{"id":12972,"date":"2013-08-16T16:24:21","date_gmt":"2013-08-16T14:24:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=12972"},"modified":"2014-03-21T11:49:16","modified_gmt":"2014-03-21T10:49:16","slug":"la-vie-sexuelle-contemporaine-par-patrick-monribot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2013\/08\/la-vie-sexuelle-contemporaine-par-patrick-monribot\/","title":{"rendered":"La vie sexuelle contemporaine"},"content":{"rendered":"<h3><a href=\"http:\/\/www.pontfreudien.org\/content\/patrick-monribot-la-vie-sexuelle-contemporaine\" target=\"_blank\">La sexualit\u00e9 contemporaine, accords trouv\u00e9s<\/a><\/h3>\n<p>par Patrick Monribot<\/p>\n<h4>Introduction<\/h4>\n<p><strong>Fr\u00e9d\u00e9rie Castan<\/strong>: Bienvenue \u00e0 tous et particuli\u00e8rement \u00e0 notre invit\u00e9, Patrick Monribot, que je remercie d&rsquo;\u00eatre ici, pour nous parler des ressorts de la sexualit\u00e9 contemporaine.<\/p>\n<p>Je vous le pr\u00e9sente\u00a0: psychanalyste \u00e0 Bordeaux, psychiatre, Patrick Monribot est membre de l&rsquo;Association Mondiale de Psychanalyse (AMP), de l&rsquo;\u00c9cole de la Cause Freudienne (ECF) et de la New Lacanian School (NLS)\u00a0; il est aussi charg\u00e9 de cours pour l&rsquo;une des branches de la Section Clinique (SC) de Bordeaux et a publi\u00e9 de nombreux articles dans plusieurs revues\u00a0:\u00a0<i>Quarto<\/i>,\u00a0<i>La Cause freudienne<\/i>, dans la revue\u00a0<i>Mediodicho<\/i>\u00a0de Cordoba en Argentine. Il a aussi publi\u00e9 des s\u00e9minaires en Colombie, au Venezuela et au P\u00e9rou. Cette liste est loin d&rsquo;\u00eatre exhaustive.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La sexualit\u00e9 contemporaine, accords trouv\u00e9s\u00a0\u00bb, titre de cette conf\u00e9rence, soul\u00e8ve de nombreuses questions.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 la culture de consommation dans laquelle nous baignons favorise la consommation instantan\u00e9e o\u00f9 les objets qui sont propos\u00e9s \u00e0 la jouissance sont de plus en plus virtuels, qu&rsquo;en est-il du d\u00e9sir\u00a0? Et de quelle fa\u00e7on s&rsquo;articule-t-il \u00e0 la jouissance\u00a0?<br clear=\"none\" \/> Est-ce l&rsquo;apanage de notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine si dans la rencontre sexu\u00e9e, quelque chose du sexe se perd et demeure irrepr\u00e9sentable pour tout sujet\u00a0?<\/p>\n<p>Alors que chez les animaux, l&rsquo;accouplement est fait de codes, de parades o\u00f9 ils savent ce qu&rsquo;ils ont \u00e0 faire, chez l&rsquo;humain il faut inventer, trouver quelques voies pour s&rsquo;adresser \u00e0 l&rsquo;autre.<br clear=\"none\" \/> Qu&rsquo;est-ce qui organise cette rencontre sexu\u00e9e chez l&rsquo;humain\u00a0?<br clear=\"none\" \/> Conduit-elle toujours \u00e0 une impasse ou y a-t-il des possibilit\u00e9s de moins s&#8217;embrouiller avec le r\u00e9el en jeu dans la sexualit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>C&rsquo;est sur ces interrogations que je laisse la parole \u00e0 notre conf\u00e9rencier Patrick Monribot.<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot\u00a0<\/strong>: Nous allons parler de sexualit\u00e9 contemporaine et interroger celle annonc\u00e9e dans un proche futur par la science. Petit paradoxe\u00a0: pour parler de demain, je vous livrerai une histoire d\u2019hier. La sexualit\u00e9 contemporaine m\u2019incite \u00e0 partir d\u2019une fable vieille de 18 si\u00e8cles\u00a0!<\/p>\n<p><!--more-->On pourrait croire l\u2019histoire un peu d\u00e9fra\u00eechie mais il n\u2019en est rien, car il s\u2019agit d\u2019un mythe qui, par d\u00e9finition, est inoxydable. Inoxydable car le mythe rend compte d\u2019un point anhistorique du malaise qui selon Freud, gangr\u00e8ne toute civilisation. Sous la forme d\u2019une fiction sans \u00e2ge, il cerne les impasses humaines, ind\u00e9pendantes du contexte historique.<\/p>\n<p>Au fond, il faut toujours une petite histoire pour dire ce qui \u00e9chappe au livre des v\u00e9rit\u00e9s de la grande Histoire. Le mythe prend alors un air d\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Le sexuel fait partie de ces impasses intemporelles. Freud a tr\u00e8s t\u00f4t pos\u00e9 le probl\u00e8me\u00a0: \u00ab\u00a0Le sexuel fait trou dans le psychique\u00a0\u00bb, dit-il d\u00e8s 1894. Qu\u2019est-ce \u00e0 dire\u00a0? Malgr\u00e9 les pratiques qui satisfont volontiers l\u2019esp\u00e8ce humaine, quelque chose du sexe se perd et demeure irrepr\u00e9sentable pour tout sujet. Nous croyons \u00eatre familiaris\u00e9s avec le sexe \u00e0 l\u2019\u00e9poque du lib\u00e9ralisme, mais nous nous trompons. Quels que soient nos libertinages, une part du sexuel demeure irr\u00e9ductiblement \u00e9trang\u00e8re, inconciliable avec la subjectivit\u00e9 inconsciente \u2013\u00a0Lacan dirait\u00a0: non symbolisable. Ce n\u2019est pas le fait r\u00e9pressif d\u2019un probl\u00e8me soci\u00e9tal de communication ou de m\u0153urs \u2013\u00a0l\u2019\u00e9ducation sexuelle la plus \u00e9volu\u00e9e n\u2019y pourra rien\u00a0!\u00a0\u2013 mais le fait d\u2019un avatar incontournable de la structure humaine.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9sumer, disons que le sexe est pierre d\u2019achoppement avant m\u00eame de devenir la source de plaisir que l\u2019on sait. La psychanalyse a parfaitement rep\u00e9r\u00e9 cette incidence paradoxale du sexuel. D\u00e8s la prime enfance, d\u00e8s l\u2019\u00e9mergence des premi\u00e8res manifestations sexuelles corporelles, quelque chose d\u2019irrepr\u00e9sentable surgit sans pouvoir prendre sens sur le plan psychique, sans avoir de signification imm\u00e9diate. Que l\u2019on se rappelle le petit gar\u00e7on soign\u00e9 par Freud, Hans, affect\u00e9 d\u2019une phobie des chevaux\u00a0: surpris par ses premi\u00e8res \u00e9rections infantiles alors qu\u2019il n\u2019avait pas trois ans, il est pris de crises d\u2019angoisse terrifiantes, en pr\u00e9lude \u00e0 sa phobie. Tel est le paradoxe\u00a0: la dimension traumatique du sexe est premi\u00e8re, en d\u00e9pit de sa vis\u00e9e libidinale ult\u00e9rieure, orient\u00e9e comme chacun sait, par le principe de plaisir&#8230;<\/p>\n<p>Au fond, le sexe est d\u2019abord le pivot d\u2019une discordance, d\u2019un malaise subjectif avant d\u2019\u00eatre une satisfaction. Tel est le pivot de la d\u00e9couverte freudienne. d\u00e8s lors, un stigmate marque \u00e0 jamais le sujet\u00a0: le sexe n\u2019est pas synonyme d\u2019harmonie malgr\u00e9 les id\u00e9aux qui poussent \u00e0 cette croyance et malgr\u00e9 la promotion fantasmatique d\u2019une qu\u00eate acharn\u00e9e de satisfaction dans la vie sexuelle adulte \u2013une satisfaction parfois r\u00e9compens\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Comment dire cette impasse mieux qu\u2019avec la fiction du mythe dont l\u2019intemporalit\u00e9 t\u00e9moigne d\u2019une perp\u00e9tuelle actualit\u00e9.<\/p>\n<p>Celui que je propose aujourd\u2019hui refl\u00e8te de fa\u00e7on saisissante cette discorde chez l\u2019\u00eatre parlant\u00a0: non seulement la discorde entre les partenaires, au sens classique \u2013\u00a0l\u00e0, pas besoin de mythe pour l\u2019illustrer\u00a0!\u00a0\u2013 mais la discorde fondamentale que le sexuel induit entre soi et soi-m\u00eame, ce que nous appelons la \u00ab\u00a0division subjective\u00a0\u00bb. Ce mythe, c\u2019est l\u2019histoire de Psych\u00e9 et Eros. Je vous invite \u00e0 le consid\u00e9rer comme un v\u00e9ritable cas clinique qui nous \u00e9clairera sur les promesses sexologiques des lendemains qui chantent.<\/p>\n<h3>Psych\u00e9 et Eros<\/h3>\n<p>Le docteur Lacan a consacr\u00e9 \u00e0 ce mythe une s\u00e9ance enti\u00e8re de son S\u00e9minaire intitul\u00e9 Le transfert. C\u2019\u00e9tait le 12 avril 1961 alors qu\u2019il explorait la question de l\u2019amour. L\u2019id\u00e9e d\u2019une telle r\u00e9f\u00e9rence lui est venue d\u2019une rencontre inattendue. Lors d\u2019un voyage \u00e0 Rome, il visite la villa Borgh\u00e8se o\u00f9 il rep\u00e8re un tableau sur ce th\u00e8me \u2013\u00a0Psiche sorprende Amore, r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 la fin du XVI\u00b0 si\u00e8cle par Jacopo Zucchi, \u00e9l\u00e8ve de Vasari. Nous reviendrons sur ce tableau.<\/p>\n<p>Rappelons l\u2019histoire de Psych\u00e9 et Eros.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9crivain latin Apul\u00e9e la relate dans trois chapitres de ses\u00a0<i>M\u00e9tamorphoses<\/i>, au deuxi\u00e8me si\u00e8cle de notre \u00e8re. Cette \u0153uvre s\u2019intitule aussi\u00a0<i>L\u2019\u00c2ne d\u2019or<\/i>\u00a0et c\u2019est la seule version du mythe connue \u00e0 ce jour.<\/p>\n<p>Quelle est cette fable\u00a0? Et quelles le\u00e7ons en tirer\u00a0?