{"id":1187,"date":"2019-06-11T15:11:52","date_gmt":"2019-06-11T13:11:52","guid":{"rendered":"https:\/\/disparates.org\/correspondance\/?p=1187"},"modified":"2019-06-11T15:11:52","modified_gmt":"2019-06-11T13:11:52","slug":"1187","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2019\/06\/1187\/","title":{"rendered":"<!-- wp:paragraph -->\n<p> Mada"},"content":{"rendered":"\n<p> Madame,<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais essayer de vous raconter quelque chose qui s\u2019est pass\u00e9 hier, de quelque chose dans quoi je suis embourb\u00e9e, dont je ne parviens pas \u00e0 sortir, et qui ne se laisse pas facilement saisir, relater, m\u00eame en analyse. Cela a trait \u00e0 ma relation avec \u00c9douard.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant cela, un bout de r\u00eave fait cette nuit.\u00a0 Je m&rsquo;appr\u00eatais \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer, \u00e0 la fin de ce r\u00eave, dans la chambre <strong>d\u2019un homme mourant<\/strong>. Allong\u00e9, les yeux clos, son visage et son corps d\u00e9nud\u00e9s, ses bras maigres, particuli\u00e8rement \u00e9clair\u00e9s.   Il ouvre les yeux, me voit, dans l\u2019entreb\u00e2illement de la porte.  Il est possible que nous nous parlions. Nous nous parlons, m\u00eame si cela a quelque chose de r\u00e9pugnant pour moi. Je sais qu\u2019il ne va pas tarder \u00e0 mourir. Je suis beaucoup plus jeune qu\u2019aujourd\u2019hui. Il est tr\u00e8s vieux. Sa figure a quelque chose de biblique, \u00e9voque celle de Job, son image en peinture, son corps osseux, la peau flasque et \u00e9clair\u00e9e, lumineuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me r\u00e9veille. Je pense que c\u2019est de l&rsquo;oncle Vincent qu&rsquo;il s\u2019agit, qui est d\u00e9j\u00e0 mort. Je me dis que c\u2019est \u00ab l\u2019oncle Vint sans\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0vint sans\u00a0\u00bb qu&rsquo;il faut entendre, \u00ab\u00a0celui qui vint sans, priv\u00e9\u00a0\u00bb. J\u2019avais \u00e9crit un livre, il y a 20 ans, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Vincent\u00a0\u00bb. C&rsquo;est \u00e0 ce livre que je pense. Il n&rsquo;y s&rsquo;agissait pas de mon oncle, du moins pas de mon oncle Vincent, mais d&rsquo;un Vincent avec lequel j&rsquo;avais v\u00e9cu. Un livre moins sur sa personne que sur ce qui m\u2019avait li\u00e9e \u00e0 lui, \u00e9crit au d\u00e9part d\u2019un r\u00eave dont j&rsquo;avais m\u00e9thodiquement analys\u00e9 chacun des termes. Suspendue nue \u00e0 un barre au milieu d\u2019un grenier, je criais son nom, Vincent; je suis ici oblig\u00e9e d\u2019ajouter que ma m\u00e8re s\u2019appelle Delbaere.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai imm\u00e9diatement pens\u00e9 que ce r\u00eave avait trait \u00e0 une situation de la veille, dont j\u2019avais pens\u00e9 devoir faire l\u2019effort de vous parler, dont il m\u2019avait effleur\u00e9 qu\u2019on pouvait la cat\u00e9goriser sous le syntagme \u00ab jouissance d\u2019\u00eatre priv\u00e9e\u00bb. J\u2019ai pens\u00e9 alors que ce r\u00eave, c\u2019\u00e9tait l\u2019adieu \u00e0 cette jouissance, \u00e0 cette jouissance qui mourait&#8230; <\/p>\n\n\n\n<p>La situation. Hier matin, nous entrons dans la chambre, \u00c9douard et moi, debout pr\u00e8s du lit, il me touche rapidement les fesses, le sexe, je proteste aussi rapidement, choqu\u00e9e. J\u2019\u00e9tais all\u00e9e le chercher, l&rsquo;avais