{"id":12515,"date":"2013-08-18T12:36:27","date_gmt":"2013-08-18T10:36:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=12515"},"modified":"2013-09-10T18:05:42","modified_gmt":"2013-09-10T16:05:42","slug":"anne-lysy-l%ca%bcanorexie-je-mange-rien-extrait","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2013\/08\/anne-lysy-l%ca%bcanorexie-je-mange-rien-extrait\/","title":{"rendered":"Anne Lysy : L\u02bcanorexie : Je mange rien (extrait 1)"},"content":{"rendered":"<p>[&#8230;]<\/p>\n<h3>1. Le rien, l\u2019amour et le d\u00e9sir * (( Extrait de <a href=\"http:\/\/pontfreudien.org\/content\/anne-lysy-lanorexie-je-mange-rien\" target=\"_blank\">L\u02bcanorexie : Je mange rien<\/a> de Anne Lysy sur le site du <a href=\"http:\/\/pontfreudien.org\/\" target=\"_blank\">Pont Freudien<\/a>))<\/h3>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019ai sous-titr\u00e9 ce premier moment, qui reprend le\u00a0<em>S\u00e9minaire IV<\/em>\u00a0et \u00ab La direction de la cure \u00bb (( J. LACAN. \u00ab La direction de la cure \u00bb, 1958, in <em>\u00c9crits<\/em>. Paris, Seuil, 1966, pp. 585-645. )) . Lacan, dans les ann\u00e9es 50, met en avant la pr\u00e9valence, dans tout ph\u00e9nom\u00e8ne humain, de l\u2019ordre symbolique, l\u2019ordre du langage, qui pr\u00e9existe au sujet et qui le d\u00e9termine. Il l\u2019appelle le grand Autre pour le distinguer comme au-del\u00e0, comme horizon des petits autres, les \u00e9gaux, les comme moi, les pareils, m\u00eame si la fonction de ce grand Autre est support\u00e9e ou incarn\u00e9e par des figures proches, par exemple, les parents, le p\u00e8re, la m\u00e8re, pour l\u2019enfant.<\/p>\n<p>L\u2019insertion du sujet dans le langage modifie ou alt\u00e8re pour de bon tout ce qui pourrait \u00eatre de l\u2019ordre du naturel ou de l\u2019instinctif. C\u2019est un point essentiel de son enseignement qu\u2019il articule avec la triade <strong>besoin-demande-d\u00e9sir<\/strong>. Il veut montrer que le d\u00e9sir est irr\u00e9ductible au besoin, que l\u2019objet du d\u00e9sir n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 l\u2019objet du besoin. Le d\u00e9sir n\u2019est pas non plus la satisfaction d\u2019un besoin ; il n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un d\u00e9sir qui ne tend pas vers un objet mais se pr\u00e9sente comme <strong>d\u00e9sir de rien<\/strong>. C\u2019est sur ce point que l\u2019anorexique est convoqu\u00e9e par Lacan comme, je dirais, une d\u00e9fenseur de ce rien. C\u2019est comme une fa\u00e7on particuli\u00e8re de mettre en sc\u00e8ne et d\u2019utiliser ce rien. Alors \u00e7a peut vous para\u00eetre un peu abstrait ; je vais vous commenter quelques passages du\u00a0<em>S\u00e9minaire IV<\/em>\u00a0qui rendront cela beaucoup plus parlant.<\/p>\n<p>Lacan parle, dans ces passages, de ce qui, structuralement, se passe dans le rapport de la m\u00e8re \u00e0 l\u2019enfant quand elle le nourrit. Ce\u00a0<em>S\u00e9minaire IV<\/em>\u00a0se d\u00e9roule en 1956-1957. Il met l\u00e0 en question des th\u00e9ories de l\u2019objet oral des disciples de Freud ; <strong>ce qu\u2019il avance, c\u2019est une critique de la conception classique de l\u2019oralit\u00e9, de l\u2019objet oral.<\/strong> Il faut bien comprendre cela, parce que l\u2019on pourrait dire : l\u2019anorexie, c\u2019est un trouble de l\u2019oralit\u00e9. Il s\u2019agit de savoir ce que cela veut dire. Or, il va d\u00e9placer tout \u00e0 fait cette question de l\u2019oralit\u00e9.