Alain, parler sans savoir, s’autoriser à se tromper

alain gilet noir

Je pensais avoir lu dans le livre d’Alain1 quelque chose à propos du plongeon en quoi consistaient pour lui ses conférences : ne pas savoir avant de parler, ne savoir qu’au moment où il se lançait dans la parole, de préférence face à un auditoire acquis, dont il lui semblait qu’il le soutenait, qu’il relançait son travail d’élaboration, avec lequel il vivait une sorte d’osmose, d’expérience mystique. Mais  je n’ai pas retrouvé ce passage qui m’avait frappée (que je n’aurai pourtant pas inventé, que j’aurais aimé recopier ici). Reste néanmoins ce passage-ci que je trouve joli, à propos des erreurs que l’adoption d’un certain ton, dans le dialogue, permet de faire :

Tout ce monde fut parfait pour moi. Et même aux déjeuners de philosophes chez Xavier Léon, je pris une habitude de parler franc et d’établir une parfaite égalité. Cette manière permet de se tromper et d’ignorer, deux choses redoutables en cette opinion prudente et jalouse.

Édition du 15/02/2015 : Je remercie Pierre Heudier, Vice-président de l’Association des amis d’Alain et de l’Institut Alain, de m’avoir signalé mon erreur (j’avais inclus une photographie d’Émile Chartier, Chanoine canadien, et non celle d’Émile Chartier, dit Alain, le philosophe) et envoyé cette très belle photo d’Alain.
http://alinalia.free.fr/

Notes:
  1. Souvenirs sans égards : Suivi de Traité des outils et Dix leçons d’astronomie – 1 septembre 2010, Aubier []

la certitude du réel opposée au doute du symbolique

J’essaie donc de lire Cédric Lagandré1. Curieusement facile et difficile à la fois. Ainsi, lorsqu’il cite Descartes  (p. 105),  attribue-t-il au semblant la certitude (« le fait de cette semblance est quant à lui une certitude inébranlable. La consistance du semblant est sans défaut, sans qu’il soit question d’attendre la sanction de l’existence divine« ) quand je l’aurais moi-même, et sans nul doute, attachée au réel de la lumière, du son, de la chaleur.

« … je vois la lumière, j’ouïs le bruit, je ressens la chaleur. Mais l’on me dira que ces apparences sont fausses et que je dors. Qu’il en soit ainsi ; toutefois, à tout le moins, il est très certain qu’il me semble que je  vois, que j’ouïs, et que je m’échauffe. »

« Lumière, son, chaleur » sont pour moi le lieu de l’ « il y a », de la pierre de plus en plus pierre de Nietzsche ou de la montagne de Hegel. Le réel est de leur côté, son épreuve une certitude. Le doute n’apparaît qu’avec le symbolique, en l’occurrence sous cette forme un peu drôle du « On me dira que… » (ah! ce que l’autre pourrait en dire…)

Donc, de mon point de vue,  « Je vois la lumière, j’ouïs le bruit, je ressens la chaleur« , ces épreuves physiques, situent le réel du corps, du corps organe qui ressent le réel de la lumière, du bruit, de la chaleur.

Tandis qu’avec le  « Mais l’on me dira… » commence le travail de sape du symbolique. Ici, on rentre dans le jeu du possible, de ce qui peut, pourrait être dit. C’est bien le verbe qui nous fait sujet, qui nous met au monde comme sujet, à la condition que nous nous en remettions à sa loi. Que nous acceptions de nous en faire la dupe. Et le sujet (du verbe) n’est qu’un semblant (une commodité pour faire monde) du réel de l’humain qu’il représente.

Le symbolique, le semblant, sont le lieu du doute, du possible, opposé à celui, silencieux, du réel, qui ne discute pas, qui existe. C’est le « je pense » qui entraîne le doute du « je suis ». C’est le « je pense » qui tire l’existence à l’être en la nommant, en la ratant – l’amenant à réessayer, à épuiser tantôt  tous les possibles du dit.