emprunt\u00e9 cinq minutes \u00e0 son jeu vid\u00e9o pour l\u2019amener devant la chemin\u00e9e de la chambre, lui demander son avis sur les objets qui s\u2019y trouvent. Les deux statuettes chinoises, un homme et une femme, l&rsquo;homme plus vieux que la femme, les livres, un paquet \u00a0de photos. C\u2019est \u00e0 propos des photos que je voulais qu\u2019il intervienne, elles ne me paraissaient pas avoir leur place, l\u00e0. L\u2019id\u00e9e, c\u2019\u00e9tait de retourner \u00e0 des choses que nous avions pu faire ensemble autrefois, en complicit\u00e9, o\u00f9 nous disposions des objets, \u00e0 notre go\u00fbt, sur diff\u00e9rentes surfaces de l&rsquo;appartement. La question des photos a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s vite r\u00e9gl\u00e9e, il s\u2019agissait des photos d\u2019un livre qu\u2019il avait voulu faire, il les a rang\u00e9es ailleurs. Ce probl\u00e8me clos, puisque je ne souhaitais pas ajouter d\u2019autres objets \u00e0 la chemin\u00e9e, j\u2019ai malheureusement, parce que ce n\u2019\u00e9tait pas le moment, plus le moment, \u00e9voqu\u00e9 le meuble de l\u2019appartement d\u2019Orl\u00e9ans, celui des parents de \u00c9douard, que nous devons vider, un meuble dont j\u2019avais pens\u00e9 qu\u2019il pourrait avantageusement remplacer la commode IKEA o\u00f9 je range mes v\u00eatements. J\u2019avais song\u00e9, il y a quelque temps et avec un grand plaisir qui m\u2019avait \u00e9tonn\u00e9e, que ce meuble pourrait venir l\u00e0, dans la chambre, \u00e0 droite du lit. Un tr\u00e8s grand plaisir. Je n\u2019avais pas parl\u00e9 de ce sentiment \u00e0 \u00c9douard, mais j\u2019avais parl\u00e9 du meuble. Nous \u00e9tions tomb\u00e9s d\u2019accord. Un m\u00eame plaisir, r\u00e9jouissance secr\u00e8te, \u00e9tonn\u00e9e, m\u2019\u00e9tait venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ramener la deuxi\u00e8me table de nuit d\u2019Orl\u00e9ans, \u00c9douard ayant r\u00e9cemment ramen\u00e9 la premi\u00e8re pour son propre usage. Ces deux tables, ce meuble en bois fonc\u00e9, ouvrag\u00e9, en provenance de l\u2019un de leurs voyages, aux grands-parents, voyage en Asie, le couple de longues statuettes en ivoire, qui vient de chez eux \u00e9galement, arriv\u00e9 r\u00e9cemment, sont li\u00e9s. Ils ouvrent pour moi, curieusement, la possibilit\u00e9 de me sentir un jour ici chez moi. A me sentir chez eux, dans leurs meubles, leurs marques, je me sentirais davantage chez moi. <strong>\u00a0<\/strong>Rassur\u00e9e profond\u00e9ment. De m\u00eame que Outr\u00e9e me rassurait avant que nous ne nous mettions \u00e0 tout chambouler. Ce meuble que je verrais dans la chambre, pourrait \u00e9voquer le grand meuble, le tr\u00e8s grand meuble marqu\u00e9 1862, qui ne date probablement pas de 1862, qui se trouve dans le salon de ma m\u00e8re et que j\u2019ai toujours connu, \u00e9galement en bois ouvrag\u00e9, avec ses t\u00eates de lions sculpt\u00e9es, un large anneau dor\u00e9 leur passant dans la bouche.