lundi 2 décembre 2019 @ 9h50

Il n’y a que la nuit que j’ai les idées claires

Il n’y a que la nuit que j’ai les idées claires. 
Il n’y a que la nuit que j’ai des idées tout court. 
Certaines idées ne me viennent que la nuit. Et je le regrette. Ce sont des idées sur lesquelles j’aimerais bien travailler. Non pas sur les idées mêmes, mais sur les réalités qu’elles cherchent à saisir. Des réalités de ma vie quotidienne. 
Ainsi, crois-je que toutes les nuits je m’effraie du temps qui passe. De l’oubli. Et de ce que je ne parviens pas à faire pour le contrer. 
Voilà, à tout le moins, ce dont je me souviens concernant les pensées de cette nuit.
Le pressentiment effleuré que ce n’était peut-être pas la réalité qu’il conviendrait de changer mais ces nocturnes pensées qui la juge. 
Mais quoi alors du temps qui passe. 
Il se passa bien d’autres choses. 
Ainsi, me passai-je des gouttes de Ravintsara un peu partout sur le corps. 
D’abord, très peu, une trace, appliqué sous les narines. Ensuite, à peine plus, sous les oreilles. Puis, sur la plante des pieds, qui réagirent fortement (c’est M qui conseille de le faire ainsi, pour combattre le rhume). Je respirais le plus doucement possible, jouissant des rondes effluves  qui grimper le long de mes parois nasales. C’était extrêmement doux. Je me ramollissais. J’eus envie d’en appliquer sur le plexus solaire. L’impression était que le plexus solaire, la poitrine, demandaient, aspiraient à recevoir leur onction de Ravintsara. Je le fis et cela me fit beaucoup de bien. J’en eu envie au poignet droit. J’ y frottai ma paume de main, ce qu’il restait de mes précédentes applications. Il me semblait que tous les endroits que j’avais oints vibraient d’une douce chaleur, qu’ils communiquaient entre eux, se réjouissaient véritablement. J’assistais à cela, c’était doux, prenant, étonnant. J’eus envie de me couler contre F, que nous coulions ensemble dans ce bien-être. Puis, j’en eu terriblement envie sur le gorge, dans le creux de la gorge. À quoi je résistai un moment (crainte de reprendre le flacon, l’ouvrir, tous ces gestes, l’odeur forte de cette huile essentielle, risquer à nouveau de réveiller F). Enfin, je ne résistai plus. Et je ne sais pas ce qui se passa alors. J’en fis couler un peu trop (j’étais dans le noir). J’en appliquai le surplus sur la poitrine, les poignets je crois. Je me sentais extrêmement bien. Je me couchai sur le côté. Je ne me souviens plus bien. 
Il y eu l’apparition d’un bébé sur une étagère, que je voulais absolument récupérer, que je retrouvais avec joie. 
J’ai beaucoup oublié. Cela ne fait pas partie des idées que j’ai habituellement la nuit, cela les chassa, remplaça agréablement. 
Au réveil, mon nez était encore légèrement bouché. 
Je me referai un massage des pieds dès que je me serai levée.
lundi 2 décembre 2019 @ 16h19

livre de cuisine
n'être pas à la hauteur du réel

Je ne sais pas très bien à quelle place je mets les livres, une place idéale. Même la cuisine pour moi devrait sortir des livres. Je ne sais pas du tout cuisiner. Je me garde bien de savoir cuisiner. Et régulièrement, j’achète des livres de cuisine. Dont je dois croire à chaque fois qu’ils me changeront la vie. Ce qu’on est en droit d’attendre de tout livre. Quand je lis un livre, et que j’ai le sentiment qu’il pourrait me changer la vie, changer ma vie, je suis un peu triste. Car je sais bien, à force, non que ça arrive si souvent, que je ne serai pas à la hauteur du changement que le livre convoque. Du coup, un bon livre me rend un peu triste. Ce que j’appelle un bon livre. De n’être pas à la hauteur de la grandeur ressentie d’un livre. De la façon qu’il aura eue de cerner un réel.  (Tout comme on peut se sentir triste de n’être pas à la hauteur du réel tout court). Comme le Beckett lu hier.Ce même Beckett, cette pièce vue avant-hier, au théâtre, La dernière bande.
 
