symptôme et sinthome

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« Cette différence, propre à Lacan, du symptôme et du sinthome, nous montre bien pourquoi nous avons aussi besoin de deux termes comme ceux de désir et de pulsion. Le désir a ses intermittences tandis que la pulsion a sa constance. Il y a du côté du désir tout un jeu de masques et il est incessamment travaillé par une négativité interne, si je puis m’exprimer ainsi, alors que, du côté de la pulsion, nous avons une positivité plus ou moins grande.

Du côté symptôme et vérité, tout repose sur le manque. Du côté sinthome et jouissance, il n’y a pas de manque.

Du côté du symptôme, c’est la répétition de la rencontre manquée, une répétition de l’évitement, tandis que du côté du sinthome, c’est la répétition de ce qui soutient le sujet dans l’être, et pourquoi tout lui est bon. Ce n’est qu’en termes économiques qu’on pourra ici parler de plus et de moins. »

Conclusion des Leçons du sinthome, Journées ECF 2005, Jacques-Alain Miller

symptôme
désir
négativité interne
manque

sinthome
pulsion
positivité
pas de manque

Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons

même l’ignorance ne peut rien contre cela qui nous environne. tu pleurais hier soir. petit. viens encore. pleure. petit. dis. la maladie aussi nous attend. il faudra du courage, encore dire oui. nous ne sommes responsables que de nous-mêmes, c’est ce que je crois. la lumière est dedans. la lumière est dehors.

 vouloir ce qui est proche, vouloir ce qui vous arrive, même qui vous arrive à l’improviste, et vous fait mal

« La joie est l’affect spinoziste du rapport au réel, l’affect auquel on peut atteindre lorsqu’on ne croit plus aux caprices du sort, mais lorsqu’on s’égale à lui, que l’on s’accorde avec lui, sur un mode qui est proche de l’éternel retour de Nietzsche : vouloir ce qui est proche, vouloir ce qui vous arrive, même qui vous arrive à l’improviste, et vous fait mal.» Jacques-Alain Miller, « Les us du laps », 26 janvier 2000.

 

(où il est question de l’abjection)

la journée d’hier s’est extrêmement bien terminée (une fois que j’ai eu fini d’écrire ici, et que je sois allée à mon rendez-vous psy).

réveillée ce matin en sursaut à quatre heures et demi en pensant à « l’abject ».  à « l’abjection » dont parle miller1 dans son dernier cours de cette année, comme d’un concept auquel lacan tenait particulièrement. à cette lecture je m’étais demandée où se se situerait l’abject dans ma vie, où je situerais l’abject dans ma vie..

Notes:
  1.  » […] et ne me fit qu’une seule recommandation (à propos de l’index des Ecrits) : ‘Ca doit commencer par le mot abjection’. […] et Lacan voulait que ce soit l’alpha sinon l’oméga de son enseignement. […] D’une façon générale, la jouissance a ses racines, plonge dans l’abjection. Quels sont les antonymes de ce mot ? La dignité. L’honneur. […] Dans l’expérience analytique, ce qui concerne le plus intime de la jouissance prend toujours la forme de l’aveu de ce qui mérite d’attirer mépris, opprobre, comme l’indique le dictionnaire, l’abjection étant l’extrême degré de l’abaissement. Le sujet du signifiant, celui de la parole, n’y touche, ne consent à s’avouer son rapport avec qu’en témoignant que la répulsion accompagne, est inséparable de l’attirance invicible qu’il éprouve dans ce rapport. » Jacques-Alain Miller, cours du 10 juin 2009 []

Que nul n’entre dans le XXIe siècle s’il n’est hypomane…

Are Mokkelbost (b-o-r-g.org), Entity 12

La communication immédiate caractérise l’époque, pour le meilleur et pour le pire. Elle a du bon : augmentation de notre puissance d’agir, liberté croissante, agilité, faculté permanente de faire salon, mise en commun des ressources intellectuelles, la vie quotidienne vécue à plusieurs… enfer ou paradis… […]

Le pire ? Pas de doute, c’est une tyrannie. La contemplation, la méditation, la mélancolie, l’acédie, la dépression, l’otium, le loisir, la lenteur, les langueurs, le flâner, le musarder, le baguenauder, le glander, non pas seulement le dimanche de la vie de la triade sacrée Hegel-Kojève-Queneau, mais même le sacro-saint Week-end franchouillard, et, par dessus le marché, « les sanglots longs des violons de l’automne… » – toutes ces institutions augustes de la pensée, et de la sensibilité fléchissent sous les assauts incessants du signifiant toujours dispo. Que nul n’entre dans le XXIe siècle s’il n’est hypomane…

L’appareil dit nomade, ou portable, si serviable, corvéable à merci, jamais un mot plus haut que l’autre, a fait son nid dans notre cervelle, il y a pondu ses oeufs, il y est désormais accroché comme une tique à la peau d’un chien. Alléluia ! un nouvel organe nous est poussé, Notre cher et vieux In-der-Welt-sein s’en trouve chaviré de façon irréversible. Quelque chose du rapport du Dasein à l’espace et au temps, resté intouché depuis l’origine, a été pollué, qu’aucune écologie ne nous rendra pur. Des constantes anthropologiques parmi les plus assurées, ont désormais la danse de Saint-Guy.

Le monde de la longue durée n’a pas disparu, non. Il n’est pas englouti comme l’Atlantide, non. Il est toujours là, oui. Il survit, il vivote, il papote, il tremblote, il est passé au rang de patrimoine. Il fait l’objet de tendres nostalgies, il est le ressort de résistances féroces, mais tout le monde sent bien que c’est une cause perdue, comme la monarchie héréditaire et l’Algérie française. Tout doucement, il sort de l’actualité, il s’efface, fade away… Bientôt, demain, tout à l’heure, il sera hors service, honoré, muséifié. Tel le Roi d’Egypte, c’est « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » qui triomphe au son des trompettes d’Aîda.

Rien à voir avec l’éternel présent du « Sonntag des Lebens », où l’on se prélassait aux frais de la princesse. Quelle princesse ? Prinzessin Geschichte, la princesse Histoire, venue à bout de course, et retirée des affaires du monde. La vieille coquette entretenait dans sa thébaïde un gigolo fourbu, Herr Geistes, qui passait son temps à siroter des apéros dans un petit caboulot, en racontant les bobards de ses hauts faits. Enfin Georg Wilhelm Friedrich Hegel vint. Il prit au sérieux le vieux cabot, et se fit son amanuensis, comme le furent pour Socrate, Samuel Johnson et Napoléon, Platon, Boswell et Las Cases. Sur une île déserte, qu’emporterais-je plus volontiers ? La Phénoménologie de l’Esprit, ou Casanova, l’Histoire de ma vie ? Plus de concepts d’un côté, de femmes de l’autre. Au fond, avec la Bible, on a les deux. Voilà pourquoi ce bouquin a tant de fans.

Notre présent à nous est parcouru des secousses instantanées. Valéry disait déjà de Bossuet : « il spécule sur l’attente qu’il crée, tandis que les modernes spéculent sur la surprise ». L’instant impensable, impalpable, et informe, ne règne, ni ne triomphe, car, pour ça, il faudrait encore qu’il durât. Il fulgure. Il n’a pas plus de réalité dans le temps que le point dans l’espace. L’instant est dématérialisé, et, nous qui vivons au rythme du signal instantanée, il nous dématérialise à sa suite. La séance avec Lacan, telle que je l’imagine, n’était pas « courte », elle était instantanée, dématérialisante.

Ah ! mais… voilà pourquoi ce grand appétit de « Journées », de raouts, de fêtes – de rencontres, dit Z* : apporter son corps, trouver des corps…

Jacques-Alain MillerExtrait du Journal des Journées n°32 du mardi 6 octobre

lacan et l’amour-qu’on-n’obtient-pas

Qu’avez-vous observé d’autre ?
Il y avait chez Lacan une extrême violence. Une extrême violence et un côté furieux, au sens du fou furieux, furibond. Il y avait quelque chose de l’ordre de la fureur.

Qu’est-ce qu’il cherchait finalement Lacan… selon vous… qu’est-ce qu’il cherchait ?
(Il réfléchit) L’amour qu’il n’a pas obtenu.

Qu’il n’a pas obtenu… ?
Il n’a pas été aimé.

… Qu’il n’a pas obtenu quand ?
Jamais.

Vous voulez parler de sa vie, de son enfance ? 
Oui. De tout. De sa constitution. Il n’a pas été aimé. Il y a de quoi devenir furieux. Et je pense que ça le tourmentait, beaucoup. Et, je crois qu’il aurait voulu une reconnaissance beaucoup plus large, la soumission de l’université, la réalisation d’un rêve mégalomaniaque, une volonté de puissance généralisée, être sacré. Je crois qu’il a eu ce rêve de toute-puissance.

Pour avoir l’amour que selon vous il n’aurait jamais obtenu ?
J’ai toujours eu l’impression qu’il n’avait pas été guéri d’un bobo d’amour. D’un gros bobo. Ça n’allait pas, quoi.

Philippe Sollers interrogé par Sophie Barrau, Lacan même, Paris, Navarin, 2005

 

 

 Ce qui peut là concerner la biographie de Jacques Marie Lacan n’importe pas en soi, mais peut nous aider à préciser, concernant l’amour, quelle pourrait être la position du psychanalyste Jacques Lacan. On peut lire ce propos de deux façons. Première lecture, disons, si cela vous chante, médicale (on parlerait de névrose, de mégalomanie, peu importe, ce n’est pas très intéressant) : Lacan cherchait l’amour, et il ne l’a pas obtenu. Mais vous pouvez aussi lire — et là la chose me paraît à la fois plus intéressante et plus nouvelle —que Lacan cherchait une certaine sorte d’amour : l’amour qu’on n’obtient pas. Il suffit pour cela d’écrire avec des tirets la suite des mots : l’amour-qu’il-n’a-pas-obtenu. L’objet serait celui-là : l’amour qu’on n’obtient pas.

Continue la lecture

« … Et donc, tout bien pesé, j’ai choisi le titre suivant : lire un symptôme, to read a symptom. Ceux qui lisent Lacan ont sans doute ici reconnu un écho de son propos dans son écrit ‘Radiophonie’ que vous trouvez dans le recueil des Autres Écrits, page 428. Il souligne là que le juif est celui qui sait lire. C’est ce savoir lire qu’il s’agira d’interroger en Israël, le savoir lire dans la pratique de la psychanalyse. Je dirais tout de suite que le savoir lire, comme je l’entends, complète le bien dire, qui est devenu parmi nous un slogan. Je soutiendrais volontiers que le bien dire dans la psychanalyse n’est rien sans le savoir lire, que le bien dire propre à la psychanalyse se fonde sur le savoir lire. Si l’on s’en tient au bien dire, on n’atteint que la moitié de ce dont il s’agit. Bien dire et savoir lire sont du côté de l’analyste, c’est son apanage, mais au cours de l’expérience il s’agit que bien dire et savoir lire se transfèrent à l’analysant. En quelque sorte qu’il apprenne, hors de toute pédagogie, à bien dire et aussi à savoir lire. L’art de bien dire, c’est la définition de cette discipline traditionnelle qui s’appelle la rhétorique. Certainement la psychanalyse participe de la rhétorique, mais elle ne s’y réduit pas. Il me semble que c’est le savoir lire qui fait la différence. La psychanalyse n’est pas seulement affaire d’écoute, listening, elle est aussi affaire de lecture, reading. Dans le champ du langage sans doute la psychanalyse prend-elle son départ de la fonction de la parole mais elle la réfère à l’écriture. Il y a un écart entre parler et écrire, speaking and writing. C’est dans cet écart que la psychanalyse opère, c’est cette différence que la psychanalyse exploite.

[…]

Lire un symptôme […] consiste à sevrer le symptôme de sens. C’est pourquoi d’ailleurs à l’appareil à interpréter de Freud – que Lacan lui-même avait formalisé, avait clarifié, c’est-à-dire le ternaire œdipien – Lacan a substitué un ternaire qui ne fait pas sens, celui du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. Mais à déplacer l’interprétation du cadre œdipien vers le cadre borroméen, c’est le fonctionnement même de l’interprétation qui change et qui passe de l’écoute du sens à la lecture du hors-sens.

Quand on dit que la psychanalyse est une affaire d’écoute, faut s’entendre, c’est le cas de le dire. Ce qu’on écoute en fait c’est toujours le sens, et le sens appelle le sens. Toute psychothérapie se tient à ce niveau-là. Ça débouche toujours en définitive sur ceci que c’est le patient qui doit écouter, écouter le thérapeute. Il s’agit au contraire d’explorer ce qu’est la psychanalyse et ce qu’elle peut au niveau proprement dit de la lecture, quand on prend de la distance avec la sémantique – là je vous renvoie aux indications précieuses qu’il y a sur cette lecture dans l’écrit de Lacan qui s’appelle « l’Etourdit » et que vous trouvez dans les Autres Ecrits page 491 et suivantes, sur les trois points de l’homophonie, de la grammaire et de la logique.