<\/p>\n<p>Comment proc\u00e8de sa d\u00e9monstration ? On peut dire que la m\u00e8re est celle qui satisfait les besoins de l\u2019enfant. Il a faim, elle lui donne le sein ou le biberon, peu importe. Mais c\u2019est plus complexe que cela, du fait du langage. En tant qu\u2019\u00eatre parlant, quand elle donne \u00e0 manger,<strong> elle fait un don, dit Lacan. C\u2019est-\u00e0-dire elle symbolise l\u2019objet<\/strong> ou la relation du nourrissage. <strong>Elle fait un don d\u2019amour.<\/strong> Alors comment le nourrissage devient-il don d\u2019amour ? Lacan explique que c\u2019est parce que la m\u00e8re devient pour l\u2019enfant une puissance qui peut donner ou ne pas donner l\u2019objet. Elle peut refuser. Et d\u00e8s lors, l\u2019objet oral, l\u2019objet sein, la nourriture n\u2019est plus l\u2019objet de la satisfaction du besoin, mais devient le t\u00e9moin du don d\u2019amour, la preuve d\u2019amour. <strong>Il devient symbolique.<\/strong> Donc,<strong> il devient un signifiant<\/strong>, dit Lacan. <strong>Il ne vaut plus pour lui-m\u00eame, mais par le rien qui l\u2019aur\u00e9ole<\/strong>. Comme le fait remarquer Augustin M\u00e9nard, c\u2019est ce rien qui fait la valeur essentielle d\u2019un cadeau, par exemple, au-del\u00e0 de sa valeur marchande (( A. M\u00c9NARD, \u00ab Nouveaux sympt\u00f4mes dans l\u2019oralit\u00e9 \u00bb, <em>La petite girafe<\/em>, n\u00b0 14, 2001, p. 63. )) .<\/p>\n<p><strong>L\u2019oralit\u00e9, donc, ne se situe plus sur le terrain d\u2019une satisfaction du besoin.<\/strong> Il y a une autre faim en jeu, dirais-je. <strong>L\u2019oralit\u00e9 devient, dit Lacan, une activit\u00e9 \u00e9rotis\u00e9e<\/strong>, <strong>au sens de la libido freudienne<\/strong>. Elle ne met pas seulement en jeu la libido qui est au service de la conservation du corps \u2013 se nourrir pour subsister \u2013 mais la libido sexuelle. Et, pr\u00e9cise-t-il, <strong>l\u2019objet r\u00e9el est lui- m\u00eame l\u00e0-dedans indiff\u00e9rent.<\/strong> Que ce soit le sein, le biberon ou autre chose, ce qui compte, c\u2019est la valeur qu\u2019il prend dans la dialectique sexuelle. C\u2019est le fait que \u00ab<strong> l\u2019activit\u00e9 [orale] a pris une fonction \u00e9rotis\u00e9e sur le plan du d\u00e9sir, lequel s\u2019ordonne dans l\u2019ordre symbolique \u00bb<\/strong> (( J. LACAN, <em>Le S\u00e9minaire, livre IV, La relation d\u2019objet, 1956-1957. Op. cit.<\/em>, p. 184.)) . C\u2019est \u00e0 cet endroit de son d\u00e9veloppement, dans son s\u00e9minaire, qu\u2019il \u00e9voque l\u2019anorexie mentale, de la page 184 \u00e0 187.<\/p>\n<p>Donc il isole deux m\u00e9canismes, ou deux aspects, de cette dialectique par rapport \u00e0 l\u2019Autre et au d\u00e9sir. D\u2019une part, il dit quelque chose sur le statut de l\u2019objet qu\u2019elle mange, et d\u2019autre part, il dit quelque chose<strong> sur le rapport \u00e0 l\u2019Autre qu\u2019elle instaure par cet objet<\/strong>. Je dis tout \u00e7a en pr\u00e9liminaire \u00e0 la citation. Je ne vais pas citer beaucoup, mais cela vaut la peine de citer quelques passages ce soir, de Lacan.<\/p>\n<p><cite>[&#8230;] il est possible que pour jouer le m\u00eame r\u00f4le, il n\u2019y ait pas du tout d\u2019objet r\u00e9el. Il s\u2019agit en effet seulement de ce qui donne lieu \u00e0 une satisfaction substitutive de la saturation symbolique. Cela peut seul expliquer la v\u00e9ritable fonction d\u2019un sympt\u00f4me comme celui de l\u2019anorexie mentale. Je vous ai d\u00e9j\u00e0 dit que l\u2019anorexie mentale n\u2019est pas un ne pas manger, mais un ne rien manger. J\u2019insiste &#8211; cela veut dire manger rien. <strong>Rien, c\u2019est justement quelque chose qui existe sur le plan symbolique.