samedi 16 novembre 2019 @ 15h29

p. 38 « Marc Aurèle entrevoit ici, semble-t-il, que la douceur est chose si délicate, que même vouloir être doux serait cesser d’être doux, parce que toute affectation détruit la douceur. D’ailleurs, on n’agit efficacement sur les autres que lorsqu’on ne cherche pas à agir sur eux […] Et, de même, lorsqu’on voudra faire du bien à autrui, l’intention de bien faire ne sera véritablement pure que si elle est spontanée et inconsciente d’elle-même. Le parfait bienfaiteur est celui qui ne sait pas ce qu’il a fait : « Il faut être de ceux qui font le bien inconsciemment. » On arrive ici au suprême paradoxe : un vouloir tellement fort qu’il se supprime comme vouloir, une habitude qui devient nature et spontanéité. »(( Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique? Gallimard, Folio essais, 1995, p. 333. ))

p. 39 Il s’agit donc d’états qui ne sauraient être produits de façon calculée ou concertée puisque la moindre tentative de les induire assure la manifestation de l’étqt opposé. Un tel mécanicisme est à l’œuvre dans la transmission pédagogique déroutante de Confucius, qui réduit à néant la bonne volonté de ses disciples.

p. 41 … Le mystère de cette efficience silencieuse qui dépasse les ressources conscientes…

Romain Graziani, L’Usage du vide

 

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samedi 16 novembre 2019 @ 16h35

A la recherche du nom perdu

« p. 41 … Le mystère de cette efficience silencieuse qui dépasse les ressources conscientes…

p. 42 Montaigne écrit à propos de l’effort pour se remémorer un rêve : « Plus j’ahane à le trouver, plus je l’enfonce en oubliance »

p. 43 Pourquoi dans certains cas, la volonté de se rappeler quelque chose constitue-t-elle un obstacle? Est-ce là un obstacle inhérent à l’effort ou est-ce simplement que ma volonté s’exerce au mauvais moment, dans une mauvaise occasion? Et quand le nom me vient soudain aux lèvres, comme par un don des Muses , que s’est-il passé? Puis-je toujours dire sincèrement que c’est parce que j’avais renoncé à me souvenir, parce que j’avais supprimé toute intention? N’y a-t-il pas quelque chose en moi qui continue secrètement à chercher alors même que je pense avoir renoncé?1 Tout se passe comme si l’on déléguait la tâche à quelqu’un en sous-main, lequel surgit à l’improviste après des recherches personnelles et lance en vous interrompant : j’ai trouvé ! Ne devrait-on pas parler d’un régime différent d’intentionnalité? En passant à un autre sujet de conversation après mon effort infructueux, il semble qu’une ressource inconnue ou mal aperçue en moi continue d’oeuvrer, et qu’au fond je ne fais que transférer le tôle de tête chercheuse, dévolu ordinairement à la conscience intentionnelle, à mes forces d’inconnaissance. En décidant de remettre la quête de ce nom à plus tard, j’ai libéré sans le vouloir les moyens de le retrouver, sans savoir ce qui se passe ou comment les choses se passent exactement. J’ai momentanément accepté de rester dans un état d’ignorance et d’obscurité. »

Romain Graziani, L’Usage du vide

Cela dit, il faut préciser ceci, c’est qu’en note en bas de page, R. Graziani précise :

« A moins bien sûr d’un cas pathologique d’oubli comme ceux que Freud a analysés avec tant de sagacité en les expliquant par les phénomènes de censure propres à l’économie psychique, comme dans la Psychopathologie de la vie quotidienne. Les raisons de l’oubli d’un mot ou d’un nom ainsi que les mécanismes propres à l’inconscient analysé n’entrent pas dans le cadre de  cet essai. « 

Il veut donc faire fi de l’inconscient que je ne peux cependant m’empêcher de voir à l’œuvre dans tout ce qui est décrit ici de l’oubli du nom : pourquoi faut-il qu’on oublie et qu’on oublie pour se remémorer. Quel manque-là cherche à nous faire signe ? Ne sont-ce précisément ces si joliment appelées « forces d’inconnaissance » qui sont à l’œuvre, qui nous ont capturé le mot, arraché au contexte du discours courant, de la conscience, dont il ne relève pas du registre, pas entièrement du registre, et que l’autre registre auquel il appartient se fasse ainsi entendre en nous l’enlevant (se faisant là connaître, reconnaître comme manque ; le mot n’appartient pas tout au savoir, à la science, à l’histoire, à la conscience).

Je souffre phénoménalement d’oubli des noms, en particulier de celui des noms propres, et une réflexion de longue date, qui trouva un solide appui dans la lecture justement de Freud sur l’oubli du nom, ne m’a pas restitué la mémoire, loin de là, mais n’a cessé de me dire et redire, jusqu’à ce que je l’entende, que je n’appartenais pas, pas toute, au seul registre du nom, du symbolique, mais que bien au contraire, mon être même se fondait de cette dichotomie fondamentale entre le nom et la chose, laquelle chose en ce qui me concerne se joue de bien des limites (et qui a fondé bien des raisons de ma colère, une colère insigne face à ce qui se révélait d’indigne en regard de ce qui manque pour sa part totalement de reconnaissance), qu’en bonne hystérique cependant il m’incombait de continuer à défendre et toujours plus  subtilement, la cause de ce qui manque au nom, la cause du vide.

Notes:
  1. et si cela n’avait pas à chercher parce que cela s’y trouve, est attendu seulement le moment où quelque chose à l’intérieur acceptera que cela remonte à la surface? []
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