<\/p>\n<p>Psych\u00e9 est une tr\u00e8s belle femme. Elle n\u2019est pas une d\u00e9esse mais elle n\u2019est pas davantage un \u00eatre humain ordinaire, bien que mortelle. Elle est avant tout une all\u00e9gorie de l&rsquo;\u00c2me.<\/p>\n<p>Elle a un amant nocturne extraordinaire \u2013\u00a0extraordinaire car divin\u00a0\u2013, Eros, qui repr\u00e9sente l\u2019Amour et le D\u00e9sir, variante grecque du dieu latin Cupidon. C\u2019est donc une histoire que l\u2019on peut lire \u00e0 deux niveaux\u00a0: celle du lien amoureux entre deux \u00eatres d\u2019essence diff\u00e9rente et celle de la relation entre l\u2019\u00e2me et le d\u00e9sir, bref entre un sujet et son propre d\u00e9sir. Comment s\u2019est op\u00e9r\u00e9e la rencontre\u00a0?<\/p>\n<p>V\u00e9nus, d\u00e9esse de la Beaut\u00e9 et m\u00e8re d\u2019Eros, est fort jalouse de Psych\u00e9. Psych\u00e9 est en effet si belle qu\u2019elle attire les foules aux d\u00e9pens du culte de V\u00e9nus d\u00e9laiss\u00e9e, dont les temples se vident. C\u2019en est trop de la part d\u2019une simple mortelle\u00a0! Furieuse, V\u00e9nus souhaite la perte et le malheur de Psych\u00e9, sa rivale en beaut\u00e9. A cette fin, elle lui envoie son fils Eros, magnifique dieu ail\u00e9 mais \u00f4 combien instable et d\u00e9sagr\u00e9able\u00a0! Objectif diabolique de l\u2019entreprise\u00a0: Psych\u00e9 tombera amoureuse du bel Eros et p\u00e2tira \u00e0 coup s\u00fbr de cette union annonc\u00e9e malheureuse avec un amant r\u00e9put\u00e9 infid\u00e8le et peu attentionn\u00e9. Or, rien de tel ne se produisit.<\/p>\n<p>Eros, pas si indiff\u00e9rent, tombe tr\u00e8s amoureux contre toute attente. Il installe Psych\u00e9 coup\u00e9e du monde des mortels, dans un palais d\u2019une richesse incroyable o\u00f9 Il lui rend visite uniquement la nuit. Pourquoi la nuit\u00a0? Parce qu\u2019il est formellement interdit \u00e0 Psych\u00e9 de voir son amant. Telle est la cl\u00e9 du mythe\u00a0: Eros doit rester invisible aux yeux de Psych\u00e9 \u2013\u00a0ce que permettait l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019interdit porte donc sur la satisfaction scopique et visuelle, seule limite \u00e0 la jouissance conjugale immense de Psych\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, celle-ci s\u2019accommode fort bien d\u2019une telle privation car elle \u00e9prouve une jouissance sexuelle parfaite avec un amour sans faille. Amour, d\u00e9sir et jouissance sont chaque nuit merveilleusement r\u00e9unis, ce qui est une alchimie rare chez les humains. Pour le dire en restant dans la m\u00e9taphore des personnages\u00a0: l\u2019\u00c2me est combl\u00e9e car elle jouit du D\u00e9sir et de l\u2019Amour. Comme dit Lacan, elle jouit \u00ab\u00a0du bonheur des dieux\u00a0\u00bb. H\u00e9las\u00a0! Cela ne va pas durer\u2026<\/p>\n<p>Son bonheur va \u00eatre victime de ce que Lacan appelle le \u00ab\u00a0parasitisme du signifiant\u00a0\u00bb. A partir de quoi, \u00ab\u00a0les malheurs et les m\u00e9saventures de l\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb vont commencer pour la pauvre Psych\u00e9\u00a0\u00bb. Qu\u2019est-ce que ce parasitisme n\u00e9faste\u00a0?<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, les ennuis surviennent avec l\u2019entr\u00e9e dans la parole qui sp\u00e9cifie les \u00e9changes entre simples mortels. Psych\u00e9, enferm\u00e9e dans son palais magnifique au pays des dieux, est coup\u00e9e de tout lien avec ses semblables. Elle se morfond. Malgr\u00e9 son bonheur absolu et ses richesses illimit\u00e9es, elle s\u2019ennuie. C\u2019est connu\u00a0: la jouissance excessive d\u00e9prime. C\u2019est presque un th\u00e9or\u00e8me en psychanalyse\u00a0: si le sujet est combl\u00e9, pas de manque. Pas de manque, pas de d\u00e9sir. Pas de d\u00e9sir\u00a0: c\u2019est la d\u00e9prime. Bref, elle manque de manque. Pr\u00e9cis\u00e9ment, elle manque du manque auquel nous introduit immanquablement l\u2019\u00e9change signifiant entre \u00eatres parlants.<\/p>\n<p>Elle a donc obtenu d\u2019Eros r\u00e9tif mais compatissant le droit de revoir ses deux s\u0153urs, les terribles Furies. Son amant, m\u00e9fiant, l\u2019a pourtant pr\u00e9venue du danger propre au signifiant, propre \u00e0 l\u2019\u00e9change langagier. Selon Eros, aussi avis\u00e9 que s\u2019il avait lu Lacan, la parole entre humains \u2013\u00a0ici, entre les s\u0153urs- ne peut que nuire \u00e0 leur relation amoureuse hors norme. Quelque chose va se perdre\u00a0: c\u2019est le prix \u00e0 payer inflig\u00e9 par le langage. Mais Psych\u00e9 insiste\u2026 pour son plus grand malheur\u00a0!<\/p>\n<p>Les s\u0153urs sont horriblement jalouses du bonheur de Psych\u00e9. De fa\u00e7on perfide, elles introduisent le doute dans son esprit au fil des conversations. Elles utilisent l\u2019effet trompeur du signifiant. Elles ont mati\u00e8re \u00e0 le faire. Pourquoi Eros refuse-t-il d\u2019\u00eatre vu\u00a0? Ne serait-il pas en r\u00e9alit\u00e9 un monstrueux serpent cach\u00e9 par l\u2019obscurit\u00e9\u00a0? Ne faut-il pas v\u00e9rifier cela\u00a0? Au fond, les s\u0153urs savent bien la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: le bonheur de Psych\u00e9 est enviable car il est d\u2019essence divine. Mais Psych\u00e9, elle, est encore na\u00efve et comme l\u2019avait pr\u00e9vu son amant, elle est dupe du signifiant. R\u00e9sultat\u00a0: elle est rapidement envahie par la cr\u00e9dulit\u00e9 envers les suggestions de ses s\u0153urs, par la curiosit\u00e9, l\u2019inqui\u00e9tude et se met \u00e0 questionner elle-m\u00eame \u00e0 son tour une possible tromperie sur la marchandise de la part du partenaire Eros. Bref, elle devient faible sous l\u2019effet de la parole menteuse. C\u2019est cela, le parasitisme du signifiant.<\/p>\n<p>Notre all\u00e9gorie de l\u2019\u00c2me est maintenant en proie au doute. A partir de l\u00e0, son bonheur est g\u00e2ch\u00e9 par la suspicion. Autrement dit, Psych\u00e9 devient une \u00c2me en peine. Elle incarne d\u00e9sormais ce que Lacan appelle le sujet divis\u00e9. L\u2019\u00e2me est divis\u00e9e car le signifiant m\u00e8ne au doute, pas \u00e0 la certitude. Telle est la dure loi du signifiant que la n\u00e9vrose obsessionnelle v\u00e9rifie largement. Autrement dit, loin de pr\u00e9ciser la cause \u00e9nigmatique de sa jouissance et de son amour, la rumination signifiante qui accable Psych\u00e9 renforce l\u2019\u00e9nigme. Pis encore\u00a0: elle objecte d\u00e9sormais \u00e0 la possibilit\u00e9 de jouir de l\u2019\u00e9tat amoureux, comme avant. L\u2019amour devient compliqu\u00e9. D\u2019ailleurs, faire l\u2019amour avec un possible serpent n\u2019est pas chose rassurante&#8230; Bref, le signifiant provoque une perte. Tels en sont les effets ravageurs qui n\u2019\u00e9pargnent pas Psych\u00e9.<\/p>\n<p>Celle-ci se laisse alors convaincre par ses s\u0153urs de la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9masquer l\u2019imposture suppos\u00e9e. Elle accepte de transgresser l\u2019interdit, malgr\u00e9 le pacte initial. La nuit venue, elle porte la lumi\u00e8re sur son amant endormi pour en d\u00e9voiler la nudit\u00e9.<\/p>\n<p>A cet instant pr\u00e9cis, la division subjective de Psych\u00e9 est parfaitement repr\u00e9sent\u00e9e sur le tableau de Zucchi que nous \u00e9voquions. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, elle redoute l\u2019horreur d\u2019un monstre et sa main droite tient un rasoir, une sorte de cimeterre oriental pour d\u00e9capiter la b\u00eate \u2013\u00a0le castrer, pourrait-on dire. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, elle esp\u00e8re la beaut\u00e9 d\u2019un dieu et sa main gauche tient une lampe pour en jouir.<\/p>\n<p>Le peintre Zucchi saisit ce moment crucial de la fable\u00a0: celui de la naissance de Psych\u00e9 en tant qu\u2019\u00e2me malheureuse, divis\u00e9e et partag\u00e9e.<\/p>\n<p>La beaut\u00e9 ici r\u00e9v\u00e9l\u00e9e de Eros efface certes ses doutes \u2013\u00a0point de serpent dans la nuit noire\u00a0!\u00a0\u2013 mais les malheurs de Psych\u00e9 ne font que commencer\u2026 Quelque chose la bouleverse au point de commettre une maladresse o\u00f9 il faut bien d\u00e9coder un acte manqu\u00e9 catastrophique. En r\u00e9alit\u00e9, rien de surprenant \u00e0 cela. L\u2019entr\u00e9e dans le r\u00e9gime du signifiant implique chez tout sujet cette \u00ab\u00a0maladie\u00a0\u00bb particuli\u00e8re qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0l\u2019inconscient\u00a0\u00bb. Psych\u00e9 n\u2019y \u00e9chappe pas et son acte manqu\u00e9 en t\u00e9moigne. De quoi s\u2019agit-il\u00a0?