{"id":12485,"date":"2013-07-02T19:08:52","date_gmt":"2013-07-02T17:08:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=12485"},"modified":"2020-02-26T19:19:13","modified_gmt":"2020-02-26T18:19:13","slug":"angot-feminin-singulier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2013\/07\/angot-feminin-singulier\/","title":{"rendered":"Angot : F\u00e9minin singulier"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><strong>\u00ab [ &#8230; ] La plume au vent avait une ancre \u00bb (( Miller J. &#8211; A., \u00ab d\u2019une th\u00e9orie de la litt\u00e9rature , hommage \u00e0 Christine Angot \u00bb , La R\u00e8gle du jeu, on line : http:\/\/laregledujeu.org\/miller\/2013\/ 03\/11\/hommage-a-christine-angot ))<\/strong><\/p>\n<p>Je voudrais vous parler de Christine Angot ; en r\u00e9alit\u00e9, je voudrais dire quelque chose \u00e0 Christine. Angot et vous dire quelque chose qu\u2019elle m\u2019a appris &#8211; notamment lors de sa venue fin avril au Th\u00e9\u00e2tre Sorano, \u00e0 Toulouse, m ais aussi depuis longtemps.<\/p>\n<p>Que fait<em> Sujet Angot<\/em> (( Angot Ch ., <em>Sujet Angot<\/em> , Paris, Fayard, 1998. )) ? Elle \u00e9tablit des faits et, avertie qu\u2019il n\u2019y a que de faux faits, comme nous y rend sensible Lacan (( Lacan J., Le S\u00e9minaire, livre XXIII , <em>Le sinthome<\/em>, Paris, Le Seuil, 2005, p. 66 : \u00ab Il n\u2019y a de fait que du fait que le parl\u00eatre le dise ; il n\u2019y a pas d\u2019autres faits que ceux que le parl\u00eatre reconna\u00eet comme tels en les disant ; il n\u2019y a de faits que d\u2019artifices. Et c\u2019est un fait qu\u2019il ment, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il instaure, dans la reconnaissance, de faux faits [ &#8230; ] \u00bb )) , elle extrait le trauma derri\u00e8re les faits.<\/p>\n<p>Ses textes ne refont jamais le film, m\u00eame si, pour elle, \u00ab les \u00e9crivains sont ceux qui r\u00e9p\u00e8tent toujours la m\u00eame chose \u00bb, comme elle le disait \u00e0 Toulouse, serrant par ce propos la fixit\u00e9 du r\u00e9el. Ses livres ne racontent pas son histoire, pas m\u00eame celle de ses personnages dont elle ne dresse aucun portrait. \u00ab Sur-consciente \u00bb que la consistance imaginaire ratatine la vie en caricature, son trait vise plut\u00f4t \u00e0 nettoyer l\u2019horizon de l\u2019\u00eatre : \u00ab\u00a0Quand vous \u00e9crivez, vous \u00eates d\u00e9barrass\u00e9 de vous m\u00eame \u00bb , nous expliquait-elle au Brunch des auteurs. La \u00ab densit\u00e9 \u00bb de son \u00e9criture, qu\u2019aucune pudeur ne bride, nous conduit loin des histoires, plut\u00f4t vers ce que Jacques-Alain Miller ( qui f\u00fbt son invit\u00e9 au Sorano ) nomme dans son cours <a href=\"https:\/\/disparates.org\/lun\/2011\/03\/8-cours-jam-23-mars-2011\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><strong>\u00ab l\u2019\u00e9criture d\u2019existence \u00bb qu\u2019il distingue d\u2019une \u00ab \u00e9criture de la parole \u00bb<\/strong><\/a> (( Miller J. &#8211; A., \u00ab L\u2019orientation lacanienne. L\u2019\u00eatre et l\u2019Un \u00bb , cours de 2011, \u00e0 para\u00eetre prochainement . ))<\/p>\n<h3>L\u2019abri du langage<\/h3>\n<p>Christine Angot n\u2019est pas non plus \u00ab ext\u00e9rieure \u00bb \u00e0 son texte, le langage n\u2019est pas seulement un outil pour elle, mais un abri. Incluse dans son \u00e9criture, Christine Angot fait r\u00e9sonner ce mot de Lacan \u00e0 propos de Joyce , \u00ab <strong>quelle id\u00e9e de se faire \u00eatre un livre<\/strong> \u00bb (( Lacan J., Le S\u00e9minaire, livre XXIII , Le sinthome , op. cit ., p. 71. )) . Elle nous r\u00e9v\u00e8le incessamment une sc\u00e8ne sp\u00e9ciale, visant \u00e0 nous faire \u00e9prouver ce qui traverse ses personnages, par une \u00e9criture qui prend en charge le fait que, pour elle , \u00ab tout se retourne toujours comme des gants \u00bb (( Angot Ch ., <em>L\u2019inceste<\/em> , Paris, Stock, 1999. )) .