La lecture, le savoir lire, consiste à mettre à distance la parole et le sens qu’elle véhicule à partir de l’écriture comme hors-sens, comme Anzeichen, comme lettre, à partir de sa matérialité. Alors que la parole est toujours spirituelle si je puis dire et que l’interprétation qui se tient purement au niveau de la parole ne fait que gonfler le sens, la discipline de la lecture vise la matérialité de l’écriture, c’est-à-dire la lettre en tant qu’elle produit l’événement de jouissance déterminant la formation des symptômes. Le savoir lire vise ce choc initial, qui est comme un clinamen de la jouissance – clinamen est un terme de la philosophie des stoïciens.

L’interprétation comme savoir lire vise à réduire le symptôme à sa formule initiale, c’est-à-dire à la rencontre matérielle d’un signifiant et du corps, c’est-à-dire au choc pur du langage sur le corps. Alors certes pour traiter le symptôme il faut bien en passer par la dialectique mouvante du désir, mais il faut aussi se déprendre des mirages de la vérité que ce déchiffrage vous apporte et viser au-delà la fixité de la jouissance, l’opacité du réel. Si je voulais le faire parler, ce réel, je lui imputerais ce que dit le dieu d’Israël dans le buisson ardent, avant d’émettre les commandements qui sont l’habillage de son réel : « je suis ce que je suis ». »

→ lire l’intervention de jacques-alain miller au congrès de la NLS en avril 2011 sur le site de l’AMP

La pudeur est la forme royale de ce qui se monnaie dans les symptômes en honte et en dégoût.

« Le désir n’a rien à voir avec l’instinct, guide de vie infaillible, qui va droit au but, qui conduit le sujet vers l’objet dont il a besoin, celui qui convient à sa vie et à la survie de l’espèce. Même si l’on cherche son partenaire dans la réalité commune, l’objet du désir se situe dans le fantasme de chacun. Le Séminaire1 ,  cherche à expliciter la dimension du fantasme : à ce niveau-là, il y a entre le sujet et l’objet un ou bien – ou bien.
Au niveau de ce que l’on a appelé la connaissance, les deux, sujet et objet, sont adaptés l’un à l’autre, il y a coaptation, coïncidence, voire fusion intuitive des deux. Dans le fantasme, en revanche, il n’y a pas cet accord, mais une défaillance spécifique du sujet devant l’objet de sa fascination, un certain couper le souffle. Lacan parle de fading du sujet, du moment où celui-ci ne peut pas se nommer. C’est représenté dans le roman par le fait que les personnes ne sont pas nommées, restent anonymes, et que la qualité de père et celle de fille ne sont exprimées que de la façon la plus fugitive. Il y a seulement la fameuse « différence des sexes».
Il y a dans le Séminaire une phrase qui dit : « La pudeur est la forme royale de ce qui se monnaie dans les symptômes en honte et en dégoût». Entendons que la pudeur est la barrière qui nous arrête quand nous sommes sur le chemin du réel.
Une semaine de vacances va au-delà de la barrière de la pudeur, et s’avance dans la zone où c’est habituellement le symptôme qui opère, par la honte et par le dégoût.
Là, on rencontre un père, le Il du roman, qui hait le désir : ce qui l’occupe, c’est la jouissance. On le mesure à ce qui provoque son éclipse à la fin : Elle lui raconte un rêve, soit un message de désir à décrypter, et aussitôt l’humeur de Il change : il est outré, vexé, furieux, il se tait, il boude. Le désir, sous la forme du rêve, vient gâcher la fixité de sa jouissance. Fixité que supporte la répétition, dont Camille Laurens explore par ailleurs les pouvoirs. Ici, la jouissance revient comme une mélopée insistante. Le clivage entre désir et jouissance est rendu palpable, la jouissance étant une boussole infaillible, à la différence du désir. »
Jacques-Alain Miller, « Nous n’en pouvons plus du père », Lacan Quotidien n° 317, http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2013/04/LQ317.pdf

Notes:
  1. Il s’agit du séminaire à paraître en juin 2013, Le désir et son interprétation, texte établi par Miller J.-A., La Martinière & Le Champ freudien []

Tandis que Lacan, lui, il étend son « je suis méchant » à la position du sujet, je ne dirais pas de l’inconscient, mais à proprement parler il l’étend au sujet de la pulsion.

Cette « inversion de la paranoïa », si on l’isole ainsi, permet de mettre en série nombre d’énoncés de Lacan avec lesquels il jouait à surprendre, scandaliser, émouvoir son auditoire. Par exemple, quand il lui arrive de dire « Je n’ai pas de bonnes intentions » et même « à la différence de tout le monde », il parade en être méchant. N’oublions pas que les bonnes intentions, on dit que l’enfer en est pavé, on n’a pas attendu Lacan pour s’en méfier de la bonne intention. La bonne intention s’établit sur la supposition que je connais ton bien. C’est en raison de cette supposition gratuite, hasardeuse, cette supposition qui nie l’absolue altérité, c’est en fonction de cette supposition que je peux imaginer que mon intention est bonne, et par-là déployer à l’endroit de cet Autre que je crois connaître comme ma poche, tous les ménagements voire m’offrir à me sacrifier ou du moins au moins à me contraindre. À cet égard, ne pas avoir de bonnes intentions est de l’ordre de la salubrité. Ça veut dire : je ne préjuge pas de ce qu’est ton bien. Et pour l’analyste, il faut bien dire que c’est de tous les instants qu’il a à se méfier de ses bonnes intentions puisqu’on vient lui demander son aide et qu’il est par fonction préposé à faire le bien de l’Autre, il est requis dans cette fonction. C’est le fruit d’une discipline que de ne pas s’autoriser de cette présomption pour commencer par s’abstenir du savoir du sens commun.

C’est d’autant plus essentiel quand ce qui est en question, c’est le choix d’objet du patient, quand l’affaire concerne le lien que le patient a noué avec un partenaire : mari, épouse, concubin, compagne, et qu’il vient s’en plaindre, ou même s’il ne s’en plaint pas que l’analyste est conduit comme invinciblement à désapprouver, à considérer que, de toute évidence, il y a là un lien nocif ou pathologique et que, d’une façon ou d’une autre, il s’emploierait à le dénouer, à l’aider à se dénouer. Or c’est là que s’impose le précepte « Tu ne jugeras point » où il importe que l’analyste ne fasse pas confiance à ses préjugés de sens commun, et que si deux se sont retrouvés il vaut mieux partir de l’idée qu’il y a un niveau où ces deux-là se conviennent. Là, c’est toujours dans ce registre que la bonne intention de l’analyste s’expose à des retours qui surprennent, que de voir que débarrassé du partenaire, le sujet se trouve réduit ou à l’errance ou à un malaise, un malheur encore plus intense.

Le bonheur pour un analyste, ça n’a rien à voir avec se sentir bien, être heureux. Il y a un niveau où le sujet est heureux et qui n’a rien à voir avec aucun bien-être. Le bonheur se trouve au niveau de la pulsion et au niveau d’une expérience dont on doit supposer qu’elle satisfait puisque tout est bon pour qu’elle se répète et rien n’implique que cette expérience s’éprouve comme bien-être. Le bonheur repose sur l’égoïsme de la pulsion, qui trouve sa satisfaction en elle-même sur le modèle d’une boucle. C’est ainsi que Lacan avait donné comme paradigme de la pulsion le propos de Freud sur la pulsion orale dont la satisfaction évoquait la bouche qui s’embrasse elle-même. La subversion freudienne du sujet conduit à poser la solitude du sujet au niveau de sa jouissance. Et cette solitude du sujet au niveau de sa jouissance est corrélative de sa méchanceté foncière. La pulsion n’est pas humaniste, si je puis dire.

Vie de Lacan, Jacques-Alain Miller

(en réponse à ça )

«Un répartitoire sexuel» par Jacques-Alain Miller – I

J’ai terminé le cours de la dernière fois par un dialogue que m’apportait l’actualité. Une dame dit – Je suis prête à tout. Et le monsieur répond, en manière d’objection – Plutôt à pas tout.

L’apologue de la dame au volant

Cela m’a été illustré il y a un instant, au moment où je me précipitais vers ce lieu, conduit par une dame. J’arrive un tout petit peu plus tard que je n’arrive en retard d’habitude. C’est que nous avons été arrêtés par la police.

Je suis encore sous le coup de la surprise de l’énumération qui est sortie de la bouche du Pandore de service, qui, sautant au bas de sa petite camionnette, dans un bel uniforme, a énuméré à ma compagne une liste impressionnante des infractions qu’elle venait de commettre depuis un kilomètre – d’avoir doublé à gauche, coupé la route de la camionnette policière, changé de file continûment, jusqu’à ce que, finalement, ils réussissent à la rattraper, et à signaler que le retrait de permis de conduire s’imposait. Ce qui n’a rencontré aucune objection, que sourire, que désolation, que soumission. Et, à ma stupéfaction, après le savon qui a été là passé – moi, je me faisais tout petit, me réservant, si nous étions emmenés, d’alléguer la désolation qui se serait répandue dans cette salle, et la mauvaise image qui en serait résultée pour les forces de l’ordre –, on s’en est tiré.

C’est sans doute que j’étais conduit par une dame presque prête à tout pour me livrer à vous, qui s’était fort heureusement, tout de même, arrêtée avant de passer un feu rouge. Délit qui, évidemment, n’aurait permis aucune indulgence de la part des puissances supérieures.

Comme j’étais tout de même un petit peu habité des raisonnements que je vais développer devant vous, cela n’a pas pu ne pas faire un petit écho à ce saisissant dialogue, sur quoi j’ai terminé à l’emporte-pièce la dernière fois.

Gardons cet incident comme un petit apologue qui vient illustrer la marge qui est finalement autorisée aux dames quand elles sont au volant, et qu’elles conduisent fort bien d’ailleurs, puisque, malgré ces diverses infractions, on n’a pu alléguer contre la conductrice aucun accident – c’est à mettre à son crédit.

I LE DIALOGUE DU TOUT ET DU PAS-TOUT

Ce dialogue de la dernière fois en évoque un autre, celui du masochiste et du sadique. Le premier dit – Fais-moi mal. Et le second répond – Non.

Ce dialogue a été mentionné dans son Séminaire par Lacan, qui note que les deux pervers en présence seraient apparemment faits pour s’entendre, qu’ils seraient complémentaires, que tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, s’ils ne se parlaient pas. Mais, à s’exprimer l’un à l’autre ce qui est leur jouissance, ils introduisent une fatale dysharmonie, que traduit l’échec de la demande émise par le premier, et qui doit se contenter de souffrir de cet échec. Il se trouve donc frustré de la douleur physique qu’il attendait et réclamait.

Le dialogue du tout et du pas-tout ne se comprend que s’il s’agit de deux locuteurs qui sont lacaniens. Le monsieur suppose que la dame le soit, pour lui objecter ainsi le concept lacanien du pas-tout. Peut-être sous-entend-il qu’une femme digne de ce nom, analyste qui plus est, une vraie femme – une vraie femme analyste ! cela va loin –, doit s’en tenir au pas-tout. Mais, plus généralement, le monsieur, lui- même analyste, il dit non au tout.

J’ai à mon tour fait objection, la dernière fois, au monsieur lacanien, en poursuivant le dialogue dans un petit polylogue, lui supposant qu’il pensait que la dame allait trop loin, qu’il cherchait à l’arrêter sur sa pente. Il la voyait déjà glisser vers on ne sait quelle abomination qui lui vaudrait – ce à quoi on a assisté – la descente de la force publique pour bloquer le projectile. Ce qui semble impliquer que le monsieur croit que le pas-tout est moins que le tout. Il croit, en objectant le pas-tout – s’il vous plaît, Madame –, mettre une limite à ce que le prête-à-tout ouvre comme abîme. En effet, ce prête-à-tout dessine un horizon sans limite, où tous les fantasmes peuvent proliférer sur les dispositions de la dame, et il convient, un petit peu, de la menotter dans le pas-tout – Jusque-là, mais pas plus loin.

Le vrai sens du pas-tout lacanien

Cet épisode n’est pas une mauvaise occasion, dans le cours de ces leçons, de rappeler doucement le vrai sens du pas-tout lacanien, qui n’est pas du tout fait pour installer une réserve, une limite, une frontière, au-delà de quoi il y aurait transgression.

Avec le pas-tout, précisément, pas de transgression. Le pas-tout de Lacan n’est pas fait pour justifier les prudences, les accommodements, les tempérances, les divers micmacs qui sont au contraire, à en croire Lacan, l’apanage du mâle, rationnel.

C’est là une erreur sur le pas-tout. Ce qui excuse le monsieur de l’histoire, c’est que c’est précisément l’erreur du mâle sur le pas-tout. Elle n’est donc pas à lui imputer dans sa subjectivité. C’est une erreur d’espèce, si je puis dire, qui consiste à penser le pas-tout sur le mode de l’incomplet.

Cela peut se représenter ainsi. Voici un tout. Formuler un tout suppose une unité, donc exige ce que je trace ici comme la limite qui renferme un espace. Dès qu’on a tracé ce trait d’unité, on ne voit pas comment on représenterait le pas-tout, sinon en prélevant, en séparant, par une seconde limite, à l’intérieur du premier espace, une zone réservée, qui serait en l’occurrence ce qu’on n’a pas à se permettre – Jusqu’ici, mais pas plus loin.

