Je livre ici, tels que je les ai trouvés sur internet, les résumés de deux séances de l’un des cours de la Section clinique de Bruxelles de cette année (2025/26) intitulé « Bouleversements contemporains du diagnostic ». Ce cours est assuré par trois enseignants. Ce sont ici deux cours de Mme Monique Kusnierek.
cours du 27/09/2025 – Monique Kusnierek
Resserrage effectué par Dorothée Cols, participante à la Section clinique de Bruxelles, avec la contribution de Monique Kusnierek.
Lors de son premier cours, Monique Kusnierek a retracé une partie du chemin qui mène vers la psychose ordinaire1. Ce terme a été introduit, pour la première fois, par JAM lors de la Convention d’Antibes en 1998. Plus précisément, il résulte de trois conversations successives des Sections cliniques (Angers 1996, Arcachon 1997 et Antibes 1998).
Avant d’en venir à ces trois conversations, MK rappelle que, dans sa théorie classique2, Lacan formalise l’Œdipe à partir du schéma de la métaphore : dans la névrose, le Nom-du-Père vient se subsituer au désir de la mère et lui donner une signification phallique. Il indique encore que le Nom-du-Père est dans l’Autre, le signifiant de l’Autre en tant que le lieu de la loi – celui qui donne support à la loi. Il appréhende alors la psychose à partir de la forclusion du NDP.
Peu après, il mettra l’accent, au contraire, sur l’inexistence de l’Autre de l’Autre, sur l’absence de garantie dans l’Autre. La forclusion vaut dès lors pour tous, elle est généralisée3 et la clinique s’appréhende de manière continuiste. Il distingue alors le Nom-du-Père, comme élément signifiant, et la fonction NDP – barrer le désir de la mère, barrer la jouissance –, et il introduit la pluralisation des noms-du-père. À noter qu’il faut se référer au dernier enseignement de Lacan pour penser la psychose ordinaire.
A Angers, en 19964, sur le chemin de l’invention de ce terme de psychose ordinaire, JAM indiquait que névrose et psychose sont déjà susceptibles d’une perspective commune et continuiste à partir de l’articulation causale entre le signifiant et le signifié, au moment même où cette articulation se rompt. Pour chaque être parlant, le désir de la mère vaut en effet comme un x, une inconnue : dans la névrose, il prend la valeur de signification phallique ; dans la psychose, ça fait énigme.
Mais quand nous apercevons que le signifiant n’est pas transparent ni évanescent, qu’il a sa densité propre, qu’il ne meurt pas, qu’il ne s’évanouit pas dans les bras du signifié dont il accouche, alors on s’aperçoit que les signifiants ne parlent qu’aux signifiants. En général ces signifiants entre eux conspirent, ne nous veulent pas du bien. Et bien, cette lueur de lucidité, nous l’avons (chez le non-psychotique) dans la surprise où nous récupérons quelque chose de l’écart entre signifiant et signifié. Dans cette perspective, la norme, ce n’est pas l’articulation du signifiant et du signifé, c’est l’énigme.
A Arcachon, en 19975, JAM revient sur le binaire classique névrose/psychose, pour lequel nous avons un trait distinctif pertinent : la présence ou l’absence du Nom-du Père. Dans la clinique borroméenne, nous avons plutôt une gradation qu’une opposition franche. Néanmoins, JAM cherche un trait différentiel, qui serait le point de capiton. Le point de capiton est ici à appréhender moins comme un élément (à l’instar du Nom-du-Père) que comme un système , un nouage, un appareil qui agrafe. Et il peut prendre deux valeurs : Nom-du-Père ou symptôme. C’est un point cardinal de la clinique borroméenne. Lacan fait alors du Nom-du-Père, un symptôme. On peut d’ailleurs, dans l’après coup, relire la métaphore paternelle comme étant le premier appareil du symptôme que Lacan ait démontré, c’est-à-dire le premier appareil qui localise la jouissance, qui assure l’articulation entre une une opération signifiante et ses conséquences sur la jouissance d’un sujet.
A Arcachon encore, à propos des ruptures fréquentes qui jalonnent la vie d’un sujet, JAM proposait de parler de débranchement, plutôt que de déclenchement, et de réserver ce dernier terme à la psychose classique.
Enfin, à Antibes6, JAM proposait que le volume de la Convention à paraître porte comme titre, non pas le néo-déclenchement, la néo-conversion et le néo-transfert dans les néo-psychoses, mais tout simplement ℎ .
Il faut dire qu’au cours de l’enseignement de Lacan, le signifiant a changé de valeur, il n’est plus seulement un appareil qui, à s’articuler à un autre signifiant, produit du sens. Il est aussi un appareil de jouissance. Il y a dès lors une même difficulté pour chaque être parlant, il y a une égalité : tous égaux devant la jouissance.
cours du 08/11/2025 – Monique Kusnierek
Écho proposé par Dorothée Cols, participante à la Section Clinique de Bruxelles, avec la contribution de Monique Kusnierek.
Monique Kusnierek poursuit sur la psychose ordinaire. Elle propose une lecture de l’intervention de Jacques-Alain Miller lors d’un séminaire anglophone qui s’est tenu en 2008, 10 ans après la Convention d’Antibes. Cette intervention a été publiée sous le titre « Effet retour sur la psychose ordinaire »[1]. Elle donne ensuite un écho du Colloque UFORCA qui s’est tenu en 2024 « Diagnostic sur mesure »[2].
