{"id":2901,"date":"2009-06-22T08:46:48","date_gmt":"2009-06-22T07:46:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/delta\/?p=2901"},"modified":"2009-06-22T10:10:00","modified_gmt":"2009-06-22T09:10:00","slug":"elites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/delta\/2009\/06\/elites\/","title":{"rendered":"ELITES"},"content":{"rendered":"<div style=\"padding: 15px; font-size: 18px; line-height: 23px; color: #000000; background-color: #ffffff; width: 550px;\"><strong>\u00c9LITES<\/strong>. Le terme <em>\u00e9lites<\/em>, presque toujours employ\u00e9 au pluriel\u00a0 d\u00e9sormais, et dans un sens le plus souvent p\u00e9joratif, s&rsquo;est mis \u00e0 recouvrir en France, environ le tournant du mill\u00e9naire, les r\u00e9alit\u00e9s \u00e0 premi\u00e8re vue les plus inattendues, et les plus \u00e9loign\u00e9es de ce qu&rsquo;il avait pu d\u00e9signer dans le pass\u00e9 (alors qu&rsquo;on s&rsquo;en servait plut\u00f4t au singulier,\u00a0 il est vrai).<br \/>\n C&rsquo;est un pont-aux-\u00e2nes de la pens\u00e9e socio-journalistique en place que de d\u00e9plorer la coupure croissante, d&rsquo;apr\u00e8s elle, qui s\u00e9parerait la masse et les \u00e9lites. Or on pourrait proc\u00e9der avec tout autant de pertinence, et peut-\u00eatre davantage semblerait-il, \u00e0 l&rsquo;analyse exactement contraire, dont il ressortirait qu&rsquo;en le domaine culturel, \u00e0 tout le moins (et il \u00e9tait par excellence le terrain d&rsquo;\u00e9lection de l&rsquo;\u00e9lite), une grande unification est en voie d&rsquo;ach\u00e8vement, dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, avec pour r\u00e9sultat qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus d&rsquo;\u00e9lite, ni m\u00eame d&rsquo;\u00e9lites.<br \/>\n <!--more-->Les droits de succession et l&rsquo;imp\u00f4t sur le revenu \u2013 desquels n&rsquo;ont su s&rsquo;accommoder, en les tournant, que les milieux d&rsquo;affaires \u2013 avaient assur\u00e9 de longue date les conditions de cette r\u00e9volution tranquille, invisible, plus efficace cependant, plus profonde et plus durable que la r\u00e9volution bolchevique en Russie ou que toutes les r\u00e9volutions sociales patent\u00e9es. \u00c0 la classe traditionnellement cultiv\u00e9e ils avaient enlev\u00e9, pour peu qu&rsquo;elle ne f\u00fbt pas affairiste, les moyens de l&rsquo;aisance minimale pour pers\u00e9v\u00e9rer dans l&rsquo;\u00eatre et s&rsquo;assurer l&rsquo;indispensable loisir intellectuel.<br \/>\n La t\u00e9l\u00e9vision, longtemps la m\u00eame pour tous \u2013 assez longtemps en tout cas pour que le mouvement f\u00fbt devenu irr\u00e9versible \u2013, a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des instruments majeurs de ce grand processus d&rsquo;unification culturelle d&rsquo;o\u00f9 devaient sortir lamin\u00e9es les \u00e9lites au sens ancien du terme.<br \/>\n L&rsquo;autre r\u00f4le majeur dans cette \u00e9volution fut tenu par le regroupement en un seul, voulu par la Ve R\u00e9publique d\u00e8s les deux septennats gaulliens, des divers syst\u00e8mes d&rsquo;\u00e9ducation qui dans le pass\u00e9 coexistaient sans se m\u00e9langer ni m\u00eame se toucher, \u00ab\u00a0libre\u00a0\u00bb et \u00e9tatique, confessionnel et la\u00efque, g\u00e9n\u00e9ral et professionnel ou technique.<br \/>\n On ne peut tout \u00e0 fait s&rsquo;extraire de l&rsquo;esprit l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il y eut chez le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle un geste de vindicte \u00e0   l&rsquo;\u00e9gard des classes dirigeantes traditionnelles, dont il n&rsquo;avait pas pardonn\u00e9 l&rsquo;attitude majoritaire pendant la guerre, dans la d\u00e9cision qu&rsquo;il prit, sous son second mandat, d&rsquo;ouvrir toutes grandes les portes du lyc\u00e9e aux enfants de toute origine sociale. Les portes de l&rsquo;universit\u00e9 c\u00e9deraient bient\u00f4t apr\u00e8s. Sans doute les unes ni les autres, officiellement, n&rsquo;\u00e9taient-elles