Et le monsieur peut dire – Je suis prêt à ceci ou à cela – dans la zone qui est là laissée libre –, mais je ne suis pas prêt à ça. Voilà le schéma qui supporte le pas-tout objecté au tout aventuré par la darne.

Il n’y a pas là scandale. Il n’y a pas là motif à insurrection. Ce schéma reflète très bien l’idée, l’idéologie spontanée selon laquelle le pas-tout entendu comme incomplet est ce qui convient par excellence à l’être féminin.

La comparaison imaginaire des corps

On peut représenter, de cette façon élémentaire, la notion que l’être féminin est à penser comme amoindri, c’est-à-dire marqué d’un moins. Je donne ici à ce mot d’«être» la valeur que j’évoquai la dernière fois, c’est ce qui supporte cet emploi, même si, pour l’instant, je ne le fais pas valoir, je le rappelle. Il peut en effet sembler que le pas-tout – c’est ce qui fait sa petite vacillation, son petit scintillement – ne fait que reprendre, qu’illustrer cette idéologie spontanée, que c’est une façon de dire le moins stigmatisant l’être féminin.

Si c’est une idée, c’est une idée qui s’enracine dans la comparaison imaginaire des corps. C’est de cette comparaison imaginaire que Freud a fait surgir la découverte de la castration de l’autre par l’enfant. C’est certainement un épisode de l’expérience infantile qui peut s’atteindre, être retrouvé dans l’expérience analysante, et, dans la règle, sous la forme du traumatisme.

La perception des organes génitaux de l’autre a toujours un caractère spécial et s’inscrit d’une façon qui, pour nombre de sujets, reste, dans sa primarité, indélébile. Quand on se trouve y revenir dans l’analyse, c’est volontiers un épisode qui est entouré d’un certain halo de fascination, voire même de terreur. Que ce soit, pour les deux sexes, s’apercevoir que la mère est châtrée. Que ce soit, spécialement pour le garçon, de noter la taille supérieure de l’organe paternel. Que ce soit, pour la fille, de relever le privilège du petit garçon, avec les conséquences qui peuvent s’ensuivre, et qui ne sont pas logiquement déductibles, qui peuvent aller de la déception à la rancœur, à la mise au service du petit garçon. Que ce soit, pour le garçon, l’inquiétude de la menace que fait planer sur ce qu’il a de réel quant à son pénis, l’absence qu’il croit remarquer à cette place dans le corps de l’autre, dans le corps de l’être féminin.

J’ai fait là une liste qui n’a rien d’exhaustif, et qui ouvre seulement à une énumération qui traduit précisément l’absence ici de déduction logique. Il y a un hiatus entre le fait d’observation et les conséquences que le sujet en élabore. En tout cas, quoi qu’il en soit, c’est de cette expérience primordiale, que l’homme, le mâle, peut être pensé comme complet, tandis que l’Autre sexe apparaît comme marqué d’une irrémédiable incomplétude.

Si je voulais l’exprimer d’une formule, je dirais – Tu n’es pas toute. C’est de là que procède l’épouvantable topos, ce pesant lieu commun, qui fait de la femme l’être inférieur, l’être privé, et donc aussi bien, à l’occasion, l’être avide, insatiable, et j’ajouterai, peu fiable, paraît-il au volant. J’ajoute à ce propos qu’il n’en est rien, puisque c’est bien la première fois que, par une mauvaise rencontre d’une camionnette, je me trouve ralenti et arrêté.

Cet épisode infantile est, si l’on veut suivre Freud dans cette voie, le principe de la déchéance de l’être féminin, et aussi bien le principe de la menace qu’il est susceptible, cet être féminin, d’incarner pour celui qui est le propriétaire de l’organe qui fonde son unité et sa totalité.

II UNE STRUCTURE DÉDUITE DE L’AVOIR

Pour être simple, commençons ici un tableau (Pour le tableau, se reporter à la fin du texte, où on le trouvera représenté dans son état complet). Commençons un petit répartitoire sexuel, en partant de l’existence des deux sexes présentés par leurs symboles, des symboles qui ne doivent rien au discours analytique. La différence que nous avons là mise en scène est au niveau de l’avoir, précisément du pénis réel – voilà la référence – en tant qu’il appartient à l’un des partenaires, et non pas à l’autre. Nous l’écrivons, pour mettre les idées en place, en opposant simplement le plus et le moins, le il y a et le il n’y a pas.

 

C’est de plus de conséquences qu’on ne pourrait le croire, à partir du moment où nous avons dans notre perspective de réélaborer le concept du grand Autre pour y faire venir quelque chose du corps. C’est bien ce que nous avons vu la dernière fois qu’impliquait la construction de ce que je me trouvais vous présenter comme le quatrième couple.

Remarquons que, lorsqu’on se règle sur cette expérience, on se réfère à l’avoir, et que c’est un avoir qui est chevillé au corps. La référence au corps est ici inéliminable. Même quand, avec Lacan, on fait passer l’organe au signifiant, même quand, au-delà de l’organe pénien, on vise le signifiant phallique, l’appartenance au corps continue de garder toute sa pertinence.

Parler du phallus comme signifiant – une nouveauté introduite par Lacan – ne dénoue pas du tout le rapport au corps de l’un et de l’autre, ne dénoue pas le rapport au corps sexué. On s’en aperçoit quand on lit, par exemple, dans l’écrit de Lacan « La signification du phallus », page 694 des Écrits, une phrase comme celle-ci – je la modifie à peine pour la réduire, pour la comprimer – La femme trouve le signifiant du désir dans le corps de l’homme. Même si, dans cette phrase, Lacan nous introduit le phallus comme signifiant du désir, tout signifiant qu’il soit, il indique qu’il est localisé dans le corps sexué. C’est précisément de cela que toutes les conséquences ne sont pas tirées dans cet écrit.

Une opposition du complet et de l’incomplet

Pour retrouver notre sympathique controverse du monsieur et de la dame, disons qu’il s’en déduit une structure. Nous pouvons l’indiquer par un simple adjectif – nous en trouverons un autre plus tard –, nous avons une opposition du complet et de l’incomplet. Il y a en effet une version du pas-tout que l’on peut situer à ce niveau-là.

Il m’est déjà arrivé, sans donner ce schéma, de commenter les significations qui peuvent se rassembler autour de cette thèse que le manque serait du côté femme. Cette thèse peut se vérifier de ce que la féminité trouve en effet volontiers à se marquer et à se remarquer de tous les insignes de la déficience – comme si porter un signe de déficience avait la vertu d’intensifier le caractère de la féminité.

C’est à l’occasion, par exemple, faire que la femme par excellence, ce soit la femme pauvre, comme le signale Lacan. On met en scène le sujet masculin cherchant comme la preuve de la féminité dans un objet de l’autre sexe, dont il exige comme d’une condition de désir que cet objet soit marqué de la pauvreté, la pauvreté ne venant ici que remarquer, marquer de nouveau, redoubler, le manque intrinsèque qui qualifie cet objet comme féminin. Dans la même veine – Dieu reconnaîtra les siens –, l’homme peut chercher la femme par excellence chez la femme blessée, chez la femme battue, par lui-même ou par un autre, la femme handicapée, la femme entravée, la femme humiliée. Cela peut aller jusqu’à cette norme perverse qui voulait, dans les classes élevées de la société de la Chine antique, que l’on s’attache à mutiler les pieds de la femme, et en même temps à trouver dans cette partie du corps ainsi blessée la cause fascinante du désir – partie restant voilée, objet d’une pudeur spéciale.

Dans cet ordre de choses, la féminité se trouve, si l’on veut, exaltée par tous les traits qui peuvent valoir comme traits de manque. C’est aussi, par une inversion dialectique, que tous les traits contraires peuvent à l’occasion prendre leur caractère fascinatoire. C’est alors, mais toujours enracinée dans ce moins, dans l’incomplétude, la femme riche qui paraît au contraire l’excellence de la féminité, la femme puissante, la femme affichant sa complétude. Mais, à un rien près. Même lorsqu’elle prend toutes ces valeurs positives, restant marquée d’un excès. C’est toujours la femme trop riche, la femme trop puissante, la femme inflexible. Cet excès est justement ce qui affecte cette positivité récupérée d’un accent d’illégitimité, qui trahit le secret du manque qui est par là voilé, compensé, ce manque qui est toujours surcompensé.

Les figures de la féminité incomplète peuvent être des figures tout à fait opposées, mais c’est le même secret qui se trahit dans leur opposition. Dans un cas comme dans l’autre, dans ce fil, elle n’atteint pas à ce qui serait l’apanage du mâle, à savoir la possession tranquille, légitime, de ce qui lui revient. Justement parce que son être est marqué d’un moins irrémédiable, elle va toujours trop loin. Elle ne connaît pas la divine juste mesure, pour ici utiliser le terme pivot de la modique de l’éthique aristotélicienne, qui est en effet, comme l’indique Lacan, tout entière pensée du côté mâle.

Juste mesure ou excès

L’éthique de la juste mesure est par excellence une éthique mâle. De ce fait, ce qui occupe ce mâle, c’est de faire passer cet être en défaut ou en excès sous le joug, et même de dessiner pour cet être un joug tout spécial.
On peut regretter que soit passé le temps où l’on s’intéressait, où l’on se divertissait à prescrire dans le détail l’éducation des filles. On le fait pour tous, aujourd’hui. Mais il n’est pas sûr que ce soit absolument un progrès non plus. D’ailleurs, dans cette matière, on cherche en vain où est le progrès. C’est toute la question.

Pour compléter notre petit tableau, qui n’aura pas de fin, ouvrons un chapitre de plus, qui serait celui de la mesure, et nous inscrirons à gauche l’équilibre, la juste mesure, et de l’autre côté, l’excès ou le supplément. L’équilibre, c’est notre vieux tout, bien intégré en lui-même. De l’autre côté, c’est ce pas-tout avec son manque, ou avec son excès, mais qui se promène quelque part hors du tout, qui vient en plus, et donc supplémentaire plutôt que complémentaire.

Identité et altérité

Cette structure élémentaire, qui est déduite de l’avoir, elle se répercute sur l’être.

Essayons voir ce qu’elle donne si nous la répercutons sur l’être d’un côté et de l’autre, en commençant par relever – comme je l’ai fait d’ailleurs tout à fait au début – que le tout est un. Donnons ici la valeur de l’unité, et même celle de l’identité. Inscrivons de ce côté-là le privilège du je sais qui je suis, voire, comme je l’ai entendu dire, non sans forfanterie de la part du locuteur, je sais ce que je dis. Je complète même ces termes de l’uniformité, parce que c’est de ce côté-là, en effet, que peut se distinguer un trait commun qui permet de rassembler un tout – le tout de l’équipe, le tout de la classe, le tout de la phalange, le tout de l’armée, voire le tout de l’Église. Ces formations totales supposent que les éléments soient suffisamment identiques pour faire une unité, et donc qu’ils présentent un caractère d’uniformité.

C’est pourquoi on mettra plus volontiers de l’autre côté, non pas l’Un mais l’Autre, non pas l’identité
mais la différence, le sans-identité. C’est une simple allusion à ce qui fait une partie de la sagesse des nations, inconsistante, mais qui attribue spécialement la variabilité au côté femmeSouvent femme varie, bien fol qui s’y fie. Le proverbe, le dicton s’inscrit à cette place dans cette logique, et il y a même déjà à l’horizon ce que Lacan, l’attribuant à l’hystérique, appelle le trait de Sans-Foi.

Donc, d’un côté l’Un, et de l’autre, l’Autre, l’altérité comme telle, que Lacan, dans ses «Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine», attribue à la femme comme telle, d’être Autre même pour elle-même.

Dans la même veine, l’être féminin est supposé, dans cette logique, incarner comme tel la différence, y compris la différence d’avec soi-même, ce qui met en sous-jacence une vacuité essentielle, voire une disponibilité que Lacan lui attribue à l’endroit du fantasme de l’homme, de recevoir son identité seulement à partir de l’homme.

Ce répartitoire sexuel est, disons-le, un répartitoire de conneries. C’est le répartitoire où nous trouvons à loger, simplement à leur place, en quelque sorte déductive, ce que Lacan appelait par exemple les dits de l’amour, les grands lieux communs du rapport des sexes.

Il faut aller pas à pas, parce qu’il y a un point où ça se défait, où ça s’inverse, où ça se mélange. Je progresse pas à pas pour qu’on trouve à loger les considérations que nous faisons les uns et les autres à l’occasion, que ce soit dans des cours ou dans la vie privée.

Je suis parti de l’avoir. J’ai essayé de voir comment cette structure se répercutait au niveau de l’être. Elle se répercute – c’est peut-être moins aperçu – au niveau de l’objet, c’est-à-dire elle se répercute quant à la forme que chacun des êtres sexués impose à son partenaire.

L’objet-fétiche ou érotomanie

C’est ici que je considère que l’on peut ordonner à ce tableau ce que Lacan signale précisément quant à l’objet de chacun des êtres sexués. Du côté homme, l’objet prend la forme du fétiche, c’est-à-dire d’un élément qui a le caractère de l’unité, de la permanence, voire de l’uniformité, c’est-à-dire qu’on peut le chercher comme objet dans différents supports qui se présentent. On peut même ajouter friche, petit a. Lacan accentue, comme objet de base, l’objet petit a, qui est cohérent avec les caractères que nous avons précédemment énumérés.