<\/p>\n<p>Dans son \u00e9motion, boulevers\u00e9e par tant de beaut\u00e9 aper\u00e7ue et sans doute par autre chose, elle renverse un peu d\u2019huile chaude de sa lampe sur Eros qui soudain se r\u00e9veille. Furieux, contrari\u00e9 par la trahison de sa compagne, bless\u00e9 au niveau d\u2019une aile, il quitte Psych\u00e9 comme le pr\u00e9voyait leur pacte. D\u00e9sormais, celle-ci ne rencontrera plus son amant.<\/p>\n<p>Autrement dit, elle subit une cons\u00e9quence majeure du signifiant\u00a0: la castration sous la forme de la perte de l\u2019amour. Les femmes le savent bien\u00a0: la perte d\u2019amour est un nom de la castration freudienne\u00a0! Psych\u00e9 va alors errer, parcourir les nations, subir la terrible vengeance de l\u2019ombrageuse V\u00e9nus, accomplir des exploits surhumains pour retrouver son Eros mais en vain\u00a0!<\/p>\n<p>Une fois s\u00e9par\u00e9e de son dieu, Psych\u00e9 est d\u00e9finitivement \u00e9loign\u00e9e de ce que Lacan appelle \u00ab\u00a0le rapport sexuel\u00a0\u00bb \u2013\u00a0au sens absolu du terme, au sens de tout ce qu\u2019elle trouvait r\u00e9uni dans cette relation. Elle est notamment s\u00e9par\u00e9e de l\u2019harmonie parfaite entre l\u2019amour et le sexe. Pour le dire dans les termes du docteur Lacan, l\u2019entr\u00e9e malheureuse de Psych\u00e9 dans l\u2019\u00e9change signifiant l\u2019a radicalement \u00ab\u00a0exil\u00e9e\u00a0\u00bb du rapport sexuel. C\u2019est une perte consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Certes, Psych\u00e9 finira par retrouver son divin amant. Elle l\u2019\u00e9pousera m\u00eame et ce, avec la b\u00e9n\u00e9diction de Jupiter et m\u00eame avec le consentement r\u00e9sign\u00e9 de la terrible V\u00e9nus\u00a0! Elle retrouvera le bonheur des dieux mais ce sera uniquement apr\u00e8s un passage par le monde des morts. Autrement dit, elle retrouve la jouissance de l\u2019amour et la parfaite union entre les sexes apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 le monde des vivants.<\/p>\n<p>Au fond, elle pouvait jouir du rapport sexuel tant qu\u2019elle \u00e9tait dans l\u2019univers des dieux, coup\u00e9e du registre signifiant des simples mortels, avant de prendre forme humaine. Elle pourra \u00e0 nouveau en jouir apr\u00e8s la vie, quand elle retrouvera un r\u00e9el au-del\u00e0 de la mort. Mais pendant son passage sur terre, rien de tel\u00a0! Sa vie terrestre la soumet \u00e0 la tourmente du sujet divis\u00e9, au malaise irr\u00e9ductible que nous \u00e9voquions au d\u00e9but. Amour, d\u00e9sir et jouissance sont irr\u00e9vocablement d\u00e9sunis.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 en quoi le th\u00e8me du mythe n\u2019est pas seulement celui du couple \u00ab\u00a0homme &#8211; femme\u00a0\u00bb, mais celui du rapport complexe du sujet face au d\u00e9sir, \u00e0 l\u2019amour et au sexe.<\/p>\n<p>Question\u00a0: Pourquoi Psych\u00e9 va-t-elle commettre un acte manqu\u00e9 fatal \u00e0 son bonheur\u00a0? Pourquoi est-elle trahie par sa propre \u00e9motion\u00a0? Qu\u2019a-t-elle vu de si bouleversant\u00a0? Sans doute aper\u00e7oit-elle la beaut\u00e9 de Eros, mais Zucchi, dans son tableau, a pressenti une autre curiosit\u00e9 dans cette affaire. Il a orient\u00e9 le regard de Psych\u00e9 en direction de la zone g\u00e9nitale de son amant. Au-del\u00e0 du spectacle de la beaut\u00e9 v\u00e9rifi\u00e9e, au-del\u00e0 des tendres attentions de cet amant incomparable, Psych\u00e9 se pose la question de la cause v\u00e9ritable de son immense jouissance. Elle veut savoir.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse \u00e0 sa question est difficile \u00e0 donner. En effet, ce qu\u2019elle d\u00e9couvre avec \u00e9motion entre les jambes d\u2019Eros est tenu cach\u00e9 au spectateur du tableau par un bouquet de fleurs, pos\u00e9 au premier plan par le peintre. Lacan, dans son commentaire, y voit l\u2019exemple du style mani\u00e9riste propre au seizi\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>En particulier, il op\u00e8re un rapprochement de ces fleurs avec la peinture de Arcimboldo qui, en Boh\u00eame, r\u00e9alisait des portraits par accumulation de fruits, de fleurs ou de livres. L\u2019ensemble des objets sugg\u00e8re une repr\u00e9sentation \u2013\u00a0un visage, par exemple\u00a0\u2013 mais d\u00e9nonce l\u2019illusion en m\u00eame temps. A bien y regarder en effet, il ne s\u2019agit que de l\u00e9gumes ou de fruits, rien de plus\u00a0! Cela veut dire que le mani\u00e9risme, dans sa vis\u00e9e figurative, fonctionne comme un masque fragile.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale \u2013\u00a0c\u2019est une le\u00e7on de la psychanalyse\u00a0\u2013, il faut un masque pour \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9. Derri\u00e8re le masque, il y un autre masque et ainsi de suite\u2026 Mais le mani\u00e9risme montre que derri\u00e8re le masque du masque, toute forme se d\u00e9robe et s\u2019\u00e9vanouit \u2013\u00a0derri\u00e8re les l\u00e9gumes d\u2019Arcimboldo, il n\u2019y a personne, aucun visage\u00a0! Le masque est un leurre n\u00e9cessaire \u00e0 la repr\u00e9sentation\u00a0: c\u2019est \u00e7a ou rien&#8230; Le bouquet de Zucchi ob\u00e9it \u00e0 cette logique\u00a0: derri\u00e8re les fleurs, toute forme s\u2019\u00e9vanouit. \u00c7a r\u00e9pond finalement \u00e0 la question pos\u00e9e\u00a0: qu\u2019aper\u00e7oit Psych\u00e9 derri\u00e8re le bouquet, entre les jambes d\u2019Eros\u00a0? La touche mani\u00e9riste des fleurs invite \u00e0 penser qu\u2019il n\u2019y a peut-\u00eatre rien \u00e0 voir, comme il n\u2019y a rien \u00e0 voir derri\u00e8re les compositions d\u2019Arcimboldo\u2026<\/p>\n<p>Lacan nous dit que Psych\u00e9 n\u2019aper\u00e7oit pas tant un organe \u2013\u00a0f\u00fbt-il monstrueux ou magnifique\u00a0\u2013 qu\u2019une \u00ab\u00a0discordance\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un \u00e9cart entre ce qu\u2019elle attendait et ce qu\u2019elle d\u00e9couvre. D\u2019o\u00f9 l\u2019\u00e9motion qui la bouleverse et la trahit. Selon la lecture faite par Lacan du tableau, le rayon de lumi\u00e8re filiforme, \u00e0 peine visible, trac\u00e9 de haut en bas, de la lampe vers Eros, ne figure pas la goutte d\u2019huile br\u00fblante qui tombe sur l\u2019aile du dieu, comme l\u2019ont suppos\u00e9 les commentateurs. Plus subtilement, ce trait mat\u00e9rialise l\u2019impossible \u00e0 voir. Il traduit un myst\u00e8re d\u00e9finitif qui doit rester opaque \u00e0 la vue, condition absolue pour que le d\u00e9sir continue \u00e0 fonctionner. La tentative de d\u00e9voilement est la v\u00e9ritable blessure subie par Eros, bien plus que la br\u00fblure de son aile. Eros en est d\u00e9sactiv\u00e9. En tant que dieu, il savait bien, lui, que chez une mortelle comme Psych\u00e9, le d\u00e9sir ne peut fonctionner que si le myst\u00e8re de sa cause est conserv\u00e9\u00a0! En d\u00e9voilant cette cause, en levant le voile de la pudeur, toute possibilit\u00e9 de satisfaction s\u2019\u00e9vanouit. Eros et sa qu\u00eate d\u2019obscurit\u00e9 essayaient de pr\u00e9server cette condition indispensable tandis que Psych\u00e9 l\u2019an\u00e9antit par sa curiosit\u00e9.<\/p>\n<p>Tant qu\u2019elle ne se posait pas de questions, tout allait bien. Tout va mal \u00e0 partir du moment o\u00f9 elle subit la marque du signifiant qui pousse \u00e0 savoir. Psych\u00e9 ne se contente plus de jouir, elle a un d\u00e9sir de savoir sur sa jouissance. En fait, elle veut savoir deux choses.<\/p>\n<p>Elle veut savoir d\u2019une part quel d\u00e9sir habite son amant pour qu\u2019elle soit, elle, \u00e0 ce point d\u00e9sirante et d\u2019autre part, elle veut savoir quelle alchimie organise sa jouissance \u00e0 elle. Elle questionne son d\u00e9sir et sa jouissance.<\/p>\n<p>En ce qui concerne le premier versant de sa question, son d\u00e9sir est d\u2019\u00eatre \u00e9clair\u00e9e sur le d\u00e9sir si communicatif de Eros. Pour le dire dans les termes de la psychanalyse, elle veut \u00eatre inform\u00e9e sur le d\u00e9sir \u00e9nigmatique de l\u2019Autre. Par-l\u00e0, elle trouve enfin une condition humaine\u00a0: le d\u00e9sir du sujet est toujours connect\u00e9 au d\u00e9sir de l\u2019Autre, sous forme interrogative. Et qu\u2019apprend Psych\u00e9\u00a0? Rien\u00a0! Si ce n\u2019est que le signe du d\u00e9sir de l\u2019Autre n\u2019est pas accessible avec la lampe, que ce d\u00e9sir reste \u00e9nigmatique, rebelle au savoir. Ce qu\u2019elle voit, organe ou pas, n\u2019est pas le signe qu\u2019elle recherche. C\u2019est une premi\u00e8re occurrence de la discordance aper\u00e7ue.<\/p>\n<p>Par ailleurs, Psych\u00e9 n\u2019est pas mieux renseign\u00e9e sur l\u2019alchimie de sa jouissance incommensurable \u2013l\u2019autre versant de sa question. Voil\u00e0 une femme qui interroge sa jouissance hors norme, une jouissance qui n\u2019existe que dans l\u2019univers des dieux, en lorgnant du c\u00f4t\u00e9 phallique du partenaire, ce qui, nous verrons pourquoi, ne peut vraiment pas r\u00e9pondre \u00e0 sa question. C\u2019est l\u2019autre nom de la discordance aper\u00e7ue et de sa d\u00e9ception.