Rien ne se retient que par bribes. Rien ne retiens-je que par bribes. Bribes et morceaux, brimborions, trahisons. Les choses en moi ne se modifient que par sédimentations successives. Rencontre. Explosions intérieures, émotions, envolées de poussières, retombées, dépôts, épars. Par sa clarté un beau livre m’explose. Mais ne me recompose pas. Je déteste oublier un livre. Comment se résoudre à l’oubli? Et qu’est-ce que j’oublie ? Tout. Et avant toutes autres choses le nom de l’auteur et le nom du livre, le titre, les premiers trous, ensuite tout le reste suit, tombe à son tour dans le trou. 1
 
Qui avait-il à retenir de cette Dernière bande ? Toute une vie exposée. Un théâtre de pensées, comme l’intérieur d’un crâne ou d’une nuit d’insomnie, de regrets ressassés, d’amertume, d’effrois, de vains enregistrements, de vaines résolutions, ce qui reste. Le goût sublime d’un mot, son mâchonnement. Comme celui d’une banane. Le souvenir de la petite balle dure rendue au chien qui délicatement s’en empare, vous en défait, le passage de l’un à l’autre. De la boule la balade de la main à la bouche, l’infinie délicatesse, l’infinie sensation, éternelle. Le sacrifice de l’a-mour. L’échec de l’écriture. 
 
« Resté assis devant le feu, les yeux fermés, à séparer le grain de la balle. […] Le grain, voyons, je me demande ce que j’entends par là, j’entends… (il hésite)… je suppose que j’entends ces choses qui en vaudront encore la peine quand toute la poussière sera – quand toute ma poussière sera retombée. Je ferme les yeux et je m’efforce de les imaginer.
 
[…]
 
(C’est le moment de la mort de sa mère. Lui est assis sur un banc, face à « la maison du canal où maman s’éteignait ».)
 
J’étais là quand – (Krapp débranche l’appareil, rêvasse, rebranche l’appareil) – le store s’est baissé, un de ces machins marron sale qui s’enroulent, là en train de jeter une balle pour un petit chien blanc, ça c’est trouvé comme ça. J’ai levé la tête, Dieu sait pourquoi, et voilà, ça y était. Une affaire finie, enfin. Je suis resté là quelques instants encore, assis sur le banc, avec la balle dans la main et le chien qui jappait après et la mendiait de la patte. (Pause.) Instants. (Pause.) Ses instants à elle, mes instants à moi. (Pause) Les instants du chien. (Pause.) A la fin je la lui ai donnée et il l’a prise dans sa gueule, doucement, doucement. Une petite balle de caoutchouc, vieille, noire, plein, dure. (Pause) Je la sentira, dans ma main, jusqu’au jour de ma mort. (Pause). J’aurais pu la garder. (Pause.) Mais je l’ai donnée au chien.
Pause. »
 
Mais, le livre de cuisine lui. Me donnerait ce que je n’ai pas reçu de ma mère. Qui s’obstine à cuisiner seule, à vouloir mal cuisiner (rater) (à ne rien demander, à tout donner). Je fais comme elle. Tout demander, rien donner.  Pas mieux. (= Réussi). 
Un livre qui me changerait la vie m’apprendrait à cuisiner. Qui me changerait la vie pour de bon.
Notes:
  1. Est-ce qu’être à la hauteur d’un livre ce serait arriver à se recomposer en fonction de livre, arriver à l’intégrer dans son discours, sa vie, empêcher qu’il s’é-chappe-vapore-vanouisse, ne pas se contenter des traces inconscientes. Pourquoi cette exigence en moi? Pourquoi cette impossibilité?  Parce que ma jouissance procède de la déconstruction. Et que cela trouve difficilement à passer la barre du discours commun, à échafauder quoi que ce soit. []
jeudi 19 décembre 2019 @ 6h43

Jeudi

Cette dernière séance m’a vraiment déprimée, quelque chose de fou.