<\/strong> Ce n\u2019est pas un\u00a0<em>nicht essen<\/em>\u00a0[en allemand], c\u2019est un\u00a0<em>nichts essen<\/em>. Ce point est indispensable pour comprendre la ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019anorexie mentale. Ce dont il s\u2019agit dans le d\u00e9tail, c\u2019est que l\u2019enfant mange rien, ce qui est autre chose qu\u2019une n\u00e9gation de l\u2019activit\u00e9. De cette absence savour\u00e9e comme telle, il use vis-\u00e0-vis de ce qu\u2019il a en face de lui, \u00e0 savoir la m\u00e8re dont il d\u00e9pend. <strong>Gr\u00e2ce \u00e0 ce rien, il la fait d\u00e9pendre de lui.<\/strong> Si vous ne saisissez pas cela, vous ne pouvez rien comprendre, non seulement \u00e0 l\u2019anorexie mentale, mais encore \u00e0 d\u2019autres sympt\u00f4mes, et vous ferez les plus grandes fautes. (( J. LACAN, <em>Ibid.<\/em>, p.184.))<\/cite><\/p>\n<p>Donc, premi\u00e8rement, il ne s\u2019agit donc pas d\u2019un objet r\u00e9el mais de rien comme objet. La dialectique de substitution de la satisfaction \u00e0 l\u2019exigence d\u2019amour, qui fait que l\u2019oralit\u00e9 devient une activit\u00e9 \u00e9rotis\u00e9e, se fait autour de cet objet rien. Il ne s\u2019agit pas que l\u2019enfant ne mange pas, ce que Lacan appelle la n\u00e9gation de l\u2019action, il parlera plus loin de n\u00e9gativit\u00e9, il mange rien. Il ajoute m\u00eame qu\u2019<strong>il savoure l\u2019absence comme telle<\/strong>. Je trouve cette expression tr\u00e8s parlante, parce que \u00e7a donne d\u00e9j\u00e0 une id\u00e9e d\u2019une satisfaction qui est d\u2019un autre ordre que la satisfaction du besoin, qui est sugg\u00e9r\u00e9e dans le \u00ab savourer l\u2019absence \u00bb. C\u2019est le premier aspect sur la question de ce qu\u2019est l\u2019objet.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me aspect \u2013 c\u2019est moi qui les distingue, pour des raisons didactiques \u2013, il utilise ce rien, l\u2019enfant, pour faire d\u00e9pendre la m\u00e8re de lui. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il <strong>retourne le rapport de d\u00e9pendance initial<\/strong>. Comme le paraphrase Jacques-Alain Miller dans un de ses cours, l\u2019enfant met en \u00e9chec sa d\u00e9pendance par rapport \u00e0 l\u2019autre en se nourrissant non pas de quelque chose, c\u2019est-\u00e0-dire du sein, en tant qu\u2019objet partiel,<strong> mais de cet objet comme annul\u00e9<\/strong>, du rien comme objet. Et pour expliquer ce renversement, Lacan fait appel, l\u00e0, dans ces pages, \u00e0 ce que M\u00e9lanie Klein a appel\u00e9 la position d\u00e9pressive et la conjugue avec ce qu\u2019il a lui-m\u00eame construit, le stade du miroir comme constitutif du sujet sur le plan imaginaire.<\/p>\n<p>Il explique d\u2019abord ceci : la m\u00e8re peut donner, mais aussi refuser, donc, litt\u00e9ralement elle peut tout : elle est toute-puissante. L\u2019enfant rencontre cette toute-puissance dans sa constitution comme sujet. Il rencontre dans le miroir deux choses, explique Lacan. D\u2019une part, \u2013c\u2019est ce que l\u2019on conna\u00eet bien, c\u2019est ce que Lacan a d\u00e9velopp\u00e9 dans son texte sur le stade du miroir\u2013 il \u00e9prouve un sentiment de triomphe, au moment o\u00f9 il se saisit, dans le miroir, comme totalit\u00e9. C\u2019est une exp\u00e9rience de ma\u00eetrise. Il rencontre l\u00e0 sa forme, qui d\u00e9pend de lui. Forme qui donne un semblant de ma\u00eetrise sur ce qu\u2019il \u00e9prouve, de fait, parce qu\u2019il s\u2019\u00e9prouve comme morcel\u00e9 et incoordonn\u00e9. Mais d\u2019autre part \u2013c\u2019est ce que Lacan ajoute au stade du miroir dans