1 novembre 2017

Harcèlement sexuel au travail, levée du voile
— Hélène Bonnaud

Un documentaire récent, «Le harcèlement sexuel au travail, l’affaire de tous»1, a éclairé ce lien du sexuel et du pouvoir dans les relations professionnelles entre les hommes et les femmes. Les réalisateurs, Andrea Rawlins-Gaston et Laurent Follea, ont ouvert le chapitre de ces relations de domination et de soumission entre hommes et femmes dans le cadre du travail au moment où l’affaire Harvey Weinstein battait son plein.

Le signifiant « harcèlement moral au travail »2 avait qualifié la façon dont un supérieur hiérarchique porte atteinte à la santé psychique de son employé. Une loi existe qui permet de porter plainte contre de tels agissements. Le harcèlement sexuel ne vient que compléter ce tableau en y adjoignant la mise en jeu du sexuel dans ce rapport de domination. Le regard y est toujours convoqué : regard qui déshabille, regard qui traque, provoque, invite, investit, regard qui domine, regard qui soumet.

Le harcèlement touche à l’image de soi

Ce documentaire, aux qualités pédagogiques évidentes, démontre comment aujourd’hui, bon nombre d’actes relevant de la définition du harcèlement sont pratiqués en toute tranquillité dans le cadre du travail, confrontant les femmes qui en sont victimes à se taire pour éviter le scandale ou la perte de leur emploi.

Les femmes interviewées montrent en effet comment certains hommes, la plupart étant leurs supérieurs hiérarchiques dans l’entreprise, ont entrepris de les séduire puis de les harceler dans le but de les fragiliser et de les amener à accepter leurs propositions sexuelles répétées. En général, cela commence par des compliments sur la beauté, l’élégance, le corps comme objet de désir jusqu’à l’advenue de remarques plus crues sur les seins, le cul, etc. touchant alors à l’intimité sexuelle de la femme et à son image propre. Cela produit souvent des effets de honte et de colère, et parfois attaque profondément l’image de soi.

Ce procédé du harcèlement affecte la victime qui peu à peu, se sent devenir pur objet de l’Autre, ce qui peut la conduire à une dépression grave. Se sentir objet de l’Autre renvoie chacun à la dimension de soumission propre aux fantasmes dont Freud a montré l’incidence dans la vie psychique. Mais si le fantasme sexuel a une action bénéfique dans l’inconscient du sujet qui imagine certains scénarios de soumission, voire de viol, en aucun cas la réalisation de ces fantasmes n’est souhaitée par le sujet. Bien au contraire. Il y a une frontière, une limite infranchissable entre le fantasme et la réalité. Lorsque la réalité force cette barrière, il y a alors intrusion d’un réel traumatique.

Se servir des fantasmes féminins

De nombreux hommes se servent de ces dits fantasmes féminins pour imaginer qu’elles sont des jouisseuses qui s’ignorent ou cachent leur jeu derrière des attitudes policées. En fait, sous les masques de la bienséance, toute femme cacherait en elle ce secret inavouable d’aimer être asservie par un homme. Cette idée a longtemps ouvert la porte à l’humiliation sexuelle des femmes. Malgré les changements d’époque, cette croyance se maintient dans l’esprit de certains hommes, qui s’imaginent qu’une femme jouit quand elle est avilie par un homme ou – version plus soft – que c’est un homme qui révèle à une femme sa féminité, laquelle lui serait toujours insue. Cela autorise l’homme à lui faire savoir que son corps, en tant que celui d’une femme, dit quelque chose sur elle qu’elle ignore, ou encore que l’appel au sexe à son égard est si fort qu’il ne peut ni l’ignorer ni y résister. Ainsi, c’est elle qui porte la faute de ce qui se passe de sexuel dans leur relation.

Ce comportement est le résultat d’une perversion de l’homme. Il s’agit d’une pathologie concernant le rapport à son sexe, dont Lacan dit que, chez l’homme, il est tordu3, et qui se reporte sur les femmes. Il s’agit d’un symptôme. Et ce qu’on épingle sous le terme « prédateurs » renvoie à la mise en jeu chez ces sujets d’une jouissance à démontrer à la partenaire-victime qu’elle n’est qu’un objet sexuel à la merci de leur désir.

C’est sous ce scénario de contrainte que ledit prédateur mobilise celle qu’il a choisie pour être son objet et c’est parce qu’il lui inflige son bon vouloir qu’il jouit de cette situation. La soumission dans laquelle cela plonge la femme qu’il convoite est toujours ce qui est mis en jeu dans son comportement et qui fait fonctionner son mode de jouir. Guetter le moment où elle va craquer, la tourmenter, tourner autour d’elle pour la réduire à son sexe, donne à cet homme la jouissance de son pouvoir sur elle. Rappelons-nous avec Lacan combien le fantasme sadien4 reste d’actualité.

