mercredi 1 novembre 2017 @ 10h27

Harcèlement sexuel au travail, levée du voile
Hélène Bonnaud

Un documentaire récent, «Le harcèlement sexuel au travail, l’affaire de tous»1, a éclairé ce lien du sexuel et du pouvoir dans les relations professionnelles entre les hommes et les femmes. Les réalisateurs, Andrea Rawlins-Gaston et Laurent Follea, ont ouvert le chapitre de ces relations de domination et de soumission entre hommes et femmes dans le cadre du travail au moment où l’affaire Harvey Weinstein battait son plein.

Le signifiant « harcèlement moral au travail »2 avait qualifié la façon dont un supérieur hiérarchique porte atteinte à la santé psychique de son employé. Une loi existe qui permet de porter plainte contre de tels agissements. Le harcèlement sexuel ne vient que compléter ce tableau en y adjoignant la mise en jeu du sexuel dans ce rapport de domination. Le regard y est toujours convoqué : regard qui déshabille, regard qui traque, provoque, invite, investit, regard qui domine, regard qui soumet.

Le harcèlement touche à l’image de soi

Ce documentaire, aux qualités pédagogiques évidentes, démontre comment aujourd’hui, bon nombre d’actes relevant de la définition du harcèlement sont pratiqués en toute tranquillité dans le cadre du travail, confrontant les femmes qui en sont victimes à se taire pour éviter le scandale ou la perte de leur emploi.

Les femmes interviewées montrent en effet comment certains hommes, la plupart étant leurs supérieurs hiérarchiques dans l’entreprise, ont entrepris de les séduire puis de les harceler dans le but de les fragiliser et de les amener à accepter leurs propositions sexuelles répétées. En général, cela commence par des compliments sur la beauté, l’élégance, le corps comme objet de désir jusqu’à l’advenue de remarques plus crues sur les seins, le cul, etc. touchant alors à l’intimité sexuelle de la femme et à son image propre. Cela produit souvent des effets de honte et de colère, et parfois attaque profondément l’image de soi.

Ce procédé du harcèlement affecte la victime qui peu à peu, se sent devenir pur objet de l’Autre, ce qui peut la conduire à une dépression grave. Se sentir objet de l’Autre renvoie chacun à la dimension de soumission propre aux fantasmes dont Freud a montré l’incidence dans la vie psychique. Mais si le fantasme sexuel a une action bénéfique dans l’inconscient du sujet qui imagine certains scénarios de soumission, voire de viol, en aucun cas la réalisation de ces fantasmes n’est souhaitée par le sujet. Bien au contraire. Il y a une frontière, une limite infranchissable entre le fantasme et la réalité. Lorsque la réalité force cette barrière, il y a alors intrusion d’un réel traumatique.

Se servir des fantasmes féminins

De nombreux hommes se servent de ces dits fantasmes féminins pour imaginer qu’elles sont des jouisseuses qui s’ignorent ou cachent leur jeu derrière des attitudes policées. En fait, sous les masques de la bienséance, toute femme cacherait en elle ce secret inavouable d’aimer être asservie par un homme. Cette idée a longtemps ouvert la porte à l’humiliation sexuelle des femmes. Malgré les changements d’époque, cette croyance se maintient dans l’esprit de certains hommes, qui s’imaginent qu’une femme jouit quand elle est avilie par un homme ou – version plus soft – que c’est un homme qui révèle à une femme sa féminité, laquelle lui serait toujours insue. Cela autorise l’homme à lui faire savoir que son corps, en tant que celui d’une femme, dit quelque chose sur elle qu’elle ignore, ou encore que l’appel au sexe à son égard est si fort qu’il ne peut ni l’ignorer ni y résister. Ainsi, c’est elle qui porte la faute de ce qui se passe de sexuel dans leur relation.

Ce comportement est le résultat d’une perversion de l’homme. Il s’agit d’une pathologie concernant le rapport à son sexe, dont Lacan dit que, chez l’homme, il est tordu3, et qui se reporte sur les femmes. Il s’agit d’un symptôme. Et ce qu’on épingle sous le terme « prédateurs » renvoie à la mise en jeu chez ces sujets d’une jouissance à démontrer à la partenaire-victime qu’elle n’est qu’un objet sexuel à la merci de leur désir.

C’est sous ce scénario de contrainte que ledit prédateur mobilise celle qu’il a choisie pour être son objet et c’est parce qu’il lui inflige son bon vouloir qu’il jouit de cette situation. La soumission dans laquelle cela plonge la femme qu’il convoite est toujours ce qui est mis en jeu dans son comportement et qui fait fonctionner son mode de jouir. Guetter le moment où elle va craquer, la tourmenter, tourner autour d’elle pour la réduire à son sexe, donne à cet homme la jouissance de son pouvoir sur elle. Rappelons-nous avec Lacan combien le fantasme sadien4 reste d’actualité.

« Balance ton porc »

« Balance ton porc » : c’est sous cette injonction suffisamment injurieuse pour marquer les esprits que la journaliste Sandra Muller a lancé un appel sur Twitter pour inviter les femmes à dénoncer les hommes qui les ont harcelées au travail, en racontant les détails de leur vécu. Des milliers de tweets de femmes ont alors déferlé pour expliquer la façon obscène dont elles ont été victimes de leur patron. Cela touche tous les milieux, ce qui indique bien qu’il ne s’agit pas de faire de cette problématique une affaire d’éducation, mais bien de sexe mâle. Soit. La faute est sur l’homme et il s’agit bien de le lui faire savoir.

Messieurs, tremblez à votre tour, vous avez tant à vous reprocher, semble dire cette avalanche de tweets. La parole est libérée, et les juristes s’inquiètent, voulant orienter ces dénonciations en plaintes adressées à la justice : ils indiquent ainsi qu’il ne suffit pas de dénoncer les faits, mais de les juger.

Un article du 19 octobre de l’écrivaine Maya Khadra resitue bien l’enjeu d’une telle parole : « La campagne “#balancetonporc” repose sur les bases d’une violence verbale hargneuse. Pour riposter à l’agression, certaines femmes recourent au verbe aigri et acariâtre. C’est ce que l’anthropologue René Girard nomme, dans Mensonge romantique et vérité romanesque , la “rivalité mimétique”. La mimesis d’appropriation est celle qui pousse la victime à s’identifier au bourreau et à être aux prises à des “instincts contagieux et destructeurs” »5. Nous reconnaissons là la blessure imaginaire de l’axe a-a’ dans le schéma L de Lacan6 où s’écrit la rivalité en miroir, toujours mortelle, d’où surgit le pire dans les relations entre hommes et femmes.

S’en indigner n’est pourtant pas mon propos. Il s’agit plutôt d’apercevoir dans cette bousculade féministe, la réaction à ce qui constitue un silence fait de honte, de culpabilité, de dégoût, de répulsion d’une expérience de déplaisir qui n’a jamais cessé d’exister et qui, aujourd’hui, s’exprime. L’obscénité des termes utilisés n’indique finalement que ce fait : dans le signifiant, circule la jouissance du dire.

Les réseaux sociaux, nouveau mode pour se compter

Que dire de cette parole multiple qui s’élève grâce aux réseaux sociaux ? Qu’on peut la compter. Les tweets, au un par un, se comptabilisent. Du coup, on annonce que 53% des femmes ont été harcelées au cours de leur vie. Les chiffres parlent. On peut aussi y voir une gonfle imaginaire qui s’est ouverte, brisant l’omerta et dénonçant la dimension sexuelle et de pouvoir des rapports entre hommes et femmes. Celle-ci est souvent niée ou reléguée comme négligeable dans le cadre du travail comme si, là encore, la loi du plus fort était toujours de mise. C’est cette confusion entre la jouissance du pouvoir et la jouissance sexuelle qui est dénoncée. Aucun pouvoir n’autorise à prendre une femme en otage au nom de son désir, ou plutôt pour sa jouissance propre.

Pour la secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, « tout ce qui permet de parler du harcèlement est une bonne méthode »7. Elle considère à juste titre que « Twitter, ça ne remplace pas un tribunal, une action en justice, mais c’est déjà un premier pas ».

Selon l’association d’aide aux victimes de harcèlement sexuel, l’AVFT, « le nombre de plaintes est d’environ un millier par an. Les condamnations restent très rares, moins d’une centaine chaque année. Les parquets considèrent que les faits ne sont pas assez graves pour poursuivre, ou que les preuves sont insuffisantes »8.

Voilà pourquoi les voix qui s’élèvent aujourd’hui favoriseront une plus grande vigilance dans le traitement de ces plaintes.

Hélène Bonnaud
https://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2017/10/LQ-745.pdf

Notes:
  1. Diffusé dans « Infrarouge » le 12 octobre 2017 sur France 2, Cf. ici []
  2. Hirigoyen Marie-France, « Le harcèlement moral au travail », Que sais-je ? , n° 3995. []
  3. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 11 juin 1974, inédit. []
  4. Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits , Paris, Seuil, 1966, p.765. []
  5. Cf. ici []
  6. Lacan J., « Le séminaire sur « La lettre volée » », Écrits , Paris, Seuil, 1966, p. 53. []
  7. Cf. ici []
  8. Cf. ici []
dimanche 5 novembre 2017 @ 10h59

dimanche 5 novembre 2017

On ne dépasse jamais la mère, c’est ce que je pensais vouloir dire, devoir dire, même si c’est pas la bonne phrase. D’ailleurs, c’est pas la bonne phrase, la phrase c’était : On ne guérit pas de la mère. On ne guérit pas de la mère, jamais. Une presque vingtaine d’années d’analyse (12 pour du vrai, ensuite plus que des tentatives de rattrapage), et guérie du père, mais de la mère, c’est comme si ça n’avait pas même été entamé. Ou alors tout juste. La première bouchée de la maladie-mère, en analyse, ça a été moi qui me l’a suis servie : « pas sans ma mère« .   Bouchée toujours pas avalée. Je suis sortie d’analyse (quand j’ ai rencontré un homme qui portait (à peu de choses près) le nom de ma mère) et je me suis retrouvée quasi seule avec la mère. Le père s’est comme évaporé, presque comme s’il n’avait jamais existé, que ça en est presque triste, et il n’est resté que la mère. Sous les auspices de l’angoisse, des signes silencieux de l’emprise de la mère sur moi, de ma prise en la mère. On ne dépasse pas la mère.

Je n’y arrive pas. Je n’arrive même pas à faire comme elle. Je n’arrive pas à venir après elle, à devenir mère à mon tour. Son exemple inimitable contraint ma vie entière. Sa sainteté m’obsède. Il y a eu tant d’années à ne vouloir surtout pas faire comme elle (mêlées aux années passées à faire mieux qu’elle), que quand je me suis retrouvée à sa place, c’est-à-dire que je suis devenue mère, même si ça a été d’abord belle-mère, la belle-mère vient bel et bien à la place d’une mère, rien que ça c’était tout, c’était bien ça l’impossible : venir à la place de la mère, c’était juste impossible de faire comme elle. J’avais pu la haïr, dans les faits, elle était  devenue l’indépassable modèle, il ne me semblait absolument pas qu’on puisse être mère autrement qu’elle l’ait été. Et je dois bien le dire que depuis lors, je ne trouve plus ma place.

Publié dans Hélène Parker | Commentaires fermés sur dimanche 5 novembre 2017
lundi 6 novembre 2017 @ 13h45

Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 11 juin 1974, inédit

11 juin 1974

Voilà. J’ai dû faire quelques efforts pour que cette salle n’ait pas été aujourd’hui occupée par des gens en train de passer des examens et je dois dire qu’on a eu la bonté de me la laisser.

Il est évident que c’est plus qu’aimable de la part de l’Université de Paris I d’avoir fait cet effort puisque, les cours étant finis cette année…
ce que, bien sûr, moi j’ignore
…cette salle aurait dû être à la disposition d’une autre partie de l’administration qui, elle, s’occupe de vous canaliser. Voilà.

Alors, tout de même, comme ça ne peut pas se renouveler, passé une certaine limite, ça sera aujourd’hui la dernière fois de cette année que je vous parle.
Ça me force naturellement un peu à tourner court, mais ce n’est pas pour me retenir, puisqu’en somme il faut bien toujours finir par tourner court.

Moi je ne sais pas d’ailleurs très bien comment je suis niché là-dedans, parce qu’enfin l’Université, si c’est ce que je vous explique, c’est peut-être elle La femme. Mais c’est La femme préhistorique, c’est celle dont vous voyez qu’elle est faite de replis.

Évidemment, moi c’est dans un de ces plis qu’elle m’héberge. Elle ne se rend pas compte, quand on a beaucoup de plis, on ne sent pas grand-chose,
sans ça, qui sait, elle me trouverait peut-être encombrant. Bon.

Alors, d’autre part, d’autre part, je vous le donne en mille…
vous n’imaginerez jamais à quoi j’ai perdu mon temps – perdu, enfin, oui, perdu – à quoi j’ai perdu mon temps en partie depuis que je vous ai vus réunis là
…je vous le donne en mille : j’ai été à Milan à un congrès de sémiotique.

Ça, c’est extraordinaire. C’est extraordinaire et bien sûr, ça m’a laissé un peu pantois. Ça m’a laissé un peu pantois en ce sens que c’est très difficile, dans une perspective justement universitaire, d’aborder la sémiotique.