Notes:
  1. La plaine des Asphodèles, je le lis très mal, maintenant par bribes, au hasard []

dans l’éclipse du croire

L’ironie, que lui opposer sinon une forme du croire. Et la certitude. Or, la certitude n’est pas communicable. N’est pas un sentiment sur lequel on peut compter, est capricieuse. Les conditions de son apparition ne sont pas connues. En son absence, la croyance peut faire fonction. Emportant le doute avec elle.

La certitude ne se révèlera jamais plus longtemps qu’un moment (dans un déchirement). Elle fonde l’acte de l’artiste. A l’occasion, fond sur le regardeur.

L’ironiste, lui, connaît bien la certitude mais ne supporte pas les semblants du croire.

La certitude n’est pas loin d’offrir les caractères de l’hallucination.

Du croire, aujourd’hui, Dieu ne s’offre plus comme garant de la certitude.

Mehdi Belhaj Kacem et la théorie du complot

extraits:

que la thématique du complot se confond peut-être bien avec la littérature elle-même… identité du littéraire moderne et de la persécution… théorie oblique du complot

la question de la phrase… je suis obsédé par cette question de la phrase. et plus exactement à ce qu’à mes risques et périls j »appellerais les phrases héroïques… questionnement sur l’héroïsme venu à la lecture de Philippe Lacoue-Labarthe… espèce d’antonin artaud de l’université  … héroïsme qui est celui de baudelaire ou de benjamin … « qu’on peut soutenir que la littérature moderne ne naît non pas avec le roman mais avec l’auto-biographie…  » la question autobiographique s’est mêlée à un délire du complot … héroïsme moderne … lien entre héroïsme autobiographique et thématique du complot … Benjamin : la modernité doit se placer sous le signe du suicide ; suicide n’est pas un renoncement mais une passion héroïque … c’est la conquête de la modernité dans le domaine des passions et c’est vers cette époque que l’idée du suicide a pu pénétrer les masses laborieuses … on se dispute une gravure qui représente le suicide d’un ouvrier anglais par désespoir de ne pouvoir gagner sa vie… 

tous ces littérateurs ont été pauvres…

« DES PHRASES QUI SAUVENT LA PEAU » : ENTRETIEN AVEC MEHDI BELHAJ KACEM

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défaire l’idéologie du nihilisme par une authentique pensée du mal

subject: Le mal

Bonjour, 

J’écoutais ce matin sur YouTube votre premier exposé donné à la Générale, sur le mal en philosophie. Je ne suis pas philosophe mais je me suis longtemps intéressée à Lacan (tant que mon analyse à duré, en fait, 10 ans il y a 10 ans) et je voulais vérifier si j’avais quelque chose à vous dire à propos du mal en psychanalyse. 

La psychanalyse à été importante pour moi, au premier abord parce qu’elle se propose de comprendre ce qui peut pousser au mal, au crime. Elle s’abstient de juger et essaye de délinéer l’enchaînement des faits, de remonter aux causes. 

C’est vraiment ce qui m’a attirée d’abord dans la psychanalyse. J’avais été élevée dans la foi chrétienne et le pardon et il fallait que je m’en sorte à partir du moment où je ne prenais plus sur moi le péché du monde, où je ne croyais plus. Je n’étais cependant pas prête à me fier à la justice des hommes pour autant. Je suis donc rentrée dans le procès de la psychanalyse. 

Après-coup, je m’interroge. Où en suis-je par rapport à tout ça? Est-ce que cela tient encore?
Il me semble avoir retenu que Lacan expliquait le péché comme ce qui venait recouvrir la dette, la faille symbolique. L’homme se sent coupable de ce que le signifiant rate le réel. Le trou que fait le réel dans la trame signifiante, la religion le nomme péché de l’homme. Dieu n’aurait voulu que d’un monde tout signifiant et accuserait l’homme de saboter son projet. La faute serait celle de l’homme. Ce se rapproche bien sûr de ce que vous dite du Dieu technologue. La science ne peut pas intégrer la composante humaine. C’est-à-dire le fait que pas tout du réel n’est recouvrable par le langage. Et en particulier pas la jouissance, la jouissance sexuelle. Avec une opacité plus grande encore quand il s’agit de jouissance féminine –  ce qui fera dire à Lacan que la femme n’existe pas, c’est-à-dire que sa jouissance ne se laisse pas prendre dans les rêts du symbolique. Ce qui la rend diabolique. 