<\/p>\n<p>En somme, telle est la signification des fleurs interpos\u00e9es entre le pubis de Eros et la vue du spectateur\u00a0: un vide qui la bouleverse. Ce qu\u2019elle voit n\u2019est rien au regard de sa double question et des r\u00e9ponses escompt\u00e9es.<\/p>\n<p>Autrement dit, l\u2019\u00e9quation de son d\u00e9sir n\u2019est pas r\u00e9solue car le Phallus comme signe du d\u00e9sir n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 un organe visualisable. D\u2019une certaine fa\u00e7on, ce mythe nous apprend que l\u2019organe m\u00e2le n\u2019est pour rien dans le d\u00e9clenchement du d\u00e9sir sexuel f\u00e9minin. Si le Phallus est en cause dans le d\u00e9sir, c\u2019est en effet sous une forme signifiante\u00a0: un \u00ab\u00a0pur symbole\u00a0\u00bb, dit Lacan \u2013\u00a0et comment pourrait-on voir un pur symbole\u00a0? Malgr\u00e9 la nudit\u00e9, il reste voil\u00e9 et napp\u00e9 de myst\u00e8re. En fin de compte, la pr\u00e9sence des fleurs sur le tableau r\u00e9tablit le voile de la pudeur, l\u00e0 o\u00f9 Psych\u00e9 tente de le d\u00e9masquer. La vraie pudeur n\u2019est pas tant de cacher l\u2019organe visible et impudique que de recouvrir la dimension invisible de ce qui cause le d\u00e9sir. La pudeur, au fond, c\u2019est un voile sur l\u2019impossible \u00e0 voir. Il s\u2019agit de masquer l\u2019invisible, non le visible. Paradoxalement, on masque ce qui ne peut \u00eatre vu d\u2019aucune mani\u00e8re, justement afin d\u2019en sugg\u00e9rer la pr\u00e9sence. Voil\u00e0 pourquoi avec ou sans lampe, Psych\u00e9 n\u2019a pas acc\u00e8s aux coordonn\u00e9es qui organisent son d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019\u00e9quation de la jouissance, elle n\u2019est pas davantage r\u00e9solue par sa strat\u00e9gie. Lacan nous dit que la curiosit\u00e9 de Psych\u00e9 la plonge plut\u00f4t \u00ab\u00a0dans l\u2019interrogation d\u2019un vide\u00a0\u00bb. Sa qu\u00eate phallique, en effet, n\u2019est pas de nature \u00e0 rendre compte de l\u2019\u00e9prouv\u00e9 de sa jouissance illimit\u00e9e. Au-del\u00e0 des performances g\u00e9nitales d\u2019Eros, au-del\u00e0 de sa beaut\u00e9, de sa gentillesse avec elle, quelque chose fait jouir Psych\u00e9 \u2013\u00a0mais quoi\u00a0? Ce \u00ab\u00a0quelque chose en plus\u00a0\u00bb intriguait tellement les s\u0153urs de Psych\u00e9\u2026 Ces deux-l\u00e0 esp\u00e9raient que l\u2019immersion de leur jeune s\u0153ur dans l\u2019univers des dieux lui permettrait d\u2019obtenir un nom, une cl\u00e9 sur cette jouissance f\u00e9minine hors norme \u2013\u00a0cl\u00e9 \u00e0 laquelle, bien entendu, elles n\u2019avaient pas acc\u00e8s en tant que simples mortelles ali\u00e9n\u00e9es au langage. En effet, comment auraient-elles pu savoir puisque ce \u00ab\u00a0quelque chose en plus\u00a0\u00bb qui traverse une femme au-del\u00e0 de la satisfaction g\u00e9nitale, n\u2019est jamais r\u00e9sorb\u00e9 par aucun savoir ni par la valse des signifiants articul\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p>Au final, la pauvre Psych\u00e9 mandat\u00e9e par ses s\u0153urs, arm\u00e9e de sa lampe, ne voit rien \u00ab\u00a0qu\u2019un \u00e9blouissement de lumi\u00e8re, suivi des t\u00e9n\u00e8bres\u00a0\u00bb, selon la conclusion de Lacan. Tout cela se fait au prix d\u2019une perte consid\u00e9rable de jouissance. Le bonheur des dieux, c\u2019est fini\u00a0!<\/p>\n<p>Ce mythe a-t-il encore sa pertinence\u00a0?<\/p>\n<p>R\u00e9cemment, un adolescent me contait la blague suivante, une caricature de la vie de couple glan\u00e9e sur Internet. Depuis le d\u00e9but de son mariage d\u00e9j\u00e0 ancien, une femme jouit sans limite avec son \u00e9poux lors des \u00e9bats \u00e9rotiques. \u00c7a marche \u00e0 tous les coups\u00a0! Une condition \u00e0 un tel succ\u00e8s\u00a0: le mari exige l\u2019obscurit\u00e9 compl\u00e8te \u2013\u00a0comme Eros. Un jour, l\u2019\u00e9pouse veut savoir pourquoi. Elle transgresse et allume la lumi\u00e8re \u2013\u00a0comme Psych\u00e9. Elle constate la supercherie\u00a0: depuis toujours, l\u2019organe du mari n\u2019\u00e9tait pour rien dans l\u2019affaire car il utilisait un sex toy \u2013\u00a0un godemich\u00e9. Le sex toy mis en lumi\u00e8re vient ici, dans la narration, \u00e0 la place du bouquet de fleurs du tableau de Zucchi\u00a0: il masque un \u00ab\u00a0rien \u00e0 voir\u00a0\u00bb. Pour l\u2019\u00e9pouse boulevers\u00e9e, c\u2019est la m\u00eame d\u00e9ception que celle de Psych\u00e9.<\/p>\n<p>Elle entre alors dans une col\u00e8re folle contre son mari. Comment\u00a0? Comment a-t-il pu faire illusion depuis tant d\u2019ann\u00e9es, sans organe digne d\u2019incarner le Phallus symbolique \u2013\u00a0juste avec un semblant de plastique ou de silicone\u00a0? Comment a-t-il pu la duper, elle qui marchait \u00e0 plein r\u00e9gime dans la partie \u2013\u00a0avec une jouissance jamais prise en d\u00e9faut\u00a0? Coupable, le mari d\u00e9masqu\u00e9 et contrit avoue la tromperie\u2026<\/p>\n<p>Puis \u00e0 son tour, il s\u2019aper\u00e7oit que tout le monde a \u00e9t\u00e9 tromp\u00e9 dans cette affaire \u2013\u00a0lui le premier\u00a0! \u00ab\u00a0Certes, dit-il, je suis impuissant depuis toujours et je te leurre avec un organe factice\u2026 Mais alors, il va falloir maintenant que tu m\u2019expliques comment nous avons pu avoir trois enfants\u00a0!\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On le voit\u00a0: les ennuis commencent avec la volont\u00e9 de voir et de savoir.<\/p>\n<p>Cet adolescent ne conna\u00eet pas le mythe de Psych\u00e9 mais il pressent le r\u00e9el de la structure. Sa blague est une version actualis\u00e9e et appauvrie du mythe qui, je le rappelle, n\u2019a pas d\u2019\u00e2ge. Avec cette histoire, il entrevoit le genre d\u2019impasses o\u00f9 m\u00e8ne le signifiant. En particulier, cette histoire lui permet d\u2019exprimer ce qu\u2019il y a d\u2019impossible dans les rapports entre les sexes et de d\u00e9noncer les intrigues parfois grotesques qui en d\u00e9coulent. Il faut dire que ce jeune homme est n\u00e9 lui-m\u00eame d\u2019une liaison adult\u00e8re de sa m\u00e8re pendant le mariage. Il a d\u00e9couvert cela il y a peu et son p\u00e8re \u2013\u00a0celui de l\u2019\u00e9tat civil, le mari de la m\u00e8re\u00a0\u2013 n\u2019est pas inform\u00e9 de la chose.<\/p>\n<p>Pour l\u2019heure, il n\u2019explore pas cette veine de son histoire et choisit de rire du malentendu entre les sexes \u00e0 travers une blague. Il pr\u00e9f\u00e8re relier sa naissance \u00e0 ce que Lacan appelle \u00ab\u00a0la com\u00e9die des sexes\u00a0\u00bb tourn\u00e9e en d\u00e9rision, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la trag\u00e9die de la trahison\u00a0!<\/p>\n<h4>Le non rapport<\/h4>\n<p>Cette histoire de sex toy et d\u2019impossible rapport nous ram\u00e8ne \u00e0 l\u2019enseignement contemporain de la psychanalyse.<\/p>\n<p>Jacques Lacan a montr\u00e9 pourquoi le rapport entre les sexes ne pouvait pas s\u2019\u00e9crire au programme de ce qui organise la vie psychique \u2013\u00a0ne pouvait pas s\u2019y \u00e9crire au sens d\u2019une \u00e9criture math\u00e9matique qui viendrait encoder le rapport sexuel. Pour reprendre le langage up date de ce jeune homme branch\u00e9 sur l\u2019informatique au point d\u2019en faire le miel de ses m\u00e9taphores, c\u2019est un peu comme si le rapport sexuel n\u2019\u00e9tait pas au menu du \u00ab\u00a0logiciel\u00a0\u00bb qui programme le fonctionnement de l\u2019appareil psychique. En effet, pour encoder une telle \u00e9criture, deux termes seraient n\u00e9cessaires \u2013\u00a0A sur B, par exemple. Or, rien de tel en mati\u00e8re de sexe.<\/p>\n<p>Freud avait d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9 que dans l\u2019esp\u00e8ce humaine, l\u2019\u00eatre parlant, homme ou femme, ne disposait que d\u2019une seule libido pour assurer sa sexualit\u00e9. Cette libido est d\u2019essence m\u00e2le, a-t-il pu dire. En r\u00e9alit\u00e9, elle est d\u2019essence phallique ce qui n\u2019est pas du tout la m\u00eame chose quand on conna\u00eet le statut pris par le Phallus en psychanalyse. De pur symbole organisateur il est devenu, chez un Lacan plus tardif, une fonction r\u00e9gulatrice de la vie psychique, la fameuse fonction phallique. C\u2019est le pendant de la castration freudienne qui n\u2019est pas plus masculine que f\u00e9minine. Bref, une seule libido pour les \u00ab\u00a0deux moiti\u00e9s de l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb, cela fait un ingr\u00e9dient unique pour la sexualit\u00e9 des deux sexes\u00a0: pas de quoi \u00e9tablir un rapport \u00e0 deux termes.