Si l’art de conter est devenu chose rare, cela tient avant tout au progrès de l’information.

Publié le Catégorisé comme le machinique, brouillonne de vie Étiqueté , , , Aucun commentaire sur Si l’art de conter est devenu chose rare, cela tient avant tout au progrès de l’information.

Je me demandais hier pourquoi, comment il se faisait, qu’il m’était si difficile de raconter, de conter. Et dans ma réflexion sur le « machinique », sur la fascination exercée par le machinique, et donc sur la pulsion, l’addiction, je tombe sur ce texte de Walter Benjamin. Ici, ce n’est pas moi qui suis « tarée », qui ne sais pas raconter, c’est l’époque qui a perdu la capacité de conter : 

SOURCE : Jérémie Elalouf. « Choc et entropie : Walter Benjamin et la théorie de l’information. » Design, Arts, Médias, 2022, Systèmes : logiques, graphies, matérialités,

« Si l’art de conter est devenu chose rare, cela tient avant tout au progrès de l’information. Chaque matin, on nous informe des derniers évènements survenus à la surface du globe. Et pourtant nous sommes pauvres en histoires remarquables. Cela tient au fait que dans ce qui se produit, presque rien n’alimente le récit, tout nourrit l’information« 11 .

Du fait de l’information, nous sommes donc pour Benjamin devenus incapables de nous raconter des histoires, et par conséquent d’échanger des expériences. C’est pourquoi, dans le monde moderne, « le cours de l’expérience a chuté12».

Pour Benjamin, ce caractère éminemment destructeur de l’information s’explique par le fait qu’elle rompt avec les modes de transmission du récit. Le récit repose en effet sur la transmission orale, et ceci détermine ses principales caractéristiques formelles : il doit être assez court et condensé pour pouvoir être remémoré. Dans le récit il ne faut donc pas tout dire, il faut au contraire en dire le moins possible. C’est la concision qui pour Benjamin « recommande [le] plus durablement les histoires à la mémoire13 ». Or, une telle concision rend le récit mystérieux : l’absence d’explications fait que le sens du récit n’est pas univoque, qu’il est ouvert à de multiples interprétations. C’est cette ouverture du sens qui fait la valeur propre du récit, et qui fait que l’on peut avoir le désir de le raconter à son tour. Le sens du récit n’appartient donc pas à celui qui le raconte, chaque narrateur successif laisse bien plutôt sur lui une empreinte. Tout récit témoigne de la lente histoire de son élaboration, il résulte de « l’accumulation de ses versions successives14 » qui est comme la « lente superposition de couches minces et translucides15 ». C’est donc toute une histoire humaine qui se transmet dans le récit, histoire que l’on prolonge en le transmettant à son tour.

C’est ce caractère mystérieux et énigmatique qui fait que le lointain, dans l’espace ou dans le temps, joue un rôle déterminant dans le récit. Le lointain, en effet, est une réserve inépuisable de mystère, et il participe ainsi de la transmissibilité du récit. L’information, à l’opposé, privilégie l’immédiateté.

11. Benjamin, Walter, « Le Conteur », dans Œuvres. T. III, trad. de M. de Gandillac, R. Rochlitz et P. Rusch, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 2000, p. 123.

12. Ibid., p. 115.
13. Ibid., p. 125.
14. Ibid., p. 129.
15. Ibidem.

Et sur l’isolement, la solitude :

Du fait de son mode de transmission, l’information ne peut être porteuse d’une histoire collective. Elle ne s’adresse qu’à des individus isolés, coupés de leurs attaches traditionnelles, des individus qui ne s’intéressent qu’à ce qui les concerne immédiatement. L’information est donc profondément liée à l’individualisme libéral : elle participe des formes de solitude imposées par le capitalisme. Pour Benjamin, l’information et le récit sont donc indissociables d’un mode de production. Le récit est lié à l’artisanat : il suppose des tâches longues, un temps de travail qui n’est pas encore optimisé par les impératifs de la production et des ateliers à taille humaine où il est possible d’échanger des paroles.

Et plus loin, sur la transmission technique, écrite : qui scientifise le savoir, la transmission :

Comme nous venons de le montrer, l’information suppose pour Benjamin une transmission technique, c’est ce qui la distingue fondamentalement de la culture orale.

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