De l’autre côté, je mettrai l’indication que Lacan donne en y situant la forme érotomaniaque, que j’écris érotomanie. L’érotomanie suppose que l’objet est moins objectal de ce côté droit qu’il n’est du côté gauche. C’est un objet support de l’amour. C’est pourquoi, d’emblée, Lacan le marque d’un grand A barré, qui le distingue de la compacité du petit a.

Le fétiche, bien sûr, accentue le caractère de l’objet petit a. Ce n’est qu’une des versions de l’objet a, mais l’appeler fétiche fait voir qu’il s’agit ici d’un objet invariable, susceptible d’être trouvé dans des supports individuels divers, à condition que l’on retrouve les mêmes traits.

Quand j’avais abordé la question par le biais des divins détails, il est certain que c’était plutôt par cette case-là que j’étais entré dans la question de la cause du désir – par le biais où l’objet se fait reconnaître par le fait qu’il présente des traits uniformes répondant à une même condition. Quant aux perversions, c’est ce qui conduit Lacan à dire – ce que la clinique indique en effet – que le fétichisme est du côté mâle. Ce que cela ajoute ici, c’est que, hors perversion, le mâle fétichise son objet, et précisément en lui imposant un certain nombre de conditions typées.

C’est du côté mâle, ce n’est pas chez les femmes, que l’on trouve ce genre d’exigence du type que l’autre devrait se vêtir d’une certaine façon. Cela ne prend l’allure perverse que lorsque ces exigences perverses sont absolument rigides et marquées d’une certaine extravagance mâtinée d’humiliation. Mais sans aller jusque-là, c’est tout de même plutôt les messieurs qui s’occupent de savoir comment doit se présenter le corps de l’autre. Lorsque cela dérive, ce sont à l’occasion des exigences qui se font entendre avec toute la rage du désir devant la plus ou moins bonne volonté recueillie de l’autre côté. Il y a là une zone qui relève de la perversion normale du mâle, plus ou moins accentuée. La disponibilité féminine est là mise à l’épreuve, à l’occasion, de ce qui se fait sentir comme une volonté d’uniformiser, de mettre un uniforme, l’uniforme du désir, sur le corps de l’autre. Cela peut aussi bien conduire, de l’autre côté, à jouer et à rechercher ce supposé uniforme du désir. Ce qui le caractérise, c’est tout de même la précision de la condition, et puis les supports multiples qui peuvent la réaliser. C’est très différent du côté érotomaniaque, où il n’y a pas la série.

Le désir par le plus-de-jouir ou par L’AMOUR sans-limite

Ce qui est là indiqué par Lacan, c’est que, chez le mâle, le désir passe par la jouissance, c’est-à-dire requiert le plus-de-jouir, tandis que, du côté femme, le désir passe par l’amour. L’amour a une différence avec le fétiche. C’est que le fétiche, ou la condition fétichiste, peut avoir des supports multiples, alors que l’amour n’est pas du côté du multiple.

Cette exigence de l’amour répercute la structure initiale que nous avons posée, qui est celle d’un certain moins. Cela suppose que l’amour, du côté de l’avoir, concerne un objet qui n’a pas.

Lacan a souligné, de façon répétitive, que, pour qu’il y ait de l’amour, il y a une condition de castration. C’est pourquoi Lacan pouvait dire que, pour une femme, l’Autre de l’amour doit être privé de ce qu’il donne.

Mettons ici, à la rubrique cause du désir, une opposition entre le plus-de-jouir et, de l’autre côté, l’amour. Nous pouvons même l’accentuer. De façon conforme avec l’accent érotomaniaque que Lacan signale, ajoutons l’amour fou.

Que veut dire fou ici ? C’est un titre d’André Breton. Mais cet adjectif ne met en valeur que l’amour, par essence, est sans limite – comme Lacan nous le présente, nous l’introduit, dans ses schémas comme dans sa dialectique –, que parce qu’il est au-delà, et précisément au-delà de l’avoir.

L’amour, dans sa définition lacanienne – donner ce qu’on n’a pas – repose sur l’annulation complète de l’avoir. C’est par là qu’il peut viser l’être en tant qu’au-delà de l’avoir. C’est ce que nous pouvons isoler comme structure (II), parce qu’elle est plutôt là dépendante de l’objet et de la cause du désir. Cette structure (II) nous fait inscrire à gauche le limité, et à droite l’illimité. Cette illimitation est en quelque sorte déductible du statut de l’amour comme au-delà de l’avoir.

III UNE PSYCHOLOGIE QUI FLUE, ET QUI S’INVERSE

Nous pourrions déjà ici accrocher une psychologie. La psychologie, c’est fluant. Mais, si nous essayons d’inscrire ici la psychologie, cela nous donne un peu ces caractères des êtres sexués tels que Lacan nous les met en scène à la La Bruyère.

Des caractères des êtres sexués

Du côté mâle, c’est le monsieur de tout à l’heure, le monsieur qui a, complet, bien équilibré – unité, uniformité, le fétiche là où il faut, le plus-de-jouir… Ainsi que Lacan le met en scène, c’est une psychologie de la prudence. C’est aussi, structurellement, la timidité. Et puis, c’est ce qui s’impose au propriétaire, la valeur de la protection. Là est la racine du jusque-là, mais pas plus loin. C’est là aussi qu’il y a l’agressivité de protection, tout cela faisant l’homme rationnel. La vertu de la prudence a d’ailleurs été spécialement célébrée par Aristote dans son Éthique.

Qu’est-ce que je vais oser inscrire de l’autre côté, me laissant porter par la logique de l’illimité ? En face de la prudence, je mettrai l’intrépidité, la jactance des pasionarias – on n’a jamais parlé du pasionario. Là où il y a timidité, dans cette logique, je mettrai l’effronterie, par exemple. Là où j’avais la protection, je mettrai le risque. Et puis, là où j’avais l’agressivité imaginaire, qui est le rapport au petit autre comme semblable, je mettrai volontiers en face la mystique, qui est justement le rapport au grand Autre de l’amour. Tout cela faisant une belle irrationalité.

Eh bien, quand vous parcourez les Séminaires de Lacan, les écrits de Lacan, vous trouvez volontiers à placer les caractères des êtres sexués dans l’une et l’autre colonne, ce qui donne en effet au portrait de l’être mâle par Lacan un aspect un petit peu rassis, et fait au contraire flamboyer la position féminine.

Je l’ai dit, quand on est dans la psychologie, ça flue, ça bouge, ça glisse. Et même là, ça s’inverse. En même temps que tous ces traits que j’ai énumérés, nous avons comme une inversion saisissante. 

A suivre les caractères de Lacan, on placerait plutôt l’idéalisme, le sacrifice pour les idéaux – avec un caractère qui paraît bien opposé à la prudence, à la timidité, etc – dans cette colonne, du côté femme. Pourtant, à suivre cette galerie des portraits, ce caractère idéaliste appartient plutôt au mâle.

De l’autre côté, une vertu signalée par Lacan, qui devrait plutôt se trouver dans la colonne du limité, se trouve attribuée à la femme, exactement le bon sens. Il ne reste vraiment pas grand-chose à l’homme. On pourrait attendre que la prudence, la timidité, etc., la rationalité lui affectent le bon sens. Non. Chez Lacan, c’est du côté femme.

Les grands rôles de notre Commedia dell’arte

Au niveau des grands rôles qui sont tenus dans notre Commedia dell’arte de l’existence, c’est curieusement du côté mâle que l’on trouve le héros, et du côté femme que l’on trouve la bourgeoise. Comment cette apparente inversion psychologique s’explique-t-elle ? Qu’est-ce qui fait que l’héroïsme est un rôle du répertoire mâle ?

C’est que le héros est celui qui transgresse, celui qui va au-delà de la limite. Cela suppose qu’il opère dans un espace où est constituée la limite. C’est pourquoi le caractère du héros est côté mâle.

La bourgeoise est ici une partenaire du héros. Tout héros a sa bourgeoise. C’est le partenaire caractérisé par le fait que, pour lui, il n’y a pas de transgression, et qui, par là, assure l’intendance. Les rôles de ce couple se distribuent à partir du côté mâle.

Inversement, la vraie femme lacanienne, celle qui est accrochée à l’illimité, si j’ose dire, qui est entraînée dans l’illimité, c’est tout de même essentiellement l’égarée. Sous un aspect, c’est la bourgeoise. Mais, à distribuer le rôle à partir d’elle, c’est l’égarée hors du tout, de l’équilibre, de l’unité, de l’uniformité, etc.

Qu’est-ce qu’elle exige comme partenaire ? Elle exige comme partenaire l’homme-boussole.

C’est le couple de l’égarée et de la boussole. Et je prétends que vous trouvez ce couple mis en scène par Lacan. Tantôt, vous avez le couple du héros et de la bourgeoise, et tantôt le couple de l’égarée et de la boussole. Cela tient à la perspective à partir de quoi vous établissez le couple.

Où mettrait-on Antigone, qui a bien l’air d’une héroïne? Antigone, c’est celle qui n’entend pas raison, et, si elle suit son chemin, c’est qu’elle a comme boussole le corps de l’homme mort. Voilà comment je récupère Antigone dans mon schéma.

Il y a une opposition, de toute façon, à faire entre le héros comme chevalier de l’absolu, et puis les figures héroïques féminines, qui sont plutôt toujours des victimes de l’absolu, et pas les chevaliers de l’absolu. Il reste les Walkyries. D’accord.

Pour saisir cette opposition, prenons par exemple le couple de ces deux figures héroïques, Jason et Médée.

Jason, c’est le héros. Pour s’accomplir comme héros, il commence par rassembler son équipe, les Argonautes, et puis, ils vont chercher l’objet, la Toison d’or. Et il revient, fier comme Artaban. Là, pas d’hésitation sur l’objet dont il s’agit, qui a vraiment tous les caractères d’un fétiche communautaire, la Toison d’or.

Médée, ce qui l’intéresse, c’est l’amour. Médée, dont il m’est arrivé de dire, jadis, en suivant une indication de Lacan, que c’était le paradigme de la vraie femme, au sens de Lacan, il faut avouer qu’elle est prête à tout. Jason lui dit – Pas tout, pas tout. Mais non ! Médée est prête à tout. Si l’amour est perdu, elle ne recule devant rien. C’est ce que veut dire le tout, en l’occurrence. Elle ne recule pas devant l’assassinat. C’est le b.a.-ba de la position. Elle ne recule pas devant l’assassinat de ses propres enfants, parce qu’elle cherche à atteindre l’homme dans sa postérité, c’est-à-dire dans ce qu’elle peut saisir de son plus-de-jouir. Elle va jusque-là.

IV LE SYMPTÔME ET LE RAVAGE COMME MODES-DE-JOUIR

Je continue mon tableau.

Conformément à cette dialectique binaire que j’ai développée jusqu’à présent, j’inscrirai là la rubrique des modes-de-jouir propres à l’être masculin et à l’être féminin, à gauche le symptôme et à droite le ravage.

Le terme de ravage, comme symétrique par rapport au symptôme, n’est pas venu à Lacan par on ne sait quelle inspiration. Il est venu dans la suite d’une construction logique, qui peut être bancale ici ou là, mais dont j’ai dit au moins la dernière fois – ce qui me semble de nature à éclairer le terme – que c’est l’autre face de l’amour. Le ravage et l’amour ont le même principe, à savoir grand A barré, le pas-tout au sens du sans-limite.

Le symptôme, dont nous nous gargarisons dans notre clinique, et qui nous permet d’avoir des échanges si fructueux avec d’autres disciplines – avec la psychiatrie, avec la psychologie, vos symptômes, ceux que nous voyons, les vôtres… –, le symptôme, c’est une souffrance toujours limitée, une souffrance localisée.

Une opposition topique

C’est précisément là que s’opposent ces deux côtés quant au lieu, quant à la topique. Du côté gauche, on a toujours des phénomènes localisés, et, du côté droit, on a toujours, au contraire, des manifestations délocalisées.

Eh bien, le symptôme, c’est la souffrance en tant qu’elle est localisée, saisissable. C’est pourquoi on fait une clinique des symptômes. C’est pourquoi on déchiffre les symptômes. C’est pourquoi on les traite. C’est pourquoi on compare ses listes de symptômes avec les listes des autres. C’est pourquoi on fait un DSM 1, 2, 3, 4, et la suite. Comment ça se passe ? C’est quelques types autour d’une table qui disent – Et ces deux symptômes, on les met ensemble ? Ça n’en fait qu’un ? Ça en fait deux ? On le divise en trois, on le met au chapitre 4, etc. Ces symptômes sont des éléments discrets, qui reposent sur une classification.

Les ravages, on ne peut pas les classer. Être ravagé !… Je ne vais pas me ravager pour autant. Le ravage, c’est quoi ? C’est être dévasté. Qu’appelle-t-on dévaster une région ? C’est lorsqu’on se livre à un pillage qui s’étend à tout. Pas au sens du gentil petit tout bien complet. Un pillage qui s’étend à tout sans limites. Ce que Lacan appelle le tout hors d’univers, le tout qui ne se boucle pas comme un univers fermé, limité. C’est un pillage, c’est une douleur qui ne s’arrête pas, qui ne connaît pas de limites.