Mais enfin, ce manque même…
que j’y ai, si je puis dire réalisé
…m’a rejeté si je puis dire sur moi-même, je veux dire m’a fait m’apercevoir que c’est très difficile d’aborder la sémiotique.

Moi bien sûr, je n’ai pas moufeté parce que j’étais invité, comme ici, très très gentiment, et je ne vois pas pourquoi j’aurais dérangé ce Congrès en disant que le « sème », ça ne peut pas s’aborder comme ça tout cru à partir d’une certaine idée du savoir, une certaine idée du savoir qui n’est pas très bien située, en somme, dans l’université.

Mais j’y ai réfléchi et il y a à ça des raisons qui sont peut-être dues justement au fait que le savoir de La femme…
puisque c’est comme ça que j’ai situé l’université
le savoir de La femme, c’est peut-être pas tout à fait la même chose que le savoir dont nous nous occupons ici.

Le savoir dont nous nous occupons ici – je pense vous l’avoir fait sentir – c’est le savoir en quoi consiste l’inconscient, et c’est en somme là-dessus que je voudrais clore cette année.
Je ne me suis jamais attaché à autre chose qu’à ce qu’il en est de ce savoir dit inconscient.

Si j’ai par exemple marqué l’accent sur le savoir
en tant que le discours de la science peut le situer dans le Réel, ce qui est singulier et ce dont je crois avoir ici articulé en quelque sorte l’impasse, l’impasse qui est celui [ Sic ] dont on a assailli NEWTON pour autant que, ne faisant nulle hypothèse…
nulle hypothèse en tant qu’il articulait la chose scientifiquement
…eh bien, il était bien incapable, sauf bien sûr à ce qu’on le lui reproche, il était bien incapable de dire où se situait ce savoir grâce à quoi enfin le ciel se meut dans l’ordre qu’on sait, c’est-à-dire sur le fondement de la gravitation.

Si j’ai accentué, ce caractère – dans le Réel –
d’un certain savoir, ça peut sembler être à côté de la question en ce sens que le savoir inconscient, lui, c’est un savoir à qui nous avons affaire – et c’est en ce sens qu’on peut le dire dans le Réel – c’est ce que j’essaie de vous supporter cette année de ce support d’une écriture…
d’une écriture qui n’est pas aisée, puisque c’est celle que vous m’avez vu manier plus ou moins adroitement au tableau sous la forme du nœud borroméen
…et c’est en quoi je voudrais conclure cette année.

C’est à revenir sur ce savoir et à dire comment il se présente, je ne dirais pas tout à fait dans le Réel,
mais sur le chemin qui nous mène au Réel.

De ça, il faut tout de même que je reparte, de ce qui m’a été également présentifié…
présentifié dans cet intervalle
…c’est à savoir qu’il y a de drôles de gens, enfin, des gens qui continuent…
dans une certaine Société dite Internationale
…qui continuent à opérer comme si tout ça allait de soi.

C’est à savoir que ça pouvait se situer dans un monde comme ça, qui serait fait de corps…
de corps qu’on appelle vivants, et bien sûr y a pas de raison qu’on les appelle pas comme ça, n’est-ce pas
…qui sont plongés dans un milieu, un milieu qu’on appelle « monde » et tout ça, en effet, pourquoi
le rejeter d’un coup ?

Néanmoins, ce qui ressort d’une pratique…
d’une pratique qui se fonde sur l’ex-sistence de l’inconscient
…doit tout de même nous permettre de décoller
de cette vision élémentaire qui est celle de…
je ne dirais pas du moi, encore qu’il s’en encombre
et que j’aie lu des choses directement extraites
d’un certain congrès qui s’est tenu à Madrid où par exemple, on s’aperçoit que FREUD lui-même, je dois dire, a dit des choses aussi énormes, aussi énormes que ça que je vais vous avancer : que c’est du moi…
le moi c’est autre chose que l’inconscient, évidemment ce n’est pas souligné que c’est autre chose.

Il y a un moment où FREUD a refait toute sa Topique n’est-ce pas, comme on dit :
il y a la fameuse seconde Topique qui est une écriture simplement, qui n’est pas autre chose que quelque chose en forme d’œuf, forme d’œuf qui est tout à fait d’autant plus frappante
à voir, cette forme d’œuf, que ce qu’on y situe comme le « moi » vient à la place où sur un œuf…
ou plus exactement sur son jaune, sur ce qu’on appelle le vitellus
…est la place du point embryonnaire.

C’est évidemment curieux, c’est évidemment très curieux
et ça rapproche la fonction du moi de celle où, en somme, va se développer un corps, un corps dont c’est seulement le développement de la biologie qui nous permet de situer dans les premières morulations, gastrulations, etc., la façon dont il se forme.

Mais comme ce corps…
et c’est en ça que ça consiste,
cette seconde Topique de FREUD
…comme ce corps est situé d’une relation au « ça »,
au « ça » qui est une idée extraordinairement confuse : comme FREUD l’articule c’est un lieu, un lieu de silence, c’est ce qu’il en dit de principal.

Mais à l’articuler ainsi, il ne fait que signifier que ce qui est supposé être « ça » : c’est l’inconscient quand il se tait. Ce silence, c’est un taire.

Et ce n’est pas là rien, c’est certainement un effort, un effort dans le sens, dans un sens peut-être un peu régressif par rapport à sa première découverte,
dans le sens disons de marquer la place de l’Inconscient.

Ça ne dit pas pour autant ce qu’il est, cet Inconscient, en d’autres termes, à quoi il sert.

Là, il se tait : il est la place du silence.

Il reste hors de doute que c’est compliquer le corps, le corps en tant que dans ce schème, c’est le moi,
le moi qui se trouve, dans cette écriture en forme d’œuf, le « moi » qui se trouve le représenter.

Le moi est-il le corps ?

Ce qui rend difficile de le réduire au fonctionnement du corps, c’est justement ceci :
que dans ce schème il est censé ne se développer que sur le fondement de ce savoir, de ce savoir en tant qu’il se tait,
et d’y prendre ce qu’il faut bien appeler sa nourriture.

 

Je vous le répète :
c’est difficile d’être entièrement satisfait de cette seconde Topique parce que ce à quoi nous avons affaire dans la pratique analytique
…c’est quelque chose qui semble bien se présenter d’une façon toute différente.

C’est à savoir que cet inconscient, par rapport à ce qui couplerait si bien le moi au monde…
le corps à ce qui l’entoure,
ce qui l’ordonnerait sous cette sorte de rapport qu’on s’obstine à vouloir considérer comme naturel
…c’est que par rapport à lui, cet inconscient se présente comme essentiellement différent de cette harmonie – disons le mot – dysharmonique.

Je le lâche tout de suite, et pourquoi pas ?

Il faut y mettre l’accent.

Le rapport au monde est certainement…
si nous donnons son sens, ce sens
effectif qu’il a dans la pratique
…est quelque chose dont on ne peut pas ne pas tout de suite ressentir que, par rapport à cette vision toute simple en quelque sorte de l’échange avec l’environnement, cet inconscient est parasitaire.

C’est un parasite dont il semble qu’une certaine espèce, entre autres, s’accommode fort bien, mais ce n’est que dans la mesure où elle n’en ressent pas
les effets qu’il faut bien dire, énoncer pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire pathogènes.

 

Je veux dire que cet heureux rapport, ce rapport prétendu harmonique entre ce qui vit et ce qui l’entoure, est perturbé par l’insistance de ce savoir,
de ce savoir sans doute hérité…
ce n’est pas un hasard qu’il soit là
…et cet être parlant…
pour l’appeler comme ça, comme je l’appelle
…cet être parlant l’habite, mais il ne l’habite pas
sans toutes sortes d’inconvénients.

Alors s’il est difficile de ne pas faire de la vie
la caractéristique du corps.

Parce que c’est à peu près tout ce que nous pouvons en dire, en tant que corps, il est là, et il a bien l’air de se défendre.

De se défendre contre quoi ?

Contre ce quelque chose auquel il est difficile de ne pas l’identifier, c’est-à-dire ce qu’il en reste, de ce corps, quand il n’a plus la vie.

C’est à cause de ça qu’en anglais on appelle le cadavre corpse, autrement, quand il vit, on l’appelle body. Mais que ce soit le même, ça a l’air satisfaisant comme ça, matériellement.

Enfin, on voit bien que ce qu’il en reste,
c’est le déchet, et s’il faut en conclure que la vie, comme disait Bichat : 
«  c’est l’ensemble des forces qui résistent à la mort ».
C’est un schéma…
c’est un schéma malgré tout…
c’est un schéma un peu grossier.
Ça ne dit pas du tout comment ça se soutient, la vie.

Et à la vérité, à la vérité, il a fallu en arriver fort tard dans la biologie, pour qu’on ait l’idée
que la vie, c’est autre chose…
c’est tout ce que nous pouvons en dire
…c’est autre chose que l’ensemble des forces qui s’opposent à la résolution du corps en cadavre.

Je dirais même plus : tout ce qu’il peut y avoir qui nous laisse espérer un peu autre chose…
à savoir de ce que c’est que la vie
…nous porte tout de même vers une toute autre conception.
Celle dont j’ai cette année essayé de placer quelque chose en vous parlant d’un biologiste éminent :
de JACOB dans sa collaboration avec WOLLMAN,
et de ce qui, d’ailleurs, bien au-delà…
c’est par là que j’ai essayé
de vous en donner une idée
…ce qui, bien au-delà se trouve être ce que nous pouvons articuler du développement de la vie,
et nommément ceci auquel les biologistes arrivent : que grâce au fait qu’ils peuvent y regarder d’un peu plus près qu’on ne l’a fait depuis toujours,
que la vie se supporte de quelque chose dont
je ne vais pas – quant à moi – franchir le pas,
et dire que ça ressemble à un langage,
et parler des messages qui seraient inscrits dans les premières molécules et qui pourraient faire des effets évidemment singuliers, des effets qui se manifestent dans la façon dont s’organisent toutes sortes de choses qui vont aux purines, ou à toutes sortes de constructions chimiquement repérées et repérables.

Mais enfin, il y a certainement un désaxement profond qui se produit et qui se produit d’une façon dont il est pour le moins curieux que ça vienne à remarquer que tout part de quelque chose d’articulé, jusques et y compris une ponctuation.

Je ne veux pas m’étendre là-dessus.

Je ne veux pas m’étendre là-dessus, mais après tout, c’est bien parce que je n’assimile nullement cette sorte de signalétique dont se sert la biologie,
je ne l’assimile nullement à ce qu’il en est du langage, contrairement à la sorte de jubilation qui semble avoir saisi à ce propos, le linguiste qui se rencontre avec le biologiste, lui serre la main et lui dit : nous sommes dans le même bain.

Je crois que des concepts…
par exemple, comme celui de « stabilité structurelle »
…peuvent – si je puis dire – donner une autre forme de présence au corps.

Car enfin ce qui est essentiel ce n’est pas seulement comment la vie s’arrange avec soi-même pour qu’il se produise des choses qui sont capables d’être vivantes, c’est que tout de même, le corps a une forme, une organisation, une morphogenèse, et que c’est une autre façon aussi de voir les choses, à savoir : qu’un corps ça se reproduit.

Alors, c’est pas pareil quand même, c’est pas pareil que la façon dont à l’intérieur, ça communique,
si on peut dire. Cette notion de communication qui est tout ce dont il s’agit dans cette idée des premiers messages grâce à quoi s’organiserait la substance chimique, c’est autre chose.

C’est autre chose et alors, c’est là qu’il faut faire le saut et nous apercevoir que des signes sont donnés dans une expérience privilégiée, qu’il y a un ordre, un ordre à distinguer, non pas du Réel, mais dans le Réel,
et qu’il s’origine, s’originalise d’être solidaire
de quelque chose qui, malgré nous, si je puis dire, est exclu de cet abord de la vie, mais dont nous ne nous rendons pas compte.

C’est ça sur quoi cette année j’ai voulu insister : que la vie l’implique, l’implique imaginairement si on peut dire. Ce qui nous frappe dans ce fait qui est celui auquel a adhéré vraiment ARISTOTE…
qu’il n’y a que l’individu qui compte vraiment
…c’est que sans le savoir, il y suppose la jouissance.

Et ce qui constitue l’Un de cet individu,
c’est qu’à toutes sortes de signes…
mais pas de signes dans le sens où
je l’entendais tout à l’heure, de signes que donne cette expérience privilégiée que
je situais dans l’analyse, ne l’oublions pas
…il y a des signes dans son déplacement, dans sa motion, enfin, qu’il jouit.

Et c’est bien en ça qu’ARISTOTE n’a aucune peine à faire une éthique, c’est qu’il suppose, c’est qu’il suppose èdoné (ἡδονή ), que èdoné n’avait pas reçu ce sens que plus tard il a reçu des épicuriens; èdoné dont il s’agit, c’est ce qui met le corps dans un courant qui est de jouissance.

Il ne peut le faire que parce qu’il est lui-même dans une position privilégiée, mais comme il ne sait pas laquelle, comme il ne sait pas qu’il pense ainsi la jouissance parce qu’il est de la classe des maîtres, il se trouve qu’il y va tout de même, à savoir que seul celui qui peut faire ce qu’il veut, que seul celui-là a une éthique.