C’est la nuit, maintenant.

Je ne viendrai plus. Je me lève pour vous écrire ça.

(Cela fait plusieurs jours que je me réveille la nuit, le dernier boulot que j’ai fait, qui se termine là, ne s’est pas très bien passé, je n’en suis pas satisfaite. (C’est lui qui m’a empêchée de dormir. Mais, ça aurait pu être n’importe quoi d’autre, probablement (quand il faut que ça se réveille, ça se réveille. Quand il faut que ça mâchonne, ça mâchonne, n’importe quoi. Ou pas. Ou suis-je de mauvaise foi, et pas, et n’est-ce pas n’importe quoi. Est-ce vraiment ce travail qui m’a tenue réveillée, et je sais pourquoi, et je devrais l’écrire. Mais pas maintenant. Alors quand? Petites matières de symptôme, poursuivre.)

Je me suis fait la réflexion que peut-être j’ai craint, entendant parler dans votre cabinet, de me retrouver enfermée dans votre livre.

Je m’entendais parler, et j’étais surprise d’entendre que ce que je vous disais aurait pu se trouver dans votre livre. Et cette impression était très désagréable.

Maintenant que c’est la nuit, je peux vous dire, depuis ce cœur pénible de la nuit : vous n’étiez pas autorisée à écrire ce livre. Je ne l’ai jamais pensé comme tel jusqu’à présent mais c’est là ce que je ressens.

J’aurais dû hier me laisser continuer à vous parler de votre livre. De votre amour de la psychanalyse. Après sa lecture, dans ce qui me remontait du souvenir de mon propre amour, j’ai stupidement écrit à Jacques-Alain Miller. Miller, dont je m’inquiète parfois, à qui je voulais avant tout témoigner, ce dimanche matin là, de mon amitié, que je voulais réconforter. Qui a disparu.

Dont je pensais ceci : qu’il a cessé d’écrire le jour où il a terminé son travail d’établissement du séminaire. Qu’il y a perdu son rôle, son assignation. Qui ne croyait pas qu’il fût un inventeur, un créateur, un génie au même titre que Freud ou Lacan. Qui avait pourtant tracé une voie autre, nouvelle, cristallisée à l’issue de son dernier séminaire, de son dernier enseignement : l’outrepasse. Outrepasse. Lui, cette route, l’a prise alors seul. Ce qu’il n’aurait pas dû. Il aurait fallu qu’il ne soit pas seul alors. C’est l’histoire que je me raconte sur la disparition de Jacques-Alain Miller. Et plutôt que de poursuivre son enseignement, jusque là basé sur son travail d’établissement du séminaire, il a voulu reprendre la route qui était la sienne au moment où il rencontrait Lacan. Celle passionnée de la politique. Il a, selon moi, délaissé son statut d’exception au côté de Lacan, avec Lacan (dont il se séparait) pour reprendre le chemin des pairs, des frères, de la folle jeunesse. De la concurrence. De la jalousie. Tout ce dont Lacan l’avait protégé. Il a cru que sa brillance pourrait lui servir dans ce combat d’un autre genre. Il a pensé qu’il allait devenir Miller, Miller sans Lacan. Sa brillance lui venait de son génie de l’analyse. Pas de la politique. Il y a une reconnaissance que Miller n’a pas trouvée. Une forme de reconnaissance publique, médiatique. Celle des psychanalystes ne suffisait pas. Mais c’est la sienne propre qu’il n’a pas acquise.

