10 novembre 2017

Une liberté à laquelle le sujet est contraint
— Jean-Pierre Lebrun

Comme j’essaie de lire la leçon du 11 juin 1974 du séminaire des Non-dupes èrent , pour comprendre un peu mieux ce qu’avance Hélène Bonnaud dans son article sur le harcèlement, quand elle parle du rapport à leur sexe tordu des hommes1, je tombe sur ce texte de Jean-Pierre Lebrun, très éclairant.

Extrait :

(…)

Autrement dit, il s’agit d’abord de consentir à ne pas être le phallus pour ensuite pouvoir se situer du côté de ceux qui l’ont ou bien du côté de ceux qui ne l’ont pas. Mais l’avoir ou ne pas l’avoir se fait déjà sur fond de perte de l’être, sur le fondement de ce « y a pas ! » propre au monde de la parole. L’anatomie ne fait donc pas tout le destin pour les humains. Lacan ira encore plus loin lorsqu’il introduira son fameux schéma de la sexuation dans le séminaire Encore (( J. Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, 1972 )). En écrivant en quelque sorte qu’« il n’y a pas de rapport sexuel ». Le schéma de la sexuation dit ceci : « Qui que ce soit de l’être parlant s’inscrit d’un côté ou de l’autre », donc s’inscrira soit du côté des hommes, soit du côté des femmes. « Qui que ce soit de l’être parlant » : autrement dit, l’anatomie n’est plus vraiment le destin. Puisque la spécificité de l’être humain, c’est que la subversion introduite par le langage implique comme conséquences d’une part que le destin anatomique est insuffisant pour promouvoir une quelconque identification sexuelle, et d’autre part, que c’est par le mode d’inscription dans la parole qu’hommes et femmes pourront être dits tels, en même temps d’ailleurs que cette inscription rend impossible leur rapport.

Cependant, Lacan relativise quelque peu sa formulation. En effet, dans son séminaire Les non-dupes errent, qui suit Encore, il dit : « L’homme est tordu par son sexe » ; et aussi : « Il n’y a que les femmes pour faire les deux identifications. » Ce qui pourrait s’entendre comme : « L’anatomie, c’est quand même le destin. » Cela nous amènerait dès lors à constater une évolution de Freud au dernier Lacan. D’abord, « l’anatomie, c’est le destin » chez Freud. Suit : « L’anatomie ne fait pas tout le destin » dans un premier temps chez Lacan, étant donné ce que nous devons au langage. Ensuite « l’anatomie n’est pas le destin », à partir du moment où le sujet peut choisir son camp, du côté gauche ou du côté droit dans le schéma de la sexuation, du côté des hommes ou du côté des femmes. Enfin, « l’anatomie n’est pas sans être un destin » parce qu’on est quand même contraint eu égard au sexe anatomique que l’on a ; il n’est donc pas possible de faire n’importe quoi.

Dans cette congruence entre l’adolescence, la modernité et la théorie analytique, il est intéressant de noter que dans chacun de ces cas, on part d’une place fixe – l’anatomie chez Freud –, pour passer à la relativisation absolue – le schéma de la sexuation chez Lacan –, pour enfin revenir à un choix mais un choix qui n’est pas pour autant hors de toute contrainte.

Je reviens par là à notre propos concernant l’adolescence, en tenant compte du schéma de la sexuation. À partir donc de cette poussée pubertaire du réel du corps, il s’agit pour le sujet d’aller prendre sa place dans ce schéma dont, rappelons-le, la partie supérieure désigne les hommes-les femmes et la partie inférieure, la manière dont un sujet va prendre sa place en fonction du fait qu’il s’est mis d’un côté ou de l’autre, indépendamment de son sexe anatomique, et cela aura une série de conséquences sur la façon dont ce sujet va organiser son rapport à l’autre.

Autrement dit, aller prendre sa place dans la sexuation – ce qui n’est pas entièrement tributaire de son anatomie mais qui est quand même dépendant des contraintes qu’elle impose – va consister, premièrement, à aller se ranger sous la bannière des hommes ou sous celle des femmes, deuxièmement, à renoncer à aller du côté qui n’a pas été choisi, donc à le perdre et troisièmement, du fait de se ranger d’un seul côté, d’avoir obligatoirement rapport à l’autre côté, ce qui va impliquer structuralement un non-rapport. Voilà trois conséquences que je vais essayer de développer, conséquences structurales qui déterminent les modalités mêmes dans lesquelles les difficultés vont se poser.

J’insiste d’emblée sur la troisième des conséquences, celle d’avoir obligatoirement rapport à l’autre et cela, contrairement à ce qu’on entend souvent dire, à savoir que l’adolescence, c’est le problème du solitaire, c’est un problème qui doit se régler seul… L’adolescence aurait plutôt à traverser l’épreuve du « comment vivre séparés-ensemble ? » pour reprendre la formule de Beckett. La question de la solitude peut-être, mais celle avec l’autre justement. Comment émerger seul dans le rapport à l’autre ?