le\u00a0<em>S\u00e9minaire IV<\/em>\u2013, il rencontre \u00ab la r\u00e9alit\u00e9 du ma\u00eetre \u00bb : Ainsi le moment de son triomphe est-il aussi le truchement de sa d\u00e9faite. Lorsqu\u2019il se trouve en pr\u00e9sence de cette totalit\u00e9 sous la forme du corps maternel, il doit constater qu\u2019elle ne lui ob\u00e9it pas. Lorsque la structure sp\u00e9culaire r\u00e9fl\u00e9chie du stade du miroir entre en jeu, la toute-puissance maternelle n\u2019est alors r\u00e9fl\u00e9chie qu\u2019en position nettement d\u00e9pressive, et c\u2019est alors le <em>sentiment d\u2019impuissance<\/em> de l\u2019enfant.<\/p>\n<p><cite>C\u2019est l\u00e0 que peut s\u2019ins\u00e9rer ce \u00e0 quoi je faisais allusion tout \u00e0 l\u2019heure, quand je vous parlais de l\u2019anorexie mentale. On pourrait aller un peu vite, et dire que le seul pouvoir que d\u00e9tient le sujet contre la toute-puissance, c\u2019est de dire non au niveau de l\u2019action, et introduire ici la dimension du n\u00e9gativisme, qui n\u2019est pas sans rapport avec le moment que je vise. [c\u2019est-\u00e0-dire le \u00ab ne pas manger \u00bb,\u00a0nicht essen, pas\u00a0nichts essen.] [&#8230;] Je ferais n\u00e9anmoins remarquer que l\u2019exp\u00e9rience nous montre, et non sans raison, que ce n\u2019est pas au niveau de l\u2019action et sous la forme du n\u00e9gativisme, que s\u2019\u00e9labore la r\u00e9sistance \u00e0 la toute-puissance dans la relation de d\u00e9pendance, c\u2019est au niveau de l\u2019objet, qui nous est apparu sous le signe du rien. <strong>C\u2019est au niveau de l\u2019objet annul\u00e9 en tant que symbolique que l\u2019enfant met en \u00e9chec sa d\u00e9pendance, et pr\u00e9cis\u00e9ment en se nourrissant de rien.<\/strong> C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il renverse la relation de d\u00e9pendance, se faisant, par ce moyen, ma\u00eetre de la toute-puissance avide de le faire vivre, lui qui d\u00e9pend d\u2019elle. D\u00e8s lors, c\u2019est elle qui d\u00e9pend par son d\u00e9sir, c\u2019est elle qui est \u00e0 sa merci, \u00e0 la merci des manifestations de son caprice, \u00e0 la merci de sa toute-puissance \u00e0 lui. (( J. LACAN, Ibid., pp. 186-187. )) <\/cite><\/p>\n<p>Comme le souligne Recalcati, on a ainsi le rien dans sa valeur dialectique, qui autorise le renversement des rapports de force. L\u2019enfant est objet de l\u2019Autre, impuissant. Il d\u00e9pend de cet Autre, c\u2019est le statut natif du sujet. <strong>Eh bien maintenant, le sujet rend l\u2019autre d\u00e9pendant de lui, et le plonge dans l\u2019impuissance de l\u2019angoisse<\/strong>. Comme beaucoup d\u2019auteurs le soulignent, notamment Carole Dewambrechies-La Sagna, ce n\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement pas l\u2019anorexique qui est angoiss\u00e9e, c\u2019est l\u2019entourage qui ne sait plus quoi faire.<\/p>\n<p>C\u2019est le versant dialectique de l\u2019anorexique que Lacan d\u00e9crit ici. Il en fait une <strong>figure de ma\u00eetrise et surtout de protestation, voire de refus<\/strong>. Mais c\u2019est aussi un appel, une tentative d\u2019ouvrir une br\u00e8che chez cet Autre omnipotent. C\u2019est dans un passage de \u00ab La direction de la cure \u00bb, des m\u00eames ann\u00e9es, qu\u2019il revient ainsi sur l\u2019anorexie et la caract\u00e9rise par ce refus, en reprenant les termes : besoin, demande, d\u00e9sir. Je renvoie \u00e0 un paragraphe de \u00ab La direction de la cure \u00bb : <strong>quand l\u2019Autre rabat l\u2019amour au niveau du besoin, dit-il, il est \u00e9touffant. Quand l\u2019Autre \u00ab confond ses soins avec le don de son amour \u00bb, quand l\u2019Autre, \u00e0 la place de donner ce qu\u2019il n\u2019a pas \u2013 ce qui est la d\u00e9finition de l\u2019amour \u2013 quand l\u2019Autre, donc, \u00e0 la place de donner ce qu\u2019il n\u2019a pas \u00ab le gave de la bouillie \u00e9touffante de ce qu\u2019il a \u00bb<\/strong>, alors l\u2019enfant refuse. Il refuse de satisfaire \u00e0 la demande de la m\u00e8re. \u00ab C\u2019est l\u2019enfant que l\u2019on nourrit avec le plus d\u2019amour qui refuse la nourriture et joue de son refus comme d\u2019un d\u00e9sir (anorexie mentale). \u00bb (( J. LACAN, \u00ab La direction de la cure \u00bb, <em>Op. cit.<\/em>, p. 628. ))<\/p>\n<p>Comment comprendre cela ? Le \u00ab non \u00bb anorexique veut dissocier la dimension du d\u00e9sir et du besoin. Ou de la demande qui traduit le besoin. Le \u00ab non \u00bb ou le \u00ab rien manger \u00bb est ainsi, en dernier ressort, une d\u00e9fense subjective du d\u00e9sir. Lacan dit l\u00e0 aussi, d\u2019ailleurs : <strong>\u00ab Il faut que la m\u00e8re d\u00e9sire en dehors de lui \u00bb<\/strong>. Autrement dit, qu\u2019elle lui l\u00e2che les baskets ! <strong>Qu\u2019elle ne le gave plus. Parce que c\u2019est ce qui lui manque \u00e0 lui pour trouver la voie vers le d\u00e9sir.<\/strong><\/p>\n<h3>2. Un refus dialectique &#8211; exemples<\/h3>\n<p>C\u2019est un refus dialectique, soulignait notre coll\u00e8gue italien Recalcati. Il a la valeur d\u2019un appel \u00e0 l\u2019autre. Je vais vous donner deux ou trois petits exemples pas tr\u00e8s travaill\u00e9s, mais qui concr\u00e9tisent un peu certaines choses. Le premier, je ne connais pas tous les d\u00e9tails, c\u2019est un fait qu\u2019on m\u2019a racont\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019une petite fille et de sa m\u00e8re, re\u00e7ues par un analyste, et la petite fille a d\u00e9clench\u00e9 soudain une anorexie. Cette m\u00e8re se pr\u00e9occupe beaucoup de ce qu\u2019il advient de ses enfants quand ils sont \u00e0 la maternelle. Elle surveille tout, elle veut tout savoir, et m\u00eame tout voir. Son id\u00e9al, ce serait par exemple qu\u2019on installe des cam\u00e9ras dans les cr\u00e8ches. C\u2019est, d\u2019ailleurs, para\u00eet-il, un projet qui risquait de se r\u00e9aliser. Sa fille devient anorexique \u00e0 un moment pr\u00e9cis : c\u2019est au moment o\u00f9 la m\u00e8re dit son projet : \u00ab Je vais ouvrir une garderie chez moi \u00bb. Qu\u2019est-ce que cela signifie pour l\u2019enfant ? Qu\u2019est-ce qui a pu se produire l\u00e0 ? Eh bien, elle devient un objet de soins \u2013 ce qu\u2019elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u2013 mais au m\u00eame titre que n\u2019importe quel autre enfant. Jusque l\u00e0, elle avait plus ou moins pu s\u2019accommoder des soins gavants. <strong>Mais au moment o\u00f9 la dimension de l\u2019amour est pour de bon \u00e9cras\u00e9e, elle proteste.<\/strong> D\u2019ailleurs, aspect significatif, d\u00e8s que la m\u00e8re, qui a r\u00e9alis\u00e9 un peu ce qui se passait par son travail en analyse, a dit qu\u2019elle renon\u00e7ait au projet, l\u2019anorexie a cess\u00e9.