Et puis, je crains qu’il ne soit tombé malade. Je lui ai écrit pour lui dire, une fois de plus, ma reconnaissance. Ce poids que ça a eu, dans ma vie, son enseignement. Mais, je n’en ai pas bien trouvé les mots. Et je voulais le consoler.

Je vous parle de ça, parce que ma séparation d’avec Miller, d’avec l’École, d’avec la psychanalyse m’a coûté. Beaucoup. Qu’il y a eu un intense sentiment d’échec. D’échec de la psychanalyse, d’échec de ma propre analyse. C’est dans un second temps que j’ai trouvé dans cette séparation une liberté, une libération. Libérée de Miller, de Lacan, de l’École.

J’avais petit à petit acquis la conviction douloureuse qu’il y avait en moi quelque chose d’inassimilable par l’École. Je me suis vécue comme un rebut de la psychanalyse. Vraiment. Encore aujourd’hui.

Quelque chose, un indice au moins, d’une limite de la psychanalyse, je ne l’ai pas trouvée dans votre livre. ( Que la psychanalyse n’est pas pour tous, que tout ne se résout pas par la psychanalyse et les mots, que la psychanalyse vous laisse avec de sacrés symptômes en reste, que la plainte analytique est un piège aussi, à soi seul, que la psychanalyse ne rend pas intelligent, qu’elle s’encre dans le discours, que le corps y est inconscient, qu’elle est très engluée dans la moraline du siècle, etc. qu’il y a l’école… )

Il y avait, pour ce que je m’en souviens, pour ce que j’ en ai ressenti, dans le dernier enseignement de Miller, une ouverture sur un désir moins sévère. Je ne trouve plus mes mots.

Ce désir sévère, je le fuis.

Je sais que je termine un travail dont je ne suis pas satisfaite, que c’est la veille d’un stage, la veille de Noël, la veille des vacances, la veille de l’année nouvelle.

J’ai essayé de vous dire quelque chose hier de mon couple qui puisse nous sauver, qui me sauve, qui sauve Jules, et je n’y suis pas parvenue. C’était absolument pénible.

(le temps à l’orage un lac isolé une barque débarquée à l’eau de tout mon corps verticalement je coule je remonte à la surface tête ébrouée le temps de quelques bloubs pour m’enfoncer à nouveau mieux. vous étiez assise dans la barque.)

Il ne s’agit jamais que de parvenir à tisser des liens, de tisser sa toile. Où s’envelopper, à partager avec d’autres. Peu importe finalement le plaid, la couverture. Moi, je n’y parviens pas. Il n’est rien dont je puisse m’emballer, aucun discours que je partage avec d’autres. Qui me fasse un milieu, culturel, social, familial, amical.

Deux jours plus tard, vendredi.

Parfois on écrit, c’est aussi comme dans un rêve. C’est pour ça que je peux vous dire que vous ne pouviez pas écrire ce livre. Que c’est le rêve qui parle : il ne s’agit pas tant de fiction que de fixion, d’écrire depuis les points de fixion. C’est ce que vous avez fait, aussi.

On peut ne plus du tout subir son corps, on peut l’avoir très vivant, réjouissant. C’est ce qu’on rencontre dans le travail du chi.

Train meuble corps. Corps trainballé, c’est parlant. ( En ce qui me concerne, je ne me trimballe pas mon corps. Ce que je ne supporte pas : c’est d’être trimballée.) Ça se rapproche de ce que je connais de l’angoisse à l’approche des vacances : le corps alors trainballé.

Dimanche

Quand pourtant j’aime tant les trains, l’angoisse c’est d’être trainballée.

Alors, commence le grand silence. L’entrée en l’étranger. Le détachement.

J’y suis, en ce moment, dans le détachement.

Vacance, détachement.

Vous parlez train, ça parle mort, ça dit Là camp.