Le mot ravage est en effet très bien choisi du côté femme. Lacan l’emploie encore dans une expression, qui a été beaucoup glosée, quand il parle du ravage de la relation mère-fille – toujours du côté femme.

Le mot ravage est un dérivé de ravir. Le verbe ravir est lui-même un surgeon du latin populaire rapire, un verbe qui veut dire saisir violemment, et que nous avons dans le rapt. Cela veut dire qu’on emmène de force, que l’on emporte.

C’est aussi bien un terme de mystique que le verbe ravir, et le ravissement. Cela veut dire qu’on est transporté au ciel, dans la langue classique. Et à l’horizon du ravir, il y a l’extase. C’est donc un terme où la valeur érotomaniaque est inscrite dans l’étymologie elle-même. On n’a plus cet emploi intense du verbe ravir, qu’on a au dix-septième siècle. Quand on ravit une personne, cela veut dire qu’on la conduit à un état de bonheur suprême. Cela veut dire aussi, quand on ravit un auditoire, qu’on excite son enthousiasme. C’est le verbe même du transport amoureux et sur-amoureux. De même, pour l’adjectif ravissant. Aujourd’hui, on dit c’est ravissant pour dire c’est joli, mignon. Au dix-septième siècle, des paroles ravissantes, ce sont des paroles qui vous conduisent à l’extase.

Une opposition fini/infini

Tout cela est impliqué, est présent dans le ravage. Ce qui est présent, c’est cette différence, qu’il faut tout de même bien faire apparaître, et qui est la solution de ce qui peut se glisser apparemment d’antinomie dans les termes que j’ai énumérés, c’est l’opposition entre le fini et l’infini. C’est bien sûr la structure d’infini qui permet de présenter le pas-tout comme autre chose que cette ablation obscène que j’ai dessinée au tableau.

Le pas-tout de Lacan n’a de valeur qu’inscrit dans la structure d’infini, et non pas dans cette pauvre incomplétude que permet seulement la première référence que j’avais prise à l’avoir. Le pas-tout n’est pas un tout amputé d’une des parties qui lui revient. Le pas-tout veut dire que l’on ne peut pas former le tout. C’est un pas-tout d’inconsistance, et non pas d’incomplétude.

Le pas-tout, en ce sens, peut parfaitement se dire dans la langue avec le mot tout. C’est ce que Lacan lui-même écrit page 732 des Écrits – Tout peut être mis au compte de la femme – c’est-à-dire tout et le contraire de tout – pour autant que dans la dialectique phallocentrique, elle représente l’Autre absolu. Qu’est-ce que cela désigne ? C’est le tout qui se réfère à l’inconsistance qui ne permet pas de former un tout pour dire ici il y a le vrai, ici il y a le faux.

Pour pouvoir faire ce partage, si essentiel dans la logique propositionnelle, il faut opérer sur un ensemble fini. Dès qu’on a un ensemble infini, cela devient beaucoup plus problématique d’opérer ce partage. C’est pourquoi le pas-tout de Lacan, auquel on peut venir par une voie logique tout à fait précise, n’a de valeur qu’inscrit dans une structure d’infini. Plutôt que de me lancer dans la partie suivante, je vous donne rendez-vous la semaine prochaine.

25 mars 1998

Le deuxième cours sur le répartitoire sexuel, ici.

sexe H F
avoir +
structure complet incomplet pas-tout
mesure équilibre excès
être unité, identité, conformité autre, différence, sans identité
objet fétiche
objet a
érotomanie
grand A barré
cause du désir plus-de-jouir amour fou
structure (II) limité illimité
psychologie prudence
timidité
protection
aggressivité
rationnalité
bon sens
intépidité
effronterie
risque
mystique
irrationnalité
idéalisme
rôles le héros la bourgeoise
modes-de-jouir symptôme ravage
lieu localisé
fini
délocalisé
infini

Publié dans La Cause freudienne n° 40, Maladies d’amour, janvier 1999.

«Un répartitoire sexuel» par Jacques-Alain Miller – II

Je m’aperçois que je ne me suis pas interrogé sur pourquoi j’avais reçu spécialement un grand nombre de lettres depuis la semaine dernière, des lettres commentant ce que j’avais pu dire, ou me reprenant sur un certain nombre de points. J’avoue que j’ai laissé ça un peu de côté.

Certaines de ces lettres abondaient dans mon sens, d’autres m’interprétaient, ce à quoi j’avais prêté le flanc, en contant, en commençant, une anecdote personnelle. On a vu que, derrière le héros professant, il y avait une femme qui conduisait – ce qui est tout à fait exact, comme je l’avais moi-même indiqué. J’ai eu aussi un message du monsieur de l’histoire, où à la fois il se reconnaissait tout en disant que ce n’était pas lui, mais qu’il avait été en fait coincé entre deux dames, et que ce qu’il avait dit était tout à fait innocent, et que c’était ces deux viragos, si je puis dire, qui avaient donné à sa remarque, son objection du pas-tout, un sens qu’il était lui-même très loin de vouloir lui attribuer.

C’est une occasion pour moi de dire que je n’ai fait une histoire de cette anecdote qu’en m’abstenant de connaître les tenants et les aboutissants de l’histoire. J’en ai fait simplement une bonne histoire, et personne n’est tenu de se reconnaître dans ces personnages que j’ai seulement essayé d’élever à la dignité de paradigme. Il est certain que si l’on entre dans le détail, c’est beaucoup plus complexe – et de toute façon, tout le monde est innocent.

I DES PORTRAITS PSYCHOLOGIQUES CONTRASTES

Je me suis risqué la dernière fois à présenter, par une audace qui aujourd’hui me paraît répréhensible, un répartitoire sexuel, en partie double, et affectant à l’homme et à la femme des attributs contrastés. Je ne l’ai fait qu’en manière d’ironie, et spécialement en ce qui concernait le registre de la psychologie qui pouvait être reconnu à l’une et l’autre de ces positions sexuelles. J’espère que cette ironie a été sensible dans le fait que j’ai fait apparaître, au niveau psychologique, une inconsistance, qui a pu, d’après ce qu’on m’a écrit et que j’ai lu, troubler l’auditoire.

PasToutvsPasUn

Dans le fil où j’étais, j’ai en effet attribué à la position masculine prudence, timidité, attitude protectrice, et agressivité – agressivité de type imaginaire –, tandis que j’ai affecté intrépidité, effronterie, risque, et mystique, à la position féminine.

En même temps que je procédais à cette répartition, je l’ai troublée, je l’ai rendue confuse, volontairement, en assignant à la position masculine (idéalisme et) héroïsme. Ce qui ne va pas très bien avec la prudence, la timidité, la protection. Je réservais en même temps à la position féminine un supposé (bon sens), rappelant le signifiant dont Lacan la marque, voire la stigmatise, à savoir le signifiant de la bourgeoise. Ce qui n’a pas l’air d’aller, en effet, avec l’intrépidité, l’effronterie, le risque, et la mystique. C’était indiquer – comme je l’ai souligné – l’inversion dont étaient susceptibles ces portraits psychologiques.

D’où proviennent ces portraits ? Ils proviennent de la sagesse des nations, si l’on veut. Mais c’est une sagesse qui se permet d’être contradictoire. Ils proviennent plus précisément de l’enseignement de Lacan, auquel j’ai emprunté ces termes, y compris dans leur inconsistance. Et, par l’intermédiaire de Lacan, ils proviennent de Freud, au moins en partie. Si j’en crois les lettres que j’ai reçues, ce qui a plus spécialement troublé, c’est l’inversion de cette psychologie sexuelle concernant la position féminine. Ce serait à croire que ceux qui se repèrent sur la position masculine sont beaucoup plus indifférents à ce que l’on peut dire d’eux, et qu’au contraire se risquer à dire quelque chose de positif, voire de contradictoire, sur la position féminine est bien davantage susceptible de susciter des interrogations, voire des insurrections.

La femme freudienne,

Recommençons par la position féminine. Recommençons même par la femme freudienne, la femme telle que Freud dessine sa position et sa psychologie.

Dans la polarité sexuelle, la femme freudienne apparaît particulièrement comme celle qui ne perd pas le nord. Ne pas perdre le nord veut dire avoir une boussole. La femme freudienne a une boussole. Elle vise, elle s’attache à la satisfaction, et même précisément aux satisfactions les plus élémentaires, les moins sophistiquées. Dans la dialectique sexuelle, elle représente quelque chose comme le primum vivered’abord, il faut vivre –, et en cela, elle est tout à l’opposé de l’homme, le mâle, qui est celui qui sacrifie aux idéaux, qui apparaît comme serf de la sublimation. Par rapport au délire du mâle, elle est celle qui rappelle, qui vient dans la position de tout ça c’est bien joli, pour le ramener à l’instance, à l’insistance de la vie, et des jouissances, des jouissances simples, qui sont attachées à la vie. Disons que le primum vivere ne va pas sans un primum gaudere. D’abord, jouir. Et après…

Cette femme freudienne est celle dont Freud nous dessine le portrait dans son Malaise dans la civilisation. Le malaise dans la civilisation, si on essaye de le répartir selon la polarité sexuelle, c’est plutôt celui de l’homme, le mâle. Tandis que la femme freudienne représente le pôle sauvage, rebelle à cette civilisation porteuse de malaise.

Est-il excessif de dire, en se référant à la répartition freudienne de l’appareil psychique, que la femme qu’il dessine est plutôt du côté du ça ? La réponse à la question Que veut une femme ? est, à suivre ce qu’il indique, plutôt à chercher du côté du ça. Cela veut dire pas du surmoi.

Je ne crois pas tordre excessivement cette lecture en considérant que Freud place l’homme plutôt du côté du surmoi, au point qu’il devient, dans cette perspective, même douteux que la femme soit dotée d’un surmoi. En tout cas, telle qu’il la présente, elle a beaucoup plus de liberté que l’homme à l’égard du surmoi et de toutes les interdictions.

On peut toujours se demander si elle s’y conforme par plus qu’un conformisme de semblant, sans y adhérer du cœur de son être. C’est ce qu’elle représente dans ce Malaise, qu’elle est assez imperméable au règne des idéaux. Ce qui en laisse à la charge de l’homme d’activer la civilisation et son malaise. Peut-être peut-on dire simplement que, au sujet féminin, les idéaux ne font pas perdre le nord, ou que les idéaux ne lui adviennent que par l’intermédiaire de l’homme.

la femme boussolée sur la jouissance

C’est ce qu’un analyste, auquel Freud a été attentif, un de ses élèves éminents, Hanns Sachs, avait indiqué. Il avait cru percevoir, de son expérience d’analyste, que les opinions d’une femme dépendaient – il disait cela crûment – de l’homme qu’elle aimait. Il donnait des exemples de dames changeant d’opinions comme d’amants, indiquant par là que ce qui lui apparaissait problématique, c’était, si je puis le redire à ma façon, l’introjection de l’idéal. Est-ce que l’idéal s’inscrit dans ce fameux appareil psychique chez la femme ? Ou est-ce qu’au contraire cet idéal se promène dans le monde, à l’extérieur, et qu’elle l’adopte en même temps qu’elle aime, sans lui accorder plus d’importance que ça, c’est-à-dire sans lui accorder plus d’importance qu’à l’amour ? C’est une remarque clinique qui m’a frappé depuis longtemps, et que je trouve assez éclairante, même pour déchiffrer des faits contemporains.

Prenez Brigitte Bardot. Dans mon adolescence, c’était une femme de gauche. Il se disait à l’époque qu’elle avait pour amant un avocat éminent de la gauche non communiste, qui a d’ailleurs accédé depuis à des hautes fonctions de la République – il a été ministre de la justice. On trouvait, à l’époque, sa signature dans des pétitions tout à fait progressistes. Quelle n’a pas été ma déception, plus récemment, de trouver qu’elle émettait un certain nombre de thèses tout à fait révoltantes sur l’inégalité des races humaines ! Des thèses qui ne me paraissaient pas conformes à l’image que j’en avais gardée, et qui m’ont paru en effet s’éclairer à partir de l’article de Hanns Sachs – qui ne pensait pas à elle – du fait qu’elle avait épousé un leader de cette chose qu’on appelle Front national. Cette variation m’a semblé vérifier la thèse, qui peut paraître un peu misogyne – je l’avoue –, de Hanns Sachs sur la dépendance de l’opinion féminine à l’endroit de l’amour.

On peut penser – en tout cas, la femme freudienne – qu’elle se règle sur l’homme quant à l’idéal, mais que, quant à la jouissance, elle se règle sur une boussole toujours là et toujours orientée sur les satisfactions élémentaires.

Goethe dit autre chose. Dans son exaltation courtoise, dans son Faust, Goethe profère que l’éternel féminin attire vers en-haut. Mais Lacan y objecte, et de manière conforme à ce que dégage Freud, que l’éternel féminin attire plutôt en en-bas. C’est, si l’on veut, la leçon du Malaise dans la civilisation. En même temps, c’est pourtant par le côté féminin que transitent électivement la tradition, les idéaux d’une culture, ce qui se dépose du langage pour forger, maintenir le lien social. Elle est à la place du dépôt, elle est par excellence dépositaire. C’est dans cette ligne qu’on peut la voir, à l’occasion, comme le souligne lourdement. et à plusieurs reprises Lacan, la bourgeoise, si l’on entend par là la gardienne, la banquière du dépôt fiduciaire qu’alimente l’activité de l’homme.