Cette jouissance est évidemment liée bien plus qu’on ne le croit à la logique de la vie.
Mais ce que nous découvrons, c’est que chez un être privilégié…
aussi privilégié qu’ARISTOTE l’était
par rapport à l’ensemble de l’humain
…chez un être privilégié, cette vie si je puis dire, se varie, ou même s’avarie, s’avarie au point de se diversifier… dans quoi ?

Eh bien, c’est de ça qu’il s’agit, justement :
il s’agit des « sèmes », à savoir de ce quelque chose qui s’incarne dans lalangue.

Car il faut bien se résoudre à penser que lalangue est solidaire de la réalité des sentiments qu’elle signifie. S’il y a quelque chose qui nous le fait vraiment toucher, c’est justement la psychanalyse.

Qu’« empêchement »…
comme je l’ai dit dans un temps dans mon séminaire sur L’Angoisse dont je peux regretter qu’après tout il ne soit pas déjà là à votre disposition
…qu’« empêchement », « émoi »…
« émoi » tel que je l’ai bien précisé :
« émoi » c’est retrait d’une puissance
…qu’« embarras », soient des mots qui ont du sens, eh bien, ils n’ont de sens que véhiculés sur les traces que fraye lalangue.
Bien sûr, nous pouvons projeter comme ça sur des animaux ces sentiments. Je vous ferai remarquer seulement que si nous pouvons, « empêchement », « émoi »,
« embarras », les projeter sur des animaux,
c’est uniquement sur des animaux domestiques.

Que nous puissions dire qu’un chien ait été ému, embarrassé ou empêché dans quelque chose, c’est dans la mesure où il est dans le champ de ces « sèmes », et ceci
par notre intermédiaire.

Alors je voudrais quand même vous faire sentir ce qu’implique l’expérience analytique :
c’est que, quand il s’agit de cette sémiotique,
de ce qui fait sens et de ce qui comporte sentiment,
eh bien, ce que démontre cette expérience,
c’est que c’est de lalangue – telle que je l’écris – que procède ce que je ne vais pas hésiter à appeler l’animation …
et pourquoi pas ? Vous savez bien que je ne vous barbe pas avec l’âme : l’animation, c’est dans le sens d’un sérieux trifouillement, d’un chatouillis, d’un grattage, d’une fureur, pour tout dire
…l’animation de la jouissance du corps.

Et cette animation n’est pas notre expérience,
ne provient pas de n’importe où.
Si le corps, dans sa motricité, est animé…
au sens où je viens de vous le dire, à savoir que c’est l’animation que donne un parasite, l’animation que
peut-être moi je donne à l’Université par exemple
…eh bien, ça provient d’une jouissance privilégiée, distincte de celle du corps.

Il est bien certain que pour en parler, enfin, on est plutôt dans l’embarras parce que l’avancer comme ça, c’est risible, et c’est pas pour rien que ce soit risible : c’est risible parce que ça fait rire.

Mais c’est très précisément ça que nous situons dans la jouissance phallique. La jouissance phallique, c’est celle qui est en somme apportée par les « sèmes », puisque aujourd’hui
à côté de… puisque aujourd’hui, tracassé comme
je l’ai été par ce Congrès de sémiotique,
je me permets d’avancer le mot « sème ».
C’est pas que j’y tienne, vous comprenez, parce que je ne cherche pas à vous compliquer la vie.
Je ne cherche pas à vous compliquer la vie,
ni surtout à vous faire sémioticiens.
Dieu sait où ça pourrait vous mener !
Ça vous mènera d’ailleurs dans l’endroit où vous êtes, c’est-à-dire que ça ne vous sortira pas de l’Université.

Seulement, c’est quand même là ce dont il s’agit :
le « sème », c’est pas compliqué, c’est ce qui fait sens.

Tout ce qui fait sens dans lalangue s’avère lié à l’ex-sistence de cette langue, à savoir que c’est en dehors
de l’affaire de la vie, du corps, et que s’il y a quelque chose que j’ai essayé de développer cette année devant vous…
que j’espère avoir rendu présent, …c’est que c’est pour autant que cette jouissance phallique, que cette jouissance sémiotique se surajoute au corps…
ça va durer longtemps ?
se surajoute au corps qu’il y a un problème.

Ce problème, je vous ai proposé de le résoudre,
si tant est que ce soit une complète solution,
mais de le résoudre simplement, enfin, du constat
que cette sémiosis patinante chatouille le corps
dans la mesure…
et cette mesure, je vous la propose comme absolue …dans la mesure où il n’y a pas de rapport sexuel.

En d’autres termes, dans cet ensemble confus que seul le sème, le sème une fois qu’on l’a lui-même un peu éveillé à l’ex-sistence, c’est-à-dire qu’on l’a dit comme tel,
c’est par là, c’est dans la mesure où le corps parlant habite ces sèmes qu’il trouve le moyen de suppléer au fait que rien, rien à part ça, ne le conduirait vers ce qu’on a bien été forcé de faire surgir dans le terme « autre »,
dans le terme autre qui habite lalangue et qui est fait pour représenter ceci justement : qu’il n’y a avec le partenaire – le partenaire sexuel – aucun rapport autre que par l’intermédiaire de ce qui fait sens dans lalangue.

Il n’y a pas de rapport naturel, non pas que s’il était naturel, on pourrait l’écrire, mais que justement on ne peut pas l’écrire parce qu’il n’y a rien de naturel dans le rapport sexuel de cet être qui se trouve moins être parlant qu’être parlé.

Que imaginairement – à cause de ça – cette jouissance dont vous voyez qu’en vous la présentant comme phallique,
je l’aie qualifiée de façon équivalente comme sémiotique, bien sûr, c’est évidemment parce qu’il me paraît tout à fait grotesque de l’imaginer ce phallus, dans l’organe mâle.

C’est quand même bien ainsi que dans le fait que révèle l’expérience analytique, il est imaginé.
Et c’est certainement aussi le signe qu’il y a,
dans cet organe mâle, quelque chose qui constitue
une expérience de jouissance qui est à part des autres.

Non seulement qui est à part des autres, mais qui
– les autres jouissances – la jouissance qu’il est ma foi tout à fait facile d’imaginer, à savoir qu’un corps, mon Dieu, c’est fait pour qu’on ait le plaisir de lever un bras et puis l’autre, et puis de faire de la gymnastique, et de sauter, et de courir, et de tirer, et de faire tout ce qu’on veut, bon.

Il est quand même curieux que ce soit autour de cet organe que naisse une jouissance privilégiée.
Car c’est ce que nous montre l’expérience analytique, c’est à savoir que c’est autour de cette forme grotesque
que se met à pivoter cette sorte de suppléance que
j’ai qualifiée de ce qui, dans l’énoncé de FREUD,
est marqué du privilège, si on peut dire, du sens sexuel, sans qu’il n’ait vraiment réalisé…
quoique tout de même, ça le chatouillait, lui aussi et il l’a entrevu, il l’a presque dit dans Malaise dans la Civilisation
…c’est à savoir que :
le sens n’est sexuel que parce que le sens se substitue justement au sexuel qui manque.

Tout ce qu’implique son usage, son usage analytique du comportement humain, c’est ça que ça suppose :
non pas que le sens reflète le sexuel, mais qu’il y supplée.
Le sens, il faut le dire, le sens comme ça quand
on ne le travaille pas, eh bien, il est opaque.
La confusion des sentiments, c’est tout ce que lalangue est faite pour sémiotiser. Et c’est bien pour ça que tous les mots sont faits pour être ployables à tous les sens.

Alors, ce que j’ai proposé, ce que j’ai proposé dès le départ de cet enseignement, dès « Le discours de Rome », c’est d’accorder l’importance qu’elle a dans la pratique, dans la pratique analytique, au matériel de lalangue.
Un linguiste, un linguiste bien sûr est tout à fait introduit d’emblée à cette considération de la langue comme ayant un matériel.

Il le connaît bien, ce matériel :
c’est celui qui est dans les dictionnaires,
c’est le lexique,
c’est la morphologie aussi, enfin,
c’est l’objet de sa linguistique.

Il y a quelqu’un qui, naturellement est à cent coudées au-dessus d’un tel congrès que celui que je vous ai dit : c’est JAKOBSON.
Il a comme ça un petit peu parlé de moi, comme ça en marge, pas dans son discours d’entrée, mais tout de suite après il a tenu à bien préciser que l’usage que j’avais fait de DE SAUSSURE, et derrière DE SAUSSURE…
j’en savais assez pour le savoir quand même
…des stoïciens et de saint AUGUSTIN.

Pourquoi pas ? Je ne recule devant rien.
C’est bien sûr que ce que j’ai emprunté à SAUSSURE simplement et aux stoïciens sous le terme de signatum, ce signatum c’est le sens, et qu’il est tout aussi important que cet accent que j’ai mis sur le signans

Le signans a l’intérêt qu’il nous permet dans l’analyse d’opérer, de résoudre…
encore que comme tout le monde nous ne soyons capables que d’avoir une pensée à la fois
…mais de nous mettre dans cet état dit pudiquement « d’attention flottante », qui fait que justement quand le partenaire là, l’analysant, lui en émet une, une pensée, nous pouvons en avoir une tout autre,
c’est un heureux hasard d’où jaillit un éclair.

Et c’est justement de là que peut se produire l’interprétation, c’est-à-dire que à cause du fait que nous avons une attention flottante , nous entendons ce qu’il a dit quelquefois simplement du fait d’une espèce d’équivoque, c’est-à-dire d’une équivalence matérielle, nous nous apercevons que ce qu’il a dit…
nous nous apercevons
parce que nous le subissons
…que ce qu’il a dit pouvait être entendu tout de travers.

Et c’est justement en l’entendant tout de travers que nous lui permettons de s’apercevoir d’où ses pensées,
sa sémiotique à lui, d’où elle émerge :
elle n’émerge de rien d’autre que de l’ex-sistence de lalangue. Lalangue ex-siste ailleurs que dans ce qu’il croit être son monde.

Lalangue a le même parasitisme que la jouissance phallique,
par rapport à toutes les autres jouissances.
Et c’est elle qui détermine comme parasitaire dans le Réel
ce qu’il en est du savoir inconscient.
Il faut concevoir lalangue… et pourquoi pas parler de ce que lalangue serait en rapport avec la jouissance phallique
comme les branches à l’arbre.

C’est pas pour rien…
parce que quand même, j’ai ma petite idée
…c’est pas pour rien que je vous ai fait remarquer que ce fameux arbre de départ là, celui où on a cueilli la pomme,
on pouvait se poser la question s’il jouit lui-même tout comme un autre être vivant.

Si je vous ai avancé ça, c’est pas tout à fait sans raisons, bien sûr. Et alors, disons que lalangue, n’importe quel élément de lalangue, c’est au regard de
la jouissance phallique un brin de jouissance. Et c’est en ça que ça étend ses racines si loin dans le corps.

Bon, alors ce dont il faut partir…
vous voyez, ça traîne, il est tard, bon
…c’est de cette forte affirmation :
que l’inconscient n’est pas une connaissance : c’est un savoir, et un savoir en tant que
je le définis de la connexion de signifiants. Premier point.

Deuxième point : c’est un savoir dysharmonique, qui ne prête d’aucune façon
à un mariage heureux, un mariage qui serait heureux. C’est impliqué dans la notion de mariage, c’est ça qui est énorme, qui est fabuleux :
qui est-ce qui connaît un mariage heureux ?

Non ? … Mais enfin passons.

Néanmoins, le nom est fait pour exprimer le bonheur.

Oui, le nom est fait pour exprimer le bonheur
et c’est celui qui m’est venu pour vous dire
ce qu’on pourrait imaginer d’une bonne adaptation, d’un emboîtement, enfin de quelque chose qui ferait que ce que je vous ai dit de la vie, de la vie du corps chez celui qui parle, ça pourrait se juger d’un juste, d’un noble échange entre ce corps
et son milieu, comme on dit, son Welt à la noix. Ouais…

Quand même, ces remarques ont leur importance historique, parce que vous verrez, vous qui me survivrez, vous le verrez : tout ce qui a commencé de se balbutier en biologie donne bien l’impression que la vie n’a rien de naturel. C’est une chose folle.

La preuve, c’est qu’on y a foutu la linguistique ! C’est énorme, enfin.

Elle réservera des surprises cette vie, quand on aura cessé de parler comme des sansonnets, à savoir de s’imaginer que la vie ça s’oppose à la mort.

C’est absolument dingue, cette histoire !

D’abord, qu’est-ce que nous en savons ?
Qu’est-ce qui est mort ?

Le monde inanimé, que nous disons.

Mais, c’est parce qu’il y en a une autre conception de l’âme que celle que je vous représentais maintenant, à savoir que l’âme, c’est ce qui… c’est un crabe.

Alors, je vais vous dire : au point où nous en sommes c’est paradoxal.

C’est paradoxal, je dis ça parce que j’ai lu un petit papier torchon qui s’est émis là dans le dernier congrès de la Société de Psychanalyse et qui témoignait de ceci qui est pour le moins paradoxal :
c’est que pour ce que je suis en train de rejeter,
à savoir qu’il y ait connaissance, qu’il y ait la moindre harmonie de ce qu’on situe de la jouissance, de la jouissance corporelle avec ce qui entoure.