En 2008, JAM situe la psychose ordinaire comme une catégorie clinique lacanienne, une création qu’il a extraite du dernier enseignement de Lacan. Son texte « Effet retour sur la psychose ordinaire » porte sur l’usage pratique du terme au cours du travail effectué pendant de nombreuses années et par de nombreux collègues.
Il n’a pas inventé, dit-il, un concept avec la psychose ordinaire : « J’ai inventé un mot, une expression, j’ai inventé un signifiant, en donnant une esquisse de définition pour attirer les différents sens, les différents reflets de sens autour de ce signifiant. Je n’ai pas livré de savoir-faire sur l’utilisation de ce signifiant. J’ai fait le pari que ce signifiant pouvait provoquer un écho chez le clinicien, le professionnel. Je voulais que cette expression prenne de l’ampleur et voir jusqu’où cette expression pouvait aller. »[3]
Il n’est donc pas sûr, dit-il, que la psychose ordinaire soit une catégorie objective, c’est-à-dire une catégorie qui puisse se penser indépendamment de toute expérience. Il s’agit plutôt d’une catégorie épistémique, c’est-à-dire une catégorie qui relève de la manière dont nous la connaissons. Et cette manière de la connaître renvoie à une question d’éprouvé. C’est une question d’intensité qui nous oriente vers ce que Lacan appelle « un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet »[4]. Ce désordre, chaque parlêtre le ressent. Dans la psychose ordinaire, JAM nous invite à nous mettre à la recherche de tout petits indices, et à leur tonalité, à propos de ce désordre ; en tant que ce désordre peut se situer dans la manière dont le parlêtre se rapporte au monde environnant, à son corps, à ses pensées, etc.
Le texte se termine sur les conséquences théoriques de la psychose ordinaire qui vont dans deux directions opposées. Dans une direction, pour décider qu’il s’agit d’une névrose, il nous faut peaufiner ce que nous appelons névrose. La névrose est une structure précise, pour laquelle il faut au moins la fonction du Nom-du-Père, la castration et une différentiation nette entre signifiant et pulsion. Dans une autre direction, celle que suit Lacan, on est conduit vers une généralisation de la psychose en tant que le Nom-du-Père n’existe pas, qu’il est toujours un prédicat, un attribut. Et dire que le Nom-du-Père est un prédicat, c’est effacer la différence entre névrose et psychose. On se retrouve alors dans la perspective de ‘tout le monde est fou’, ‘tout le monde délire’.
« Etre analyste, c’est savoir que votre propre monde, votre propre fantasme, votre propre manière de faie sens est délirante. C’es la raison pour laquelle vous essayez de l’abandonner, juste pour percevoir le délire propre à votre patient, sa manière de faire sens. »[5]
La Conversation clinique d’UFORCA 2024 apporte une suite à cette double conséquence théorique qui termine le texte « Effet retour sur la psychose ordinaire ». MK relève que si l’on ne trouve pas l’expression « psychose ordinaire », en 2024, le « diagnostic sur mesure » par contre se précise, comme si l’un venait à la place de l’autre. Elle s’appuie sur une partie de la discussion de ce Colloque. Dans cette partie, alors que l’accent était porté sur le fait que le Nom-du-Père classique est en voie de disparition à notre époque, JAM rappelle que, si la jouissance est bien ce qui transgresse les limites posées par le principe de plaisir, il faut alors introduire un principe d’arrêt, un principe régulateur de la jouissance, une fonction nom du père, sous peine de ne plus pouvoir envisager la névrose. La question est donc une nouvelle fois posée. Ce principe d’arrêt peut être divers selon les époques et les civilisations. Il n’y a pas que le Nom-du- Père de l’Œdipe, d’autres éléments peuvent faire fonction du Nom-du-Père et venir réguler la jouissance.
De 2008 à 2024, la discussion se poursuit.
[1] Miller, J-A. « Effet retour sur la psychose ordinaire ». n°94-95, 2008, p. 40-51.
[2] Diagnostics sur mesure. Études Cliniques Lacaniennes, Sous la direction de J-A. Miller Presses psychanalytiques de Paris.
[3] Miller J-A., op. cit., p. 41.
[4] Lacan, J. « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », ́, Paris, Le Seuil, 1966, p.558.
[5] Miller J-A., op. cit., p.47.
- Monique Kusnierek renvoie à D. Avdelidi, La psychose ordinaire, La forclusion du Nom-du-Père dans le dernier enseignement de Lacan, Éditions Presses Universitaires de Rennes. ↩︎
- Monique Kusnierek se réfère au texte de Lacan « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », dans les Écrits, Éditions du Seuil. ↩︎
- Monique Kusnierek propose, à ce propos, le cours de JAM, Ce qui fait insigne, en référence, disponible sur internet. ↩︎
- Le conciliabule d’ Angers, effets de surprise dans les psychoses, Le Paon, collection publiée par J.-A Miller, Agalma éditeur, diffusion Le Seuil. ↩︎
- La conversation d’Arcachon, cas rares : les inclassables de la clinique, Le Paon, collection publiée par J.-A Miller, Agalma éditeur, diffusion Le Seuil. ↩︎
- La Psychose ordinaire, La convention d’Antibes, Le Paon, collection publiée par J.-A Miller, Agalma éditeur, diffusion Le Seuil. ↩︎