21 décembre 2019

Miller, l’être et l’Un, Extraits

j’ai été formé par l’enseignement de Lacan à concevoir le sujet comme un manque-à-être, c’est-à-dire non-substantiel.
 
dans le dernier enseignement de Lacan, le manque-à-être, la visée du sujet comme manque-à-être, s’évanouit, disparaît.
Et, à la place de cette catégorie ontologique à proprement parler vient celle du trou.
 
 
Au fond, ma première  pratique s’est réglée sur le désir, entendu comme ce qu’il s’agit d’interpréter – et sans méconnaître, instruit que j’étais par Lacan, qu’interpréter le désir c’est aussi bien le faire être – l’interprétation, en cela, est créationniste. Et si ma pratique a évolué, ce n’est pas d’avoir abandonné l’interprétation du désir, mais c’est de ne pas s’y régler, de se régler sur un terme que l’on ne peut pas se prévaloir de faire être.
Ce terme, c’est celui de la jouissance. Là, vous devez vous désister de toute intention créationniste, et vous faire plus humble.
« Interpréter »,  le terme ici défaille. Il faudrait lui substituer quelque chose comme « cerner », « constater ».
Je n’en suis pas satisfait, de ce vocabulaire, je voudrais parvenir à trouver le vocabulaire qui dirait mieux ce dont il s’agit pour l’analyste, au regard de ce terme qui outre-passe l’ontologie.
 
 
Le premier enseignement de Lacan, je veux dire celui qui commence avec « Fonction et champ de la parole et du langage », celui qui a marqué les esprits, qui a marqué l’opinion,  culmine sur un enseignement qui porte sur le désir, comme constituant l’être du sujet. Et j’essaie précisément d’ébranler cette ontologie lacanienne, comme Lacan lui-même l’a fait, a été conduit à l’outrepasser. J’irais à extraire de ces considérations une définition ontologique selon laquelle l’être c’est le désir.
Mais il y a un autre régime de l’interprétation qui porte non sur le désir mais sur la cause du désir, et ça, c’est une interprétation qui traite le désir comme une défense. Qui traite le manque-à-être comme une défense contre ce qui existe.
Et ce qui existe, au contraire du désir qui est manque-à-être, ce qui existe, c’est ce que Freud a abordé par les pulsions et à quoi Lacan a donné le nom de jouissance. 
 
Cette cassure, Lacan lui a donné une formule que j’avais jadis soulignée : « le désir vient de l’Autre, la jouissance est du côté de la Chose » [2], avec un grand C.
Ça veut dire : le désir tient au langage, et à ce qui, dans le champ du langage, là où ce qui est communication fait appel à l’autre.
Et la Chose dont il est question, ça n’est pas la vérité première, celle qui dit « Moi, la vérité je parle », c’est le réel à quoi on donne sens. Et ce à quoi, Lacan au-delà de son premier enseignement est venu c’est que le premier réel qui se distingue de la donation de sens, et sur lequel s’exerce la donation de sens, c’est la jouissance, ce côté de la Chose où s’inscrit la jouissance, c’est le symptôme, c’est-à-dire ce qui reste quand l’analyse finit au sens de Freud, et c’est aussi ce qui reste après la passe de Lacan, c’est-à-dire après le dénouement du sens.
 
 
Alors c’est énorme, parce que tout ce que nous avons appris avec Lacan à reconstituer comme l’histoire du sujet, c’était précisément les aventures du sens de son être. Et, on n’y coupe pas, je ne dis pas qu’il y a un court-circuit, je ne dis pas qu’on peut s’en abstenir dans la pratique, mais que à l’horizon des avatars du sens de l’être, il y a un « Y a », il y a le primat de l’Un. Alors que ce qu’on croit avoir appris de Lacan, c’est le primat de l’Autre, de l’Autre de la parole, qui est si nécessaire pour la reconnaissance du sens, l’Autre, celui qui entérine le sens de ce qui est dit et du désir, eh bien, ici le désir passe au second plan, car le désir c’est le désir de l’Autre. Et au fond, la vérité qui se déprend de la passe de Lacan, c’est celle-là, qui donne la clé de la déflation qui s’y produit du désir, que le désir n’a jamais été que le désir de l’Autre. Et c’est par là que cet Autre, qui n’a jamais été que supposé, qui n’a jamais été qu’imaginé, s’évacue avec la consistance du désir.
Simplement, il y a un après. On a été forcé de constater qu’il y avait un après, et que l’après, c’était précisément que le sujet se trouvait au prise avec le Y a de l’Un : une fois qu’il avait la solution de son désir, c’est-à-dire qu’il ne s’y intéressait plus, qu’il l’avait désinvesti, néanmoins persiste le Y a de l’Un. Et ce Y a de l’Un, comme je le prends ici, c’est précisément le nom de ce que Freud nous donnait comme des restes symptomatiques.
Avec le primat de l’Un, c’est la jouissance qui vient au premier plan, celle du corps qu’on appelle le corps propre et qui est le corps de l’Un. Il s’agit d’une jouissance qui est primaire, au sens où il n’est que secondaire qu’elle soit l’objet d’un interdit.
 
La position de l’analyste quand il se confronte au Y a de l’Un dans l’outre-passe, n’est plus marquée par le désir de l’analyste, mais par une autre fonction qu’il nous faudra élaborer par la suite, et nous nous y attacherons plus tard.
Publié dans brouillonne de vie |
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