Mais il y a qu’un endroit où ça puisse se produire, cette fameuse connaissance, enfin un endroit à mon sens, et vous le devinerez jamais :
c’est dans l’analyse elle-même.

Dans l’analyse, on peut dire qu’il peut y avoir quelque chose qui ressemble à la connaissance.
Et j’en trouve le témoignage dans ceci :
qu’à propos du papier, du papier torchon dont je vous parle, où il s’agit du rêve, c’est absolument merveilleux l’innocence avec laquelle ça s’avoue.

Il y a une personne…
et une personne dont je m’étonne pas du tout que ce soit cette personne-là, parce que quand même il a reçu une touche d’un petit coup de fion
que je lui ai donné dans le temps [ Rires ]
…c’est que tout est centré autour de ceci qu’il voit se reproduire dans un de ses rêves une note,
une note à proprement parler sémantique…
à savoir que ça n’est que vraiment là
comme noté, articulé, écrit
…il voit se reproduire dans un de ses rêves une note sémantique du rêve d’un de ses patients.

Il a bien raison de foutre co-nnaissance dans son titre. Cette espèce de mise en co-vibration, en co-vibration sémiotique, en fin de compte, c’est pas étonnant qu’on appelle ça comme ça pudiquement : le transfert.
Et on a bien raison aussi de ne l’appeler que comme ça. Ça, je suis pour.
C’est pas l’amour, mais c’est l’amour au sens ordinaire, c‘est l’amour tel qu’on se l’imagine. L’amour, c’est évidemment autre chose. Mais pour ce qui est de l’idée, si je puis dire, qu’on se fait de l’amour, on fait pas mieux que dans cette sorte de connaissance analytique.

Je suis pas sûr que ça mène loin, c’est bien aussi d’ailleurs pourquoi ça reste dans le marais, toute l’expérience analytique.

C’est pas de cela qu’il devrait s’agir.
Il doit s’agit d’élaborer, de permettre à celui que j’appelle l’analysant d’ élaborer, d’ élaborer ce savoir,
ce savoir inconscient qui est en lui comme un chancre,
pas comme une profondeur, comme un chancre !

Ça, c’est autre chose, bien sûr, c’est autre chose que la connaissance. Et il y faut une discipline évidemment un peu autre qu’une discipline philosophique, n’est-ce pas ?

« si plein, si rond (un seul pour deux) le rêve des Mortimer qu’en vain les Eugène cherchent, pour y pénétrer, une issue. »

Il y a un machin de COCTEAU…
parce que de temps en temps je ne vois pas pourquoi je cracherais sur les écrivains,
ils sont plutôt moins cons que les autres
…il y a un machin de COCTEAU qui s’appelle Le Potomak où il a créé quelque chose, dont je ne vais pas me mettre à vous dire ce que c’est : les Eugène.
Mais il y a aussi là-dedans les Mortimer.
Les Mortimer n’ont qu’un seul cœur, et c’est représenté dans un petit dessin où ils ont un rêve en commun.

C’est quelqu’un dans le genre de mon psychanalyste de tout à l’heure, celui que je n’ai pas nommé : entre l’analysant et l’analyste, c’est comme chez les Mortimer.

C’est pas fréquent, c’est pas fréquent, même chez les gens qui s’aiment, qu’ils fassent le même rêve. Ça c’est même très remarquable. C’est bien ce qui prouve la solitude de chacun avec ce qui sort de la jouissance phallique. Ouais… Bien.

Alors quand même…
il ne me reste plus qu’un petit quart d’heure
…je voudrais quand même faire quelques remarques sur la portée…
parce que ça a semblé frapper comme ça un copain
qui est là au premier rang, je lui ai lâché ça comme ça au cours d’un dîner et j’ai eu la surprise de voir que ça le comblait de plaisir.
Alors je me suis rendu compte à quel point je m’explique mal [ Rires ] :

Parce que moi je vous avais écrit au tableau  : ∃x  tel que Non Phi de x . Ce qui veut dire : « il faut qu’il y en ait un qui dise non à la jouissance phallique». Grâce à quoi, et seulement grâce à quoi : , « il y en a des « tous » qui disent oui ».
Et je vous ai mis en face… j’ai dû prêter à confusion… : « qu’il y en a d’autres chez qui il n’y en a pas qui disent non ».
Seulement ça a pour curieuse conséquence que chez ces autres, enfin, y a pas de « tout » qui dise oui: Pas-tout x phi de x.

Ça, c’est l’inscription, c’est la tentative d’inscription dans une fonction mathématique, de quelque chose qui use des quanteurs.

Et il y a rien d’illégitime…
je ne vais pas plaider ça aujourd’hui
parce que nous n’avons plus le temps
…il y a rien d’illégitime à cette quantification du sens.

Cette quantification relève d’une identification.
L’ identification relève d’une unification.

Qu’est ce que je vous ai écrit autrefois dans les formules des quatre discours ?

Un S1 qui vient se ficher, qui vient pointer dans un S2. S1 → S2 . Qu’est-ce que c’est qu’un S1 ? C’est un signifiant, comme la lettre l’indique. Le propre d’un signifiant – c’est un fait de langue auquel on ne peut rien -, c’est que tout signifiant peut se réduire à la portée du signifiant Un.

Et c’est en tant que signifiant Un …
       je pense que vous vous souvenez autrefois de mes petites parenthèses : S1 S2 entre parenthèses,
       et il y avait des S1 qui se refoutaient devant, etc.
…pour exprimer l’affaire que je définis, pour faire que le signifiant ça soit ce qui domine dans la constitution du sujet :
un signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant.

Bon alors, alors Toute lettre x, et quelle qu’elle soit, ça veut dire cet Un comme indéterminé. C’est ce qu’on appelle dans la fonction, dans la fonction
au sens mathématique, l’argument. C’est de là que je suis parti pour vous parler de l’identification.

Mais s’il y a une identification, une identification sexuée, et si d’autre part je vous dis qu’il n’y a pas de rapport sexuel, qu’est-ce que ça veut dire ?

Ça veut dire qu’il n’y a d’identification sexuée que d’un côté, c’est-à-dire que tous ces épinglages dits fonctionnels de l’identification, ils sont à mettre…
        et c’est en ça que le copain en question manifestait sa vive satisfaction, c’est
        parce que je le lui ai dit comme ça appuyé, au lieu qu’à vous, je vous ai laissés dans la mélasse
…c’est que toutes ces identifications sont du même côté. Ça veut dire qu’il y a qu’une femme qui est capable de les faire.

Pourquoi pas l’homme ? Parce que vous remarquez que je dis bien sûr une femme, et puis je dis « l’homme ».

Parce que l’homme…
        l’homme tel que l’imagine La femme,
       c’est-à-dire celle qui n’existe pas,
       c’est-à-dire une imagination de vide
…l’homme lui, il est tordu par son sexe.
Au lieu qu’une femme peut faire une identification sexuée.

Elle a même que ça à faire, puisqu’il faut qu’elle en passe par la jouissance phallique qui est justement ce qui lui manque. Je vous dis ça parce que je pourrais le moucheter d’un repérage de mes quatre petits épinglages, là : 

Qu’est-ce que ça veut dire pour la femme, puisque vous avez pu croire qu’avec ça, ce que je désignais c’étaient tous les hommes ? Ça veut dire l’exigence que la femme montre – c’est patent – que l’homme soit tout à elle. Je commence par là, parce que c’est le plus marrant. Il est dans la nature d’une femme d’être jalouse, dans la nature de son amour.

Quand je pense qu’il va falloir que d’ici dix minutes, je vous explique aussi ce qu’est que l’amour ! C’est ennuyeux d’être bousculé à ce point-là. Bon.

Le « pas toutes » dont j’ai inscrit l’autre rapport au Φx, c’est par quoi ce même amour, l’amour dont il s’agit et que je mets là comme ça, généreusement tout entier du côté des femmes, il faut quand même y mettre,
si je puis dire, une pédale [ Rires ], je veux dire par là, que c’est « pas toute » qu’elle aime : il lui en reste un bout pour elle, de sa jouissance corporelle.
C’est ça que ça veut dire, le . le pas-toutisme. Bon.

Et puis après le ∃x, l’ex-sistence du x qui est celui où se situe Dieu. Il faut être plus tempéré, faut pas se monter le bourrichon avec ces histoires de Dieu, c’est tout de même pas parce qu’il y a du savoir dans le Réel que nous sommes forcés de l’identifier à Dieu.

Je m’en vais vous en proposer moi, une autre interprétation : – c’est le lieu de la jouissance de la femme, qui est beaucoup plus lié au dire qu’on ne l’imagine. Il faut bien dire que sans la psychanalyse, je serais là-dedans comme un béjaune , comme tout le monde.

Le lien de la jouissance de la femme à l’impudence du dire, c’est ce qui me parait important à souligner. Je n’ai pas dit l’impudeur. L’impudence, c’est pas pareil, c’est pas pareil du tout.

Impudence : A. − Attitude d’une personne qui agit volontairement d’une manière jugée offensante, effrontée, ou contraire à la bienséance. Synon. culot, toupet (fam.).V. aplomb 

B. − Rare. Acte impudent. Il a mérité d’être châtié pour ses impudences (Ac.).
 

Et le, barrés tous les deux, c’est en quoi la femme n’existe pas, c’est-à-dire ce en quoi sa jouissance ne saurait être fondée de sa propre impudence.

Je vous livre ça comme ça.
C’est… je dois convenir que c’est…
je vous trouve patients
…ça, c’est des coups de massue que je vous colle
sur le zinzin.

Mais enfin, comme je suis un tout petit peu bousculé, je voudrais quand même conclure sur ce fait que l’inconscient comme savoir dysharmonique est plus étranger à une femme qu’à l’homme.

C’est marrant que je vous dise un truc pareil ! [ Rires ]

Et alors, et alors, qu’est-ce qui va en résulter ?
Qu’est-ce qui va en résulter: c’est qu’il y a quand même le côté femme. C’est pas parce qu’il est plus étranger qu’il est pas étranger à l’homme aussi.

Il lui est plus étranger à elle parce que ça lui vient de l’homme, de l’homme dont j’ai parlé tout à l’heure, de l’homme dont elle rêve.

Parce que si j’ai dit que l’homme existe, j’ai bien précisé que c’est dans la mesure où c’est lui qui, par l’inconscient, est le plus chancré, échancré, même.

Mais une femme conserve, si je puis dire, un petit peu plus d’aération dans ses jouissances.
Elle est moins échancrée contrairement à l’apparence.
Et c’est là-dessus que je voudrais terminer.

Je voudrais terminer sur ceci qui est extrait de PEIRCE :
c’est qu’il s’est aperçu quand même que la logique, la logique aristotélicienne, c’est une logique purement prédicative et classificatoire, alors
il s’est mis à cogiter autour de l’idée de la relation, à savoir ce qui est parfaitement, ce qui va de soi,
ce qui est « du billard », du billard concernant…
non pas l’épinglage fonctionnel à un seul argument que je viens de vous donner pour être celui de l’identification en en remettant la chose dans la poche de la femme
…il s’est mis à cogiter autour de x R…
R, signe d’une relation idéale, vidée,
il ne dit pas laquelle
…R et y : x R y, une fonction à deux arguments.

Qu’est-ce que c’est…
à partir de ce que je viens de vous avancer aujourd’hui
…qu’est-ce que c’est que la relation savoir ?
Il y a une chose très très astucieuse qui est notée dans PEIRCE…
vous voyez, je rends hommage à mes auteurs
…quand j’y fais une trouvaille, je la lui rends.

Je la lui rends comme ça, je pourrais aussi bien
ne pas la lui rendre.
Autrefois, j’ai parlé de métaphore et de métonymie, et tous les gens se sont mis à pousser les hauts cris, sous prétexte que je n’avais pas dit tout de suite que
je devais ça à JAKOBSON.

Comme si tout le monde ne devait pas le savoir ! Enfin, c’était LAPLANCHE et LEFEBVRE-PONTALIS qui ont poussé les hauts cris autour de ça.
Enfin, quel souvenir ! C’est le cas de le dire !

Si ce que je vous dis aujourd’hui, ce que je vous avance, est fondé, le savoir ça n’a pas de sujet.

Si le savoir c’est foutu dans la connexion de deux signifiants et que ce n’est que ça, ça n’a de sujet qu’à supposer qu’un ne sert que de représentant du sujet auprès de l’autre.

Il y a quand même quelque chose d’assez curieux là: c’est que la relation, si vous écrivez : x R y
dans cet ordre, en résulte-t-il que x est relaté à y ?
Pouvons-nous de la relation supporter ce qui s’exprime dans la voie active ou passive du verbe ?

Mais, ça va pas de soi. C’est pas parce que j’ai dit que les sentiments sont toujours réciproques…
car c’est ainsi que je me suis exprimé
dans le temps, devant des gens qui comme d’habitude n’entendent rien à ce que je dis
…c’est pas parce qu’on aime qu’on est aimé.

J’ai jamais osé dire une chose pareille !
L’essence de la relation, si en effet quelque effet en revient au point de départ, ça veut simplement dire que quand on aime on est fait énamoré.

Et quand le premier terme, c’est le savoir ?
Là, nous avons une surprise, c’est que le savoir, c’est parfaitement identique – au niveau du savoir inconscient – au fait que le sujet est su.