Ce n’est pourtant pas ce que je voulais vous dire ce matin, qui m’apparaissait beaucoup plus clairement. Mais j’ai été empêchée et n’ai pas pu vous écrire tout de suite, ce qui est un peu malheureux. 

Pour Lacan, le réel, c’est l’impossible, c’est le péché du monde, c’est la jouissance, c’est ce qui résiste à la prise dans le symbolique, dans le langage. 

Je vous écrirai la suite plus tard, quand mes idées seront plus claires et plus courtes,

Véronique

subject: Rep: Le mal

ha, bien contente que cela vous intéresse! 
suis l’amie d’un ami de Ferdinand. aurions dû aller à son anniv la semaine dernière mais… Ferdinand avait beaucoup parlé de vous sur stromboli (un forum sur l’internet), avec son grand enthousiasme. me suis méfiée d’abord, voyais pas bien ce que ça visait votre Mal qu’il écrivait avec une majuscule, puis n’étais pas très intéressée par vos propos anti badiou, que j’aime gentiment bien (de loin). mais récemment, Ferdinand a posté votre exposé sur Artaud. ça m’a intriguée. ce que vous rapportiez de ces personnes que je connais mal, hölderlin, rousseau, artaud aussi finalement, ça m’a plu. la façon dont ces gens ont compté pour vous. ça m’a donné envie de les découvrir. voilà. alors j’ai écouté votre intervention à la générale sur le nihilisme, et je me trouve plutôt curieuse. oui, vous inventez vos propres concepts, oui. et vous vous intéressez à des choses que la philosophie a préféré ignorer jusqu’à présent. comment aborder dans le savoir ce qui répugne au savoir. il n’y a rien de plus intéressant, aujourd’hui. c’est pour moi le défi que pose l’époque et la raison pour laquelle je la trouve vraiment passionnante.

Le philosophe Giorgio Agamben : « La pensée, c’est le courage du désespoir »

Article publié par Télérama le 10/03/2012, propos recueillis par Juliette Cerf : http://www.telerama.fr/idees/le-philosophe-giorgio-agamben-la-pensee-c-est-le-courage-du-desespoir,78653.php

Le capitalisme ? Une religion. L’homme ? Un animal désoeuvré. La loi ? Trop présente.  Le philosophe italien analyse avec sagacité notre société et ses dérives « biopolitiques ».

[…]

La théologie est maintenant très présente dans votre réflexion. Pourquoi ?

Les dernières recherches que j’ai entreprises m’ont montré que nos sociétés modernes, qui se prétendent laïques, sont au contraire gouvernées par des concepts théologiques sécularisés qui agissent avec d’autant plus de puissance qu’ils ne sont pas conscients. Nous n’arriverons jamais à saisir ce qui se passe aujourd’hui sans comprendre que le capitalisme est en réalité une religion. Et, comme le disait Walter Benjamin, il s’agit de la plus féroce des religions car elle ne connaît pas d’expiation… Prenez le mot « foi », d’habitude réservé à la sphère religieuse. Le terme grec qui lui correspond dans les Evangiles, c’est pistis. Un historien des religions qui essayait de comprendre la signification de ce mot se promenait un jour dans une rue d’Athènes. Tout à coup, il vit écrit sur une enseigne : « Trapeza tes pisteos ». Il s’approcha et se rendit compte qu’il s’agissait d’une banque : trapeza tes pisteos veut dire « banque de crédit ». Ce fut une illumination.

Que nous révèle cette histoire ?

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