C’est ainsi qu’elle apparaît, chez Freud comme chez Lacan, comme par excellence celle – le sujet – qui sait ce qu’elle veut, et comme support d’une fonction que l’on peut dire obstinée et invariable, d’une répétition du Même. Alors que les cultures sont variables si on les considère dans les valeurs qu’elles inculquent, la femme apparaît comme représentant l’instance du Même, et même d’une répétition du Même.

Elle incarne d’ailleurs ce Même en tant qu’elle assure précisément la reproduction de l’espèce, tandis que le Nom-du-Père est, à l’opposé, le principe d’une différence nominative qui, elle, est d’ordre sublimatoire. C’est l’opposition bien connue entre la maternité, fait d’observation, que l’on peut dire fondé dans l’expérience et indubitable, et le caractère «abstrait», douteux, à évaluer, de l’assignation de la paternité, toujours inscrit dans un ordre de culture qui peut faire varier le point d’application de la fonction.

Ce que j’énumère, ce que je rassemble, ce sont des traits qui vont dans le même sens, le sens de la femme-boussole, de la femme boussolée, et qui incarne une certaine constance, par rapport à quoi l’homme est dans la vadrouille, entraîné par des chimères. La femme, ici, c’est le sujet sans chimères, même si, dans la description de Freud, un peu «bas de plancher», au niveau de ce que j’appelais les satisfactions élémentaires.

et la femme foncièrement déboussolée

Il y a aussi un tout autre portrait, tout à l’opposé, qui est celui de la femme foncièrement déboussolée, égarée, celle qui, par essence, ne sait pas ce qu’elle veut, et donc de laquelle on peut s’attendre à tout. Le sujet que ne restreint aucun interdit. Et alors que l’homme ploie sous le poids de ses interdits, le sujet qui peut, à l’occasion, faire semblant de s’y plier, mais qui conserve par-devers soi une liberté souveraine, les réduisant à l’état de semblants, et donc toujours susceptible de foncer vers l’absolu – vers tel ou tel absolu – en laissant sur place les ménagements, les négociations, les compromis, où le désir mâle s’englue.

Ce sont les impasses, si l’on veut, de la psychologie, puisque nous avons là deux portraits contradictoires, et quand les psychanalystes font de la psychologie, eux aussi énoncent ces contradictions.

D’un côté – disons cela pour mettre de l’ordre –, on peut toujours faire le portrait de la femme en tant que dominée par le moins. C’est alors l’inférieure, la soumise, l’obéissante, c’est l’écrasée par une loi qu’on lui impose, celle qui passe sous le joug. Sa plainte, sa revendication, s’alimente à l’occasion de cette position. C’est celle que l’on n’écoute pas, que l’on prend pour acquis. Pendant qu’elle cuisine, le monsieur rentre fourbu et se met devant la télévision. Comme elle travaille, par les temps qui courent, elle fait en effet le double service. De ce côté-là, elle apparaît comme celle qui a déjà à l’origine perdu. C’est la perdante par excellence, et aussi bien la perdue.

D’un autre côté, elle apparaît comme la rétive, la rebelle, l’audacieuse, l’intrépide, celle qui n’a pas froid aux yeux, et, pour ordonner ce contraste, celle qui n’a plus rien à perdre.

Dans la description psychologique de la position féminine, et aussi bien chez Freud, et surtout chez Lacan, on oscille de l’un à l’autre, de la femme comme celle qui a perdu, et qui en subit les conséquences, et puis, de l’autre côté, celle qui n’a plus rien à perdre.

On voit ainsi, autour du même pivot de la perte, deux figures contrastées qui se présentent. De telle sorte que, par rapport à l’homme, si on le prend pour référence, elle apparaît tantôt en deçà, et tantôt au-delà, tantôt moins, limitée, restreinte, devant s’abstenir de ce qui est l’apanage du mâle, et tantôt n’ayant, elle, plus rien à perdre, capable de surclasser, de le laisser sur place, pour aller se vouer à un infini, devant quoi lui s’essouffle.

L’homme-mesure

Ce contraste s’ordonne à ce pivot de la perte, selon que l’on voit la perte comme ce qu’elle coûte, et donc ce qu’elle dévalorise chez le sujet qui la subit, ou selon que l’on voit la perte en tant qu’accomplie, sous l’angle où elle libère une audace restreinte au contraire chez l’homme. Cette référence prise au mâle convient à cette position qui consiste à donner la mesure du pas-assez comme du trop.

Le portrait de l’homme-mesure est également contrasté.

D’un côté, on peut en effet le représenter comme limité, uniformisé, comme à sa place. Ce qui lui donne sans doute une sécurité, une stabilité, mais en même temps ne lui donne pas de marge, ne lui donne pas d’horizon. Le romantisme littéraire a abondamment exploité le contraste entre la femme comme être des lointains, dont la figure fascinante, paradigmatique, reste celle de Madame Bovary, et, de l’autre côté, les hommes sur leurs rails, dans leur routine. D’un côté, l’être féminin des lointains, et de l’autre côté, l’être du rail. C’est d’ailleurs contemporain de l’apparition de ces machines dont l’efficacité et la puissance sont contraintes par un chemin déjà tracé.

Puisque cela vous amuse, on pourrait en effet réfléchir sur la place des locomotives dans l’imaginaire littéraire. Ce qui viendrait d’ailleurs très bien, c’est La bête humaine de Zola, où on voit justement le conducteur de la locomotive, incarnant la virilité moderne, c’est-à-dire une puissance impressionnante, mais évidemment foncièrement routinière – puisque la gloire de la Compagnie des Chemins de fer, c’est d’arriver à l’heure à l’endroit prévu –, déplacé, inquiété par la passion sexuelle que lui inspire un être de l’Autre sexe. Nous déduisons ici La bête humaine. D’un côté, l’homme à sa place… Et le fait qu’il se déplace avec la locomotive, pschh… ! avec la fumée, etc., n’enlève rien au fait qu’il reste bien à sa place.

C’est très riche comme image. J’ai eu l’occasion, cette semaine, de voir la belle exposition sur La gare Saint-Lazare, dont l’emblème est précisément un tableau très mystérieux de Manet, qui s’appelle Le chemin de fer. La gare, la locomotive étaient en effet des objets qui sont devenus fascinants, des objets de l’art, des objets sublimés, à cette date. Au lieu de l’Olympe, la gare Saint-Lazare. Il faut le faire. Je n’y songeais pas en préparant ce cours, mais cela tombe très bien. Le profond mystère du tableau Le chemin de fer, c’est qu’on ne voit rien du chemin de fer. On ne voit pas du tout la locomotive. C’est le sel du tableau. On ne voit que la fumée. Et il reste deux êtres de sexe féminin, qui sont les seuls que l’on aperçoit sur le tableau, dans des postures très Renaissance, d’ailleurs. On doit pouvoir l’inscrire dans ce que j’évoque ici. Cela les laisse de l’autre côté des grilles qui font le mystère du tableau. Le tableau est scandé par les barreaux d’une grille. De l’autre côté, il y a le chemin de fer invisible, que l’on ne peut soupçonner que par la fumée blanche derrière, qui est une sorte de tiers absent. Et, de l’autre côté, il y a la petite fille et la jeune femme, l’une regardant ce qu’on ne voit pas, et l’autre, à l’envers, regardant le spectateur.

D’un côté, l’homme a sa place devant la perplexité féminine de ce goût de la locomotive, et en même temps – c’est l’autre côté du portrait –, l’homme est celui qui, à l’opposé de l’obstination féminine, vers les satisfactions élémentaires toujours les mêmes, se laisse égarer par l’idéal. C’est là qu’est le contraste. La puissance de l’idéal laisse l’homme s’égarer, à condition de s’égarer en groupe. Si les autres font la même chose, pour l’homme, c’est irrésistible.

II LES STRUCTURES DE LA SEXUATION

Pour se retrouver dans ce micmac psychologique dans lequel je mets de l’ordre, je donne des repères. La leçon du répartitoire que je proposais la dernière fois, c’est qu’il faut se référer à la structure. Il faut référer la psychologie sexuelle, si raffinée et précise qu’elle puisse paraître, aux structures de la sexuation, qui sont au-delà de la psychologie, mais qui, aussi bien, informent la psychologie sexuelle.

La formule de chaque position en tant que séparée

Ces structures que Lacan a essayé de formaliser donnent des formules des deux positions sexuelles en tant qu’elles sont séparées, distinctes. Elles ne donnent pas la formule du couple, elles donnent la formule de chaque position en tant que séparée.

Si l’on essaie d’en résumer l’inspiration, qu’est-ce qu’on aperçoit du côté femme ? Ce qui se présente, sous une face, comme l’incomplet, comme l’ensemble marqué d’un moins, se révèle, dans ces formules, comme l’infini. L’incomplet – ce que Freud commente, par excellence – se révèle comme l’infini. Il y a comme un effet de trompe-l’œil. Ce qui apparaît d’un côté comme manque, se révèle de l’autre comme le sans-limite. Cela donne la clef de ces portraits contrastés que j’évoquai. Psychologiquement, ce qui peut être présenté, ressenti, comme l’inférieure, laisse la place à l’illimitée.

Côté homme, sans doute, il y a l’être complet, le tout pris comme un, mais il se révèle, selon la même logique, comme l’être fini, le limité, c’est-à-dire l’être qui se pose toujours en rapport avec sa limite. Tandis que, de l’autre côté, on a un être qui n’a pas un rapport essentiel, structural, avec la limite. Le rapport de cet être avec la limite est toujours adventice, contingent. C’est d’ailleurs ce que met en valeur Sachs. Cela dépend de la rencontre, de l’amour.

Ici, le rapport avec la limite est de structure, tandis que là, il est d’amour.

Le tout et l’Un

C’est ce qui peut être dégagé, d’une façon proprement structurale, en opposant, du côté mâle, le rapport du Tout avec l’Un.

Je le répartis, je le monnaye en trois.

C’est d’abord, en considérant l’ensemble, un ensemble rassemblant des éléments, et qui fait Un. C’est ici que nous représentons la possibilité même de l’universel, à savoir, dans un ensemble limité, la possibilité de l’énoncé que, pour tout élément de cet ensemble, quelque chose est vrai. Cela suppose que, ici, à ce niveau, l’Un vaut l’Autre. C’est le principe même de la constitution de ces ensembles que Freud prenait comme référence, à savoir l’Église ou l’armée. C’est la validité d’un énoncé qui vaut pour tous, et qui suppose la réduction de l’Autre à l’Un, à l’Un équivalent.

Cette structure se reporte au niveau de l’élément, où chacun se suffit, et se suffit d’être comparable et équivalent à l’autre. Quand il s’agit de la jouissance, c’est par exemple ce que Lacan commente en attribuant spécialement au côté mâle la jouissance de l’Un comme autosuffisante, la jouissance masturbatoire comme index de la position autistique permise du côté mâle.

Troisièmement, cette structure se répercute au niveau de l’exception, dans la mesure où la constitution même de cet ensemble où un énoncé peut valoir pour tous suppose le point d’énonciation extérieur, à partir de quoi est saisi cet ensemble fini. C’est ici, par exemple, que se distingue la fonction égarante de l’idéal que j’évoquai tout à l’heure. C’est justement le pour-tous qui conduit à admettre le chef, le pas-comme-les-autres, pas comme tous les autres.

Cette structure se répercute à trois niveaux, au niveau de l’ensemble, au niveau de l’élément, et au niveau de l’exception. Cela du côté de ce que nous avons indiqué homme la dernière fois.

Le pas-tout, le pas-Un

Symétriquement, en réduisant notre répartitoire, nous pouvons inscrire ce qui y répond du côté femme. C’est le rapport du pas-tout avec le pas-Un, pas-Un que j’écris de façon symétrique au Un que j’ai placé là-bas, mais qui est strictement équivalent à l’Autre, si on lui donne la valeur précise que lui confère Lacan dans son Séminaire Encore, page 48, où il formule que l’Autre ne saurait, en aucun cas, être pris pour un Un. C’est ce que je traduis ici en disant pas-Un.

A la place de cet ensemble, nous inscrivons, comme j’ai l’habitude de le faire, en pointillés, un schéma qui indique que le pour-tous est ici invalide. Le pas-tout veut dire que le pour-tous, ici, ne vaut pas, que l’on ne peut pas formuler de pour-tous.

Et, de façon cohérente, au niveau de l’élément – écrivons cet élément en pointillés lui-même –, aucun de ces éléments n’est Un. Il fait défaut à l’unité. Le pas-tout, qui est présenté ici au niveau de l’ensemble, se reporte en quelque sorte au niveau de l’élément pour nous donner le pas-Un, et donc par excellence la division. 