Au niveau du sens en tout cas, c’est absolument clair : le savoir c’est ce qui est su.

Alors essayons quand même de tirer quelques conséquences de ceci que ce que l’analyse nous montre, c’est que ce qu’on appelle le transfert, c’est-à-dire ce que j’ai appelé tout à l’heure l’amour…
l’amour courant, l’amour sur lequel on s’assoit tranquillement, et puis pas d’histoires
c’est pas tout à fait pareil que ce qui se produit quand émerge la jouissance de la femme.

Mais, que voulez-vous, ça, ça sera… je vous réserverai ça pour l’année prochaine.

Pour l’instant, essayons bien de saisir que ce que l’analyse a révélé comme vérité, c’est que l’amour…
l’amour dont j’ai parlé tout à l’heure
…l’amour se porte vers le sujet supposé savoir, et alors qu’est ce qui serait l’envers de ce sur quoi j’ai interrogé la relation de savoir ?

Eh bien, ça serait que le partenaire dans l’occasion, est porté par cette sorte de motion qu’on qualifie de l’amour.

Mais, si le x de la relation qui pourrait s’écrire comme sexuelle, c’est le signifiant, en tant qu’il est branché sur la jouissance phallique, nous avons tout de même à en tirer la conséquence.

La conséquence, c’est ça :
si l’inconscient est bien ce dont je vous ai dit aujourd’hui le support, à savoir un savoir,
c’est que tout ce que j’ai voulu vous dire cette année à propos des non-dupes qui errent, ça veut dire que
« qui n’est pas amoureux de son inconscient erre ».

Ça dit rien du tout contre les siècles passés.
Ils étaient tout autant que les autres amoureux de leur inconscient, et donc ils n’ont pas erré.

Simplement, ils ne savaient pas où ils allaient,
mais pour être amoureux de leur inconscient,
ils l’étaient!

Ils s’imaginaient que c’était la connaissance.
Car il y a pas besoin de se savoir amoureux de son inconscient pour ne pas errer, il n’y a qu’à se laisser faire, en être la dupe.

Pour la première fois dans l’histoire, il vous est possible, à vous d’errer, c’est-à-dire de refuser d’aimer votre inconscient, puisque enfin vous savez ce que c’est : un savoir, un savoir emmerdant.

Mais c’est peut-être dans cette erre (e,deux r,e)…
vous savez, ce truc qui tire, là,
quand le navire se laisse balancer
…c’est peut-être là que nous pouvons parier de retrouver le Réel un peu plus dans la suite,
nous apercevoir que l’inconscient est peut-être sans doute dysharmonique, mais que peut-être il nous mène à un peu plus de ce Réel qu’à ce très peu de réalité qui est la nôtre – celle du fantasme – qu’il nous mène au-delà : au pur Réel.

[ Aplaudissements ]

 

Source : http://www.valas.fr/Jacques-Lacan-les-non-dupes-errent-1973-1974,322

vendredi 10 novembre 2017 @ 10h06

Mail à HB

Chère Madame,

Je voudrais par ce mail vous remercier pour votre article paru dans Lacan Quotidien, « Harcèlement sexuel au travail, levée du voile ».

Découvrir ce qui s’écrivait sous les hashtags #Metoo ou#Balancetonporc m’a beaucoup troublée. Tant par la teneur de chacun de ces récits que par l’ampleur du phénomène. C’est pourquoi j’ai été heureuse de découvrir votre article. J’ai pu y entendre ce que vous dites à propos du fantasme féminin (tout en me disant que je n’en savais pas grand chose, tout en me demandant comment il y aurait moyen de «communiquer» là-dessus sans froisser les féministes). Puis, intriguée par ce que vous dites du rapport tordu des hommes à leur propre sexe, j’ai été lire sur le net la leçon de Jacques Lacan (du 11 juin 1974) à laquelle vous vous référez, sans m’en trouver très éclairée. Une femme serait la seule à pouvoir « faire une identification sexuée », à quoi l’homme faillirait en raison de ce qu’il est « tordu par son sexe » …

Enfin, je voulais surtout vous remercier. Il m’avait semblé que les analystes avaient là une parole à prendre.

Bien à vous,

V M

NB : Voici ce que j’avais fini par moi-même publier le 21 octobre (veille de mon anniversaire) sur FB, en réaction à un article de Libération, « Balance ton porc ? Non merci ! », qui avait suscité divers commentaires auprès de mes « amis » sur Facebook.

selon cet article, #Balancetonporc est un « hashtag violent et revanchard, cru et cruel ». j’ai 54 ans. me faire agresser en raison de mon sexe ne m’arrive plus (si ça peut rassurer, c’est les jeunes qui se font emmerder, avec l’âge, ça se tasse). ça m’est arrivé. violemment, cruellement, crûment. et dans les gestes, les paroles, souvent, il y avait quelque chose de l’ordre de la revanche, de la haine, pour ce que je suis, ce que je représente, comme femme. j’ai pour ma part toujours encaissé en silence. certaines sont sans doute mieux préparées à faire face. je ne l’étais pas. j’ai été seule avec ça, toujours. cela m’a modelée, faite, petit à petit, jour après jours. au fur et à mesure qu’apparaissaient sur mon corps les dits « signes de ma féminité ». ça a contraint ma façon de marcher, ma façon de m’habiller, mes envies de sortir, mes désirs de voyager. mes désirs tout court. ça a barré des joies, des enthousiasmes, des gaietés. ça m’a contrainte à m’enlaidir. à désaimer mon corps. alors, si j’ai finalement lu très peu de témoignages sur twitter ou ailleurs, en raison de la nausée que ces lectures provoquaient, il est certain que ça résonne en moi et que de leur nombre quelque chose me parvient, qui me fait signe et qui me fait du bien. un immense silence qui se dévoile et se déchire. peut-être y a t-il quelque chose à faire, peut-être n’est-ce pas une fatalité. tandis qu’après-coup une sorte de colère monte en moi. une colère jusque là jamais même éprouvée, qui me prend à retardement, parce que ces agressions concernaient de trop près mon être de femme, mon intimité, ma pudeur. ça n’est pas du tout de la victimologie. je ne me suis jamais sentie victime. j’en ai ressenti l’énigme (de mon propre être). j’en ai été saisie. je m’y suis figée. alors aujourd’hui, ce hashtag, #balancetonporc, s’il m’a d’abord heurtée, j’ai fini par sentir qu’il comportait quelque chose de juste. parce qu’enfin bon, ok, l’énigme, le silence, c’est bien, c’est comme ça, « on se débrouille », il n’en reste pas moins qu’il est peut-être temps, finalement, et juste, pour moi, de les nommer, tous ceux-là, à qui je n’avais jamais rien dit, à qui il n’était rien possible de dire, parce qu’ils étaient plus forts que moi, parce qu’ils étaient cons, parce que cela aurait encore plus attisé leur colère, il était peut-être temps de les injurier en retour. (alors non, je n’y suis pas allée de mon #hashtag, mais je considère que celles qui y vont, y vont pour moi aussi, je cautionne.)
cela dit, par delà l’injure, « l’indignation de masse » dont il est question ici, qui a lieu, qui se manifeste, celle-là me touche profondément. qui comporte en son creux quelque chose d’infiniment juste. même s’il n’y a pas d’oreilles pour l’entendre (parce qu’il faudrait que ça rentre dans un cadre jurid……)

vendredi 10 novembre 2017 @ 19h15

Une liberté à laquelle le sujet est contraint
Jean-Pierre Lebrun

Comme j’essaie de lire la leçon du 11 juin 1974 du séminaire des Non-dupes èrent , pour comprendre un peu mieux ce qu’avance Hélène Bonnaud dans son article sur le harcèlement, quand elle parle du rapport à leur sexe tordu des hommes1, je tombe sur ce texte de Jean-Pierre Lebrun, très éclairant.

Extrait :

(…)

Autrement dit, il s’agit d’abord de consentir à ne pas être le phallus pour ensuite pouvoir se situer du côté de ceux qui l’ont ou bien du côté de ceux qui ne l’ont pas. Mais l’avoir ou ne pas l’avoir se fait déjà sur fond de perte de l’être, sur le fondement de ce « y a pas ! » propre au monde de la parole. L’anatomie ne fait donc pas tout le destin pour les humains. Lacan ira encore plus loin lorsqu’il introduira son fameux schéma de la sexuation dans le séminaire Encore (( J. Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, 1972 )). En écrivant en quelque sorte qu’« il n’y a pas de rapport sexuel ». Le schéma de la sexuation dit ceci : « Qui que ce soit de l’être parlant s’inscrit d’un côté ou de l’autre », donc s’inscrira soit du côté des hommes, soit du côté des femmes. « Qui que ce soit de l’être parlant » : autrement dit, l’anatomie n’est plus vraiment le destin. Puisque la spécificité de l’être humain, c’est que la subversion introduite par le langage implique comme conséquences d’une part que le destin anatomique est insuffisant pour promouvoir une quelconque identification sexuelle, et d’autre part, que c’est par le mode d’inscription dans la parole qu’hommes et femmes pourront être dits tels, en même temps d’ailleurs que cette inscription rend impossible leur rapport.

Cependant, Lacan relativise quelque peu sa formulation. En effet, dans son séminaire Les non-dupes errent, qui suit Encore, il dit : « L’homme est tordu par son sexe » ; et aussi : « Il n’y a que les femmes pour faire les deux identifications. » Ce qui pourrait s’entendre comme : « L’anatomie, c’est quand même le destin. » Cela nous amènerait dès lors à constater une évolution de Freud au dernier Lacan. D’abord, « l’anatomie, c’est le destin » chez Freud. Suit : « L’anatomie ne fait pas tout le destin » dans un premier temps chez Lacan, étant donné ce que nous devons au langage. Ensuite « l’anatomie n’est pas le destin », à partir du moment où le sujet peut choisir son camp, du côté gauche ou du côté droit dans le schéma de la sexuation, du côté des hommes ou du côté des femmes. Enfin, « l’anatomie n’est pas sans être un destin » parce qu’on est quand même contraint eu égard au sexe anatomique que l’on a ; il n’est donc pas possible de faire n’importe quoi.

Dans cette congruence entre l’adolescence, la modernité et la théorie analytique, il est intéressant de noter que dans chacun de ces cas, on part d’une place fixe – l’anatomie chez Freud –, pour passer à la relativisation absolue – le schéma de la sexuation chez Lacan –, pour enfin revenir à un choix mais un choix qui n’est pas pour autant hors de toute contrainte.

Je reviens par là à notre propos concernant l’adolescence, en tenant compte du schéma de la sexuation. À partir donc de cette poussée pubertaire du réel du corps, il s’agit pour le sujet d’aller prendre sa place dans ce schéma dont, rappelons-le, la partie supérieure désigne les hommes-les femmes et la partie inférieure, la manière dont un sujet va prendre sa place en fonction du fait qu’il s’est mis d’un côté ou de l’autre, indépendamment de son sexe anatomique, et cela aura une série de conséquences sur la façon dont ce sujet va organiser son rapport à l’autre.

Autrement dit, aller prendre sa place dans la sexuation – ce qui n’est pas entièrement tributaire de son anatomie mais qui est quand même dépendant des contraintes qu’elle impose – va consister, premièrement, à aller se ranger sous la bannière des hommes ou sous celle des femmes, deuxièmement, à renoncer à aller du côté qui n’a pas été choisi, donc à le perdre et troisièmement, du fait de se ranger d’un seul côté, d’avoir obligatoirement rapport à l’autre côté, ce qui va impliquer structuralement un non-rapport. Voilà trois conséquences que je vais essayer de développer, conséquences structurales qui déterminent les modalités mêmes dans lesquelles les difficultés vont se poser.

J’insiste d’emblée sur la troisième des conséquences, celle d’avoir obligatoirement rapport à l’autre et cela, contrairement à ce qu’on entend souvent dire, à savoir que l’adolescence, c’est le problème du solitaire, c’est un problème qui doit se régler seul… L’adolescence aurait plutôt à traverser l’épreuve du « comment vivre séparés-ensemble ? » pour reprendre la formule de Beckett. La question de la solitude peut-être, mais celle avec l’autre justement. Comment émerger seul dans le rapport à l’autre ?

Mais d’abord il s’agit d’aller d’un côté ou de l’autre ; il s’agit de se ranger du côté des hommes ou du côté des femmes ; de choisir la position sexuée dans le langage, j’ai envie de dire là indépendamment de son anatomie, ce qui ne sera pas sans conséquence mais en tout cas la question est celle-là : choisir d’aller d’un côté ou de l’autre et comme vous le voyez, c’est déjà quelque chose qui va à l’encontre de notre mode unisexe puisqu’en fin de compte, malgré tout, il s’agit d’avoir à faire un choix eu égard à ce que c’est que d’être sexué dans le langage.