<\/p>\n<p>Dans <em>Une semaine de vacances<\/em>, particuli\u00e8rement, nous assistons m\u00e9dus\u00e9s \u00e0 des choses que nous ne comprenons pas, que nous n\u2019aimons pas, des choses qui nous regardent, nous confrontent. Pour le lecteur qui accepte de se solidariser (( Voir le texte de Alberti Ch . dans Lacan Quotidien n\u00b0317 du 26 Avril 2013 : on line , http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/2013\/04\/lacan-quotidien-n-317-solidarite-par- christiane-alberti-nous-nen-pouvons-plus-du-pere-jacques-alain-miller-lit-une-semaine-de-vacances\/\u00a0 )) avec son \u00e9criture, Christine Angot effrite la compacit\u00e9 imaginaire, d\u00e9noue le bouclage de la sc\u00e8ne, elle balaie l\u2019espace ; on oscille entre dedans et dehors, entre drame et banalit\u00e9, entre froideur et surchauffe. On lit Angot avec le corps, pas autrement, et il n\u2019est pas dit que cela soit agr\u00e9able, mais il est sur que c\u2019est une exp\u00e9rience \u2013 \u00e0 laquelle on acc\u00e8de s\u2019il est possible, comme elle le dit, d\u2019\u00eatre un peu \u00ab sans d\u00e9fense \u00bb.<\/p>\n<h3>Un espace qui n\u2019existe pas<\/h3>\n<p>Lors de sa venue \u00e0 Toulouse, elle disait viser dans le lecteur un \u00ab espace disponible qui n\u2019existe pas \u00bb. Je dirais qu\u2019elle \u00e9crit en visant pr\u00e9cis\u00e9ment ce point qui ex -siste , point que nous pourrions situer quelque part au del\u00e0 du miroir, en de\u00e7\u00e0 du r\u00e9cit, du c\u00f4t\u00e9 du roman du r\u00e9el (( Forest P. , <em>Le roman, le r\u00e9el<\/em>, Nantes, C\u00e9cile Defaut, 2007. )) . Pour le lecteur, l\u2019effet est plut\u00f4t celui d\u2019une d\u00e9personnalisation, d\u2019un insupportable ; aussi, l\u2019angoisse, le d\u00e9go\u00fbt, la perplexit\u00e9 sont autant d\u2019affects qui peuvent se lier \u00e0 la lecture, signalant la pr\u00e9sence du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Christine Angot est un poisson dans les eaux de l\u2019apr\u00e8s \u0152dipe. Si bien des femmes explorent le continent noir de la f\u00e9minit\u00e9, rares sont celles qui se pr\u00e9sentent si radicalement s\u00e9par\u00e9es des affres et d\u00e9lices de l\u2019\u00eatre. M\u00eame quand elles franchissent les limites de la pudeur, elles restent souvent li\u00e9es au Je, \u00e0 leur histoire, quand ce n\u2019est au moi. Ces registres sont \u00e0 la fois nivel\u00e9s, brouill\u00e9s, et transcend\u00e9s chez Christine Angot, reine du \u00ab sujet vide \u00bb, telle que le soulignait J. &#8211; A. Miller .<\/p>\n<p>Cette solidarit\u00e9 du lecteur avec le texte se distingue de l\u2019identification avec les personnages qui op\u00e8re \u00e0 partir d\u2019une reconnaissance. La solidarit\u00e9 est le nom d\u2019une rencontre dans cette zone difficile \u00e0 d\u00e9finir o\u00f9 le r\u00e9el est engag\u00e9, zone \u00ab de ce qui est disponible et qui n\u2019existe pas \u00bb, seule chose qui ex-siste \u00e0 la r\u00e9thorique.<\/p>\n<p>La dimension topologique de cette parole m\u2019avait touch\u00e9e au vif le dimanche matin, au point symptomatique o\u00f9 se maintient la certitude qu\u2019aucun savoir ne fera le poids de la vie. Comme nous y rend sensible J. &#8211; A. Miller, l\u2019usage ordinaire du langage ne cesse de produire des significations qui, \u00e0 mesure qu\u2019elles donnent ses attributs \u00e0 l\u2019\u00eatre font inexister la vie. De ce point de vue, Christine Angot, me semble du c\u00f4t\u00e9 de ce qui existe, prenant le langage \u00e0 un autre niveau, au niveau de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p>Lors d\u2019une interview, elle disait qu\u2019on parle beaucoup de l\u2019horreur, du traumatisme, de la \u00ab\u00a0reconstruction \u00bb des gens victimes de viol, etc. On en parle, sur fond d\u2019inexistence de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Dans <em>Une semaine de vacances<\/em> en particulier, elle perfore cet \u00e9cran pour rappeler, froidement, qu\u2019il s\u2019agissait de relations sexuelles : les m\u00eames que celles qui se produisent entre deux \u00eatres qui le souhaitent. Pas du tout la m\u00eame chose, et pourtant la m\u00eame chose. Elle rappelle ce qui s\u2019oublie \u00e0 chaque instant parce que le langage le fait inexister . Sans doute est-ce l\u00e0 ce qu\u2019elle paye r\u00e9guli\u00e8rement en malentendu et proc\u00e8s d\u2019intentions.