. Les plantes, leurs besoins et leurs maladies étaient les objets privilégiés de toute étude dans cette école. Cette exposition quotidienne et prolongée à des êtres initialement si éloignés de moi a marqué de manière définitive mon regard sur le monde. Ce livre est la tentative de ressusciter les idées nées de ces cinq années de contemplation de leur nature, de leur silence, de leur apparente indifférence à tout ce qu’on appelle culture. « 
Emmanuele Coccia, La vie des plantes – Une métaphysique du mélange

PHILOSOPHIE – « Si la philosophie peut revendiquer un rapport privilégié à la vérité, si c’est un tel désir et non une méthode, une discipline, un protocole, une procédure, qui saura nous amener au plus près de la réalité, c’est parce que le monde est l’espace où choses et idées sont mélangées de manière hétérogène, disparate, même imprévisible. Une échange synaptique gît dans le même espace événementiel d’un poème qui est en train de s’écrire, d’une brise, d’une fourmi qui cherche la voie du chez-soi, d’une guerre qui démarre, et tout est lié à tout, sans qu’il y ait une unité supérieure à celle du mélange, sans que les causes et les effets ne soient ordonnés selon le critère de l’homogénéité formelle ou de l’isomorphisme. « 
Ibid., p. 145

AUTOTROPHIE – « Au fond, la vraie connaissance du monde ne peut qu’être une forme d’autotrophie spéculative: au lieu de se nourrir toujours et exclusivement des idées et des vérités déjà sanctionnées par telle ou telle discipline dans son histoire (avec inclusion de la philosophie), au lieu de vouloir se construire à partir d’éléments cognitifs déjà structurés, ordonnées, dressés, elle devrait transformer en idée n’importe quelle matière, objet, ou événement, exactement comme les plantes sont capables de transformer en vie n’importe quel bout de terre, d’air et de lumière. Cela serait la forme la plus radicale d’activité spéculative, une cosmologie protéiforme et liminaire, indifférente aux lieux, aux formes, aux manières dans lesquelles elle est pratiquée.»
Ibid., p. 146-147

… une forme pulsionnelle de connaissance, qui ne se laisserait arrêter par aucun savoir

« L’AUTOTROPHIE – c’est le nom donné à cette puissance de Midas alimentaire, celle qui permet de transformer en nourriture tout ce qu’on touche et tout ce qu’on est est – n’est pas seulement une forme radicale d’autonomie alimentaire, c’est surtout la capacité qu’elles ont de transformer l’énergie solaire dispersée dans le cosmos en corps vivant, la matière difforme et disparate du monde, en réalité cohérente, ordonnée et unitaire.
Si c’est aux plantes qu’il faut demander ce qu’est le monde, c’est parce que ce sont elles qui « font monde».
ibid., p. 20

PHILOSOPHIE – « Impossible, enfin, de distiller une méthode unique; la seule méthode est un amour extrêmement intense pour le savoir, une passion sauvage, brute et indocile pour la connaissance sous toutes ses formes et dans tous ses objets. La philosophie est la connaissance sous l’empire d’Éros, le plus indiscipliné et le plus rude de tous les dieux. Elle ne pourra jamais être une discipline : elle est, au contraire, ce que devient le savoir humain une fois reconnu le fait qu’il n’y a aucune discipline possible, ni morale ni épistémologique.« 

Si une œuvre d’art porte un MESSAGE, cela se traduit par le fait d’endormir le spectateur. A la minute où l’homme « sait » il dort (Chestov). Car il perd le contact avec le DÉSÉQUILIBRE qu’il est, au plus profond.

Si une œuvre d’art porte un MESSAGE, cela se traduit par le fait d’endormir le spectateur. A la minute où l’homme « sait » il dort (Chestov). Car il perd le contact avec le DÉSÉQUILIBRE qu’il est, au plus profond. L’art doit garder l’homme enraciné consciemment dans ce déséquilibre – et cela ne peut se faire que si aucune conclusion n’est tirée (impliquée – comme un MESSAGE ou une RÉSOLUTION  – mais bien plutôt si l’on expose au spectateur, moment par moment, le procès véritable d’une certaine phrase-geste (la quête intérieure d’un style, d’une manière d’être dans le monde) à mesure qu’il se trouve confronté à l’objet réel (la nature). Ainsi l’œuvre d’art est ENRACINÉE dans et PROVIENT de l’abstrait (spirituel, intérieur) et se sert de l’ABSTRAIT comme contenu – lequel contenu trouve DIFFICILE d’EXISTER dans le monde l’objet (nature) et c’est la musique puissante que l’œuvre d’art capture : celle d’ÊTRE HOMME.