Ensuite, pour le dire en quelques mots, j’avais en son temps trouvé une formule pour essayer de dire ce que c’était que d’être sexué dans le langage, à savoir qu’une parole masculine, c’est une parole qui dit « c’est ça ! » et une parole féminine, c’est une parole qui dit « c’est pas ça ! ». Comme vous le voyez, cela pourrait apparaître comme la matrice de la guerre des sexes, plus simplement même de la scène de ménage. Je pourrais aujourd’hui le dire autrement en disant que l’adolescent, c’est celui qui fait l’épreuve de la pipe. Il fait l’épreuve du fameux tableau de Magritte, Ceci n’est pas une pipe ! Parce que lorsque je vous dis : « C’est une table ! », reconnaissez que je n’ai pas tort. Mais si vous me rétorquez : « Ce n’est pas une table », à bien y penser, il faut reconnaître que vous n’avez pas tort non plus, puisque la table que je désigne par ce mot table en profitant de cette possibilité langagière qui m’est donnée de parler de la table, fait que la table, la chose table, je l’ai perdue. Je ne connais plus de la table que la table frappée de la loi du signifiant. Donc du coup, me rétorquer que ce n’est pas vraiment une table ou que ce n’est pas tout à fait une table, c’est tout autant justifié à partir du fait que je prends en compte que je parle et que parler suppose la perte de l’être table. Donc, si vous voulez, être homme ou être femme dans la parole, ce n’est rien d’autre 
soit, du côté mâle, d’énoncer,
soit, du côté femme, de rappeler qu’il y a l’énonciation dans l’énoncé, de rappeler le « y a pas ! » fondateur, de rappeler la perte d’être et, du coup non pas de contredire l’énoncé mâle, mais de venir lui indiquer que, de toute façon, quoi qu’il dise, ce ne sera jamais tout à fait cela. Vous voyez comment on peut passer de la matrice de la scène de ménage entre « c’est ça – mais non c’est pas ça » à un rapport tout à fait intéressant pour autant qu’on accepte le non-rapport qui le conditionne, à savoir que paradoxalement, les deux seront complices dans le fait de manquer le rapport. Simplement pour indiquer que, choisir d’un côté ou de l’autre, ce n’est déjà pas rien mais de plus, choisir d’aller d’un côté ou de l’autre, cela suppose de perdre le côté qu’on n’a pas choisi ; il y a là un renoncement obligatoire à la bisexualité.

Par ailleurs – et c’est là l’intérêt du bas du tableau –,
soit je vais du côté des hommes et dans ce cas-là je place l’autre en position d’objet,
soit je vais du côté des femmes, et dans ce cas-là je consens à être mis en place d’objet. Je dis bien à être mis en place d’objet, à la place de semblant de l’objet, puisque Lacan a très subtilement délimité un espace entre la femme qui est barrée et l’objet. Une femme n’est pas l’objet ; elle accepte de se mettre en place d’objet et ce qui se passe de ce fait-là, justement de maintenir l’écart entre l’objet et elle, c’est qu’elle se trouve divisée entre sa dépendance à l’égard du phallus et son rapport sans médiation au manque dans l’Autre, à cette perte d’être évoquée plus haut qui est la condition même de la parole, condition même de ce que nous sommes des êtres parlants. Et Lacan d’ajouter encore avec ses formulations dans son séminaire Les non-dupes errent qu’un homme ne peut pas faire les deux identifications, que seule une femme peut les faire, qu’un mâle ne peut pas impunément aller uniquement du côté féminin, car s’il passe entièrement du côté des femmes, il va en perdre l’usage de son pénis ! S’il veut uniquement passer du côté des femmes, il va devoir sacrifier sa vie sexuelle. Alors qu’en revanche, une femme, elle, spontanément se trouve des deux côtés, dans la parole et pas-toute dans la parole. De plus, elle peut aller se placer entièrement du côté homme, ce n’est pas pour autant qu’elle en sera homme puisque l’organe, elle, elle ne l’a pas.

(…)

Jean-Pierre Lebrun

 

https://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2001-3-page-9.htm

Notes:
  1. « Ce comportement est le résultat d’une perversion de l’homme. Il s’agit d’une pathologie concernant le rapport à son sexe, dont Lacan dit que, chez l’homme, il est tordu3, et qui se reporte sur les femmes. Il s’agit d’un symptôme. Et ce qu’on épingle sous le terme « prédateurs » renvoie à la mise en jeu chez ces sujets d’une jouissance à démontrer à la partenaire-victime qu’elle n’est qu’un objet sexuel à la merci de leur désir.«  []
samedi 11 novembre 2017 @ 15h39

Percussion du signifiant dans le corps à l’entrée et à la fin de l’analyse
Hélène Bonnaud

Extrait :

Ce fait est d’une importance cruciale. Il indique que la vie, la reproduction de la vie n’est pas une transmission du germen à travers les générations de corps, mais que – et cela n’est attesté que par la psychanalyse, donner la vie ne va pas tout seul. On a l’idée que la reproduction de la vie est conditionnée par la parole, par le signifiant, dans l’espèce humaine. Cela provoque le fait qu’il n’y a pas d’automatisme à la reproduction humaine qui peut prendre toutes les formes du refus de la reproduction, qu’elle soit consciente ou inconsciente. Au point que Lacan pouvait dire que, « dans l’espèce humaine, la lettre est l’analogue du germen »1 , que pour que le germen se transmette à travers les générations, il faut qu’un certain type de signifiant, qu’il appelait la lettre – et donc il insiste sur la matérialité de ce signifiant – soit transmis2 On retrouve donc toujours cette idée que le signifiant est avant le corps, qu’il le précède, que la lettre est l’analogue du germen, c’est dire qu’elle équivaut à ce qui est à l’origine de la reproduction.

La rumeur maternelle

Dans mon témoignage d’AE, j’ai indiqué la valeur traumatique de ma naissance pour l’Autre maternel. Une grande partie de mon analyse a consisté à me déprendre de la place d’objet a que j’ai pu être dans le fantasme maternel. L’enfant venait en place d’être la cause de la douleur maternelle. Certes, l’absence de mon père qui ne s’est pas déplacé pour accueillir son enfant, trop déçu qu’il était par l’annonce d’une nouvelle fille, a certainement cristallisé la déception maternelle autour de cet événement de corps qu’est l’allaitement. L’enfant était nourri aux larmes et cris maternels. C’est la plainte de ma mère racontant les affres de son allaitement à qui voulait l’entendre, qui a ravagé mon enfance. Je ne comprenais pas le sens des mots mais sa voix a résonné comme une trace intolérable, délivrant son message négatif. Elle était devenue la voix du reproche. Reproche d’être née.

Comme je l’ai dit, il m’a fallu faire de nombreux tours d’analyse jusqu’à atteindre l’idée que ma mère avait sa jouissance propre, sa jouissance à dire l’insupportable de cet événement et, une fois cela accompli, j’ai pu m’en détacher. J’étais la cause, mais de fait, je n’étais pas en cause. Éric Laurent, lors du Congrès de l’AMP, a assigné à la plainte maternelle incompréhensible, la valeur d’une rumeur. La rumeur de lalangue maternelle qui a ombragé l’enfance du sujet. Cette lalangue « je l’écris en un seul mot, pour désigner ce qui est notre affaire à chacun, lalangue dite maternelle »3 , dit Lacan. Il indique ainsi que c’est lalangue maternelle qui est au départ, avant le signifiant. Elle n’est pas faite pour la communication, pour le dialogue. « Le langage sans doute est fait de lalangue. C’est une élucubration de savoir sur lalangue. Mais l’inconscient est un savoir, un savoir-faire avec lalangue. »4

Ainsi, je peux établir que l’analyse m’a permis de produire cette élucubration de savoir sur lalangue maternelle. Elle m’a permis de faire quelque chose avec cette rumeur innommable et persécutante. J’ai déjà utilisé l’adjectif dont Lacan use pour qualifier cette lalangue maternelle, quand il dit « qu’elle est une obscénité »5 et qu’il la rapporte à l’Autre scène freudienne, à la parenté. Cela convient bien à ce que j’ai pu en entendre du côté de l’obscène, de l’Autre scène. À partir de la répétition de cette lalangue traumatique, j’ai pu construire le symptôme lié à la pulsion orale qui s’est manifesté à l’adolescence. C’est ce symptôme qui a creusé la première demande d’analyse. Plusieurs rêves ont montré l’importance de la relation à la mère sur le mode de l’objet perdu, a , qui, de façon répétée, rejouait cette perte, laissant invariablement le sujet dans l’angoisse. Un dernier rêve rend compte de la sortie de cette aliénation. « Je souffre d’une douleur dans la gorge et on me prélève, à l’aide d’une seringue, un liquide blanc. » Ce prélèvement a valeur de séparation. On retire le produit toxique. On l’extrait du corps. L’intoxication a fini par laisser place à la toxicomanie comme mode de jouissance de la parole dans l’analyse. Pour sortir de l’intoxication maternelle, le traitement par la parole s’est joué sur le mode de la jouissance à se désintoxiquer. Sur ce point, je considère que la psychanalyse a été la réponse à mon symptôme, sur un mode sinthomatique. Elle consiste dans cet usage singulier du dire jusqu’au point où la répétition conduit à son extrême limite, ce que j’ai qualifié d’un trop. Cette jouissance à dire n’est peut-être que la substitution de la fonction de lalangue et de son Autre scène, car la psychanalyse est l’Autre scène que je me suis choisie. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est que, comme le dit Lacan, le « Un incarné dans lalangue est quelque chose qui reste indécis entre le phonème, le mot, la phrase, voire toute la pensée »6 . « Cet Un est l’ordre signifiant en tant qu’il s’instaure de l’enveloppement par où toute la chaîne subsiste »7 .

Avec la rumeur maternelle, je fais l’hypothèse qu’il s’est agi de ce Un de l’ordre signifiant qui s’est instauré de l’enveloppement par où toute la chaîne subsiste. Ce Un prend deux S 1 qui se sont entendus – « sein », et « naissance » – et de façon collapsés, ont incarné ce Un dans lalangue du sujet. D’ailleurs, si on veut faire équivoquer ces deux signifiants, on a beaucoup à dire, ce que je n’ai pas manqué de faire. Il me semble que l’enveloppement dont parle ici Lacan marque bien le côté absorption par l’enfant de cette lalangue primordiale. L’enfant, en effet, est enveloppé par ce Un du signifiant. C’est fondamental pour qu’il entre dans le langage. C’est à partir de cet enveloppement qu’aura lieu l’opération de la Bejahung primordiale.

Cette rumeur de lalangue maternelle, c’est l’effet même de cet état du signifiant qui est antérieur au langage, c’est son bruit, les vibrations du son qui l’animent, la voix comme induction même de la trace laissée par ce qu’on appelle le ton, le ton de la voix qui détermine l’effet négatif de sa portée sur l’enfant, bien avant qu’il ne sache parler, et comprendre. D’ailleurs, comprendre ne m’est pas immédiat. Je dois d’abord passer la ligne du son et de ses nuances. C’est une petite faille, un reste qui marque chez moi, l’antécédence de lalangue sur le sens.

Dans la psychanalyse, nous dit Jacques-Alain Miller dans « Choses de finesse », nous avons affaire à une jouissance qui relève du signifiant en tant qu’il serait la cause de la jouissance dans le corps. C’est cette jouissance proprement humaine qu’il a appelée la jouissance bis et qu’il oppose à la jouissance antéprédicative de tout corps vivant, puisque de celle-ci, on ne peut rien dire. C’est cette jouissance bis qui prend consistance et se fixe à partir de l’incidence du signifiant. C’est pourquoi, dans la psychanalyse, nous avons affaire à une jouissance traumatisée. C’est la jouissance qui est causée par le signifiant. C’est une jouissance déplacée. La question est évidemment de saisir comment cette jouissance touche au corps, a des effets jouissants dans le corps. Lacan dit « que le savoir affecte le corps de l’être qui ne se fait être que de paroles, ceci de morceler sa jouissance, de le découper par là jusqu’à en produire les chutes dont je fais le a , à lire objet petit a […] »8. Le signifiant affecte le corps en morcelant la jouissance du corps, et ces morceaux, ce sont les objets a .

C’est ainsi que j’interpréterai les effets de lalangue maternelle dans le symptôme oral.

Le savoir illisible de la parole maternelle a affecté le corps du petit sujet, en morcelant sa jouissance, en découpant le corps, et en fixant la jouissance dans la zone orale, puisque c’est elle qui a été traumatisée au départ de la vie. Ainsi, je considère que la parole maternelle, toute mauvaise qu’elle ait pu me paraître dans mon analyse, a été le vecteur d’une jouissance morcelée certes, mais qui a pu se fixer dans un seul point du corps, sur un bord, la zone orale. C’est là une chance, car c’est là que les signifiants-maîtres rencontrés ont pu s’écrire dans ma lalangue. C’est une chance que ma mère ait pu parler de sa souffrance, mettre des mots sur ce qu’elle a éprouvé dans son corps et qu’elle a vécu comme l’irruption d’une jouissance insupportable. C’est une chance parce qu’en effet, ça a pu s’écrire et se faire entendre de telle façon que l’enfant en a attrapé quelques bribes de savoir qui ont affecté sa jouissance en se fixant sur la zone orale, et cela, de façon très primaire, dès le début de la vie.

Ainsi, au point où j’en suis arrivée de ma réflexion sur la différence entre la rumeur maternelle comme cause réelle de la jouissance orale, et le sinthome comme « arrachement », comme mode de jouir qui s’est écrit, lui, à partir de la phrase paternelle dont je redis ici la formule incongrue « si c’est une fille, on la jettera par la fenêtre », j’identifie la rumeur maternelle comme ayant fait trace de jouissance sur un bord du corps car, quoi qu’on en dise, la parole maternelle a troué le corps de l’enfant, et sa répétition a agi comme une vérité pour le sujet. L’analyse a permis de mettre en série les S 1 collapsés de la mère et de s’en détacher.

