19 décembre 2019

Jeudi

Cette dernière séance m’a vraiment déprimée, quelque chose de fou.

C’est la nuit, maintenant.

Je ne viendrai plus. Je me lève pour vous écrire ça.

(Cela fait plusieurs jours que je me réveille la nuit, le dernier boulot que j’ai fait, qui se termine là, ne s’est pas très bien passé, je n’en suis pas satisfaite. (C’est lui qui m’a empêchée de dormir. Mais, ça aurait pu être n’importe quoi d’autre, probablement (quand il faut que ça se réveille, ça se réveille. Quand il faut que ça mâchonne, ça mâchonne, n’importe quoi. Ou pas. Ou suis-je de mauvaise foi, et pas, et n’est-ce pas n’importe quoi. Est-ce vraiment ce travail qui m’a tenue réveillée, et je sais pourquoi, et je devrais l’écrire. Mais pas maintenant. Alors quand? Petites matières de symptôme, poursuivre.)

Je me suis fait la réflexion que peut-être j’ai craint, entendant parler dans votre cabinet, de me retrouver enfermée dans votre livre.

Je m’entendais parler, et j’étais surprise d’entendre que ce que je vous disais aurait pu se trouver dans votre livre. Et cette impression était très désagréable.

Maintenant que c’est la nuit, je peux vous dire, depuis ce cœur pénible de la nuit : vous n’étiez pas autorisée à écrire ce livre. Je ne l’ai jamais pensé comme tel jusqu’à présent mais c’est là ce que je ressens.

J’aurais dû hier me laisser continuer à vous parler de votre livre. De votre amour de la psychanalyse. Après sa lecture, dans ce qui me remontait du souvenir de mon propre amour, j’ai stupidement écrit à Jacques-Alain Miller. Miller, dont je m’inquiète parfois, à qui je voulais avant tout témoigner, ce dimanche matin là, de mon amitié, que je voulais réconforter. Qui a disparu.

Dont je pensais ceci : qu’il a cessé d’écrire le jour où il a terminé son travail d’établissement du séminaire. Qu’il y a perdu son rôle, son assignation. Qui ne croyait pas qu’il fût un inventeur, un créateur, un génie au même titre que Freud ou Lacan. Qui avait pourtant tracé une voie autre, nouvelle, cristallisée à l’issue de son dernier séminaire, de son dernier enseignement : l’outrepasse. Outrepasse. Lui, cette route, l’a prise alors seul. Ce qu’il n’aurait pas dû. Il aurait fallu qu’il ne soit pas seul alors. C’est l’histoire que je me raconte sur la disparition de Jacques-Alain Miller. Et plutôt que de poursuivre son enseignement, jusque là basé sur son travail d’établissement du séminaire, il a voulu reprendre la route qui était la sienne au moment où il rencontrait Lacan. Celle passionnée de la politique. Il a, selon moi, délaissé son statut d’exception au côté de Lacan, avec Lacan (dont il se séparait) pour reprendre le chemin des pairs, des frères, de la folle jeunesse. De la concurrence. De la jalousie. Tout ce dont Lacan l’avait protégé. Il a cru que sa brillance pourrait lui servir dans ce combat d’un autre genre. Il a pensé qu’il allait devenir Miller, Miller sans Lacan. Sa brillance lui venait de son génie de l’analyse. Pas de la politique. Il y a une reconnaissance que Miller n’a pas trouvée. Une forme de reconnaissance publique, médiatique. Celle des psychanalystes ne suffisait pas. Mais c’est la sienne propre qu’il n’a pas acquise.

Et puis, je crains qu’il ne soit tombé malade. Je lui ai écrit pour lui dire, une fois de plus, ma reconnaissance. Ce poids que ça a eu, dans ma vie, son enseignement. Mais, je n’en ai pas bien trouvé les mots. Et je voulais le consoler.

Je vous parle de ça, parce que ma séparation d’avec Miller, d’avec l’École, d’avec la psychanalyse m’a coûté. Beaucoup. Qu’il y a eu un intense sentiment d’échec. D’échec de la psychanalyse, d’échec de ma propre analyse. C’est dans un second temps que j’ai trouvé dans cette séparation une liberté, une libération. Libérée de Miller, de Lacan, de l’École.

J’avais petit à petit acquis la conviction douloureuse qu’il y avait en moi quelque chose d’inassimilable par l’École. Je me suis vécue comme un rebut de la psychanalyse. Vraiment. Encore aujourd’hui.