Me séparer de Lacan a été une grande douleur

Me séparer de ce désir d’être analyste, chez moi, ça a été le pire.

Votre livre esquisserait, par ses points de fixion, le cri, le mur, le meurtre en rêve, quelque chose de la limite que j’essayais de dire plus haut de la psychanalyse. Et, par rapport à ses trains de pensées, que j’ ai pourtant tant appréciés, trouve plutôt là sa singularité, son ancrage.

Je suis désolée de vous écrire ça.

J’ai lu dans votre livre que vous ne pourriez pas entendre ce que j’aurais à dire. Et : les trains de ma propre pensée sont ceux finalement auxquels je tiens le moins, desquels je cherche à me détacher, tant il est vrai que je ne suis rien arrivée à en tirer (de tous ses petits wagonnets), rien à en écrire, jamais aucun livre.

Aussi bien je vous reproche d’avoir réussi où j’ai raté et rate encore.

Aussi bien je crains, encore davantage, que vous n’attendiez de moi que je l’écrive. Et devoir subir alors votre jugement. Ce désir de l’Autre, que j’écrive.

Je ne veux écrire que par nécessité. Nécessité absolue. Et qu’aucune beauté ne soit en jeu.

Je ne connais pas la peur.

Mais vous avez bien fait, d’écrire. Je vous le dis d’amitié.

VM

 

samedi 21 décembre 2019 @ 9h06

Miller, l’être et l’Un, Extraits

j’ai été formé par l’enseignement de Lacan à concevoir le sujet comme un manque-à-être, c’est-à-dire non-substantiel.
 
dans le dernier enseignement de Lacan, le manque-à-être, la visée du sujet comme manque-à-être, s’évanouit, disparaît.
Et, à la place de cette catégorie ontologique à proprement parler vient celle du trou.
 
 
Au fond, ma première  pratique s’est réglée sur le désir, entendu comme ce qu’il s’agit d’interpréter – et sans méconnaître, instruit que j’étais par Lacan, qu’interpréter le désir c’est aussi bien le faire être – l’interprétation, en cela, est créationniste. Et si ma pratique a évolué, ce n’est pas d’avoir abandonné l’interprétation du désir, mais c’est de ne pas s’y régler, de se régler sur un terme que l’on ne peut pas se prévaloir de faire être.
Ce terme, c’est celui de la jouissance. Là, vous devez vous désister de toute intention créationniste, et vous faire plus humble.
« Interpréter »,  le terme ici défaille. Il faudrait lui substituer quelque chose comme « cerner », « constater ».
Je n’en suis pas satisfait, de ce vocabulaire, je voudrais parvenir à trouver le vocabulaire qui dirait mieux ce dont il s’agit pour l’analyste, au regard de ce terme qui outre-passe l’ontologie.
 
 
Le premier enseignement de Lacan, je veux dire celui qui commence avec « Fonction et champ de la parole et du langage », celui qui a marqué les esprits, qui a marqué l’opinion,  culmine sur un enseignement qui porte sur le désir, comme constituant l’être du sujet. Et j’essaie précisément d’ébranler cette ontologie lacanienne, comme Lacan lui-même l’a fait, a été conduit à l’outrepasser. J’irais à extraire de ces considérations une définition ontologique selon laquelle l’être c’est le désir.
Mais il y a un autre régime de l’interprétation qui porte non sur le désir mais sur la cause du désir, et ça, c’est une interprétation qui traite le désir comme une défense. Qui traite le manque-à-être comme une défense contre ce qui existe.
Et ce qui existe, au contraire du désir qui est manque-à-être, ce qui existe, c’est ce que Freud a abordé par les pulsions et à quoi Lacan a donné le nom de jouissance. 
 