Le hors-sens de la phrase paternelle

Venons-en maintenant à la phrase paternelle. Est-ce du registre de lalangue paternelle ? Oui, elle l’est d’avoir été énoncée avant même la naissance de l’enfant. Elle contient d’ailleurs un conditionnel ce qui indique que l’événement attendu devait être un garçon. « Si c’est une fille » introduit la condition de l’acte qui s’en suivra. Mon père n’a jamais proféré cette phrase après ma naissance, mais elle est restée si troublante pour ma sœur aînée qu’elle me l’a répétée dans mon enfance, sans doute pour me faire entendre à quel point mon existence était peu désirée par mon père, et sans doute par elle aussi ! De ne l’avoir jamais mise au travail dans mon analyse est en soi une énigme. Quel statut donner à ce mécanisme précisément ? Ce n’est pas du refoulement car je l’ai toujours sue. Aucun sens ne pouvait s’en dire. Elle est donc restée vide, ni oubliée ni sue. Elle est restée comme une lettre qu’on ne veut pas décacheter car on ne saurait savoir ce qu’elle contient. Elle est restée lettre blanche, impossible à lire.

Peut-être est-elle restée hors sens pour me permettre d’exister comme fille malgré elle ? Il me semble que de ne pas l’avoir mise en circulation dans la chaîne signifiante est manifeste d’une défense contre le réel qu’elle recèle. Il est évident qu’elle n’est pas passée à la communication à l’Autre, elle n’a pas pu s’hystoriser dans la dialectique du discours analysant. Elle est restée fixe. D’une certaine façon, cela montre déjà la différence avec la rumeur maternelle que le sujet n’a pas cessé de vouloir analyser, comprendre et symboliser et qui a reçu une réponse dans l’inconscient transférentiel. Là, il y a comme un trou. La phrase s’est fixée comme un élément qui ne pouvait pas faire passer la vérité au réel car elle n’a pas pris sens comme vérité. Indicible, elle n’est pas entrée dans la chaîne symbolique du sujet. Elle est restée hors de sa dimension d’histoire. J.-A. Miller parle d’élément inhistorisable dans son cours sur les Us du laps9 . Il explique qu’à partir du moment où nous essayons d’élaborer la théorie de l’inconscient du dernier Lacan, une théorie qui n’est pas articulée à partir de l’hystérie et de l’histoire, mais à partir de la psychose, cela change tout. Il prend appui sur le commentaire de la Verneinung de Lacan , notamment l’hallucination du doigt coupé de l’Homme aux loups. L’hallucination est un phénomène qui échappe à l’histoire et au remaniement historique, subjectif, sémantique de la vérité. Elle met en question le primaire de l’historisation, indiquant une faille dans l’historisation primaire. Pour être historisé, un élément doit avoir été symbolisé. Il n’y a d’historisation primaire que s’il y a symbolisation primaire. En s’appuyant sur la lettre du texte de Freud, il en déduit que revient, dans l’hallucination, un contenu qui n’a pas été symbolisé, qui a échappé à la symbolisation primaire, et qui est, par là, inhistorisable.

La Ververfung freudienne, c’est l’expulsion, le refus, le retranchement, la forclusion. Là où l’histoire suppose qu’il y a une symbolisation primaire, la négation prenant la forme du refoulement tandis que le réel est la conséquence de l’opération de la forclusion. D’un côté, nous avons le mécanisme de la névrose, de l’autre, celui de la psychose.

Dans ce même texte, J.-A. Miller expose l’opposition que fait Lacan entre la remémoration et la réminiscence. Il y a remémoration quand un élément retrouve son articulation symbolique, alors que le sentiment d’irréalité « répond aux formes immémoriales qui apparaissent sur le palimpseste de l’imaginaire »10 . Formes immémoriales veut dire ici que nous ne sommes pas dans le registre de la mémoire, mais au contraire dans quelque chose qui est déjà là tout seul. Ces formes immémoriales apparaissent « quand le texte s’interrompant » – hors du texte symbolique – laisse à nu le support de la réminiscence ». Alors le sujet ne peut pas élaborer une vérité à partir de son expérience. La remémoration se situe du côté des réseaux signifiants, des chaînes qui se forment du symbolique, la réminiscence étant, elle, laissée en blanc.

Cette différence entre remémoration et réminiscence, m’ouvre une lecture de la façon dont la phrase paternelle s’est figée dans un hors temps, trace d’un réel impossible à dire. Je ne dis pas qu’il y a eu forclusion de la phrase paternelle, ni qu’il s’agit d’un mécanisme de forclusion, mais j’utilise quand même cette orientation vers le réel pour dire qu’elle a été maintenue dans une zone entre refoulement et rejet et que, de ce fait, ne pouvant entrer dans le circuit signifiant, elle s’apparente à une forme immémoriale, avec sa forme d’irréalité, retranchée comme un un tout seul . C’est le signifiant jeter qui s’est répercuté dans le corps du sujet. Certes, ce signifiant est un S 1 que j’ai dialectisé et mis en série dans les événements de ma vie, et spécialement dans la reconstruction de la parole maternelle qui s’était écrite comme une parole rejetante. Mais je ne l’avais jamais attaché à l’effet de chute du corps éprouvé depuis toujours et qui m’a permis de déduire qu’une fois sortie de son isolement, la phrase en fait résonner le symptôme dans le corps. D’une certaine façon, cette phrase vient comme une réponse du réel, elle résonne avec le réel du symptôme de chute. Cette phrase s’est inscrite dans le corps, non pas sur un bord comme j’ai pu le montrer avec la rumeur maternelle, mais là, de façon itérative, sans que le sujet n’ait jamais pu en déchiffrer la cause, comme un événement de corps submergeant et angoissant. Ce sentiment de chute, de vertige, qui oblige à aller chercher au plus profond de soi, le mouvement inverse pour en émerger, pour s’arracher à la chute, pour se tenir hors de l’éjection, je l’ai appelé « l’arrachement du réel »11 .

Cet arrachement indique comment le signifiant paternel « jeter par la fenêtre » a opéré comme S 1 dans le corps, par pure percussion du signifiant dans le corps. Celui-ci est alors un objet laissé tombé, éjecté du monde en quelque sorte, éjecté de son corps comme avoir. Il démontre que le corps, en effet, on l’a puisqu’on peut le perdre. On l’a d’autant plus qu’on craint qu’il ne nous lâche. L’expérience de ce sinthome, c’est justement ce corps qui lâche, sensation qui laisse le sujet au bord de son trou. Ainsi, si l’inconscient savoir est une élucubration sur lalangue, l’inconscient réel est une élucubration de savoir sur le réel. L’une participe de la vérité menteuse, l’autre du sinthome en tant qu’il itère, n’a pas de sens, et ne se traverse pas. C’est une jouissance qui prend dans sa parenthèse la vie entière. Le sinthome n’est pas un retour du refoulé, ça ne s’apaise pas avec la vérité, avec du sens. C’est une jouissance qui se produit dans le corps et qui exclut l’Autre de la vérité. Le corps, dans cet exemple, est ordonné à sa jouissance propre. Lorsque Lacan réduit le sinthome à Y’a d’l’Un , il dégage comme son réel essentiel l’itération, comme noyau, comme centre, comme ce qui reste de l’articulation signifiante. Il voulait dire qu’il n’y a pas de deux. Il n’y a que le un qui se répète dans l’itération. Mais cet Un n’est pas le corps. Il y a le Un et le corps. C’est pourquoi Lacan a fait entendre que l’Autre du signifiant, c’est le corps. Au- delà du signifiant, il y a le corps et sa jouissance. L’analyse permet d’en chercher la causalité réelle, et d’en attraper un bout. Car le réel ne se résout pas. Il se démontre ce qui n’est pas du même registre. La démonstration, c’est ce qui guide mon travail d’AE. Je poursuis avec la même ténacité, mon désir d’en savoir encore. C’est ce qui m’a-nime et cela me va puisque anima veut dire donner la vie, le souffle. Ça dit qu’en effet, on n’en finit pas de s’animer pour vivre et que la psychanalyse est en quelque sorte mon parasite , mon un tout seul, mon élucubration singulière.

Hélène Bonnaud

source : Conférences – L’inconscient et le corps, L’a graphe, Section Clinique de Rennes 2012-2013

Notes:
  1.   Lacan J., Le Séminaire , livre XX , Encore , Paris, Seuil, 1975, p. 89.  []
  2. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII , cours du 20 mai 2009, inédit. []
  3.   Lacan J., op. cit., p. 128. []
  4.  15 Ibid., p. 127. []
  5.  16 Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », Ornicar ? 17-18 , p. 12.  []
  6. 17 Lacan J., ibid ., p. 131. []
  7.  18 Lacan J., ibid.  []
  8.  19 Lacan J., « …ou pire », Autres écrits , Paris, Seuil, 2001, p. 550.  []
  9. Miller J.-A., « L’esp d’un lapsus, L’esp d’une hallucination ». Quarto n° 90, juin 1990, p. 14. []
  10. Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 391-392.  []
  11.  22 Bonnaud H., « L’arrachement du réel », La Cause du désir n° 80, février 2012. []
samedi 11 novembre 2017 @ 15h42

F A M Femme, analyste, mère
Hélène Bonnaud

(…)

De la femme privée à l’analyste

Mais revenons à cette formule : «ou mère ou analyste ». Je vivais en effet la maternité comme un événement qui m’éloignait de mon désir de devenir analyste. J’y fondais une logique où le devenir mère l’emportait sur le devenir analyste. J’avais construit un choix aliénant entre deux modalités d’être. Être mère ou être analyste. Dès que j’ai réalisé la première modalité, sous le signifiant être mère, l’être analyste a disparu et la plainte de ne pas l’être s’est fait entendre comme une réplique de la privation. Ainsi, on peut considérer qu’à la place de « être femme », j’ai substitué « être analyste ». On y retrouve alors tous les prédicats de la femme privée, de la femme pauvre, celle qui n’a pas et cette jouissance de n’avoir pas s’est maintenue de nombreuses années. Pourquoi cette substitution ? Sans doute que pour moi, être analyste est un des noms de la féminité. Cette position relève en effet de la position féminine en tant que l’analyste, on ne peut pas dire non plus ce que c’est. C’est donc du côté de la privation que cela se présentait pour moi. Cette identification à la femme pauvre fait exister une femme manquante, et permet de jouir de la privation. Jouir de ce qu’on n’a pas, c’est jouir de ce qui est dans le n’a pas, que Lacan écrit, dans l’Étourdit, nya1. Il s’agit d’un nya pas qui écrit le manque et sa dimension de négativité propre à son nya pas d’analyste, nya pas de devenir analyste pour toi, comme Lacan dit que nya pas trace de rapport sexuel. Dès lors, ce qu’elle est, est marqué de ce moins qui fait sa jouissance. De la même façon qu’il n’y a pas La femme, j’écrivais qu’il n’y a pas L’ a nalyste. Le devenir analyste insistait pourtant comme un des noms de ce qui ne se résorbe pas dans le sens, quelque chose d’obscur qui me rendait la chose aussi impossible du fait de la marque dont je voulais qu’elle ne me désigne pas. Marque évidemment étrangère à toute forme de dit, puisqu’elle relève d’un hors – sens.

Deuxièmement, mon impossibilité à dire « je suis psychanalyste » a longtemps persisté comme si ce dire constituait un réel infranchissable. Il avait aussi la même structure que de dire « je suis juive ». Les deux modalités étaient intriquées. Du côté de La femme, l’analyste était impossible à nommer, à attraper. Du côté de l’être juive, elle était marquée d’un point d’horreur. Dire je suis analyste, je suis juive , indiquent des nominations qu’on peut dire être des nominations d’existence plutôt que d’être des nominations ontologiques, en ce sens qu’elles relèvent de quelque chose d’invariable, qui ne change pas. C’est en quoi le réel y est convoqué. Il ne s’agit pas d’une vérité menteuse mais d’un nom du réel, un réel dont Lacan dit qu’il revient toujours à la même place.

Le couple de l’égarée et de la boussole

Il y avait donc un double nœud. Il m’a fallu d’abord sortir de cette position de femme privée, pauvre, qui n’a pas. C’est une façon de traduire le pas-tout féminin et de se défaire de sa logique. J’ai cru à ce pas-tout qui causait ma douleur et fabriquait une position d’échec, de ratage, que répercutait pour moi la plainte de ne pas réussir dans la vie.

