{"id":12913,"date":"2013-11-11T23:07:30","date_gmt":"2013-11-11T21:07:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=12913"},"modified":"2013-11-19T16:53:35","modified_gmt":"2013-11-19T14:53:35","slug":"gravity-la-voix-incorporee-par-dominique-corpelet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2013\/11\/gravity-la-voix-incorporee-par-dominique-corpelet\/","title":{"rendered":"Gravity, la voix incorpor\u00e9e par Dominique Corpelet"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p>\u00a0At 372 miles above the earth there is nothing to carry sound, no air pressure, no oxygen. Life in space is impossible. <\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi s\u2019ouvre le dernier film d\u2019Alfonso Cuaron, Gravity : \u00ab Dans l\u2019espace, il n\u2019y a rien pour porter le son&#8230;.\u00bb Cet incipit signifie-t-il que la voix est indispensable \u00e0 la vie humaine, au m\u00eame titre que l\u2019oxyg\u00e8ne et la pression atmosph\u00e9rique ?<br \/> <a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/wpid-20131103_1632281.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full\" title=\"20131103_163228.jpg\" alt=\"image\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/wpid-20131103_163228.jpg?w=900&#038;ssl=1\" \/><\/a><br \/> <!--more-->Deux astronautes am\u00e9ricains, Matt Kowalsky et le docteur Ryan Stone sont partis effectuer des r\u00e9parations sur le t\u00e9lescope Hubble. C\u2019est la derni\u00e8re mission de Kowalsky avant son d\u00e9part en retraite, et c\u2019est la premi\u00e8re sortie dans l\u2019espace pour Stone. Ils sont soudain avertis par la base de contr\u00f4le de Houston qu\u2019ils doivent imm\u00e9diatement quitter les lieux en raison d\u2019une pluie de d\u00e9bris qui se dirigent droit sur eux. Ils ne parviennent pas \u00e0 partir \u00e0 temps et leur navette est litt\u00e9ralement pulv\u00e9ris\u00e9e. Ils devront alors regagner la station spatiale internationale pour retourner sur Terre. S\u2019engage une lutte contre l\u2019apesanteur. Dans sa course, Stone, qui sera la seule survivante de l\u2019exp\u00e9dition, doit s\u2019accrocher aux objets qu\u2019elle croise sur son chemin, sans quoi son corps partirait \u00e0 la d\u00e9rive.<\/p>\n<p><em>Gravity<\/em> nous montre un espace que la technologie a transform\u00e9 en un vaste d\u00e9potoir. S\u2019y entassent les objets d\u00e9chets produits par la science. Si l \u2019angoissant dans le film est certes l\u2019<em>Erwartung<\/em> de la mort qui guette, c\u2019est surtout de voir que les hommes, les astronautes, sont menac\u00e9s de s\u2019ajouter \u00e0 la liste de ces restes. Dans cet amas de d\u00e9tritus, rien ne vient plus les en distinguer. Car dans <em>Gravity,<\/em> les hommes ont perdu ce qui leur donnait leur lest. Les corps sont d\u00e9jet\u00e9s dans l\u2019apesanteur, les voix ne portent plus, rien de ce qui faisait l\u2019\u00e9toffe d\u2019un sujet n\u2019existe plus. Objets parmi les objets de consommation, les corps chutent dans le tout-\u00e0-l\u2019\u00e9gout de l\u2019espace.<\/p>\n<h3><strong>Objet a, pas commun <\/strong><\/h3>\n<p>Ce qui ordinairement leste un sujet n\u2019est pas l\u2019objet du commerce ou de la technologie, mais autre chose de plus insaisissable et qui fait la cause de son d\u00e9sir, ce que Lacan nomme objet a.<\/p>\n<p>Dans le S\u00e9minaire X , l\u2019objet a est d\u00e9fini comme reste de la division subjective , \u00ab (&#8230;) quelque chose qui est le reste, l\u2019irr\u00e9ductible du sujet. C&rsquo;est le a. Le a est ce qui reste d\u2019irr\u00e9ductible dans l\u2019op\u00e9ration totale d\u2019av\u00e8nement du sujet au lieu de l\u2019Autre, et c\u2019est de l\u00e0 qu\u2019il va prendre sa fonction\u00bb1 Produit d\u2019une perte corporelle, d\u2019une coupure, le petit a a le caract\u00e8re d\u2019objet chu . Il est \u00ab (&#8230;) dans le corps, du fait de cet engagement dans la dialectique signifiante, quelque chose de s\u00e9par\u00e9, quelque chose de sacrifi\u00e9, quelque chose d\u2019inerte, qui est la livre de chair.