Et il se reporte, au troisième niveau, celui de l’exception, sous la forme de pas d’exception, et qui indique, d’une façon très simple, l’absence d’une limite structurale. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais de limite. Cela veut dire que la limite, quand elle advient, et en particulier sous la forme de l’idéal, de la croyance, etc, elle n’advient que dans l’ordre de la contingence, et non pas de la structure. Elle dépend de la rencontre. Du fait qu’elle n’est pas structurale, comme de l’autre côté, elle a un caractère «artificiel». En suivant là l’indication clinique de Sachs, la rupture avec l’homme qui apporte l’idéal, la cause, la limite, introduit une métamorphose. C’est le sujet du côté droit. On ne la reconnaît plus, c’est une autre – comme la Brigitte Bardot de tout à l’heure.

Pas−tout ◊ Pas-Un
                  ≡ Autre

III LES VERTUS SELON LES SEXES

Ce répartitoire biface invite à resituer les termes psychologiques dont nous nous servons. Chacun de ces termes, auxquels nous donnons une validité constante, par erreur prend en fait une valeur distincte selon qu’il est situé d’un côté ou de l’autre.

La prudence

Prenons par exemple la prudence. Eh bien, la vertu de la prudence, selon qu’on la situe du côté gauche ou du côté droit, ce n’est pas la même.

La prudence du côté homme, qu’est-ce que c’est ? La prudence du côté homme, c’est de se garder d’affronter l’exception, c’est de se tenir à distance. C’est une prudence qui va avec le respect, et qui suppose de connaître sa propre minceur – Tu n’es qu’un rouage dans un grand ensemble. C’est une prudence qui implique le calcul. Calculer son rapport exact avec les autres éléments en jeu. Cela peut être aussi, d’ailleurs, la prudence exceptionnelle, la prudence au niveau de l’exception, quand Aristote distingue le prudent merveilleux, celui qui sait toujours ce qu’il faut faire, et, par rapport à quoi, il ne reste qu’à consentir.

Le prudent par excellence, celui qui sait toujours ce qu’il faut faire, se lamente à l’occasion que les autres ne le sachent pas. Ce sont, par exemple, les lamentations périodiques qu’on nous rapporte du général De Gaulle, qui rencontrait tous les soirs le même conseiller, pour lui dire – C’est tout de même extraordinaire que, parmi les gaullistes, il n’y ait aucun homme d’état. Je suis le seul. Vous attendez tous que j’aie parlé pour savoir ce qu’il faut faire. C’est un comble. C’est, à l’occasion – vous voyez que, là, je ne fais pas de différence –, Lacan déplorant qu’on ne le devance pas – Et que font-ils les lacaniens, à être derrière ? Voilà les traits de la prudence quand on la situe du côté mâle.

La prudence côté femme a un tout autre accent. La prudence côté femme, ce n’est pas un rapport à l’exception et à la rétorsion qui pourrait venir de l’exception. C’est un rapport à l’abîme, à ce qui se présente comme sans-limite. C’est une prudence qui est sur le bord du trou. Cela peut être, à l’occasion, une prudence passionnée, qui consiste à préserver, conserver le contingent, et non pas la limite structurale, conserver le contingent, cette existence, l’être qui est là dans sa particularité, et qui est seul à pouvoir apporter une régulation à l’ensemble.

On peut prendre d’autres vertus.

Le risque

Prenons le risque. Le risque du côté homme, bien sûr, ça existe. Cela consiste à affronter ce qui se présente ici comme le plus-un de l’exception. On ne l’affronte jamais sans crainte et tremblement.

Le risque, côté femme, tel que je l’évoquai, a un autre accent, parce qu’il n’y a pas de plus-un. C’est donc un risque quand il est pris au-delà de la crainte et du tremblement.

Le premier risque est en quelque sorte un risque de transgression, alors que l’autre apparaît comme un risque aveugle.

On pourrait continuer avec les autres vertus du catalogue, les autres vertus du Traité des vertus, et s’apercevoir de l’accent différent, spécial, que ces vertus classiques – la charité, l’espérance, etc – prennent selon qu’elles sont placées d’un côté ou de l’autre du tableau. Au point que cela puisse paraître une homonymie d’appeler ça de la même façon.

IV UNE RÉPARTITION DES JOUISSANCES

Les structures de la sexuation, telles qu’elles ont été disposées par Lacan, ont été spécialement faites pour permettre d’articuler la jouissance propre à chaque sexe, c’est-à-dire, comme j’essayai de le montrer pour les vertus, indiquer la forme différente que la jouissance reçoit d’être logée dans l’une ou l’autre de ces structures. Et en particulier, comme on l’obtient immédiatement à partir de ce schéma, du côté mâle, la jouissance est essentiellement finie, elle est localisable – ce que Lacan désigne comme la jouissance phallique, celle que l’on peut compter, qui se présente sous une forme suffisamment élémentaire pour être énumérable –, et de l’autre côté, elle est jouissance infinie, au moins au sens d’être non localisable.

Ces deux formes de jouissances, répartition qui recouvre l’expérience même du corps, rendent compte aussi bien des deux formes de l’amour distinguées par Lacan comme la forme fétichiste et la forme érotomaniaque – et derrière ce mot d’amour il faut entendre le Liebe freudien, c’est-à-dire amour, désir et jouissance en un seul mot. Elles sont strictement dépendantes de la structure. Il dit cela dans les années 60, dans son texte préparatoire à un Congrès sur la sexualité féminine.

Qu’est-ce qu’indiquent ces deux formes distinctes ? Elles indiquent ce que, selon chacune de ces deux structures, un sexe va chercher chez l’Autre, c’est-à- dire la forme qui s’impose à son objet, comme je l’ai indiqué la dernière fois, et donc deux objets, l’objet fétiche et l’objet érotomaniaque.

Un objet qui ne parle pas et un Autre qui parle

L’objet fétiche, si on l’inscrit du côté gauche, comme il convient, se caractérise par le fait d’être un élément, et qu’il est susceptible de se retrouver comme Un dans les divers partenaires. Dire qu’il est susceptible de se retrouver comme Un veut dire que, précisément, il n’est pas l’Autre.

Ce qui distingue la forme fétichiste, à cet égard – ce qui annonce déjà, dans le Lacan de 1960, son développement du Séminaire Encore –, c’est un objet qui se satisfait du court-circuit de la parole. L’objet fétiche, c’est par excellence l’objet qui ne parle pas, l’objet inerte, l’objet en effet objectifié, objectalisé, et cohérent avec une exigence de jouissance qui admet que la parole reste hors jeu. C’est en cela que ce qui se rencontre dans l’homosexualité masculine ne fait que pousser à la limite cette forme de l’objet fétiche. C’est en effet un trait tout à fait distingué dans les pratiques de l’homosexualité masculine que l’accord pour la jouissance puisse se faire par un échange de signes qui court-circuite tout à fait le blablabla de l’amour, et donc par une reconnaissance en quelque sorte muette, et qui donne au réseau ses airs de confrérie, de confraternité conspiratrice qu’on a abondamment développés, et qui sont cliniquement fondés, précisément dans cette reconnaissance en quelque sorte de signal entre les partenaires. On peut faire l’amour sans parler, et ce versant est dans la ligne de l’objet fétiche.

L’homme hétérosexuel, il cause. Il cause parce qu’il est obligé. Il cause parce que, de l’autre côté, ce qu’on exige c’est l’objet érotomaniaque. L’objet érotomaniaque du désir de la femme, c’est un objet qui a au contraire la forme de l’Autre, c’est-à-dire qui a la forme de l’Autre barré, tandis que l’objet fétiche, nous le représentons par petit a.

D’emblée, Lacan a privilégié, dans son élaboration, le rapport du désir de la femme avec ce A barré, avec l’objet érotomaniaque, avec l’Autre qui n’est pas Un, et qui est essentiellement l’Autre qui parle. C’est d’ailleurs pourquoi, dans son Séminaire Encore, dans ce fil, il introduit la lettre d’amour, qui nous représente cette exigence – qui vient du côté droit du tableau – que l’objet soit un Autre qui parle. C’est ainsi que ce que dit l’Autre est, du côté femme, aussi bien une exigence concernant l’objet qu’une plainte, à l’occasion, concernant ce que l’Autre dit.

Du côté homme aussi, il peut y avoir des plaintes concernant ce que l’Autre dit, mais en général, c’est qu’il dit trop, ou qu’il exige qu’on dise trop. L’objet petit a, ici, conditionne en quelque sorte une érotique du silence. Ce serait aussi bien si ça versait dans le silence. Alors que, de l’autre côté, du côté où vaut l’objet érotomaniaque, la parole de l’Autre est un élément intrinsèque de la jouissance. C’est ainsi même qu’il pourrait sembler que l’homme aura la jouissance et que la femme aura l’amour. C’est un peu ce qui est impliqué dans cette différence entre l’objet fétiche et l’objet érotomaniaque. Il vaut mieux dire que, du côté femme, l’amour est tissé dans la jouissance, qu’il en est en quelque sorte indissociable.

Cette construction est cohérente avec la notion qui met en question la validité de la formule du fantasme pour les deux sexes. Bien entendu, Lacan, dans l’élaboration qui est concentrée dans son graphe, écrit S ◊ a pour les deux sexes. Dans son schéma à lui, non pas de l’appareil psychique, mais du rapport à l’Autre, il inscrit cette formule comme unisexe. Mais, si elle est répartie selon les sexes, cette formule vaut spécialement pour l’homme, tandis que, du côté femme, il convient de substituer à ce petit a fétiche et muet le A barré, cet Autre du désir qui a à parler, pour que le sujet y reconnaisse son objet.

Cette répartition sexuée est aussi bien celle qui répartit le symptôme – qui, bien entendu, à un certain niveau, vaut pour les deux sexes – du côté homme, et le ravage du côté femme. C’est pourquoi Lacan peut écrire, dans son Séminaire Encore, page 58, que du côté mâle, l’objet petit a joue le rôle de ce qui vient à la place du partenaire manquant. En disant cela, il restreint la validité de la formule du fantasme spécialement du côté mâle, et il se donne comme objectif d’élaborer ce qui y répond du côté femme. Du côté mâle, cela écrit l’horizon de la jouissance silencieuse.

L’élaboration de la jouissance féminine, pour la donner en court-circuit, sur quel binaire repose-t- elle ? D’abord sur la différence, comme on sait, entre la jouissance phallique et la jouissance supplémentaire. Et Lacan de dire – Mais cette jouissance supplémentaire, c’est celle qui est propre à la femme, c’est celle dont elle ne dit rien, etc.

Mais de quoi s’aperçoit-on, si l’on suit son élaboration ? C’est que cette jouissance supplémentaire, qu’ici on a écrit A barré, en fait elle a deux faces.

C’est, d’un côté, la jouissance du corps, en tant qu’elle n’est pas limitée à l’organe phallique. C’est une jouissance qui déborde la jouissance localisée de l’organe phallique. Mais, deuxièmement – et bien que Lacan ne l’écrive pas en toutes lettres, mais tout converge là de ce qu’il énonce –, c’est la jouissance de la parole.

Un amour tissé dans la jouissance

Nous avons suivi à un moment cette année, après Pierre-Gilles Guéguen, du chapitre V du Séminaire Encore sur l’autre satisfaction, la satisfaction du blablabla. La thèse de Lacan, c’est que la jouissance de la parole, qui est évidemment là dans le signifiant comme tel, est spécialement cette jouissance féminine supplémentaire. C’est exactement la jouissance érotomaniaque, au sens où c’est une jouissance qui nécessite que son objet parle.

C’est en cela que c’est une jouissance qui nécessite qu’on en passe par l’amour, alors que la jouissance côté mâle ne nécessite pas qu’on en passe par l’amour, elle ne nécessite pas la jouissance de la parole. Ce que tout démontre, que ce soit la place de la prostituée comme la place du contact homosexuel silencieux. L’objet fétiche ne nécessite pas la présence de l’amour, alors que, du côté femme, il faut en passer par l’amour en tant que l’amour parle, que l’amour n’est pas pensable sans la parole. Et en même temps, précisément en raison de sa forme A barré, c’est une jouissance dont il n’y a pas savoir, une jouissance dont on ne peut rien dire, qui est marquée du sceau de l’ignorance.

Cette formule S ◊ A indique la valeur à donner à la liaison entre l’amour et la supposition de savoir. Lacan disait – C’est vers celui à qui on suppose le savoir qu’on dirige l’amour. Mais c’est dans la mesure où ce savoir n’est que supposé, dans la mesure où il ne peut s’expliciter, s’expliquer, et s’exposer. C’est donc ici un indice d’ignorance qui est l’équivalent, le représentant de la supposition de savoir, d’un savoir qui reste indéfiniment supposé. Nous disons l’amour, mais l’amour, du côté gauche, apparaît toujours comme un supplément de petit a, à l’occasion comme un semblant qui voile le petit a, alors que l’amour du côté droit a une tout autre valeur. L’amour, du côté femme, est vraiment une composante de l’objet érotomaniaque lui-même.

ler avril 1998

L’orientation lacanienne (1997-98), enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII, leçon établie par Catherine Bonningue.

Publié dans La Cause freudienne n° 40, Maladies d’amour, janvier 1999.

le monde

Qu’est-ce qui est le réel ? Cette  question est devenue instante dans  la philosophie à partir de  Descartes. Celui qui a eu là-dessus l’aperçu le plus net, le plus  clair, le mieux centré, c’est le  nommé Heidegger, dans un article  de 1938 qui s’appelle  « L’époque des  conceptions du monde » et qui  souligne que c’est à partir  de Descartes qu’à proprement  parler le monde est devenu une  image conçue, une image conçue  par le sujet 1 , et que c’est à partir de Descartes que tout  ce qui est là, le discours  philosophique nous invite à  le rassembler.