 […]

Aucun « développement » n’est possible. Quand il arrive dans une œuvre aujourd’hui, il est faux. C’est une régression vers le primitivisme. (C’est tout naturellement ce que les gens désirent, ce que nous désirons tous – la nature et le sommeil. Sombrer dans la mère – en finir avec la « tension »). Le développement est la négation de la tension ou plutôt la façon d’éviter la tension. Revenir au seul point humain – ce déséquilibre entre intérieur et extérieur – c’est se placer sur le seul vrai point de tension qui n’est jamais résolu ; de même que la TENSION, qui est le fait de l’être-homme, n’est jamais résolue (à moins que l’on ne choisisse finalement d’être animal ou dieu), le DÉVELOPPEMENT dans une œuvre d’art est un abandon, un éloignement de ce point de tension, pour l’animalisme ou le spiritualisme. Dans les deux cas – le rêve, l’assouvissement du désir, le sommeil.

Quand nous disons « développement », nous devrions peut-être remarquer, pour être plus exacts, que cela signifie habituellement le développement de chaque élément à partir de l’élément précédent d’une série – et c’est cela qui est faux. Il existe une AUTRE sorte de développement – où les détails procèdent d’une idée du champ vivant tout entier.

La procédure « impossible » et « fausse » du développement dans l’art courant serait le pas en avant A à partir du pas B – un tel développement ne peut être rien d’autre qu’hypnotisme et mensonge. 
Le seul développement possible qui nous laisse éveillé et humain, comme le spectateur, est celui où chaque détail est une continuelle référence au procès de la conscience entrant en collision avec le monde, ce procès qui fait « être » les choses pour nous. 

[…]

Nous IGNORONS le fait ou l’acte précédent – ainsi il peut S’ÉVANOUIR comme il doit quand son moment d’être-là est passé – ainsi le NEUF peut surgir, moment par moment.

Si chaque moment est neuf, si nous mourons à chaque moment, quand il surgit nous sommes vivants. Le développement (suivi), c’est la mort. C’est le changement en objet. C’est le faiseur d’idoles. 

[…]

Le drame (ce qui est vieux que je rejette) ce sont les gens qui essayent de faire coïncider l’intérieur (leur vie subjective) avec l’extérieur (le monde).

C’est une mauvaise façon de vivre c’est une mort vivante.
Vivre en tant qu’être HUMAIN c’est vivre CONSCIEMMENT la tension entre désir et réalité.
Tous MES « personnages »
« font en sorte »
qu’ils s’identifient avec
la conscience
qui (si vous voulez vous donner la peine de de le remarquer vous-même)
ne peut MAINTENIR les objets dans la pensée (c’est impossible plus d’un millième de seconde)
mais en présente et représente 
dans chacun des quanta de temps
le contenu.
Mais : plus encore – l’étalage des associations (des harmonies) est DIFFÉRENTE pour chaque représentation.
J’ai réfléchi à cela.
J’ai développé un style qui montre comment cela se passe maintenant pour nous dans la conscience. Je parle pas de généralités, je montre la pensée au travail, moment-par-moment.

[…]

L’univers comme une variation sur le thème de l’informe (énergie) et de la forme s’interpénétrant – maintenant vous voyez, maintenant vous ne voyez plus (l’homme : déséquilibre entre intérieur et extérieur). 

Tout art qui donne l’illusion d’un OBJET CONTINU ou qui est fondé sur elle, est mauvais, inutile pour le développement de l’homme, son devenir-lui-même comme un être spirituel, naufragé-sur-la-terre (dans la nature). 
Aujourd’hui, pour l’homme qui accepte sa nature scindée (naufragée), le « tout » ne peut être qu’une vision régressive, une sorte de primitivisme. DIFFÉRER le tout (comme chez Duchamp – le « retard » dans le verre. Comme le dit Heidegger, nous sommes entre les dieux qui ont été et les dieux qui vont être doivent « attendre ».)

Richard Foreman, IIe manifeste ontologico-hystérique, 1974

l’art, mais alors à la façon des Nouveaux barbares de Benjamin : au départ d’une table rase de la culture

l’art, à la façon des Nouveaux barbares de Benjamin : au départ d’une table rase de la culture. Dans les suites d’un trauma innommable qui vous coupe de la relation de toute expérience (pour Benjamin, il s’agissait des horreurs de la première guerre mondiale, des « déchainements barbares de la technique »), dont il faut renoncer à se plaindre, qui choisit l’oubli et retrouve pour aborder le monde, la vie, l’état d’enfance et le jeu : il n’y a plus alors de répétition qui tienne, mais une expérience toujours refaite, entièrement revécue.