\u00bb2<\/p>\n<p>De cette chute, il devient cause : \u00ab (&#8230;) la cause est d\u00e9j\u00e0 log\u00e9e dans la tripe et figur\u00e9e dans le manque. Il y a une hantise de la tripe causale. \u00bb3<\/p>\n<p>La voix, \u00e9lev\u00e9e au rang des objets a, aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019objet oral, l\u2019objet anal et le regard, pr\u00e9sente cette structure de coupure : \u00ab (&#8230;) pour le sujet en train de se constituer, c\u2019est bien du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une voix d\u00e9tach\u00e9e de son support que nous devons chercher le reste\u00bb.4 Morceau de corps, livre de chair, tripe&#8230; C\u2019est par la perte que la voix entre en fonction. Sans doute produit le plus intime du parl\u00eatre, elle n\u2019est pas \u00e0 confondre avec les \u00e9nonc\u00e9s ni la parole. Elle est ce produit du corps qui fait la marque du sujet parlant, timbre qui se fait entendre derri\u00e8re ses dits. Au-del\u00e0 des diverses guises qu\u2019il peut rev\u00eatir, l\u2019objet a se distingue de l\u2019objet commun, d\u2019\u00eatre ce reste r\u00e9el qui \u00e9chappe \u00e0 la saisie et \u00e0 la repr\u00e9sentation. Lacan pr\u00e9cise ce qui diff\u00e9rencie l\u2019objet a de l\u2019objet banal. \u00ab (&#8230;) ant\u00e9rieur \u00e0 la constitution du statut d\u2019objet commun, communicable, socialis\u00e9 \u00bb 5 , il est \u00ab (&#8230;) ce qui manque, est non sp\u00e9culaire, n\u2019est pas saisissable dans l\u2019image . \u00bb 6 L\u00e0 o\u00f9 les objets du commerce sont monayables, \u00e9changeables et ont une image, objets vis\u00e9s par le d\u00e9sir et non objets causes du d\u00e9sir .<\/p>\n<h3><strong>L\u2019astronaute et la voix<\/strong><\/h3>\n<p>Dans le S\u00e9minaire XVII , Lacan \u00e9voque les astronautes qui sont all\u00e9s r\u00e9cemment sur la Lune: \u00ab Ces astronautes, comme on dit, auxquels il est arriv\u00e9 au dernier moment quelques menus ennuis, ils s\u2019en seraient probablement beaucoup moins bien tir\u00e9s (&#8230;) s\u2019ils n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 tout le temps accompagn\u00e9s de ce petit a de la voix humaine.\u00bb7 Que devient la voix dans <em>Gravity<\/em> ? La voix c\u2019est celle \u00e9mise de puis la base de Houston, qui dirige les op\u00e9rations et maintient le lien des astronautes aux terrestres. La voix est aussi celle de Kowalsky, qui humanise et qui rassure, qui s\u00e9duit la jolie Dr Stone et la guide dans chacun de ses gestes. Quand soudain ces voix cessent &#8211; car Kowalsky dispara\u00eet \u00e0 son tour &#8211; Stone se retrouve seule au milieu du vide spatial. Au d\u00e9sespoir, elle se met \u00e0 parler et \u00e0 envoyer \u00e0 l\u2019aveugle des messages \u00e0 la Terre, dans la vaine tentative de maintenir le contact avec l\u2019Autre pour se maintenir vivante comme parl\u00eatre. La voix, c\u2019est aussi celle de cet Inuit que par chance Stone capte avec sa radio . M\u00eame si elle ne comprend rien \u00e0 sa langue, elle lui parle et un dialogue hors sens s\u2019engage. Derri\u00e8re la voix humaine qui chantonne, on entend un chien aboyer puis un b\u00e9b\u00e9 pleurer. Le surgissement de ces voix terrestres au beau milieu de l\u2019espace fait cesser l\u2019angoisse devant le silence et le vide. Stone peut \u00e0 nouveau se situer comme parl\u00eatre parmi les parl\u00eatres.<\/p>\n<p>La voix, c\u2019est enfin celle que Stone avait perdue depuis la mort brutale de sa petite fille suite \u00e0 une banale chute. Elle avait pris la fuite dans le travail et occupait ses temps libres \u00e0 \u00e9couter les voix de la radio. Il fallait surtout que rien ne parle de cette perte.<\/p>\n<p>Afin d\u2019appr\u00e9hender dans sa logique la fonction de la voix dans <em>Gravity<\/em>, je retiendrai deux \u00e9nonc\u00e9s de Lacan, emprunt\u00e9s au S\u00e9minaire X .<\/p>\n<ol>\n<li>\u00ab Si la voix au sens o\u00f9 nous l\u2019entendons a une importance, ce n\u2019est pas de r\u00e9sonner dans aucun vide spatial. La plus simple immixtion de la voix dans ce que l\u2019on appelle linguistiquement sa fonction phatique (&#8230;) r\u00e9sonne dans un vide qui est le vide de l\u2019Autre comme tel, l\u2019 ex-nihilo \u00e0 proprement parler . \u00bb 8 La voix r\u00e9sonne dans le vide de l\u2019Autre car, d\u2019\u00eatre barr\u00e9, l\u2019Autre n\u2019est pas une consistance mais un lieu. C\u2019est le \u00ab pas d\u2019Autre de l\u2019Autre \u00bb qui fait le sujet se retrouver seul face au manque dans l\u2019Autre. L\u2019Autre n\u2019offre aucune garantie. Les voix de <em>Gravity<\/em>, qu\u2019elles soient de Kowalsky, de la base \u00e0 Houston ou de l\u2019Inuit, sont exemplaires de ce que la voix ne r\u00e9pond de rien. Elles servent \u00e0 la seule fonction phatique de maintenir le contact, au-del\u00e0 de tout souci de message. \u00ab La voix r\u00e9pond \u00e0 ce qui se dit, mais elle ne peut pas en r\u00e9pondre.