Lors d’une séance, je parle d’un rêve : «mon père me fait un chèque en blanc ». Certes, il payait sa dette mais cela ne m’exonérait pas de la mise en jeu d’une jouissance d’échec en blanc dont je réalisai, lors de cette séance, le prix à payer. La sortie de ce refus s’est faite par la mise en jeu du désir de l’analyste dans le maniement du transfert. C’est là que l’acte de l’analyste a rencontré une juste façon de me répondre en m’introduisant dans la réalité du monde psychanalytique de l’École par sa voie la plus cruciale, celle de la passe. En me nommant passeur, j’ai fait l’expérience de mon propre désir dans la transmission des passes. Elle a eu des effets importants dans mon devenir analyste. Elle m’a propulsée dans l’École et peu à peu s’est creusé le droit de devenir analyste. Je dis le droit puisque nous sommes dans cet univers actuel qui rejoint le mien de l’époque : comme fille, je n’avais le droit de rien, sauf celui d’avoir des enfants, selon le vœu paternel. C’est pourquoi la maternité, je l’ai toujours contestée. Je contestais qu’elle soit suffisante à me faire être. La maternité était un choix aliénant, là où j’imaginais qu’être analyste serait mon choix décidé, mon désir propre. Est-ce à dire que j’y mettais la jouissance illimitée en jeu ? Je ne crois pas. Je pense que la vraie femme, telle que Lacan la décrit, comme celle qui va au-delà du phallus, j’en étais revenue. La rencontre avec un homme et la maternité ont constitué les bords où m’accrocher dans la vie. Auparavant, j’étais du style « égarée». J’ai pu trouver une boussole dans l’homme, et un équivalent de phallus dans l’enfant. Tout cela maintenait une barre qui me permettait d’exister, et sur laquelle je me suis réinventée. C’est une barre solide qui maintient le cap phallique, même si à plusieurs reprises, elle a failli se rompre. Grâce à cette puissance phallique, il y a eu une cessation des passages à l’acte, des agissements de la femme égarée, perdue. Fin de la jouissance destructrice, mais au prix du choix de l’ordre conjugal. La vie est tordue, comme l’est l’homme, « tordu par son sexe »2, et dès lors qu’il y a couple, il y a du phallus dans l’air. Que ce dernier ne recouvre pas tout de la jouissance d’une femme, c’est certain. Mais, il y a pour une femme une joie à se faire l’objet a qui cause le désir d’un homme. Cette joie m’a parfois affolée, même si au bout du compte, elle m’a surtout cadrée, peut-être même m’y suis-je réfugiée. Comme l’a dit J.-A. Miller dans son cours « Le partenaire symptôme », « le couple de l’égarée et de la boussole »3 se trouve dans les textes de Lacan. J’ai cru que cette formule pouvait convenir à mon couple, sauf que l’égarement est une position qui maintient un certain quota de jouissance opaque. Je le vois aujourd’hui comme une logique du pas-tout qui attaque les semblants et vient trouer les idéaux les plus solides. La boussole, c’était plutôt l’analyste, opérant dans les phases de tumulte, comme le point fixe auquel me tenir. La psychanalyse est alors le seul recours pour ne pas tomber dans les dysphasies de l’amour.

(…)

Hélène Bonnaud

Source : https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2015/02/Ironik-5-Travaux-Bonnaud.pdf

Notes:
  1.  Lacan J., «L’Étourdit», Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 455. []
  2.  Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, «Les non-dupes errent», leçon du 11 juin 1974, inédit. []
  3.  Miller J.-A., «L’orientation lacanienne. Le partenaire symptôme», enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mars 1998, inédit. []
dimanche 12 novembre 2017 @ 18h07

dimanche 12 novembre 2017

Do not think. Ça fait si longtemps que. Je n’ai aucune personnalité. Jamais su quoi dire. Lu hier toute la journée, avant-hier aussi, des articles de psychanalyse, assidûment. Toujours suite à ma recherche à propos de l’article de HP. Lu un article, ou tout au moins une partie de cet article, où elle distingue ce dont elle a souffert par sa mère (« la rumeur de la langue », à partir de laquelle elle a pu construire) et par son père ( la phrase qu’il a dite avant sa naissance et  qui s’est avéré liée à quelque chose qu’elle éprouvait régulièrement dans son corps). Avant ça dans le texte il est également question de la « femme privée » et de son vel « ou mère ou analyste » et de la façon dont elle s’en est sortie, son analyste l’ayant nommée passeur. De  reconnaître ce dans quoi je suis coincée, ma propre privation, ma jouissance d’être privée, qui tellement me pèse en ce moment, cette jouissance qu’il y a à n’avoir pas, et à ne pas parvenir à en sortir, cernée que je suis, blindée par l’angoisse, dès que j’essaie de faire un pas en dehors de ce schéma, mon « tout ou rien« , mon « surtout rien donner« , m’a donné l’envie de l’appeler pour commencer un travail analytique avec elle. Ensuite, j’ai eu les doutes liés à la façon dont elle s’en est sortie : avoir été nommée passeur : cela ne peut plus m’arriver. Alors, qu’elle quelle pourrait être l’issue pour moi. Comme j’étais coincée cette nuit dans ces réflexions, effrayée aussi à l’idée que la reprise d’un travail analytique puisse me faire plus de mal que de bien, ce travail dont je souffre encore aujourd’hui des conséquences, mes mâchonnages d’auto-analyse sans fin, tout ce à quoi j’essaie d’échapper, aussi avec le tai chi, le fait que je sente bien qu’il faut, qu’il me faut parvenir à changer de discours, à investir, créer, mettre au monde, celui lié au tai chi, et à désinvestir, vider encore celui de la psychanalyse. « Un nouvel amour, un nouveau discours ». Mes récentes lectures cependant m’ont donné l’impression qu’il y avait peut-être, malgré tout, encore, moyen d’avancer pour moi, en tenant la corde de la psychanalyse, et peut-être trouver une issue à cette jouissance d’être privée, à cette jouissance de l’objet rien. L’article de Phrasard reposait la question de la responsabilité du sujet, responsabilité par rapport à son désir et difficulté à prendre cette responsabilité liée également à la façon dont les autres n’ont pas assumé leur propre responsabilité, et je ne pouvais m’empêcher de penser à ma mère, responsable sans doute comme mère, mais ayant passé sa vie à se sacrifier. C’est ce qu’elle voulait, disait-elle. C’est son choix. Faut-il lui en vouloir. Je ne pense pas lui en vouloir. Le problème c’est qu’il me semble avoir pris le même chemin qu’elle, et bien malgré moi, et complètement contre mon gré. Et quand je la vois aujourd’hui angoissée, contrainte à la solitude à force d’angoisse, je reconnais cette angoisse comme étant la mienne. Et ce dont elle dit n’avoir pas souffert, qui n’a d’ailleurs été vrai que tant qu’elle était mère et tant que mon père était encore en vie, son sacrifice, moi, qui me refuse à le faire, je m’y vois cependant forcée. Je n’arrive pas à ne pas m’en remettre aux désirs des autres, je cède toujours sur mon désir. Ma jouissance, mauvaise, est là.  Si je pouvais, d’une façon ou d’une autre, affirmer chez moi un désir, m’affirmer dans un désir, je serais rassurée. Et que ce désir soit reconnu, je serais rassurée.  Or, je suis contrainte au secret. Il m’est impossible de faire état de mon désir. J’ai récemment fait de nombreux efforts en ce sens, en parlant à Anton et à Édouard, mais ils ne me semblent pas qu’ils soient payés en retour, même si la vie est un peu plus facile. Aussi, j’ai atteint un certain confort de vie, je suis parvenue à l’organiser de manière à en faire le moins possible, puisque le moindre faire est un enfer, mais je suis dans un vrai sentiment de désœuvrement, et cela ne me paraît pas avoir de sens. Et surtout être nocif pour Anton, que je voudrais pouvoir armer mieux. Comment sortir de mes soliloques privés et me construire l’armature symbolique qui me permette de m’engager dans le monde, dans une communauté, il faut faire concession à la culture, il faut rechercher ce qu’elle comporte de meilleur, et qui ne soit pas vicié par le capitalisme.  Comment supporter d’ailleurs cette prise de l’ensemble du monde de l’art dans le ciment du capitalisme, c’est un défi. Il faut arriver à l’en dégager, c’est aussi un travail du spectateur, on est tous ensemble pris là-dedans. Ce ciment de la mort. 

Publié dans Hélène Parker | Commentaires fermés sur dimanche 12 novembre 2017
mardi 14 novembre 2017 @ 6h54

fumée

J’ai fumé. Hier et avant-hier. À chaque fois, une cigarette. J’ai acheté un paquet de cigarette et l’ai planqué en bas, au rez-de-chaussée, dans le couloir, une encoignure, sous la première marche de l’escalier de service. C’est comme ça que je fais quand je craque. Je craque toujours aux mêmes heures, début de soirée, vers 18h. Me sens toujours mal à ce moment là, c’est le moment où je ressens le plus mon désœuvrement. Là, je suis dans le canapé fuchsia (qu’elle erreur, cette couleur), j’écris dans le noir sur mon téléphone, il est 6h48, je suis enfoncée dans un coin, le coin gauche, le meilleur, un coussin sous mon coude gauche et Chester venu sur mes genoux faire ses papattes1 (il a reçu sa dose de PurinaOne). Je bois du thé dans une toute petite tasse, il fait très noir encore, voilà Chester en a fini avec les pattes, il s’installe sur mon ventre, douce chaleur. Donc. Je disais cigarette, oui. Oreille qui siffle. 
Je ne sais comment en finir avec ces craquages, qui pourraient paraître bien inoffensifs et qui ne le sont pas du tout. Je réagis terriblement à la moindre cigarette. Si je pouvais m’en tenir à une bouffée peut être, ce serai super, mais enfin, non, c’est n’importe quoi, quelle perte de temps d’avoir écrit ça. Je me suis levée pour écrire ça, pour parler de ça. D’abord, je suis assez sûre que les cigarettes me réveillent la nuit (4h). Je ne dirais pas qu’elles sont seules responsables, mais. L’autre chose dont elles sont responsables, à coup sûr, ce sont les « mauvaises pensées », plus précisément « les mauvaises pensées avec injonctions aux suicide ( » Tue-toi », par exemple  (dans lequel hier pour la première fois peut-être, j’ai entendu » Tu es toi »)), et puis toutes sortes d’insultes désagréables que je m’adresse de façon haineuse, toujours en pensée, et que je n’ai pas envie de reprendre ici. Je me donne des coups de poing, aussi –  toujours en pensée, je précise.  Je les imagine, leur impact dans la mâchoire, sur le crâne, dans les os, des coups de poing, des coups de couteau. C’est assez affreux. Ce sont ces coups que j’ai d’abord repérés comme étant liés à la cigarette (c’était en Italie, en vacances, c’est là, me semble-t-il, que ça a commencé, je ne fumais plus, et je devais avoir ces craquages, et à chaque craquage, ça, ces coups, que je m’auto-infligeais, en imagination, la nuit, et j’en étais vraiment malade, de tristesse, d’incompréhension), c’est là que j’ai noté le lien). Plus tard, j’ai pu remarquer le lien avec les envies de suicide. Enfin, il s’agit moins d’envies que d’injonctions que je subis.  Enfin, il y a les sifflements dans les oreilles, les gencives qui saignent, les mâchoires serrées (celle du bas relevée contre celle du haut), les petits boutons à pustule sur le nez ou le menton. Ah oui, à quoi s’ajoute le mal aux oreilles. Oui, c’est quand je fume que j’ai des boutons d’acné rosacée et que ma parodontite se réveille. Avec une telle addition, on se demande comment il peut encore m’arriver de craquer, oui, je me le demande. Le problème, c’est qu’à chaque fois que je craque, je retombe dans la dépendance. C’est alors à partir de 18h, que je me mets à le ressentir, un sentiment de vacuité, d’ennui, de mauvaise humeur. Je me mets à tourner en rond. J’éprouve le désœuvrement de ma vie et cela m’est insupportable. Comme s’il fallait que je commence à faire quelque chose sans savoir quoi. On me dira que ça pourrait n’être pas lié à la cigarette, à l’envie de cigarette, et je suis tout à fait d’accord. Complètement. Mais, sans que je le fasse à chaque fois, je peux me débarrasser de ce sentiment en fumant une cigarette ! Point d’exclamation. (Peut-être est-ce pour moi la seule façon d’écrire possible, la seule qui me reste, la nuit, sur mon téléphone) Ah, et encore, comme suite aux cigarette, plus classiques : toux et mal de gorge. Muguet buccal et  aphtes. Inconfortables douleurs au ventre, ballonnement.  
Bien, le téléphone (=réveil) va sonner d’ici 5 minutes, j’arrête là. 
J’ai prévu d’appeler HB, l’analyse,  tout à l’heure, pour prendre un RV. 
(sensation d’être désœuvrée peut-être toujours quand F et J sont là). 
 
 
Notes:
  1. « Faire ses papattes » : ses l’expression de Frédéric pour désigner ce que font les chats lorsqu’ils s’installent sur vous, et vous pétrissent du bout de leurs pattes (papattes) antérieures. []
jeudi 23 novembre 2017 @ 15h49

« Vaincre le capitalisme par la marche à pied »

Walter Benjamin fut celui qui a expliqué combien l’expérience a chuté, au lendemain de la guerre 1914-1918, dont les gens revenaient non pas plus riches mais plus pauvres en expérience communicable (ils en revenaient muets). Depuis, expérience et pauvreté n’ont même fait que s’accentuer, d’autant qu’une catastrophe n’est plus nécessaire pour détruire l’expérience ; c’est le philosophe Giorgio Agamben, très grand lecteur de Benjamin, qui a expliqué – dans Enfance et histoire que l’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements – divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces –  sans qu’aucun d’eux se soit mué en expérience…

Walter Benjamin, l’épuisé

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