<\/p>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Le d\u00e9faut du sexe ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0. Toujours dans la veine freudienne, la libido est pr\u00e9sent\u00e9e comme le carburant de la pulsion qui est, pr\u00e9cise Lacan, la seule r\u00e9alit\u00e9 sexuelle admise par l\u2019inconscient. L\u2019inconscient ne conna\u00eet du sexe que la pulsion. Les fantasmes eux-m\u00eames, cens\u00e9s faire le lien du sujet avec l\u2019objet de son d\u00e9sir, se construisent en \u00e9cho aux ingr\u00e9dients pulsionnels. Or, c\u2019est un probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre\u00a0: une pulsion ne met jamais en relation un sujet avec un autre sujet \u2013\u00a0pas de relation intersubjective due \u00e0 la pulsion. Par d\u00e9finition, une pulsion met en relation un sujet avec un objet, un objet dit \u00ab\u00a0pulsionnel\u00a0\u00bb, dont Freud a dress\u00e9 une liste compl\u00e9t\u00e9e par Lacan\u00a0: objet oral, anal, le regard, la voix\u2026 Bref, ce sont des objets corporels, pas des personnes.<\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>On le voit\u00a0: les notions freudiennes utilis\u00e9es pour formaliser la vie sexuelle inconsciente ne programment pas la rencontre entre deux sujets diff\u00e9remment sexu\u00e9s. Le rapport sexuel n\u2019est pas \u00e9crit dans la r\u00e9alit\u00e9 psychique. Et rien ne corrigera ce d\u00e9faut dont la sexualit\u00e9 humaine aura toujours \u00e0 s\u2019arranger. C\u2019est d\u2019ailleurs la raison d\u2019une pente incessante \u00e0 vouloir rectifier cette absence, \u00e0 vouloir vainement trouver une \u00e9criture pour ce qui n\u2019est d\u00e9finitivement pas au menu de l\u2019inconscient. Telle est la th\u00e8se lacanienne du \u00ab\u00a0non-rapport sexuel\u00a0\u00bb.<\/div>\n<p>Bien entendu, cela n\u2019exclut pas la rencontre \u00e9rotique entre hommes et femmes mais cela nous dit simplement que ladite rencontre n\u2019est pas soutenue par l\u2019organisation psychique\u00a0: elle n\u2019est pas une n\u00e9cessit\u00e9 pour la dynamique libidinale. En cela, revers de la chose et immense avantage, elle rel\u00e8ve d\u2019un espace de libert\u00e9. Si la rencontre se produit, elle sera une affaire d\u2019impr\u00e9vu, de hasard, de \u00ab\u00a0bon heur\u00a0\u00bb et donc d\u2019ouverture \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e8nement, ce qui suppose \u00e0 chaque fois une d\u00e9cision et un consentement. Au fond, la relation entre les sexes est une contingence possible \u00e0 partir du moment o\u00f9 rien ne la programme, \u00e0 partir du moment o\u00f9 rien ne la rend n\u00e9cessaire au niveau psychique. Nous sommes vou\u00e9s au r\u00e9gime de la rencontre, toujours contingente, sur fond de libert\u00e9.<\/p>\n<p>Bien plus\u00a0: si l\u2019homme met du sexuel partout \u2013\u00a0dans la vie amoureuse, la pens\u00e9e, la litt\u00e9rature, les films, etc.\u00a0\u2013, c\u2019est bien \u00e0 cause de ce \u00ab\u00a0non-rapport\u00a0\u00bb inaugural et fondamental. Ce trou pousse \u00e0 une incessante suppl\u00e9ance. En vain cependant\u00a0: on ne cesse pas d\u2019avoir \u00e0 corriger ce d\u00e9faut.<\/p>\n<p>Ainsi, pour tel patient obsessionnel, l\u2019activit\u00e9 sexuelle intense (ou du moins son \u00e9vocation excessive au niveau de la pens\u00e9e) vient-elle faire miroiter cette suppl\u00e9ance. Pour telle analysante, l\u2019amour et surtout l\u2019amour de l\u2019amour peuvent laisser l\u2019espoir d\u2019un recours \u2013\u00a0c\u2019est m\u00eame une bonne raison d\u2019aimer\u2026 Faire miroiter le rapport sexuel qu\u2019il n\u2019y a pas, c\u2019est aussi l\u2019enjeu principal des n\u00e9vroses. \u00c9videmment, la b\u00e9ance du sexuel perdure mais pas sans avantages. D\u2019une certaine fa\u00e7on, l\u2019acte sexuel satisfaisant comme l\u2019amour accompli proc\u00e8dent de ce ratage-l\u00e0, du \u00ab\u00a0rapport\u00a0\u00bb impossible. Alors, doit-on s\u2019en plaindre\u00a0?<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi dans un entretien t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 destin\u00e9 au grand public, intitul\u00e9 T\u00e9l\u00e9vision et r\u00e9alis\u00e9e en 1973 par Beno\u00eet Jacquot, Lacan avait \u00e9voqu\u00e9, je cite, ce \u00ab\u00a0ratage en quoi consiste la r\u00e9ussite de l\u2019acte sexuel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La condition humaine est donc \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du monde animal. Dans le r\u00e8gne animal on peut dire qu\u2019il y a du rapport sexuel inscrit comme tel dans un programme g\u00e9n\u00e9tique \u2013\u00a0ce que r\u00e9sume bien le nom \u00ab\u00a0d\u2019instinct\u00a0\u00bb. L\u2019instinct est un codage du sexuel sur un support g\u00e9n\u00e9tique, une \u00e9criture n\u00e9cessit\u00e9e par le biologique. Tout s\u2019en trouve simplifi\u00e9. Par exemple, l\u2019animal ne conna\u00eet pas les grandes perversions sexuelles. Les signaux biologiques programment la rencontre puis la s\u00e9paration\u2026 jusqu\u2019au prochain d\u00e9clenchement. Entre deux ruts, pas d\u2019embrouilles\u00a0!<\/p>\n<p>Ce monde-l\u00e0 est r\u00e9gl\u00e9 comme du papier \u00e0 musique. Mais l\u2019\u00eatre parlant en est d\u00e9finitivement s\u00e9par\u00e9 du fait du langage qui le coupe de son \u00ab\u00a0animalit\u00e9\u00a0\u00bb. Si l\u2019homme peut parfois avoir un accent bestial dans sa sexualit\u00e9, c\u2019est du fait des perversions permises par la pulsion et non par la gr\u00e2ce de quelque versant naturaliste. Une approche \u00e9thologique de la vie sexuelle n\u2019a donc pas de sens pour l\u2019esp\u00e8ce humaine. La pulsion propre \u00e0 la sexualit\u00e9 humaine n\u2019a rien de commun avec l\u2019instinct et ses programmations. Le\u00a0<i>Trieb<\/i>\u00a0allemand n\u2019est pas l\u2019instinct.<\/p>\n<h4>La satisfaction sexuelle<\/h4>\n<p>Que la satisfaction soit possible sur le plan sexuel est une \u00e9vidence commune. Reste \u00e0 savoir quel est le ressort de cette jouissance arrach\u00e9e \u00e0 la vie sexuelle\u2026<\/p>\n<p>Lacan a r\u00e9sum\u00e9 cette satisfaction dans une formule orale qu\u2019il lan\u00e7ait volontiers lors de son s\u00e9minaire : \u00ab\u00a0Y a d\u2019l\u2019Un\u00a0\u00bb, disait-il. Cette esp\u00e8ce de jaculation verbale dit qu\u2019il \u00ab\u00a0y a\u00a0\u00bb de la satisfaction \u2013\u00a0par exemple dans les jeux \u00e9rotiques. D\u2019une certaine fa\u00e7on, cela s\u2019oppose au \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas\u00a0\u00bb qui sp\u00e9cifie le rapport sexuel au niveau de la structure psychique. Pourquoi ce choix de vocabulaire\u00a0?\u00a0<b>Pourquoi qualifier de \u00ab\u00a0Un\u00a0\u00bb la satisfaction \u00e9rotique\u00a0? Pourquoi la seule jouissance permise sur le plan sexuel est-elle dite \u00ab\u00a0Une\u00a0\u00bb\u00a0?<\/b><\/p>\n<p>D\u2019abord, le \u00ab\u00a0Un\u00a0\u00bb signifie qu\u2019il n\u2019y a pas deux modes de jouissances qui pourraient se compl\u00e9menter pour \u00e9crire enfin un rapport. S\u2019il n\u2019y a qu\u2019une seule libido pour les deux sexes, il n\u2019y a qu\u2019un seul type de jouissance \u00e9rotique au service de l\u2019\u00e9change sexuel. Chacun des \u00eatres sexu\u00e9s doit se d\u00e9brouiller avec \u00e7a\u00a0!<\/p>\n<p>D\u2019autre part, la jouissance est \u00ab\u00a0Une\u00a0\u00bb car elle laisse le sujet tout seul malgr\u00e9 les apparences. Elle met en relation un sujet non pas avec son partenaire \u2013\u00a0comme on pourrait le croire un peu trop facilement\u00a0\u2013 mais avec son corps propre. Car la satisfaction sexuelle de chacun ne s\u2019\u00e9prouve qu\u2019au niveau de son propre corps, nulle part ailleurs.<\/p>\n<p>A cet \u00e9gard, l\u2019exemple type de jouissance \u00ab\u00a0Une\u00a0\u00bb cit\u00e9 par Lacan, est la masturbation qualifi\u00e9e de \u00abjouissance de l\u2019idiot\u00a0\u00bb \u2013\u00a0l\u2019idiot \u00e9tant \u00e0 l\u2019origine celui qui, d\u00e9connect\u00e9 de l\u2019Autre, ne fait qu\u2019un avec lui-m\u00eame. C\u2019est une satisfaction du \u00abUn tout seul\u00a0\u00bb. Eh bien, dans cette logique de solitude, par la jouissance \u00e9rotique, nous sommes toujours des idiots, m\u00eame \u00e0 deux dans un lit\u00a0! La jouissance nous isole l\u00e0 o\u00f9 nous pensons nous raccorder \u00e0 l\u2019autre. Pourquoi cela\u00a0? Que se passe-t-il entre deux partenaires qui font l\u2019amour\u00a0?