« Comment considérer la pauvreté autrement que sous le seul aspect du manque et de ses tristes corollaires, la nécessité soit de le combler, soit de le supporter? Or, on l’a vu, pour répondre à cette question, il ne suffit pas de « prendre le parti » du pauvre. Il faut bien plutôt rejoindre la pauvreté qui conditionne déjà nos existences et montrer en quoi celle-ci peut être une ressource : un moyen de connaissance, un effort, dont les aspirations et la diversité sont irréductibles à l’aliénation d’une vie soumise à l’économie. C’est cette modalité que Benjamin expérimente dans un bref article écrit en 1933, intitulé « Expérience et pauvreté de Walter Benjamin (1933)« .

[…]

« Faire avec peu »
Les moyens pauvres de la technique

l’art, à la façon des Nouveaux barbares de Benjamin : au départ d’une table rase de la culture. Dans les suites d’un trauma innommable, qui vous coupe de la relation de toute expérience (pour Benjamin, il s’agissait des horreurs de la première guerre mondiale, des « déchainements barbares de la technique »), dont il faut renoncer à se plaindre, qui choisit l’oubli et retrouve pour aborder le monde, la vie, l’art, l’état d’enfance et le jeu:

Antonia Birnbaum : « »Faire avec peu », Les moyens pauvres de la technique». Texte autour du texte de Walter Benjamin, « Expérience et pauvreté », écrit en 1933, année de la montée au pouvoir du nazisme, année où Benjamin quitte l’Allemagne. Ce texte a été publié dans la revue Lignes, n° 11, en mai 2003.

tout est choc à l’enfant

Sur FB, cette photo et ce texte de de Viviane Perelmuter
29 juillet

Ce jour-là, il y avait une parade dans la ville et j’avais remarqué l’enfant.
C’était l’expression indéfinissable de son visage et la positon de son corps, souple et solitaire, espiègle et grave…
Singulière gravité de l’enfance, si loin de la naïveté à laquelle on l’associe souvent.
C’est que tout est choc pour l’enfant, tout est matière à s’étonner puisque tout est nouveau.
De là, un pouvoir immense à s’émerveiller autant qu’une forme intense de révolte, qui préserve du renoncement et de toute résignation.
S’y ressourcer… tâche infinie pour l’adulte

mon commentaire:

25 août
tout est choc à l’enfant…. l’expression m’éclaire et résonne avec ma lecture actuellement de W. Benjamin qui, dans Expérience et pauvreté, préconise de s’en rapporter à l’enfance pour survivre justement au choc de la première guerre mondiale. comme un répondre au choc par le choc, se mettre au niveau du choc pour en répondre. prendre acte de l’oubli auquel force le trauma, faire table rase (prendre acte de c que la table a été rasée) et inventer. pour répondre au choc de la barbarie, devenir de nouveaux barbares en retrouvant le premier choc de l’enfance, qui seulement peut permettre d’opposer une réponse valable à l’évènement. et donc répondre du réel par le réel. une réponse qui troque la plainte pour le jeu. excusez-moi d’avoir été si longue, j’essaie ici de resserrer quelque chose, que je perçois du texte de B.

(vacance à la campagne, matin)

(vacance à la campagne, matin)
pourquoi n’écouterais-tu pour aucun autre exercice que celui de l’oreille
avec la plus grande attention
les divers sons d’oiseaux
le crissement rapide que tu reconnais des dents de l’écureuil sur une noisette
les très lointains échos maintenant de l’orage éloigné, qui résonnent pourtant encore, et en ton corps allongé te disent l’étendue, la grande étendue, l’immensité horizontale, les allées d’est en ouest, d’ouest en est, le son du monde, cette voix exceptionnelle, rare, noire, qui te parvient encore
et que s’ajoute le discret son d’une cloche qui signale la demi-heure, le brouhaha d’une voiture ou, dans les canalisations, le grondement sourd d’une chasse juste tirée.
pourquoi faudrait-il qu’il y ait quoique ce soit au-delà du son, de la vibration. pourquoi ne laisserais-tu parfois à l’oreille le loisir de faire ce qu’elle est est seule à pouvoir faire et fait le mieux au monde, et sans arrière-pensées.
tu te couches sur le côté tu fermes les yeux ce sont les battements du cœur que tu perçois, que tu recouvres d’un calme souffle.
tu fais tes provisions. l’heure sonne.