« Balance ton porc »

« Balance ton porc » : c’est sous cette injonction suffisamment injurieuse pour marquer les esprits que la journaliste Sandra Muller a lancé un appel sur Twitter pour inviter les femmes à dénoncer les hommes qui les ont harcelées au travail, en racontant les détails de leur vécu. Des milliers de tweets de femmes ont alors déferlé pour expliquer la façon obscène dont elles ont été victimes de leur patron. Cela touche tous les milieux, ce qui indique bien qu’il ne s’agit pas de faire de cette problématique une affaire d’éducation, mais bien de sexe mâle. Soit. La faute est sur l’homme et il s’agit bien de le lui faire savoir.

Messieurs, tremblez à votre tour, vous avez tant à vous reprocher, semble dire cette avalanche de tweets. La parole est libérée, et les juristes s’inquiètent, voulant orienter ces dénonciations en plaintes adressées à la justice : ils indiquent ainsi qu’il ne suffit pas de dénoncer les faits, mais de les juger.

Un article du 19 octobre de l’écrivaine Maya Khadra resitue bien l’enjeu d’une telle parole : « La campagne “#balancetonporc” repose sur les bases d’une violence verbale hargneuse. Pour riposter à l’agression, certaines femmes recourent au verbe aigri et acariâtre. C’est ce que l’anthropologue René Girard nomme, dans Mensonge romantique et vérité romanesque , la “rivalité mimétique”. La mimesis d’appropriation est celle qui pousse la victime à s’identifier au bourreau et à être aux prises à des “instincts contagieux et destructeurs” »5. Nous reconnaissons là la blessure imaginaire de l’axe a-a’ dans le schéma L de Lacan6 où s’écrit la rivalité en miroir, toujours mortelle, d’où surgit le pire dans les relations entre hommes et femmes.

S’en indigner n’est pourtant pas mon propos. Il s’agit plutôt d’apercevoir dans cette bousculade féministe, la réaction à ce qui constitue un silence fait de honte, de culpabilité, de dégoût, de répulsion d’une expérience de déplaisir qui n’a jamais cessé d’exister et qui, aujourd’hui, s’exprime. L’obscénité des termes utilisés n’indique finalement que ce fait : dans le signifiant, circule la jouissance du dire.

Les réseaux sociaux, nouveau mode pour se compter

Que dire de cette parole multiple qui s’élève grâce aux réseaux sociaux ? Qu’on peut la compter. Les tweets, au un par un, se comptabilisent. Du coup, on annonce que 53% des femmes ont été harcelées au cours de leur vie. Les chiffres parlent. On peut aussi y voir une gonfle imaginaire qui s’est ouverte, brisant l’omerta et dénonçant la dimension sexuelle et de pouvoir des rapports entre hommes et femmes. Celle-ci est souvent niée ou reléguée comme négligeable dans le cadre du travail comme si, là encore, la loi du plus fort était toujours de mise. C’est cette confusion entre la jouissance du pouvoir et la jouissance sexuelle qui est dénoncée. Aucun pouvoir n’autorise à prendre une femme en otage au nom de son désir, ou plutôt pour sa jouissance propre.

Pour la secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, « tout ce qui permet de parler du harcèlement est une bonne méthode »7. Elle considère à juste titre que « Twitter, ça ne remplace pas un tribunal, une action en justice, mais c’est déjà un premier pas ».

Selon l’association d’aide aux victimes de harcèlement sexuel, l’AVFT, « le nombre de plaintes est d’environ un millier par an. Les condamnations restent très rares, moins d’une centaine chaque année. Les parquets considèrent que les faits ne sont pas assez graves pour poursuivre, ou que les preuves sont insuffisantes »8.

Voilà pourquoi les voix qui s’élèvent aujourd’hui favoriseront une plus grande vigilance dans le traitement de ces plaintes.

Hélène Bonnaud
https://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2017/10/LQ-745.pdf

Notes:
  1. Diffusé dans « Infrarouge » le 12 octobre 2017 sur France 2, Cf. ici []
  2. Hirigoyen Marie-France, « Le harcèlement moral au travail », Que sais-je ? , n° 3995. []
  3. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 11 juin 1974, inédit. []
  4. Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits , Paris, Seuil, 1966, p.765. []
  5. Cf. ici []
  6. Lacan J., « Le séminaire sur « La lettre volée » », Écrits , Paris, Seuil, 1966, p. 53. []
  7. Cf. ici []
  8. Cf. ici []
Retrouver les posts du mois de novembre 2017 | catégories : psychanalyse, copié/collé | Tags: |
Top