<\/p>\n<h3>Fictions du r\u00e9el<\/h3>\n<p>Christine Angot d\u00e9colle ce qu\u2019elle \u00e9crit de ce qui est suppos\u00e9 avoir exist\u00e9 pour \u00eatre au plus pr\u00e8s de ce qui se produit d\u2019impensable : \u00ab \u00c9crire n\u2019est pas choisir son r\u00e9cit \u00bb, dit elle dans l\u2019inceste , \u00ab mais plut\u00f4t le prendre dans ses bras et le mettre sur la page le plus tel quel possible \u00bb. Elle dit \u00eatre, en tant qu\u2019\u00e9crivain , \u00ab l\u2019avocat de la chose qui n\u2019existe pas \u00bb. Sans doute doit-elle \u00e9tablir un premier d\u00e9collement entre la r\u00e9alit\u00e9, que Lacan nous a appris \u00e0 concevoir comme un fantasme, et ses romans. La \u00ab chose qui n\u2019existe pas \u00bb comme elle l\u2019appelle m\u2019appara\u00eet telle une tentative de nommer le lieu m\u00eame de l\u2019existence, o\u00f9 les mots, prompts \u00e0 s\u2019autonomiser, ne se montent pas en discours (( Miller J. &#8211; A., \u00ab L\u2019orientation lacanienne . L\u2019\u00eatre et l\u2019Un \u00bb , op. cit.)) .<\/p>\n<p>Les textes de Christine Angot s\u2019\u00e9cartent d\u2019une \u00e9criture que j\u2019appellerai du manque \u00e0 \u00eatre o\u00f9 le sujet cherche \u00e0 se trouver, \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer par l\u2019\u00e9criture une part de lui-m\u00eame, toujours \u00e9vanescente ; c\u2019est plut\u00f4t de s\u2019en d\u00e9barrasser qu\u2019il s\u2019agit pour elle. Christine Angot ne joue pas avec les reflets et les ombres de la r\u00e9alit\u00e9, son style m\u00eame en signale la vanit\u00e9, en r\u00e9v\u00e8le frontalement la caducit\u00e9. Elle fait \u00e9merger dans le lecteur un trouble sur l\u2019envers du r\u00e9cit o\u00f9 elle le dirige.<\/p>\n<p>Pour conclure, je lui laisserai la parole : \u00ab Quand on \u00e9crit c\u2019est \u00e0 partir du r\u00e9el, on nous reproche d\u2019avoir \u00e9crit quelque chose de vrai, alors que justement on \u00e9crit quelque chose qui n\u2019existe pas : un monde irr\u00e9el \u00bb. Voici ce qu\u2019elle nous disait \u00e0 Toulouse : \u00ab J\u2019ai fait un monde qui n\u2019existe pas et qui permet d\u2019apporter un savoir sur le monde qui existe, quoi de mieux ? Rien . \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab [ &#8230; ] La plume au vent avait une ancre \u00bb (( Miller J. &#8211; A., \u00ab d\u2019une th\u00e9orie de la litt\u00e9rature , hommage \u00e0 Christine Angot \u00bb , La R\u00e8gle du jeu, on line : http:\/\/laregledujeu.org\/miller\/2013\/ 03\/11\/hommage-a-christine-angot )) Je voudrais vous parler de Christine Angot ; en r\u00e9alit\u00e9, je voudrais dire quelque chose&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2013\/07\/angot-feminin-singulier\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">Angot : F\u00e9minin singulier<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1063,44],"tags":[1941,1940,1939],"class_list":["post-12485","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-copiecolle","category-psychanalyse","tag-christine-angot","tag-fait","tag-faux-fait","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12485","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12485"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12485\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12485"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12485"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12485"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}