Mais d’abord il s’agit d’aller d’un côté ou de l’autre ; il s’agit de se ranger du côté des hommes ou du côté des femmes ; de choisir la position sexuée dans le langage, j’ai envie de dire là indépendamment de son anatomie, ce qui ne sera pas sans conséquence mais en tout cas la question est celle-là : choisir d’aller d’un côté ou de l’autre et comme vous le voyez, c’est déjà quelque chose qui va à l’encontre de notre mode unisexe puisqu’en fin de compte, malgré tout, il s’agit d’avoir à faire un choix eu égard à ce que c’est que d’être sexué dans le langage.

Ensuite, pour le dire en quelques mots, j’avais en son temps trouvé une formule pour essayer de dire ce que c’était que d’être sexué dans le langage, à savoir qu’une parole masculine, c’est une parole qui dit « c’est ça ! » et une parole féminine, c’est une parole qui dit « c’est pas ça ! ». Comme vous le voyez, cela pourrait apparaître comme la matrice de la guerre des sexes, plus simplement même de la scène de ménage. Je pourrais aujourd’hui le dire autrement en disant que l’adolescent, c’est celui qui fait l’épreuve de la pipe. Il fait l’épreuve du fameux tableau de Magritte, Ceci n’est pas une pipe ! Parce que lorsque je vous dis : « C’est une table ! », reconnaissez que je n’ai pas tort. Mais si vous me rétorquez : « Ce n’est pas une table », à bien y penser, il faut reconnaître que vous n’avez pas tort non plus, puisque la table que je désigne par ce mot table en profitant de cette possibilité langagière qui m’est donnée de parler de la table, fait que la table, la chose table, je l’ai perdue. Je ne connais plus de la table que la table frappée de la loi du signifiant. Donc du coup, me rétorquer que ce n’est pas vraiment une table ou que ce n’est pas tout à fait une table, c’est tout autant justifié à partir du fait que je prends en compte que je parle et que parler suppose la perte de l’être table. Donc, si vous voulez, être homme ou être femme dans la parole, ce n’est rien d’autre 
soit, du côté mâle, d’énoncer,
soit, du côté femme, de rappeler qu’il y a l’énonciation dans l’énoncé, de rappeler le « y a pas ! » fondateur, de rappeler la perte d’être et, du coup non pas de contredire l’énoncé mâle, mais de venir lui indiquer que, de toute façon, quoi qu’il dise, ce ne sera jamais tout à fait cela. Vous voyez comment on peut passer de la matrice de la scène de ménage entre « c’est ça – mais non c’est pas ça » à un rapport tout à fait intéressant pour autant qu’on accepte le non-rapport qui le conditionne, à savoir que paradoxalement, les deux seront complices dans le fait de manquer le rapport. Simplement pour indiquer que, choisir d’un côté ou de l’autre, ce n’est déjà pas rien mais de plus, choisir d’aller d’un côté ou de l’autre, cela suppose de perdre le côté qu’on n’a pas choisi ; il y a là un renoncement obligatoire à la bisexualité.

Par ailleurs – et c’est là l’intérêt du bas du tableau –,
soit je vais du côté des hommes et dans ce cas-là je place l’autre en position d’objet,
soit je vais du côté des femmes, et dans ce cas-là je consens à être mis en place d’objet. Je dis bien à être mis en place d’objet, à la place de semblant de l’objet, puisque Lacan a très subtilement délimité un espace entre la femme qui est barrée et l’objet. Une femme n’est pas l’objet ; elle accepte de se mettre en place d’objet et ce qui se passe de ce fait-là, justement de maintenir l’écart entre l’objet et elle, c’est qu’elle se trouve divisée entre sa dépendance à l’égard du phallus et son rapport sans médiation au manque dans l’Autre, à cette perte d’être évoquée plus haut qui est la condition même de la parole, condition même de ce que nous sommes des êtres parlants. Et Lacan d’ajouter encore avec ses formulations dans son séminaire Les non-dupes errent qu’un homme ne peut pas faire les deux identifications, que seule une femme peut les faire, qu’un mâle ne peut pas impunément aller uniquement du côté féminin, car s’il passe entièrement du côté des femmes, il va en perdre l’usage de son pénis ! S’il veut uniquement passer du côté des femmes, il va devoir sacrifier sa vie sexuelle. Alors qu’en revanche, une femme, elle, spontanément se trouve des deux côtés, dans la parole et pas-toute dans la parole. De plus, elle peut aller se placer entièrement du côté homme, ce n’est pas pour autant qu’elle en sera homme puisque l’organe, elle, elle ne l’a pas.

(…)

Jean-Pierre Lebrun

 

https://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2001-3-page-9.htm

Notes:
  1. « Ce comportement est le résultat d’une perversion de l’homme. Il s’agit d’une pathologie concernant le rapport à son sexe, dont Lacan dit que, chez l’homme, il est tordu3, et qui se reporte sur les femmes. Il s’agit d’un symptôme. Et ce qu’on épingle sous le terme « prédateurs » renvoie à la mise en jeu chez ces sujets d’une jouissance à démontrer à la partenaire-victime qu’elle n’est qu’un objet sexuel à la merci de leur désir.«  []
Retrouver les posts du mois de novembre 2017 | catégories : psychanalyse | Tags: , |
Top