closes \u00e0 personne auparavant. Mais il fallait pour les franchir des m\u00e9rites exceptionnels quand on n&rsquo;appartenait pas de naissance aux milieux culturellement pr\u00e9destin\u00e9s \u00e0 un enseignement de la meilleure qualit\u00e9. Et certes les objectifs de la r\u00e9forme Fouch\u00e9 de 1967 traduisaient-ils un d\u00e9sir l\u00e9gitime d&rsquo;assurer un renouvellement fondamental et d\u00e9mocratique du recrutement des \u00e9lites. Si fondamental fut ce renouvellement en effet que l&rsquo;un de ses r\u00e9sultats essentiels, encore une fois, c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;y aurait plus d&rsquo;\u00e9lites. Tout le monde serait \u00e9lev\u00e9 \u00e0 la m\u00eame \u00e9cole par les m\u00eames \u00ab\u00a0enseignants\u00a0\u00bb, ou peu s&rsquo;en faut; tout le monde regarderait \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision les m\u00eames idioties; et la fille du g\u00e9n\u00e9ral maurassien pourrait dire \u00e0 table, sans \u00e9tonner le s\u00e9nateur ni la femme de l&rsquo;acad\u00e9micien : \u00ab Elle est chiante, la prof d&rsquo;histoire-g\u00e9o, c&rsquo;est pas croyable ! \u00bb (\u2014&gt; CHIER, D\u00c9GUEULASSE).<br \/>\n En \u00e9change le fils de l&rsquo;immigr\u00e9 italien pourrait d\u00e9couvrir Marivaux ou Gramsci. Et sans doute il y aurait des individus tr\u00e8s instruits. Mais tr\u00e8s instruits dans tel ou tel domaine particulier \u2013 tr\u00e8s instruits, mais pas <em>\u00e9duqu\u00e9s<\/em>; et <em>bien \u00e9lev\u00e9s<\/em> encore moins.<br \/>\n Le syst\u00e8me ne produit plus, au mieux, que des sp\u00e9cialistes et des experts, c&rsquo;est-\u00e0-dire des techniciens, toujours, au champ de comp\u00e9tence sans cesse plus \u00e9troit. Sa grande victime est la culture* g\u00e9n\u00e9rale. Elle est d&rsquo;ailleurs presque ouvertement pourchass\u00e9e par l&rsquo;id\u00e9ologie vertueuse, au moyen d&rsquo;une assimilation rituelle \u00e0 la culture bourgeoise. Les derni\u00e8res tentatives d&rsquo;\u00e9valuation dont elle peut faire l&rsquo;objet \u2014 les grands oraux de l&rsquo;ENA, par exemple \u2014 sont r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9nonc\u00e9es comme futiles, mondains, archa\u00efques, et comme des instruments de la s\u00e9gr\u00e9gation de classe, parce qu&rsquo;ils n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec le \u00ab\u00a0programme\u00a0\u00bb.<br \/>\n Or le \u00ab\u00a0programme\u00a0\u00bb est sacro-saint. Non seulement ce qui n&rsquo;est pas dans le \u00ab\u00a0programme\u00a0\u00bb n&rsquo;a pas \u00e0 \u00eatre su, mais il est m\u00eame inadmissible, et tr\u00e8s suspect id\u00e9ologiquement, d&rsquo;y faire lointainement allusion.<br \/>\n Moyennant quoi des agr\u00e9g\u00e9s de lettres modernes ou de philosophie peuvent tr\u00e8s bien n&rsquo;avoir jamais entendu prononcer les noms de Webern, de Stravinski, d&rsquo;Edward Munch ou de Calder\u00f3n (<em>pas au programme<\/em>). Des agr\u00e9g\u00e9s de physique prennent Clemenceau pour un amiral, quand ce n&rsquo;est pas pour un poisson. Des agr\u00e9g\u00e9s de math\u00e9matiques paraissent surpris d&rsquo;apprendre qu&rsquo;il y eut des si\u00e8cles, et des styles. Mieux encore, des agr\u00e9g\u00e9s d&rsquo;histoire, devant un tableau avec des personnages en costume d&rsquo;\u00e9poque, h\u00e9sitent \u00e0 d\u00e9cider s&rsquo;il figure la cour des Valois ou bien un salon bourgeois sous le Second Empire.<br \/>\n \u00ab On a pas fait histoire du costume. \u00bb<br \/>\n D&rsquo;ailleurs ils ne savent pas qui est Ninon de Lenclos, ni Giordano Bruno, ni le mar\u00e9chal Lannes. Ils n&rsquo;en ont jamais entendu parler. Et si l&rsquo;on ne peut dissimuler un peu de surprise, tout de m\u00eame, c&rsquo;est tout juste s&rsquo;ils ne vous m\u00e9prisent pas un peu, intellectuellement, d&rsquo;avoir de l&rsquo;histoire une id\u00e9e superficielle \u00e0 ce point, et le cerveau encombr\u00e9 de ces d\u00e9tails de magazines pour grand public, les personnages.