18 janvier 2021

lundi 18 janvier 2021 04:25

Objet : J’envoie ceci à Édouard

Cher Édouard ,

Quelque chose en ce moment de ma maladie, de ma difficulté plutôt, de mon inadaptation à la marche du monde, à son monde de fonctionnement, se dénude. Ces aperçus, ces moments de lucidité ne durent jamais longtemps, je crois, mais j’ai besoin d’aide. Et peut être pourra t on en tirer quelque chose. Car je suis inquiète de mes inquiétudes pour Anton, ce qu’il a devant lui me paraît trop énorme et avant que de ne pas m’endormir j’entendais qu’il devait se suicider, qu’il n’y avait pas d’autre issue. Je crois que je suis trop ramenée en arrière, aux pires moments de ma vie. Face à ses difficultés. Aussi ai-je une conscience aiguë de ce que je ne peux lui donner et n’ai même pas pour le moment la place de m’en vouloir, de me laisser engloutir par ça. Je ne cesse pas de songer à ça pour le. Moment. Comment déjouer ce sentiment de ne rien lui donner. Comment ne pas lui communiquer ma peur, ma panique face à ce sentiment de ne lui avoir offert que du manque. Essentiellement un manque à exprimer ce que l’on comprend, qui s’est tellement aggravé avec le temps. L’entendre se débattre avec ça me…
Bien sûr, l’idée qu’il a de lire, est bonne et doit être encouragée. J’ai lu tellement. À quoi ça m’a menée ? J’ai lu jusqu’à ce que je me rende compte que je ne lirais jamais rien de ce qui me concerne directement, je de ce que j’aurais à dire. Tous les jours, je suis estomaquée entre le fossé qui sépare mes pensées et ce qui trouve à s’exprimer dans le monde. Je suis sii obsédée par ce qui manque à s’exprimer, à s’organiser intellectuellement, à se partager, que je ne trouve à m’intéresser à rien d’autre.
Comment cela qui se résume peut-être à un discours non encore né sur le rien, sur le néant qui préside à ma vie, dont toutes les faces ne sont cependant pas létales ou mortifères, elles ne le sont que dans l’absence de jointure avec le monde, ailleurs elles ne manquent pas de promesse de gaieté de simplicité de joie de générosité. J’avais espéré que le chi, éventuellement, que cela que j’évoque ici, puisse passer, dans toute sa force grandeur beauté amitié au travers du chi mais je ne me suis pas décidée à en acquérir la maîtrise, à m’autoriser à son enseignement, son partage. Ce n’est pas à ma portée. Crois que j’ai beaucoup espéré là-dedans. Donner rien, en splendeur, et y mettre les formes, et que ça aille vienne, en bonheur s’inscrire dans vos corps comme cela à pu s’inscrire dans le mien. Crois moi, fondamentalement je ne crois qu’au lien, je ne crois qu’au lieu du lien, au moment du partage.
Donc, étant données les fragilités de Anton en ce moment, tenons en compte, s’il s’ouvre à nous ne nous precipitons pas dans la brèche, et toi, je te demande seulement d’être attentif à ce que je peux vouloir dire et que je n’arriverai qu’à bégayer. Tandis que tes affirmations, à mes oreilles tonitruantes, me paraissent nier ce que je suis, c’est-à-dire dire le doute l’incertitude la relativité le refus d’identifier une personne à son opinion. Tu dis souvent que tu ne demandes qu’à être contredit mais ton ton me désarme. Tu parais si sûr. Presque violent, péremptoire. J’imagine qu’il faut à Anton quelques chemins sûrs, auxquels croire et par où s’affirmer, c’est pourquoi je crains aussi ma tendance à vous contredire et à tout balancer dans le fossé. Et je préfère me taire me calmer espérer prier, prier trouver la bonne forme façon qui ne soit pas destructrice mais qui ajoute quelque chose. Voilà. C’est le problème. À l’intérieur de nous, dans nos mondes intérieurs, nous sommes tout à fait capables d’additionner de juxtaposer des mondes, des visions, des axes de pensées d’analyse, mais à l’extérieur, il faut qu’un mode d’analyse, et un seul, un système de pensées s’affirme en s’opposant à tous les autres.
L’adversité est le leilleur moyen de l’affirmation de soi, le plus facile, simple.
J’ai besoin d’ouverture et de tolérance. Et venant de toi, d’un ton moins péremptoire. Une place au doute.
C’est bien que Anton exprime sa colère. Et tu vois, s’exprimer s’ appuie volontiers d’un déni de l’autre. D’une entrée en compétition. Devenir le meilleur !
Je ne peux pas tempérer chez lui une volonté de combativité. C’est ce dont je ne sais rien.
Je t’écris tout ça a cause de ce que je viens de lire.
Je t’écris tout ça parce qu’il faut que je transforme l’angoisse de mal faire, d’avoir de mauvais effets sur vous, sur lui, de creuser en lui le même trou qu’en moi-même, il faut que je puisse transformer les auto-reproches en satisfaction, en fierté. Il faut que donner l’idée le goût de tout ce qui bouillonne par en dessous, de tout ce qui échappe au discours commun et qui veut voir le jour d’une manière ou d’une autre. Je ne m’oppose pas à ce que tu veux apporter à Anton, à ce que tu lui apportes, de chemins sûrs. Je te signale seulement que la situation actuelle me fragilise et que t’entendre parler fortement me rappelle à tout ce que je n’ai pas pu dire, mais aussi à tout ce que j’ai caché. Tant au niveau des discours que de ce qui les mine et de la nécessité d’acquiescer au semblant. Je suis maintenant fatiguée. Et vais me coucher. Près de toi.
Jeanne

Envoyé depuis mon téléphone

Publié dans Hélène Parker |
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