<\/p>\n<p>Si l\u2019on ne jouit qu\u2019au niveau de son propre corps, pas davantage, qu\u2019advient-il de la jouissance du corps de l\u2019autre\u00a0? Eh bien, la jouissance de l\u2019autre comme partenaire est une exp\u00e9rience qui n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 lui, une exp\u00e9rience \u00e9prouv\u00e9e au niveau de son corps \u00e0 lui, mais elle ne sera jamais un ressenti de mon corps propre \u00e0 moi. Autrement dit, on peut jouir au moyen du corps de l\u2019autre, en faire un usage \u00e9rotique soutenu par des fantasmes, aliment\u00e9 par nos pulsions, mais on ne jouit pas directement de la jouissance du corps de l\u2019autre que nous ne pouvons \u00e9prouver en aucun cas. Je peux \u00eatre en sympathie ou en empathie avec la jouissance de l\u2019autre, surtout s\u2019il m\u2019en parle mais je ne peux y acc\u00e9der en terme d\u2019\u00e9prouv\u00e9\u00a0: sa jouissance reste in\u00e9luctablement sienne comme la mienne reste mienne. Nul ne peut s\u2019approprier subjectivement le v\u00e9cu de la jouissance de l\u2019Autre.<\/p>\n<p>Bref, \u00e0 chacun sa jouissance Une\u00a0! Voil\u00e0 pourquoi de ce point de vue-l\u00e0 nous sommes tous des idiots, ce qui n\u2019emp\u00eache pas d\u2019\u00eatre ensemble.<\/p>\n<p>Cons\u00e9quence\u00a0: quelle que soit la r\u00e9ussite bilat\u00e9rale de la rencontre sexuelle, les satisfactions obtenues de part et d\u2019autre ne sont gu\u00e8re partageables sur le plan corporel, malgr\u00e9 nos efforts empathiques envers l\u2019autre. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019affect d\u2019amour tend \u00e0 assembler les partenaires, les satisfactions corporelles tendent \u00e0 les isoler malgr\u00e9 les apparences. Il n\u2019y a pas d\u2019union fusionnelle dans ce qui serait une exp\u00e9rience unitive d\u2019une jouissance commune. Donc\u00a0: discordance entre finalit\u00e9 de l\u2019amour et effet du sexe\u2026<\/p>\n<p>Au fond, faire l\u2019amour ensemble, c\u2019est au mieux faire coexister deux jouissances \u00ab\u00a0Unes\u00a0\u00bb au m\u00eame endroit, au m\u00eame moment, en utilisant \u00e9ventuellement le corps de l\u2019autre, de fa\u00e7on parfois r\u00e9ciproque, mais rien de plus\u00a0! Et ce n\u2019est d\u00e9j\u00e0 pas si mal\u2026 Heureusement, il reste la possibilit\u00e9 d\u2019une passerelle par le biais de l\u2019amour.<\/p>\n<p>Cela \u00e9claire un peu la remarque pr\u00e9c\u00e9dente de\u00a0<i>T\u00e9l\u00e9vision<\/i>\u00a0\u2013\u00a0un acte sexuel r\u00e9ussit sur fond de ratage. On voit que le \u00ab\u00a0non rapport\u00a0\u00bb n\u2019emp\u00eache ni les \u00e9bats satisfaisants ni les sentiments. Au contraire, m\u00eame\u00a0: peut-\u00eatre faut-il avoir renonc\u00e9 \u00e0 un id\u00e9al narcissique de fusion absolue, peut-\u00eatre faut-il avoir admis le non-rapport au c\u0153ur de la structure psychique pour s\u2019autoriser \u00e0 aimer de la bonne fa\u00e7on et \u00e0 r\u00e9ussir un acte sexuel\u2026<\/p>\n<p>On comprend mieux la pr\u00e9carit\u00e9 de la vie sexuelle qui fait le quotidien des plaintes re\u00e7ues dans les cabinets d\u2019analystes. On comprend mieux les plaintes de sujets qui, apr\u00e8s l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re effusion d\u2019une idylle naissante, ne se sentent plus en phase avec le partenaire, avec ses modes de satisfaction. Des partenaires qui semblent parfois \u00eatre \u00ab\u00a0sur des plan\u00e8tes diff\u00e9rentes\u00a0\u00bb d\u00e8s qu\u2019ils sont dans le m\u00eame lit, selon la formule r\u00e9cente d\u2019une analysante.<\/p>\n<p>Cette parole ouvre une autre perspective que nous avons \u00e0 investiguer. Elle laisse supposer un \u00e9cart consid\u00e9rable entre elle et son compagnon, par ailleurs aim\u00e9. Au-del\u00e0 de la solitude r\u00e9ciproque li\u00e9e aux jouissances \u00ab\u00a0Unes\u00a0\u00bb, cet \u00e9cart nous introduit \u00e0 une dimension du \u00ab\u00a0non rapport sexuel\u00a0\u00bb encore plus radicale.<\/p>\n<p>En effet, nous venons d\u2019explorer un premier niveau d\u2019obstacle relativement facile \u00e0 saisir\u00a0:\u00a0<b>la jouissance phallique du partenaire nous \u00e9chappe<\/b>\u00a0dans la logique herm\u00e9tique du \u00ab\u00a0chacun la sienne\u00a0\u00bb. Cependant, la satisfaction g\u00e9nitale de l\u2019autre peut nous \u00eatre relat\u00e9e par la parole, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir s\u2019\u00e9prouver dans une exp\u00e9rience commune. L\u2019autre peut en t\u00e9moigner d\u2019une fa\u00e7on famili\u00e8re \u00e0 nos oreilles car cette jouissance \u00e9rotique a au moins une commune mesure avec la n\u00f4tre\u00a0: elle est d\u2019essence phallique. D\u2019ailleurs, cin\u00e9ma et litt\u00e9rature ne se privent pas d\u2019en faire argument et app\u00e2t f\u00e9d\u00e9rateurs. C\u2019est peut-\u00eatre ce qui entretient l\u2019illusion coriace de pouvoir acc\u00e9der \u00e0 une exp\u00e9rience unitive par les voies du fantasme. C\u2019est l\u00e0 un premier niveau d\u2019obstacle.<\/p>\n<p>Il y en a un second.\u00a0<b>Le genre humain doit affronter un autre genre de jouissance<\/b>, plus complexe \u00e0 saisir et qui, cette fois, ne suscite aucune r\u00e9sonance famili\u00e8re chez les deux partenaires. L\u00e0, nous entrons dans le c\u0153ur de la difficult\u00e9 de relation entre les sexes. Qu\u2019un sujet soit homme ou femme, il doit se confronter \u00e0 un autre mode de jouissance, propre \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9. Cette modalit\u00e9 de jouissance tr\u00e8s sp\u00e9cifique est une r\u00e9alit\u00e9 clinique qui nimbe le f\u00e9minin d\u2019un certain myst\u00e8re. C\u2019est l\u00e0 une source d\u2019inspiration in\u00e9puisable pour les cr\u00e9ateurs en tout genre mais c\u2019est aussi une source d\u2019embrouilles\u00a0!<\/p>\n<p>C\u2019est une embrouille parce que cette jouissance n\u2019est pas la version f\u00e9minine de la satisfaction \u00e9rotique en jeu dans les \u00e9bats sexuels. De quoi s\u2019agit-il donc\u00a0?<\/p>\n<h3>La jouissance f\u00e9minine<\/h3>\n<p>La psychanalyse comme pratique nous enseigne\u00a0<b>la pr\u00e9sence ind\u00e9niable, empirique, d\u2019un mode de jouissance au f\u00e9minin, qui n\u2019est pas d\u2019essence phallique,<\/b>\u00a0qui n\u2019est pas une libido au service des joies de la couette \u2013\u00a0bref,\u00a0<b>qui n\u2019est pas une jouissance \u00ab\u00a0Une\u00a0\u00bb<\/b>. C\u2019est au contraire une jouissance \u00ab\u00a0Autre\u00a0\u00bb. Si Autre m\u00eame, qu\u2019elle nous est \u00e9trange, \u00e9trang\u00e8re et jamais repr\u00e9sentable, y compris pour celui ou celle qui est travers\u00e9 par cette exp\u00e9rience-l\u00e0. Bref, l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 absolue\u00a0!<\/p>\n<p>Lacan y voit la cl\u00e9 du myst\u00e8re f\u00e9minin et parle \u00e0 cet \u00e9gard de la jouissance de \u00ab\u00a0La femme\u00a0\u00bb ou de celle de \u00ab\u00a0l\u2019Autre sexe\u00a0\u00bb. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, quand il parle de \u00ab\u00a0jouissance f\u00e9minine\u00a0\u00bb \u2013\u00a0en tout cas \u00e0 partir des ann\u00e9es \u201970\u00a0\u2013, il fait allusion \u00e0 cette Autre jouissance sp\u00e9cifique et myst\u00e9rieuse \u2013\u00a0et non aux particularit\u00e9s de l\u2019\u00e9rotisme f\u00e9minin.<\/p>\n<p>Si la jouissance phallique est un mur perm\u00e9able dress\u00e9 entre les partenaires, la jouissance f\u00e9minine en question est un v\u00e9ritable oc\u00e9an qui s\u00e9pare tout sujet, qu\u2019il soit homme ou femme, de cette part \u00e9nigmatique de l\u2019\u00eatre f\u00e9minin. Cet oc\u00e9an nous exile tous de ce que Freud, en son temps, appelait le \u00abcontinent noir\u00a0\u00bb de la f\u00e9minit\u00e9. On le voit\u00a0: l\u2019\u00e9nigme pos\u00e9e n\u2019est pas nouvelle\u00a0!<\/p>\n<p>Tout ce que Freud a \u00e9labor\u00e9 pour rendre compte du m\u00e9tabolisme de la jouissance sexuelle au niveau psychique, eh bien, tout cela n\u2019a pas coll\u00e9 avec la clinique de la f\u00e9minit\u00e9. Il suffit de relire les textes fondamentaux consacr\u00e9s \u00e0 cette question pour apercevoir son embarras, qu\u2019il ne cherche d\u2019ailleurs pas \u00e0 cacher. Les chevilles ne rentrent pas dans les trous. Pour Freud, cela laisse la question f\u00e9minine perp\u00e9tuellement ouverte au point d\u2019estimer qu\u2019au terme d&rsquo;une analyse, la question \u00ab\u00a0Que veut une femme\u00a0?\u00a0\u00bb restait \u00e0 l\u2019\u00e9tat de pur chantier pour tout sujet \u2013\u00a0que celui-ci soit homme ou femme.<\/p>\n<p>Lacan a repris ce chantier en l\u2019\u00e9tat. Ce n\u2019est pas une coquetterie th\u00e9orique\u00a0: il s\u2019agit de r\u00e9soudre une clinique quotidienne \u2013\u00a0comme chez l\u2019analysante qui me disait \u00eatre sur une autre plan\u00e8te que l\u2019astre phallique de son homme.