mais qui, est l’amant de ma mère qui a tué mon père

 

Mon père m’est apparu. Le spectre de mon père. Son blanc spectre. M’a dit vivre un enfer. Cela m’est pénible à raconter. Purgatoire. Il me demande de le venger. Il me dit avoir été assassiné. Dans la fleur de ses péchés. Non pas de sa jeunesse, de ses péchés. C’est pourquoi il doit souffrir, souffre encore,  après la mort. Il a été tué par l’amant de ma mère. Il me demande de tuer cet amant. Je ne sais de quels péchés il me parle, qui, à l’heure qu’il est, m’inquiètent plus que son meurtre. Car
je ne connais pas d’amant à ma mère.

 

Je la connais douce et calme. Je la connais très angoissante, et plus encore depuis la mort de mon père. Il me semble que si elle avait un amant, angoissante elle le serait moins. Elle me pétrifie. Je pense maintenant à elle comme si elle avait tué mon père, or, ce n’est pas ça que le spectre, blanc, m’a dit. Le spectre m’a parlé de l’amant de ma mère. Je ne lui en connais pas, tout se bloque, dans mon esprit.

 

Je vis parmi les fleurs, ma mère m’a aimée m’aime. Je l’ai fuie. Je crains de connaître le péché de mon père, qui ne baisa pas suffisamment ma mère, mais je sais ce qui le rachète, je sais ce qui le rachète et ne comprends en quoi je participe à son péché, je participe de son péché, que son enfer, à mon père, doive se prolonger à cause de moi. Ce n’est pas ce qu’il m’a dit – à ce qu’il me dit j’apporte toutes sortes d’extensions, tandis qu’il me semble ne pouvoir concevoir ce qu’il m’a dit. Ma mère, il est vrai, manque parfois de pudeur, et rote, voire même pète. Est-ce cela péché, seigneur, je confonds tout, quel amant, voilà où il faut foncer, l’enquête qu’il faut mener. Ma mère aime Dieu, ah, ça, je pourrais le lui reprocher, en bonne athée devenue, je pourrais le lui reprocher, elle aima également un prêtre, c’est sûr, et du vivant de mon père, déjà, comment le sus-je, toujours-est-il que je le sus, je l’interrogeai, après la mort, devîntes-vous amants, non, me répondit-elle, et je la crus. Je la crus. Cela au moins est certain, d’ailleurs eût-elle eu, que je m’en serais trouvée apaisée, crois-je, disais-je, irritée, mais apaisée.

 

Elle porte de la dentelle, parfois, ce qui à son âge, ne devrait pas, également m’irrite. Et tente de me parler en amie, de femme à femme, ce qui est insupportable, et rare. Offre peut-être l’un ou l’autre élément de réponse à l’enquête qu’il m faudrait présentement mener. Je ne suis pas Hamlet. Je connais bien l’histoire d’Hamlet. Je suis névrosée obsessionnelle, veux-je croire, et les névrosés obsessionnels ne sont-ils tous un peu Hamlet. Qui suis-je ? Quel père ai-je ? Quel amant de ma mère tua mon père ?

 

Je prétends quant à moi que la névrose obsessionnelle est partout. Hélas, et ça ne peut qu’empirer. Alors quoi, tous à devoir traquer les amants de nos mères ? Et moi, quel amant ai-je ? Quel amant fais-je ? Je ne crois pas en Dieu, je vis un enfer, il est blanc, à moins que comme mon père de purgatoire qu’il ne s’agisse. Je connais mon péché maintenant : c’est la faute de mère. Mes prudes parents. Moi-même. Mon père s’occupe de ses péchés, m’a-t-il dit, « T’occupe ! », seulement me demande de retirer la vie à celui qui lui ôta la sienne. J’avoue mes difficultés vitales parfois si grandes que bien je préférerais m’occuper de ses péchés, auxquels je ne peux mais, mais dont il me semble bien que seulement j’ai hérité. D’ailleurs, cela se sait : des parents d’abord c’est de la dette que l’on hérite, la faute. Le reste viendra de surcroît.

 

Partons maintenant sur les lèvres dans les enchanteurs trous des rues je souhaite revoir mon père ô combien. Je vis sur un fil, mes proches maintenus en état d’alerte.

 

Je vous jure que le lys était de mon père la fleur préférée.

carré blanc sur fond blanc.

moi qui d’amour n’ait qu’inconscient.

Prit alors la parole une petit fille qui m’est très chère, avancée en robe blanche dans le cercle formé à la tombée du jour, joliette blanche fait un pas vers le feu central.

Ça aurait pu être un petit garçon, dont vous imaginez déjà les culottes courtes puisque nous sommes à l’été, petit garçon, enfant de la petite fille en d’autres époques. Ou encore, car, voyons qui le sait qui parle, ou ce qui parle, l’un de ces hommes plus si jeunes, pieds et torse nu, grand maigre encore chat, cheveux délavés, appartenant probablement au groupe de ceux qui aiment également les congénères de même sexe. Il ou elle, vieux ou enfançonne, différemment chacun, dit :

Le désir, ce mot que les hommes avait inventé pour mettre en boîte un peu de la matière, qui d’ailleurs y résistait, se rebellait, s’en réchappait, le laissant exsangue, jusqu’à ce que son utilisateur, l’utilisateur de ce mot, arrive à en récupérer une nouvelle part, s’en qu’il en sût rien, presque toujours autre, de cette chose dont les hommes n’avaient aucune idée de ce qu’elle était , si étrangère à l’essence des mots, toujours et partout une, mais dans l’immensité, si peu propre à être nommée que sa matière pouvait servir à remplir beaucoup d’autres mots, dans des proportions plus ou moins moindres, leur apportant toujours une teinte différente, de la plus souhaitée à la plus effroyable.