Quelque chose, un indice au moins, d’une limite de la psychanalyse, je ne l’ai pas trouvée dans votre livre. ( Que la psychanalyse n’est pas pour tous, que tout ne se résout pas par la psychanalyse et les mots, que la psychanalyse vous laisse avec de sacrés symptômes en reste, que la plainte analytique est un piège aussi, à soi seul, que la psychanalyse ne rend pas intelligent, qu’elle s’encre dans le discours, que le corps y est inconscient, qu’elle est très engluée dans la moraline du siècle, etc. qu’il y a l’école… )

Il y avait, pour ce que je m’en souviens, pour ce que j’ en ai ressenti, dans le dernier enseignement de Miller, une ouverture sur un désir moins sévère. Je ne trouve plus mes mots.

Ce désir sévère, je le fuis.

Je sais que je termine un travail dont je ne suis pas satisfaite, que c’est la veille d’un stage, la veille de Noël, la veille des vacances, la veille de l’année nouvelle.

J’ai essayé de vous dire quelque chose hier de mon couple qui puisse nous sauver, qui me sauve, qui sauve Jules, et je n’y suis pas parvenue. C’était absolument pénible.

(le temps à l’orage un lac isolé une barque débarquée à l’eau de tout mon corps verticalement je coule je remonte à la surface tête ébrouée le temps de quelques bloubs pour m’enfoncer à nouveau mieux. vous étiez assise dans la barque.)

Il ne s’agit jamais que de parvenir à tisser des liens, de tisser sa toile. Où s’envelopper, à partager avec d’autres. Peu importe finalement le plaid, la couverture. Moi, je n’y parviens pas. Il n’est rien dont je puisse m’emballer, aucun discours que je partage avec d’autres. Qui me fasse un milieu, culturel, social, familial, amical.

Deux jours plus tard, vendredi.

Parfois on écrit, c’est aussi comme dans un rêve. C’est pour ça que je peux vous dire que vous ne pouviez pas écrire ce livre. Que c’est le rêve qui parle : il ne s’agit pas tant de fiction que de fixion, d’écrire depuis les points de fixion. C’est ce que vous avez fait, aussi.

On peut ne plus du tout subir son corps, on peut l’avoir très vivant, réjouissant. C’est ce qu’on rencontre dans le travail du chi.

Train meuble corps. Corps trainballé, c’est parlant. ( En ce qui me concerne, je ne me trimballe pas mon corps. Ce que je ne supporte pas : c’est d’être trimballée.) Ça se rapproche de ce que je connais de l’angoisse à l’approche des vacances : le corps alors trainballé.

Dimanche

Quand pourtant j’aime tant les trains, l’angoisse c’est d’être trainballée.

Alors, commence le grand silence. L’entrée en l’étranger. Le détachement.

J’y suis, en ce moment, dans le détachement.

Vacance, détachement.

Vous parlez train, ça parle mort, ça dit Là camp.

Me séparer de Lacan a été une grande douleur

Me séparer de ce désir d’être analyste, chez moi, ça a été le pire.

Votre livre esquisserait, par ses points de fixion, le cri, le mur, le meurtre en rêve, quelque chose de la limite que j’essayais de dire plus haut de la psychanalyse. Et, par rapport à ses trains de pensées, que j’ ai pourtant tant appréciés, trouve plutôt là sa singularité, son ancrage.

Je suis désolée de vous écrire ça.

J’ai lu dans votre livre que vous ne pourriez pas entendre ce que j’aurais à dire. Et : les trains de ma propre pensée sont ceux finalement auxquels je tiens le moins, desquels je cherche à me détacher, tant il est vrai que je ne suis rien arrivée à en tirer (de tous ses petits wagonnets), rien à en écrire, jamais aucun livre.

Aussi bien je vous reproche d’avoir réussi où j’ai raté et rate encore.

Aussi bien je crains, encore davantage, que vous n’attendiez de moi que je l’écrive. Et devoir subir alors votre jugement. Ce désir de l’Autre, que j’écrive.

Je ne veux écrire que par nécessité. Nécessité absolue. Et qu’aucune beauté ne soit en jeu.

Je ne connais pas la peur.

Mais vous avez bien fait, d’écrire. Je vous le dis d’amitié.

VM

 

Publié dans brouillonne de vie |
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