\u00a0<b>Le probl\u00e8me est qu\u2019elle ne sait pas davantage dans quelle galaxie elle est elle-m\u00eame transport\u00e9e&#8230;<\/b><\/p>\n<p>N\u2019importe quel homme se perd assez vite avec les femmes \u2013\u00a0ce n\u2019est pas un scoop\u00a0! Mais il suffit d\u2019avoir re\u00e7u un sujet f\u00e9minin en analyse pour savoir combien cette question se pr\u00e9sente aussi comme une impasse, une \u00e9nigme, sous des formes cliniques diff\u00e9rentes. Une femme analysante s\u2019aper\u00e7oit assez vite qu\u2019une part de son \u00eatre f\u00e9minin \u00e9chappe au champ de sa subjectivit\u00e9, \u00e9chappe \u00e0 ce qu\u2019elle peut en explorer, en dire, en penser, en transmettre, \u00e9chappe \u00e0 toute repr\u00e9sentation \u2013\u00a0f\u00fbt-ce apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019analyse\u2026. Au fond, sur ce point-l\u00e0, une femme est en partie Autre, \u00e9trang\u00e8re et parfois \u00e9trange \u00e0 elle-m\u00eame. Quelque part, Lacan disait que \u00ab\u00a0le sexe de la femme ne dit rien \u00e0 l\u2019homme\u00a0\u00bb mais d\u2019une certaine fa\u00e7on, il ne dit pas davantage \u00e0 la femme elle-m\u00eame \u2013\u00a0\u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019elle en fait l\u2019exp\u00e9rience corporelle ineffable.<\/p>\n<p>Cette \u00ab\u00a0Autre jouissance\u00a0\u00bb vient en suppl\u00e9ment de la jouissance phallique normale \u2013\u00a0elle, connue et reconnue par tous. Elle est \u00e9nigmatique d\u2019abord parce qu\u2019elle n\u2019est\u00a0<b>pas d\u00e9di\u00e9e au commerce \u00e9rotique<\/b>. Selon Lacan, l\u2019exp\u00e9rience sensible qui s\u2019en rapproche le plus est l\u2019extase mystique qui, en effet, n\u2019est pas le piment habituel des \u00e9bats sexuels. Mystique ou pas, cette jouissance f\u00e9minine ne trouve pas de signification imm\u00e9diate et ne rencontre pas les signifiants du langage qui lui donneraient forme pour exister psychiquement comme formalis\u00e9e, comme repr\u00e9sent\u00e9e. Une femme a bien du mal \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la question \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qui m\u2019arrive\u00a0?\u00a0\u00bb&#8230; Les mystiques eux-m\u00eames, dans leurs r\u00e9cits, ont d\u00fb faire un effort particulier de transmission sans parvenir pour autant \u00e0 t\u00e9moigner vraiment de ce dont il s\u2019agit. Quelque chose se perd dans l\u2019entreprise\u2026<\/p>\n<p>\u00c9videmment, d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019emprise des mots, ce v\u00e9cu n\u2019a pas de sens \u2013\u00a0sauf \u00e0 lui donner apr\u00e8s-coup une signification r\u00e9troactive et inad\u00e9quate, comme dans l\u2019interpr\u00e9tation mystique. Tout cela n\u2019emp\u00eache pas cette jouissance d\u2019\u00eatre l\u00e0, \u00e9prouv\u00e9e dans le corps, comme toute jouissance. Au fond, cela se vit mais ne s\u2019exprime pas\u00a0! Remarque de Lacan\u00a0: m\u00eame devenue analyste, une femme ne peut en dire grand-chose, pas plus qu\u2019un homme d\u2019ailleurs\u00a0! Ce n\u2019est pas une question d\u2019incapacit\u00e9, c\u2019est une affaire d\u2019impossibilit\u00e9\u00a0!<\/p>\n<p><b>Cette approche m\u2019a passionn\u00e9 car elle oppose Freud et Lacan.<\/b><\/p>\n<p>Pour Freud, une femme a quelque chose en moins. C\u2019est le phallus imaginaire qui manque \u00e0 la petite fille et \u00e0 sa m\u00e8re, ce qui aura des cons\u00e9quences dans la vie\u2026 Comment \u00eatre ce que l\u2019on n\u2019a pas\u00a0? Comment r\u00e9cup\u00e9rer ce que l\u2019on n\u2019a plus\u00a0? Porter un enfant, par exemple, sera-t-il un d\u00e9dommagement ult\u00e9rieur, etc.\u00a0? C\u2019est la logique freudienne du \u00ab\u00a0moins\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour Lacan, c\u2019est l\u2019inverse\u00a0: avec cette jouissance-l\u00e0, une femme a quelque chose en plus. Lors des \u00e9bats sexuels, le sujet f\u00e9minin n\u2019\u00e9vite pas la jouissance phallique mais celle-ci touche une limite en ceci qu\u2019elle ne recouvre pas l\u2019empan de ce qu\u2019\u00e9prouve une femme. Au-del\u00e0 de sa jouissance phallique, elle doit affronter une autre pr\u00e9sence corporelle non moins \u00e9prouv\u00e9e, \u00ab\u00a0quelque chose en plus\u00a0\u00bb comme dit Lacan.<\/p>\n<p>Ce mode de jouissance est en effet pr\u00e9sent\u00e9 comme un suppl\u00e9ment. C\u2019est un \u00ab\u00a0plus\u00a0\u00bb, souvent inconfortable pour celle qui en fait l\u2019exp\u00e9rience car ce suppl\u00e9ment peut la d\u00e9border de fa\u00e7on illimit\u00e9e. Comme tout ce qui \u00e9chappe \u00e0 la saisie subjective, au sens, au registre de la signification, c\u2019est l\u00e0 et \u00e7a d\u00e9borde\u00a0!\u00a0<b>C\u2019est le contraire de la jouissance phallique toujours limit\u00e9e.<\/b>\u00a0L\u2019acte sexuel, par exemple, finit par s\u2019arr\u00eater pour les raisons que l\u2019on sait, quand les deux partenaires sont repus.\u00a0<b>Pas la jouissance sp\u00e9cifique f\u00e9minine qui, elle, n\u2019est pas une satisfaction d\u2019organe \u2013\u00a0rien \u00e0 voir avec les histoires de clitoris\u00a0!<\/b><\/p>\n<p>Par ailleurs, autre inconfort, \u00eatre travers\u00e9 par quelque chose d\u2019innommable, d\u2019\u00e9trange et d\u2019illimit\u00e9, voil\u00e0 qui peut inqui\u00e9ter ou angoisser\u00a0! \u00c7a peut agiter, \u00e7a peut m\u00eame ravager. Les lecteurs de Lacan savent qu\u2019il a rep\u00e9r\u00e9 dans cette jouissance-l\u00e0, la racine majeure de ce que Freud appelle le ravage f\u00e9minin. Le ravage f\u00e9minin peut d\u00e9vaster les corps et les esprits. Eh bien, pour Lacan, sa source remonte bien au-del\u00e0 du p\u00e9nis absent chez la fillette envieuse, remonte bien au-del\u00e0 du \u00ab\u00a0complexe de castration\u00a0\u00bb cher \u00e0 Freud.\u00a0<b>Le ravage jaillit de l\u2019incompatibilit\u00e9 de la jouissance f\u00e9minine avec l\u2019univers langagier.<\/b>\u00a0C\u2019est un vrai probl\u00e8me.\u00a0<b>Nous n\u2019avons pas d\u2019autres choix que de nous inscrire dans le langage pour nous faire repr\u00e9senter, identifier et pour identifier tant bien que mal tout ce qui nous arrive. Eh bien, c\u2019est l\u00e0 le drame de la jouissance f\u00e9minine\u00a0: de ne pas rentrer dans la logique langagi\u00e8re, d\u2019o\u00f9 la possibilit\u00e9 du ravage.<\/b><\/p>\n<p>Cet inconfort a enfin une autre raison. Pour autant que chaque femme, une par une, est confront\u00e9e \u00e0 une part d\u2019elle-m\u00eame irrepr\u00e9sentable, cette difficult\u00e9 n\u2019a rien de communautarisant, rien de collectivisant.\u00a0<b>Pas de corporatisme f\u00e9minin\u00a0: cette jouissance-l\u00e0 laisse tout seul \u2013\u00a0ou toute seule.<\/b>\u00a0Elle isole au sens o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rience est intransmissible et encore moins \u00ab\u00a0mutualisable\u00a0\u00bb, faute du mot juste. Nous sommes loin de la bande de copains \u00e9voquant les exploits phalliques de leur jeunesse. De ce point de vue, la f\u00e9minit\u00e9 condamne \u00e0 une certaine solitude, ce que Lacan appelle une \u00ab\u00a0exception\u00a0\u00bb \u2013\u00a0la fameuse \u00ab\u00a0exception f\u00e9minine\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019ensemble des femmes ne formera jamais un club ferm\u00e9, solidaris\u00e9 par un mode jouissance sp\u00e9cifique \u2013\u00a0\u00e7a, c\u2019est une logique masculine. Tout au plus a-t-on une addition de solitudes, pas davantage\u00a0! Cela n\u2019exclut pas la formation clinique de \u00ab\u00a0bandes de filles\u00a0\u00bb, pour reprendre une expression du jeune ado que j\u2019\u00e9voquais tout \u00e0 l\u2019heure, mais cette agglutination de filles ne met pas en jeu leur \u00eatre f\u00e9minin. Elle tend plut\u00f4t \u00e0 recouvrir les effets de la jouissance f\u00e9minine. Autrement dit, la \u00ab\u00a0bande de filles\u00a0\u00bb rel\u00e8ve davantage d\u2019une identification groupale virilisante propre \u00e0 la logique hyst\u00e9rique, pas \u00e0 la logique f\u00e9minine.<\/p>\n<p>La position hyst\u00e9rique nous am\u00e8ne justement \u00e0 une question tr\u00e8s clinique\u00a0: comment une femme confront\u00e9e \u00e0 sa jouissance \u00e9nigmatique \u2013\u00a0\u00e0 la part non phallique de sa jouissance\u00a0\u2013 va-t-elle en esquiver les effets toxiques comme par exemple le ravage\u00a0?<\/p>\n<p>Eh bien justement, la position hyst\u00e9rique contribue \u00e0 recouvrir la question de la f\u00e9minit\u00e9. Tr\u00e8s t\u00f4t, Freud a remarqu\u00e9 que le ressort inconscient fondamental de la n\u00e9vrose hyst\u00e9rique \u00e9tait une identification virile au p\u00e8re. En d\u00e9pit des apparences physiques souvent gracieuses de la jeune femme hyst\u00e9rique, l\u2019identification inconsciente est virilis\u00e9e. Comme dit Lacan, \u00ab\u00a0elle fait l\u2019homme\u00a0\u00bb. C\u2019est sans doute pour cela que la structure hyst\u00e9rique se rencontre plus volontiers du c\u00f4t\u00e9 f\u00e9minin\u00a0: c\u2019est une fa\u00e7on efficace de temp\u00e9rer \u00ab\u00a0l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0\u00bb de la f\u00e9minit\u00e9 \u00e9nigmatique. C\u2019est une sorte d\u2019antidote.