\u00bb 9<\/li>\n<li>\u00ab Autrement dit, pour qu\u2019elle r\u00e9ponde, nous devons incorporer la voix comme l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de ce qui se dit . (&#8230;) Une voix , donc, ne s\u2019assimile pas, mais elle s\u2019incorpore. C \u2019est l\u00e0 ce qui peut lui donner une fonction \u00e0 moduler notre vide.\u00bb 10 C\u2019est par la voie de l\u2019 <em>Einverleibung<\/em> que la voix prend sa fonction. D\u2019abord perdue, revenant de l\u2019ext\u00e9rieur depuis l\u2019Autre, elle est r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par le sujet sur le mode de l\u2019incorporation. Incorporer n\u2019est pas assimiler.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Assimiler = rendre semblable, identique. Incorporer = faire retour au <em>Leib<\/em> du sujet, \u00e0 sa chair vivante et jouissante. Le sujet ne devient pas identique \u00e0 sa voix (puisqu\u2019il en est d\u00e9finitivement s\u00e9par\u00e9) mais r\u00e9cup\u00e8re celle-ci comme bout de corps qui lestera sa parole.<br \/> Ainsi Ryan Stone, captant l\u2019objet voix qui g\u00eet derri\u00e8re la suite des phon\u00e8mes produits par l\u2019Inuit, r\u00e9cup\u00e8re la voix venant de l\u2019Autre et se restaure comme sujet d\u2019\u00e9nonciation. Elle retrouve la voix qui permet de faire l\u2019attache entre le sujet et l\u2019Autre. C\u2019est ce qui la sauvera. Elle y retrouvera son lest : \u00ab Commun\u00e9ment, le sujet produit la voix. Je dirai plus, la fonction de la voix fait toujours intervenir dans le discours le poids du sujet, son poids r\u00e9el.\u00bb 11<\/p>\n<p>1 Lacan J. , Le s\u00e9minaire, livre X, L\u2019Angoisse , Seuil, Paris, 2005, p. 189.<br \/> 2 Op. cit. , p. 254.<br \/> 3 Ibid., p. 250.<br \/> 4 Ibid ., p p . 316 &#8211; 317 .<br \/> 5 Ibid ., p. 108.<br \/> 6 Ibid., p. 294.<br \/> 7 Lacan J. , Le s\u00e9minaire, livre XVII, L\u2019Envers de la psychanalyse , Seuil, Paris, 1991, p. 188.<br \/> 8 Lacan J ., Le s\u00e9minaire, livre X, L\u2019Angoisse , op. cit ., p. 318.<br \/> 9 Ibid., p. 318.<br \/> 10 Ibid., p p. 318 &#8211; 320 .<br \/> 11 Lacan J., Le s\u00e9minaire, livre VI, Le d\u00e9sir et son interpr\u00e9tation, Editions La Martini\u00e8re et Le Champ Freudien Editeur, Paris, 2013, p. 458<\/p>\n<p>Gravity , la voix incorpor\u00e9e par Dominique Corpelet, <a href=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/LQ351.pdf\" target=\"_blank\">Lacan Quotidien 351<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0At 372 miles above the earth there is nothing to carry sound, no air pressure, no oxygen. Life in space is impossible. Ainsi s\u2019ouvre le dernier film d\u2019Alfonso Cuaron, Gravity : \u00ab Dans l\u2019espace, il n\u2019y a rien pour porter le son&#8230;.\u00bb Cet incipit signifie-t-il que la voix est indispensable \u00e0 la vie humaine, au&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2013\/11\/gravity-la-voix-incorporee-par-dominique-corpelet\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">Gravity, la voix incorpor\u00e9e par Dominique Corpelet<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"quote","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1063,44],"tags":[],"class_list":["post-12913","post","type-post","status-publish","format-quote","hentry","category-copiecolle","category-psychanalyse","post_format-post-format-quote","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12913","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12913"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12913\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12913"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12913"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12913"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}