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis toujours poursuivie par le pass\u00e9, un pass\u00e9 que je n\u2019arrive pas \u00e0 reconstituer, \u00e0 r\u00e9-actualiser, qui me parait plus grand que moi, auquel je ne peux renoncer; peut-\u00eatre simplement la pr\u00e9sence r\u00e9elle, effective, de ces \u00e9l\u00e9ments du pass\u00e9 me rassurerait-elle, me soulagerait-elle. Ce qui pour moi avait \u00e9t\u00e9 la famille, dans la perfection de mes parents, dans la perfection de l\u2019\u0153uvre de ma m\u00e8re, la maison tenue, le m\u00e9nage fait, l\u2019entretien, comme si par ces meubles d\u2019un m\u00e9nage dont je ne savais rien mais qui m\u2019avait de l\u2019ext\u00e9rieur paru tenir, j\u2019en r\u00e9cup\u00e9rerais quelque liant, quelque glu, quelque glu sainte, que je puisse \u00e0 mon tour transmettre \u00e0 Anton, comme si nous ne vivions pas d\u00e9j\u00e0 dans une sacr\u00e9e colle, pour lui, certainement, alors que maintenant que je m\u2019y trouvais, maintenant qu\u2019il fallait que ce soit de mon fait, de jouer \u00e0 papa et maman, le sentiment \u00e9tait pour moi que cela coulait, s\u2019\u00e9coulait de toutes parts, que rien ne tenait qui ressemble \u00e0 ce qu\u2019il m\u2019avait paru, de l\u2019ext\u00e9rieur, de mes parents, de leurs \u00e9difications, de ce qu\u2019ils avaient pu me donner, de grand, d\u2019amour, et que tout cela ne cessait de se perdre. De se perdre avec ce que moi-m\u00eame, je ne cessais de refuser d\u2019accomplir, cette \u00a0fa\u00e7on de me d\u00e9rober, absolument imp\u00e9rative, de faire trou dans l\u2019\u00e9difice, de ne pas reproduire. Ce double mouvement, ces tensions contraires, \u00e9puisantes. <\/p>\n\n\n\n<p>La famille, l\u2019infamille, l\u2019affamille. La sainte, l\u2019inf\u00e2me.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Hier donc, je parlais de ce meuble qu&rsquo;on pourrait ramener et \u00c9douard a demand\u00e9 : \u00ab Et on fait quoi du meuble qui est l\u00e0 ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Et je l\u2019ai mal pris. <br>Ou j\u2019ai voulu mal le prendre.<br>J\u2019ai parl\u00e9 d\u2019ironie.<br>D\u2019ironie entendue dans le ton de sa voix.<br>(De l\u2019impossible \u00e9voqu\u00e9, l\u2019impossible de remplacer ce neuf meuble par de l\u2019ancien, l\u2019IKEA par la massif asiatique, toutes les actions que cela impliquait, les d\u00e9placements r\u00e9els, physiques, mat\u00e9riels, les muscles que nous n\u2019avons pas, les jambes, les bras, la camionnette, les escaliers, notre paresse, et la nouvelle place \u00e0 trouver au meuble rejet\u00e9. )<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 vex\u00e9e qu\u2019il ne souvienne plus que j\u2019en avais d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9.\u00a0Qu\u2019il n\u2019aie pas entendu que c\u2019\u00e9tait important.Et j\u2019ai tout de suite senti que je ne reviendrais pas l\u00e0-dessus, que c\u2019\u00e9tait trop tard, que je ne pourrais pas sortir de l\u00e0, que je m\u2019enferrerais. Que je pr\u00e9f\u00e9rerais l\u2019absence de solution \u00e0 la solution, que je pr\u00e9f\u00e9rerais rest\u00e9e f\u00e2ch\u00e9e sur F, que je me refuserais \u00e0 lui expliquer, \u00e0 reparler de ce meuble, de ces meubles, qu\u2019une fois de plus l\u2019angoisse m\u2019emp\u00eacherait d\u2019avancer dans la voie du changement, que quelque chose de la situation actuelle \u00e9tait trop satisfaisant malgr\u00e9 moi. Quelque chose de notre discord. Quelque chose de mes accusations, de ma s\u00e9paration.Je n\u2019\u00e9couterais pas ses explications.\u00a0L\u2019angoisse \u00e9tait l\u00e0. J\u2019\u00e9tais f\u00e2ch\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je me suis demand\u00e9e comment je m\u2019en sortirais, comment j\u2019allais m\u2019en sortir.