Cette cassure, Lacan lui a donné une formule que j’avais jadis soulignée : « le désir vient de l’Autre, la jouissance est du côté de la Chose » [2], avec un grand C.
Ça veut dire : le désir tient au langage, et à ce qui, dans le champ du langage, là où ce qui est communication fait appel à l’autre.
Et la Chose dont il est question, ça n’est pas la vérité première, celle qui dit « Moi, la vérité je parle », c’est le réel à quoi on donne sens. Et ce à quoi, Lacan au-delà de son premier enseignement est venu c’est que le premier réel qui se distingue de la donation de sens, et sur lequel s’exerce la donation de sens, c’est la jouissance, ce côté de la Chose où s’inscrit la jouissance, c’est le symptôme, c’est-à-dire ce qui reste quand l’analyse finit au sens de Freud, et c’est aussi ce qui reste après la passe de Lacan, c’est-à-dire après le dénouement du sens.
 
 
Alors c’est énorme, parce que tout ce que nous avons appris avec Lacan à reconstituer comme l’histoire du sujet, c’était précisément les aventures du sens de son être. Et, on n’y coupe pas, je ne dis pas qu’il y a un court-circuit, je ne dis pas qu’on peut s’en abstenir dans la pratique, mais que à l’horizon des avatars du sens de l’être, il y a un « Y a », il y a le primat de l’Un. Alors que ce qu’on croit avoir appris de Lacan, c’est le primat de l’Autre, de l’Autre de la parole, qui est si nécessaire pour la reconnaissance du sens, l’Autre, celui qui entérine le sens de ce qui est dit et du désir, eh bien, ici le désir passe au second plan, car le désir c’est le désir de l’Autre. Et au fond, la vérité qui se déprend de la passe de Lacan, c’est celle-là, qui donne la clé de la déflation qui s’y produit du désir, que le désir n’a jamais été que le désir de l’Autre. Et c’est par là que cet Autre, qui n’a jamais été que supposé, qui n’a jamais été qu’imaginé, s’évacue avec la consistance du désir.
Simplement, il y a un après. On a été forcé de constater qu’il y avait un après, et que l’après, c’était précisément que le sujet se trouvait au prise avec le Y a de l’Un : une fois qu’il avait la solution de son désir, c’est-à-dire qu’il ne s’y intéressait plus, qu’il l’avait désinvesti, néanmoins persiste le Y a de l’Un. Et ce Y a de l’Un, comme je le prends ici, c’est précisément le nom de ce que Freud nous donnait comme des restes symptomatiques.
Avec le primat de l’Un, c’est la jouissance qui vient au premier plan, celle du corps qu’on appelle le corps propre et qui est le corps de l’Un. Il s’agit d’une jouissance qui est primaire, au sens où il n’est que secondaire qu’elle soit l’objet d’un interdit.
 
La position de l’analyste quand il se confronte au Y a de l’Un dans l’outre-passe, n’est plus marquée par le désir de l’analyste, mais par une autre fonction qu’il nous faudra élaborer par la suite, et nous nous y attacherons plus tard.
dimanche 22 décembre 2019 @ 9h37

travail de désengagement – doutes

Je n’ai plus envie de faire du tai chi .

Aller au cours me fait du bien, quand je suis sur place j’apprécie mais ça s’arrête là. Je sais que ça me fait du bien d’avoir ces RV fixes, de sortir de l’agenda indéterminé de ma vie, de devoir me lever laver habiller sortir rouler à vélo ou prendre le RER me dépêcher puis ces heures de cours, mais, ça s’arrête là. Le tai chi ne m’ accompagne pas dans le reste de ma vie. Pas ou peu. Si parfois la nuit, c’est la seule réponse, opposition que je peux faire à mes mauvaises pensées, insomnies. 
 
Peut-être qu’il y a une part de déni dans ce que j’écris ici. Je ne sais pas. Un part d’oubli. 
 