<br \/>\n Ils ne savent pas reconna\u00eetre un b\u00e2timent du XVIIIe si\u00e8cle d&rsquo;un b\u00e2timent de la Renaissance, mais ils sont incollables sur le cours des grains en Limousin pendant les treize ann\u00e9es de l&rsquo;intendance Turgot \u2014 pas dans le Limousin tout entier, bien s\u00fbr, mais dans les onze paroisses sur lesquelles ils ont travaill\u00e9.<br \/>\n De toute fa\u00e7on, les \u00ab\u00a0\u00e9lites\u00a0\u00bb, au sens de la fameuse coupure entre la masse des citoyens et les \u00e9lites, ce ne sont pas au premier chef les agr\u00e9g\u00e9s, et moins encore le corps enseignant dans son ensemble; mais plut\u00f4t les <em>\u00e9lus<\/em>, les grands commis de l&rsquo;\u00c9tat, les technocrates, les grands patrons de l&rsquo;industrie et de la finance. Or aucune de ces cat\u00e9gories sociales ne semble co\u00efncider avec l&rsquo;image et les d\u00e9finitions anciennes d&rsquo;une <em>\u00e9lite<\/em>.<br \/>\n Aux \u00e9lus il faut reconna\u00eetre, toutefois, un s\u00e9rieux avantage \u00e9tymologique. \u00c9lites et \u00e9lus sont cousins, \u00e9troitement apparent\u00e9s par \u00e9lire. Les \u00e9lus feraient donc les plus \u00ab\u00a0naturelles\u00a0\u00bb des \u00e9lites, et sans doute les plus d\u00e9mocratiques. Mais dans les faits cette assimilation n&rsquo;est gu\u00e8re convaincante.<br \/>\n Aux journalistes, et particuli\u00e8rement \u00e0 ceux de la t\u00e9l\u00e9vision, par d\u00e9finition les plus visibles, il est p\u00e9riodiquement reproch\u00e9 leur caract\u00e8re cens\u00e9ment <em>\u00e9litaire<\/em>, voire <em>\u00e9litiste<\/em>. Non seulement ils feraient partie des \u00e9lites, mais ils y appartiendraient de naissance, pour la plupart, car ils seraient recrut\u00e9s presque exclusivement parmi les couches culturellement favoris\u00e9es de la population, ou dans la classe bourgeoise, selon les terminologies en cours.<br \/>\n Le moins qu&rsquo;on puisse dire est qu&rsquo;il n&rsquo;y para\u00eet gu\u00e8re, en g\u00e9n\u00e9ral. Mais les \u00ab\u00a0classes culturellement favoris\u00e9es\u00a0\u00bb, de nos jours, ce sont celles qui habitent des maisons modernes et raisonnablement confortables aux cloisons de siporex, dans des faubourgs sans haine raciale et sans autres violences que les petits rackets coutumiers du lyc\u00e9e \u2013 l&rsquo;\u00e9quivalent sociologique, en somme, un demi-si\u00e8cle plus tard, des h\u00f4tes des pavillons de banlieue. C&rsquo;est l\u00e0 beaucoup de monde pour faire une \u00e9lite, et m\u00eame plusieurs.<br \/>\n Mais il est tant question de la \u00ab\u00a0fracture sociale\u00a0\u00bb, bien plus encore que du gouffre qui s\u00e9pare les \u00e9lites de la masse, que ces deux solutions de continuit\u00e9, dans le non moins fameux \u00ab\u00a0tissu social\u00a0\u00bb, finissent par se recouvrir et se confondre presque, au sein de l&rsquo;in\u00e9vitable \u00ab\u00a0France \u00e0 deux vitesses\u00a0\u00bb; de sorte que c&rsquo;est tout juste si ne se trouvent pas constitu\u00e9es en \u00e9lites, \u00e0 leur corps d\u00e9fendant, et par d\u00e9faut, par grand d\u00e9faut, les quelques millions de Fran\u00e7ais qui se trouvent simplement n&rsquo;\u00eatre pas au ch\u00f4mage, n&rsquo;\u00eatre pas \u00e0 la rue, n&rsquo;\u00eatre pas immigr\u00e9s clandestins ni n&rsquo;avoir maille \u00e0 partir avec la justice \u2013 \u00e0 moins que ce ne soit sous l&rsquo;inculpation de <em>recel* d&rsquo;abus de biens sociaux<\/em>, ce qui est \u00e9minemment compatible, au contraire, avec l&rsquo;appartenance aux \u00e9lites nouvelle mani\u00e8re, et m\u00eame est bien pr\u00e8s d&rsquo;en figurer la quintessence folklorique.<\/div>\n<div><strong>Renaud Camus<\/strong>, <em>R\u00e9pertoire des d\u00e9licatesses du fran\u00e7ais contemporain<\/em>, Points.<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9LITES. 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