\u00a0Il y a une grande jouissance \u00e0 accuser l&rsquo;autre d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;agent de sa frustration et une grande n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 rester priv\u00e9e, \u00e0 rester sans.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, il faut que je dise un mot sur ce qui m\u2019a fait penser que je ne pourrais pas revenir en arri\u00e8re. Qu\u2019il n\u2019y aurait pas d\u2019apaisement de l&rsquo;angoisse. C\u2019est que j\u2019\u00e9tais toujours dans l\u2019arri\u00e8re-go\u00fbt de ce moment o\u00f9 F m\u2019avait touch\u00e9 le sexe, o\u00f9 j\u2019avais pens\u00e9 qu\u2019une fois de plus il le faisait sans \u00ab transition \u00bb, d\u2019une fa\u00e7on qui pour moi ne peut \u00eatre que choquante. Je ne supporte pas ce que je sens alors, la fa\u00e7on dont cela surgit de nulle part. Je le lui ai dit mille fois, que je ne supportais pas sa fa\u00e7on d\u2019aller \u00ab droit au but \u00bb. Qu\u2019il n\u2019y mette pas de formes, pas de bornes. Qu\u2019il ne tienne pas compte du fait que nous sommes en p\u00e9riode de construction ou de reconstruction. Que rien n\u2019est gagn\u00e9, au contraire, tout perdu. Qu\u2019il ne peut me consid\u00e9rer comme \u00ab acquise \u00bb, qu\u2019il faut un contexte, que nous l\u2019\u00e9laborions ce contexte, ce nouveau contexte. Peut-\u00eatre un contexte o\u00f9 se d\u00e9passe la famille, o\u00f9 elle se troue, se s\u00e9pare d\u2019elle-m\u00eame, o\u00f9 nous soyons \u00e0 deux.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, il manque quelque chose entre \u00c9douard et moi qui me permette de supporter la violence de ce que je ressens quand il met sa main sur mon sexe. Il manque un terrain d\u2019entente. <\/p>\n\n\n\n<p>Avec P, il y avait les lettres, comme champ pour le d\u00e9sir (il y avait ce si beau champ nu de l\u2019in-famille).\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne devrais rien dire de plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0, j\u2019arr\u00eate l\u00e0,<\/p>\n\n\n\n<p>Bien \u00a0\u00e0 vous, <\/p>\n\n\n\n<p>R\u00eave du 8 au 9 juin. Lettre envoy\u00e9e le 11, \u00e0 15H<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Madame, Je voudrais essayer de vous raconter quelque chose qui s\u2019est pass\u00e9 hier, de quelque chose dans quoi je suis embourb\u00e9e, dont je ne parviens pas \u00e0 sortir, et qui ne se laisse pas facilement saisir, relater, m\u00eame en analyse. Cela a trait \u00e0 ma relation avec \u00c9douard. Avant cela, un bout de r\u00eave fait&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2019\/06\/1187\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\"><!-- wp:paragraph --><\/p>\n<p> Mada<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2130,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1964],"tags":[642,1908,1909,1907,1001,1474,1334],"class_list":["post-1187","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-helene-parker","tag-famille","tag-frustration","tag-infamie","tag-jop","tag-menage","tag-privation","tag-reve","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1187","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2130"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1187"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1187\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1187"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1187"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1187"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}