Le tai chi n’existe pas en moi en dehors du cours. Il a peut être existé davantage mais pris dans la relation ou le désir de relation avec Nicole. Quand je me suis aperçue que je ne serais pas aimée d’elle, aimée vraiment, non pas amoureusement, mais que je ne deviendrais pas pour elle quelqu’un d’important, qu’elle serait contente d’avoir dans sa vie, que nous ne deviendrons pas amies, voilà, simplement, ma relation au tai chi, mon rapport au tai chi s’en est fortement ressenti. Le tai chi existe pour moi dans la relation. Bien sûr, il y a des perceptions du chi qui sont fortes quand je suis seule, mais. 
 
J’ai pensé ce matin que les hommes pouvaient mieux que les femmes faire exister le tai chi indépendamment de la relation, de la relation à l’enseignant, de ce que la psychanalyse serait tentée d’appeler le transfert. Les hommes se mesurent au tai chi, les femmes à cette relation. Mais, c’est probablement une sottise. Cela traduit sans doute quelque chose de ce que je pense « réellement », « inconsciemment » des hommes et des femmes. Une possibilité pour les hommes de maîtrise de l’objet tai chi, une nécessaire dépendance pour les femmes. 
 
Se le donner à soi-même, le tai chi : possible. Quand je dis ça, je pense aux exercices de chi. Le donner aux autres : je n’y arrive pas. Le recevoir : oui. 
 
Mémoire. Je perds la mémoire. Il faudrait que je note après chaque cours ce qui s’est fait : je ne le fais pas. 
 
Pourquoi faut-il que j’en passe par ça pour le moment : cette envie de dire que je veux arrêter, que je veux laisser tomber, que je veux sortir de la formation enseignant, que je ne m’en sens pas le courage. Pourquoi ? Je n’oserai pas le faire, le dire, tout cela. Peut-être que je vais aller vers une situation qui me permettra de le faire, peut-être. Je n’oserai pas le faire, mais je n’ai envie que de ça. Je voudrais sortir de cette formation. 
 
Je n’arrive pas à travailler seule. 
 
Je crois que pour faire sérieusement cette formation il faudrait ne faire plus que ça. Y croire, et ne plus faire que ça. Jour après jour. Il faudrait y croire suffisamment, et s’y consacrer. C’est cela que j’attendrais de moi-même et c’est ce que je ne peux pas. Me donner. 
 
 
Ces jours ci tout le temps envie de cigarette. C’est extraordinaire, je ne le comprends pas du tout. 
dimanche 22 décembre 2019 @ 13h30

la valise

Tâche : recopier ici tout ce que j’ai pu écrire autour des valises, principalement des rêves.
Toute cette angoisse, ce type d’angoisse-là, la résumer, la chapeauter de ce seul terme : valise.
Écrire : l’avalise. Ou : l’avalyse.

Peut-être écrire à propos du train du livre d’Hélène Bonnaud récemment lu. Le corps, le meuble, le train. Non, ce n’est pas ça qu’elle disait, dont elle parlait, dans son livre, comment s’appelle-t-il, sur l’oubli, non sur l’attente. Moments d’attente ?

Qui se passe dans des salles d’attentes de psy. Le train des pensées dans les salles d’attente de psy. Dans les gares aussi il y avait des salles d’attente, autrefois. Aujourd’hui, ce sont des halls. Transformés en espaces commerciaux. Plus de place pour l’attente nue.
Elle se souvient, Hélène Bonnaud, non pas elle, son personnage, dans une salle d’attente, de transit, d’une réflexion de Lacan sur les corps comme des meubles. Des meubles dans des trains, si je me souviens bien, dans des wagons, quelque chose qui évoque les trains de la mort, les trains des camps de la mort. Elle note ça, Bonnaud, comment cette phrase de Lacan évoque les camps. Enfin, ce n’ est pas elle qui dit ça, mais son personnage. Et elle dit : heureusement que les corps c’est comme des meubles, sinon c’est trop de vie, sinon, c’est la peur. Ce qui est très curieux comme réflexion pour moi. Entassés dans des wagons, pour elles, les corps ne sont plus que corps, trop corps, trop en vie, trop en peur. Enfin, elle dit plus ou moins : vie =corps=peur. Ou corps=peur=vie. Et quand elle rentre dans le cabinet de celui qu’elle a choisi comme nouvel analyste, elle dit : il sera mon anti-corps. Alors, on lui souhaite quand même, qu’au contraire il lui fasse connaître un autre corps, un corps en vie qui soit de bienfaits, non de peur.