Le discours  philosophique nous invite au rassemblement de tout ce qui  est, au rassemblement de ce qu’on appelle en terme  technique l’étant (pas avec un  g ,  avec un  t , les canards, c’est nous).  Tout ce qui est, à partir de  Descartes – au moins pour les  philosophes, mais c’est solidaire de  tout un ensemble – devient  dans et  par la représentation.

Pour en saisir la nouveauté, il  faut penser que l’idée de  se  représenter, l’idée du monde  comme  représentation au sujet était  tout à fait absente de la philosophie  scolastique et  de  l’idéologie médiévale, où si le  monde se soutenait, c’était en tant  que créé par le Créateur, avec un  grand  C . Ce n’était pas un monde  représenté  par et  pour le sujet,  c’était un monde créé  par et aussi  pour la divinité, et plaçant sous le  signifiant Dieu la cause suprême.  

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Notes:
  1. Heidegger emploie le mot de  Bild, qui est à  proprement parler l’image spéculaire ; quand on parle de l’image  originaire, on dit  Urbild []

du saumon à l'huître: de l’objet du désir à sa cause (la jouissance)

Jacques-Alain Miller, La clinique lacanienne, cours du 27 janvier 1981

SOURCE : http://jonathanleroy.be/wp-content/uploads/2016/01/1981-1982-Scansions-dans-lenseignement-de-Jacques-Lacan-JA-Miller.pdf

Extrait :

Nous pourrions nous en tenir là, si nous n’avions la reprise par Lacan du concept de métonymie non plus à partir du désir, mais à partir de la jouissance. Nous avons pendant des années fait valoir le désir comme métonymie, alors que “Radiophonie” fait valoir que ce qui est en jeu dans la métonymie, c’est la jouissance.

Je dirais que ce texte, qui n’est pas le dernier mot de la théorie de Lacan, est pourtant un passage tout à fait obligé pour atteindre la suite de son enseignement. Il formule que le métabolisme de la jouissance n’est rien d’autre que la métonymie du désir. Ce que résume cette formule, c’est tout le paradoxe que nous avons à situer.

Reprenons cette fameuse expression de « passion du signifiant ». Nous avons une phrase de Lacan qui est la suivante :

“Sous ce qui s’inscrit glisse
la passion du signifiant
[c’est-à-dire]
la jouissance de l’Autre.”

Ce que dit cette phrase est pour nous un paradoxe par rapport à l’enseignement antérieur de Lacan. Ce que nous avions appris de la passion du signifiant, c’est qu’elle glisse sous ce qui s’inscrit dans la chaîne signifiante. Mais qu’est-ce que nous appelions jusqu’à présent la passion du signifiant ? Nous pouvions dire que la passion du signifiant c’est la castration, c’est moins-phi. Nous pouvions admettre que la passion du signifiant, c’est aussi bien le signifié comme effet du signifiant, que c’est le désir en tant qu’il est soumis au glissement indéfini des signifiants. On voit que toute cette construction de Lacan autour de la passion du signifiant ne permet que de mettre des termes négativés. Vous saisissez alors le paradoxe qu’il y a à dire que cette passion du signifiant sous ce qui s’inscrit est la jouissance de l’Autre. A un certain moment, Lacan cesse de mettre l’’accent sur le caractère dissolutif du signifiant de façon univoque, et réintroduit foncièrement une positivité dans son articulation. Là où toutes ses constructions étaient faites de négativités articulées les unes aux autres, il réintroduit une positivité qui est la jouissance de l’Autre. C’est vraiment là une novation.

Il en donne heureusement un exemple. C’est un exemple qui vient exactement pour faire comprendre l’expression de cause du désir, expression qui figure déjà dans “La signification du phallus”, mais qui est restée longtemps en attente dans cet enseignement. Disons que c’est au niveau de ce que Lacan appelle cause du désir, que toute la positivité dont est capable la condition humaine dans l’expérience analytique se trouve concentrée. Et c’est au niveau de l’objet du désir que toutes les négativités peuvent trouver leur place.

La positivité, elle, se situe dans l’en-deçà du désir. Nous pouvons dire cela en nous recommandant des passages de Lacan sur l’au-delà et l’en-deçà de la demande.

Voilà le passage de “Radiophonie” où Lacan nous donne peut-être le moyen d’approcher la difficulté :

“J’ai montré en son temps que l’huître à gober qui s’évoque de l’oreille que Bel-Ami s’exerce à charmer, livre le secret de sa jouissance de maquereau. Sous la métonymie qui fait muqueuse de cette conque, plus personne de son côté pour payer l’écot que l’hystérique exige, àsavoir qu’il soit la cause de son désir à elle par cette jouissance même.”

C’est extrêmement éclairant. Vous connaissez peut-être Bel-Ami. C’est un roman de Maupassant, un roman qu’il faut lire. C’est un roman très symbolique de la société française, puisque ça décrit un homme qui réussit par les femmes. Ce roman est l’histoire d’une ascension sociale par les femmes. Ce type d’ascension a la réputation d’être le plus sûr. Qu’est-ce que Stendhal raconte d’autre avec Julien Sorel ? Julien Sorel a aussi, d’une certaine façon, un côté Bel-Ami. Seulement, avec Maupassant, on est un peu loin du romantisme. C’est un roman qui est écrit sans fioritures. Si on le résume, on ne voit qu’un personnage qui saute de femme en femme jusqu’à réussir. Ce que Lacan est allé cueillir dans ce roman, ce n’est rien de plus qu’un petit paragraphe. Il y a un déjeuner où un couple, une femme et Bel-Ami sont présents. Ce dernier vise évidemment la femme du mari. Vous avez alors ce passage :

“Les huîtres d’Ostende furent apportées, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés.”

Ce que Lacan isole, ce sont les huîtres d’Ostende, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées dans des coquilles. Ce qui l’intéresse, c’est la comparaison “semblables à de petites oreilles”.  Il fait de cette comparaison la clef de toute la relation de séduction. Il attribue cette comparaison à Bel-Ami lui-même et il en fait exactement non pas une métaphore, mais une métonymie. Il y a la conque de l’huître enfermant, comme une petite perle, la petite oreille délicate qu’il s’agit de charmer. Admettons que ce soit une métonymie. En tout cas, ce n’est certainement pas une métaphore. C’est une métonymie au moins par la forme commune de l’oreille et de l’huître qui est là impliquée.

Voyons comment Lacan situe cette métonymie.

Il nous dit que l’usage de cette métonymie signale la jouissance propre de Bel-Ami, jouissance qui est de faire, de cette oreille de la femme, l’agalma précieuse à la recherche de quoi il est. Lacan voit dans cette métonymie le signe de la jouissance propre de Bel-Ami qui le rend susceptible d’être la cause du désir de la femme. C’est la jouissance de Bel-Ami, comme en témoigne la ravissante métonymie qu’il produit, qui va être susceptible d’être cause du désir pour la femme dont il s’agit. Nous avons alors la résolution de la phrase de Lacan que je citais :

“Sous ce qui s’inscrit glisse la passion du signifiant [c’est-à-dire] la jouissance de l’Autre.”

Cette métonymie apparaît au fond comme doublement référée. D’un côté, elle peut être référée au désir de la personne à charmer, au désir de cette femme. Et d’un autre côté, elle est référable à ce qui n’est pas désir mais jouissance. C’est une lecture tout à fait contraire à celle que Lacan aurait pu faire avant. Pensez à la belle bouchère, à ce fameux rêve d’hystérique. Là aussi la jouissance s’incarne dans un produit de la mer, à savoir le saumon. Pour la belle bouchère, ça se passe entre le saumon et le caviar, et ici ça se passe entre l’huître et l’oreille.

Tout ceci n’est évidemment pas une démonstration. J’essaye simplement de saisir ce que Lacan a voulu signaler. La jouissance de l’Autre qu’est Bel-Ami opère comme cause du désir pour l’hystérique.

La métonymie peut être référée au désir de l’hystérique d’être une petite chose précieuse. Qu’est-ce que l’expérience analytique fait miroiter pour l’hystérique, sinon cela : d’être une petite chose précieuse, une petite perle. A cet égard, un commentaire de la métonymie est possible sur le versant du désir de l’hystérique.

Mais dans cette histoire, qui met l’accent non plus sur le désir de l’hystérique mais sur ce qui fait la cause de jouissance, se résume toute la seconde bascule de l’enseignement de Lacan.

C’est bien aussi la question que pose le maniement de la position de l’analyste dans l’expérience analytique, à savoir se faire cause du désir et, pour se faire cause du désir, témoigner de sa jouissance. Comme disait Lacan, il ne faut pas que l’analyste s’y laisse prendre. Structuralement, l’analysant est persuadé que l’analyste jouit. C’est aussi bien la valeur du paiement de la séance que d’effacer, au moment où doit s’achever l’illusion qu’est toute séance analytique, ce qui n’a été qu’une apparence, au fond structurale, du plus-de-jouir.

A la semaine prochaine.

Jacques-Alain Miller

po(l)issonneries

Jacques-Alain Miller, La clinique lacanienne, cours du 27 janvier 1982

SOURCE : http://jonathanleroy.be/wp-content/uploads/2016/01/1981-1982-Scansions-dans-lenseignement-de-Jacques-Lacan-JA-Miller.pdf

Je vais aujourd’hui vous amuser un petit peu. Je suppose que je vais m’amuser aussi. J’ai un très gros rhume et j’ai pris ce qu’il fallait pour que ça ne paraisse pas. Il n’empêche que cela ne m’a pas mis forcément de bonne humeur.

Je voulais faire un cours sur l’huître mais je n’ai pas eu le temps de faire l’enquête qu’il fallait pour traiter ce sujet, à savoir d’abord d’aller en manger, puis d’introduire l’érudition nécessaire pour que ça devienne amusant.

Je voulais parler de l’huître, puisque Lacan lui-même nous a invités à trouver un rapport entre l’huître et l’hystérique. Si nous étions un peu jungiens, ça nous conduirait tout droit à étudier la signification érotique des poissons et des fruits de mer. Il ne fait aucun doute qu’on la trouverait. On peut trouver une signification érotique à tout. C’est ce que veut dire la signification du phallus. Ces fruits de mer sont évidemment le secret de l’affaire de la belle bouchère qui ne rêve que de caviar et de saumon. Elle nous présente, de façon sommaire et concrète, le désir d’autre chose, autre chose que ce qu’elle a dans la boucherie. Ça fait que l’on pourrait essayer de partir d’une condensation, et parler par exemple de “l’hystéruître”. Ça nous conduirait à étudier la métaphore, puisque c’est sous ce registre que Lacan reprend la condensation. Mais il s’agit ici pour nous de la métonymie de l’huître.

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métaphore/métonymie II. chabert et le reste de saumon de belle bouchère

 Jacques-Alain Miller, La clinique lacanienne, cours du 3 février 1982

SOURCE : http://jonathanleroy.be/wp-content/uploads/2016/01/1981-1982-Scansions-dans-lenseignement-de-Jacques-Lacan-JA-Miller.pdf

Extrait :

La belle bouchère, donc.  Elle nous embarrasse.  Elle nous embarrasse parce que toute l’analyse du désir de l’hystérique est là présentée comme une affaire de signifiants. Dans son désir, elle est tout entière une affaire de signifiants.

Vous vous souvenez avec quel brio Lacan resserre sa métaphore et sa métonymie.

Il fait valoir que dans le rêve, qui est très bref, tout tourne autour du saumon, du signifiant saumon qui, puisque la belle bouchère précise que c’est en fait du caviar qu’elle désire, est un signifiant substitué au caviar. Il y a donc là métaphore.

Du côté de la métonymie, il faut passer par une double détente. Qu’est-ce que c’est que le caviar comme signifiant? C’est un signifiant qui dans l’existence de la patiente a pour signifié le désir insatisfait, insatisfait simplement parce qu’elle se refuse au moyen de le satisfaire. Elle dit bien qu’elle pense au caviar, mais que, étant donné son prix, elle se refuse à se le faire acheter. C’est pourtant à sa portée de bouchère. Les bouchers peuvent aller acheter des choses à la poissonnerie. Nous avons donc ce désir insatisfait, et Lacan présente alors les choses en disant que ce rapport est un rapport de métonymie entre le désir comme insatisfait et le désir de caviar. Ça demande, pour être convaincant, d’être supporté par la rhétorique de Lacan.

C’est un exemple amusant, qui montre
d’un côté cette métaphore du saumon substitué au caviar,
et de l’autre côté la métonymie du désir insatisfait en rapport au caviar.

Vous me direz que c’est tiré par les cheveux, mais ça ne me dérange pas.

Dans toute cette affaire, et jusqu’à la fin, le saumon est bien la seule chose qui figure dans le rêve, et il est traité par Lacan, tout du long, comme un simple signifiant de substitution, un signifiant de substitution du caviar.

Ce qui donc apparaît comme la cause du désir dans ce rêve, c’est le manque-à-être.

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