<\/p>\n<p>Autre petite donn\u00e9e clinique, reprise au livre de Jessica Nelson, pour cette dimension d\u2019appel \u00e0 un autre qui serait un peu moins tout pr\u00e9sent. Il y a un d\u00e9tail frappant. Si frappant, d\u2019ailleurs, qu\u2019elle en fait le titre m\u00eame de son livre. Elle dit que le d\u00e9clic qui a \u00e9t\u00e9 le d\u00e9but de la fin de l\u2019anorexie \u2013 \u00e7a a pris du temps \u2013, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 une phrase de sa m\u00e8re, quelque chose \u00e0 ce moment- l\u00e0 a bascul\u00e9. Sa m\u00e8re a dit, \u00e0 un moment donn\u00e9, \u00e0 un repas, et sur un ton l\u00e9ger :<strong> \u00ab \u00c7a y est ! Tu as fini tes trois petits pois, tu peux sortir de table! \u00bb<\/strong> Elle l\u2019interpr\u00e8te apr\u00e8s coup comme un d\u00e9calage op\u00e9r\u00e9 par sa m\u00e8re dans sa propre position. Elle dit :<\/p>\n<p><cite>Des ann\u00e9es plus tard, j\u2019ai compris que, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, ma m\u00e8re m\u2019avait inconsciemment signifi\u00e9 que l\u2019arme que j\u2019utilisais contre ma famille, la maigreur et le refus de m\u2019alimenter \u00ab normalement \u00bb, cessait d\u2019avoir la m\u00eame emprise sur elle.<\/cite><\/p>\n<p>La \u00ab forme d\u2019humour \u00bb est l\u00e0-dedans importante. C\u2019est cette forme d\u2019humour qui compte, qui a d\u00e9montr\u00e9 qu\u2019elle n\u2019est plus d\u00e9pendante.<\/p>\n<p><cite>En effet, Isabelle [c\u2019est sa m\u00e8re] n\u2019\u00e9tait plus d\u00e9pendante du chantage par la peur que j\u2019exer\u00e7ais sur tous, au moyen de ma lente destruction physique. \u2018Tu penses que tu as tous les pouvoirs sur nous ? semblait-elle sous-entendre. \u00c7a suffit comme \u00e7a.\u2019 [&#8230;] Qu\u2019avait bien pu d\u00e9clencher en moi cette petite phrase ? [Parce qu\u2019elle dit \u00ab J\u2019ai remont\u00e9 la pente \u00e0 ce moment-l\u00e0.] <strong>Avec la distance, je vois aujourd\u2019hui dans l\u2019anorexie une arme raffin\u00e9e, tragique, aux significations multiples. Une arme qu\u2019on ne retourne pas n\u00e9cessairement contre soi dans une pulsion suicidaire [\u00e7a peut arriver !] mais dont on se sert pour affirmer une identit\u00e9 propre dans l\u2019effacement.<\/strong> L\u2019anorexie est une forme de r\u00e9bellion singuli\u00e8re, si singuli\u00e8re n\u00e9anmoins qu\u2019elle a bien du mal \u00e0 \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme telle. (( J. NELSON, <em>Op. cit.<\/em>, p. 10. )) <\/cite><\/p>\n<p>Ce sont les paroles de Jessica, son t\u00e9moignage. Ce n\u2019est pas une professionnelle qui parle.<\/p>\n<p>Quand on peut d\u00e9ployer comme cela les coordonn\u00e9es de l\u2019histoire du sujet, on rencontre souvent des moments de d\u00e9ception dans la demande d\u2019amour, qui ne sont pas forc\u00e9ment seulement dans les rapports \u00e0 la m\u00e8re, cela peut \u00eatre autant le p\u00e8re ou une personne importante pour le sujet. Et la protestation et la demande d\u2019amour n\u00e9gative peuvent aller tr\u00e8s loin. Cela atteint des extr\u00e9mit\u00e9s caract\u00e9ristiques de l\u2019anorexie. Je cite Recalcati :<\/p>\n<p><strong>\u00ab Le corps devient squelette, se voue \u00e0 la mort pour ouvrir un manque dans l\u2019autre, pour secouer l\u2019autre. \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est comme si, r\u00e9duit \u00e0 la peau sur les os, tendant \u00e0 se faire dispara\u00eetre, il se fait d\u2019autant plus consistant \u00ab pour exister vraiment pour l\u2019Autre, pour aveugler l\u2019Autre. \u00bb (( M. RECALCATI, \u00ab Les deux riens de l\u2019anorexie \u00bb, in <em>La Cause Freudienne<\/em>, n\u00b0 48, mai 2001, p. 148. ))<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;] 1. Le rien, l\u2019amour et le d\u00e9sir * (( Extrait de L\u02bcanorexie : Je mange rien de Anne Lysy sur le site du Pont Freudien)) C\u2019est ainsi que j\u2019ai sous-titr\u00e9 ce premier moment, qui reprend le\u00a0S\u00e9minaire IV\u00a0et \u00ab La direction de la cure \u00bb (( J. 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