Aussi, elle a cette expression : je me trimballe mon corps. Train-balle.
Moi, je ne me train-balle pas mon corps. Mais je ne supporte pas qu’il le soit, train-ballé.
Quand les vacances arrivent, du déplacement, ce qui m’insupporte, c’est l’impression de le subir. Quelque chose se « métaphorise réellement » d’un insupportable, que je n’arrive pas à cerner.
Et qui résonne avec ce dont il est question dans ce livre, les camps, la mort. L’attente sur les quais. La valise.

La valise posée au sol. Soulevée. Transportée, changée de main. D’une main à l’autre. Lourde, trop lourde. Aujourd’hui, la valise à roulette, tirée. Étiquetée ou pas, qui devrait l’être. Qui pourrait être volée. Égarée, oubliée, perdue. À laquelle de nombreux objets pourraient manquer. As-tu bien fait tes valises. N’as-tu rien oublié ? Que ne contient-elle pas ? La soute à bagage, le compartiment à valise. Le temps de suspens du voyage. Les bagages.
Ce qui se métaphorise ? Quoi, de soi ? De sa vie ? De son être ? De son corps ? Du suspens? Oh temps suspens ton vol. Du déplacement ? De la vacance ? Vacance à soi ? Arrachement à sa quotidienneté ?
Voyager léger. On voudrait voyager léger. Se voit-on rappelé à son propre poids ? Rappelé à ses propres manques ? Oubli ?
Qu’est-ce qui se dé-fixe ?
S’agit il de souvenirs de vacances enfantines où l’on était subitement transporté ailleurs, dans l’inconnu, l’étranger.
Si c’est cela, précisément, qui m’insupporte, comment, à l’âge que j’ai, ne puis-je le surmonter ?
Transport dans l’inconnu. L’étranger.
Cet étranger, que métaphorise-t-il ?
Oui, mais quand on sait où on va, très bien, quand c’est un lieu où on ne cesse de retourner, pourquoi faut-il que l’angoisse subsiste ?

Qu’est-ce qui veut continuer à se réitérer. S’itérer à nouveau : une nouvelle fois avoir lieu comme si ça n’avait jamais eu lieu, à chaque fois neuf. Itération de l’oubli, de l’oubli de soi.
Alors l’étranger, le transport en wagon, comme un nom de la perte de soi, de grand oubli, de jouissance.
Jouissance, absence, d’autant plus grande si le train est train de la mort.
Tous les trains sont-ils (devenus) de la mort ?
(Une situation de la réalité recoupe quelque chose d’autre écrit à l’intérieur, quelque chose qui appartient au vocabulaire de l »inconscient. Tous les trains pour la mort. Pour toujours et à jamais. Toutes les valises ce qui s’ emporte en ces contrées. Comme disait mon père (sur son lit de mort), Tous juifs. Pardon à eux. De m’être emparée de leur malheur. Je ne l’ai pas choisi. C’est lui qui m’a prise. Et les étoiles sont jaunes de la nativité.)
Légende. Nos légendes.

La jouissance est un arrachement. Dès qu’il y a valise, y a arrachement. Ça s’arrache de ce qui fait l’ordinaire substantifique moëlle : les pensées quotidiennes. La jouissance est une séparation. La séparation veut la plus grande séparation.
En tai chi, j’apprends à m’arracher doucement. J’apprends le détachement lent.

 

[envoyé le 8 janvier à HB]

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