<\/p>\n<p>L\u2019autre solution, moins n\u00e9vrotique, se situe du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019amour. \u00ab\u00a0Pourquoi les femmes aiment-elles tellement l\u2019amour\u00a0?\u00a0\u00bb s\u2019interrogeait l\u2019analysante de tout \u00e0 l\u2019heure\u2026 Eh bien, parce que l\u2019amour est une alternative au ravage. C\u2019est un traitement de la jouissance \u00e9nigmatique. \u00c9videmment, cela va donner un style d\u2019amour au f\u00e9minin, assez diff\u00e9rent de celui rencontr\u00e9 au masculin. Lacan opposait l\u2019amour volontiers f\u00e9tichiste des hommes \u2013\u00a0compatible avec un \u00ab\u00a0Sois belle et tais-toi\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 \u00e0 l\u2019amour au f\u00e9minin qui exige plut\u00f4t de passer par la parole, encore la parole et toujours la parole\u2026 Que veut une femme\u00a0? Qu\u2019on lui parle \u2013\u00a0et pas forc\u00e9ment de sexe\u00a0! C\u2019est une condition d\u2019amour pour elle. Cela peut donner un amour sans limite, \u00e0 la mesure ou plut\u00f4t \u00e0 la d\u00e9mesure de la jouissance que cet amour est cens\u00e9 traiter.<\/p>\n<p>Lacan a rep\u00e9r\u00e9 le paradigme de cet \u00e9lan dans l\u2019incandescence de l\u2019amour mystique. Il s\u2019agit de civiliser la jouissance f\u00e9minine, de la temp\u00e9rer, sans la d\u00e9mentir, contrairement \u00e0 la solution hyst\u00e9rique.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, cette exp\u00e9rience Autre qui surgit dans le corps f\u00e9minin, ne contribue gu\u00e8re \u00e0 la relation \u00e9rotique. A sa fa\u00e7on, elle contribue, elle aussi, \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019impossible rapport\u00a0\u00bb et ne se pr\u00eate pas \u00e0 l\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p>En fin de compte, on comprend mieux en quoi ladite jouissance ainsi con\u00e7ue, a permis l\u2019\u00e9laboration d\u2019un \u00ab\u00a0r\u00e9partitoire\u00a0\u00bb des sexes qui, comme le dit Lacan, divise l\u2019humanit\u00e9 en deux moiti\u00e9s, selon une ligne de partage qui ne d\u00e9pend pas du sexe anatomique ou g\u00e9n\u00e9tique, ni m\u00eame de l\u2019\u00e9tat civil. Pour preuve\u00a0: une belle hyst\u00e9rique peut \u00ab\u00a0faire l\u2019homme\u00a0\u00bb et \u00e0 l\u2019inverse, Lacan a pu mettre du c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0f\u00e9minin\u00a0\u00bb certains hommes fort peu eff\u00e9min\u00e9s, comme saint Jean de la Croix, uniquement au nom de l\u2019exp\u00e9rience mystique dont il a t\u00e9moign\u00e9. Cette r\u00e9partition in\u00e9dite des sexes, en rien li\u00e9e aux apparences physiques, correspond au terme choisi de \u00ab\u00a0sexuation\u00a0\u00bb, si cher aux psychanalystes.<\/p>\n<h3>L\u2019avenir d\u2019une illusion<\/h3>\n<p>Pour conclure, posons-nous la question de l\u2019avenir de la sexualit\u00e9 en ce d\u00e9but de XXI\u00b0 si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Un sujet qui s\u2019ouvre \u00e0 la rencontre sexuelle avec un partenaire ne percera pas le myst\u00e8re de la jouissance f\u00e9minine, hors de port\u00e9e de toute signification. Cette jouissance fait d\u00e9finitivement un trou dans l\u2019ordre symbolique et les cons\u00e9quences sont lourdes.<\/p>\n<p>Si aucun signifiant ne peut colmater cette p\u00e9nurie de repr\u00e9sentation, eh bien, aucun savoir, aucun discours ne pourront y rem\u00e9dier \u2013\u00a0pas m\u00eame le discours de la science\u2026 C\u2019est au point, dit Lacan, que le rapport sexuel \u00ab\u00a0s\u2019ab\u00eeme dans le non-sens\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour assurer la relation sexuelle, nous voil\u00e0 condamn\u00e9s au catalogue des jouissances \u00ab\u00a0Une\u00a0\u00bb qui, seules, permettent de bricoler quelques satisfactions h\u00e9t\u00e9ro, homo ou auto-\u00e9rotiques. L\u2019universit\u00e9 peut toujours faire copuler des gens dans un scanner, nous en saurons sans doute un peu plus sur la biologie des jouissances \u00ab\u00a0Unes\u00a0\u00bb mais nous resterons d\u00e9finitivement ignorants sur l\u2019Autre jouissance. Jamais l\u2019anatomie ou la chimie n\u2019en livreront le secret. Au fond, c\u2019est l\u2019envers de la jouissance \u00ab\u00a0Une\u00a0\u00bb qui, elle, se pr\u00eate \u00e0 l\u2019\u00e9tude, au savoir, \u00e0 la mesure.<\/p>\n<p>En cela, elle fait le miel des sexologues, v\u00e9ritables orthop\u00e9distes de la jouissance phallique. Prenons un exemple. Dans l\u2019\u00e9dition de f\u00e9vrier 2008 du tr\u00e8s s\u00e9rieux\u00a0<i>Journal of sexual medecine<\/i>, relay\u00e9 en France par\u00a0<i>Le Monde<\/i>, il \u00e9tait indiqu\u00e9 \u00e0 l\u2019attention du grand public le fruit d\u2019une longue recherche \u00e9pid\u00e9miologique\u00a0: un rapport sexuel ne peut \u00eatre satisfaisant que s\u2019il dure entre 7 et 13 minutes. C\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 comme une condition n\u00e9cessaire, m\u00eame si, pr\u00e9cise prudemment l\u2019article, elle n\u2019est pas suffisante\u00a0! En de\u00e7\u00e0, c\u2019est trop court pour l\u2019\u00e9veil charnel f\u00e9minin. Au-del\u00e0, c\u2019est trop long\u00a0! Tel est le destin universitaire actuel du \u00ab\u00a0Un\u00a0\u00bb de la jouissance sexuelle\u00a0: c\u2019est du \u00ab\u00a0Un\u00a0\u00bb comptable, chronom\u00e8tres \u00e0 l\u2019appui.<\/p>\n<p>C\u2019est dire l\u2019embarras de la science quant \u00e0 l\u2019approche de la f\u00e9minit\u00e9. Le \u00ab\u00a0quelque chose en plus\u00a0\u00bb dont parlait Lacan se rate malgr\u00e9 les appareils de mesure ou les enqu\u00eates statistiques\u00a0; cela \u00e9chappe d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 l\u2019imagerie m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>On comprend mieux l\u2019\u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e jadis \u2013\u00a0en vain\u00a0\u2013 \u00e0 la recherche du fameux \u00ab\u00a0point G\u00a0\u00bb, comme un au-del\u00e0 de la jouissance phallique clitoridienne. Les choses ont un peu \u00e9volu\u00e9 aujourd\u2019hui mais l\u2019esprit reste le m\u00eame\u00a0: on est maintenant \u00e0 la recherche d\u2019une myst\u00e9rieuse micro membrane p\u00e9rin\u00e9ale, selon la revue d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>Les recherches pour saisir l\u2019Autre jouissance, dite f\u00e9minine, s\u2019enlisent. De ce point de vue, le secret espoir d\u2019attraper la formule du rapport sexuel unitif, \u00e0 partir de la capture de cette jouissance-l\u00e0 est \u00e9videmment un mirage. Au mieux, la science attrape-t-elle les m\u00e9canismes du plaisir \u00e0 deux, c\u2019est-\u00e0-dire la cohabitation des jouissances Unes acoquin\u00e9es \u2013\u00a0rien de plus.<\/p>\n<p><b>La jouissance \u00ab\u00a0Une\u00a0\u00bb est en effet un terrain de pr\u00e9dilection pour la recherche.<\/b>\u00a0L\u00e0 il ne s\u2019agit plus de mirage\u00a0: c\u2019est la profusion des petits arrangements de la jouissance phallique via la technologie de pointe. Une psychanalyste bordelaise, Lise Roullet, s\u2019est attel\u00e9e \u00e0 un inventaire des nouvelles modalit\u00e9s qui \u00e9voluent chaque semestre \u2013\u00a0travail publi\u00e9 dans le bulletin de l\u2019Association de la Cause freudienne \u00ab\u00a0Aquitania\u00a0\u00bb, Tresse n\u00b031, en janvier 2009 (pp. 28-29). On peut en d\u00e9gager deux axes principaux.<\/p>\n<p>D\u2019abord, premier axe, il y a\u00a0<b>l\u2019offre d\u2019un partenaire sans corps<\/b>.<\/p>\n<p>C\u2019est le cas de sites bien connus, dits \u00ab\u00a0de rencontre\u00a0\u00bb, sur Internet. On se met en fiche, on se pr\u00e9sente et on s\u2019aime. Les corps se rencontreront plus tard.<\/p>\n<p>Dans la m\u00eame veine, il y a\u00a0<b>Second life<\/b>, un jeu vid\u00e9o sans aucune finalit\u00e9 autre que de simuler virtuellement une n\u00e9o-r\u00e9alit\u00e9 o\u00f9 vous devenez un \u00ab\u00a0avatar\u00a0\u00bb (sic\u00a0!) \u00e0 partir duquel vous pouvez aimer, vous marier, vous entretuer, divorcer, etc. La cyber-vie, quoi\u00a0!<\/p>\n<p>Ensuite, deuxi\u00e8me axe apr\u00e8s le partenaire sans corps, il y a la promesse de jouissance sans partenaire.<\/p>\n<p>C\u2019est le grand espoir des neuro-nano-biotechnologies, annonc\u00e9es par le journal Lib\u00e9ration du 18 mars 2008 comme \u00ab\u00a0la prochaine r\u00e9volution sexuelle\u00a0\u00bb. Je cite\u00a0: \u00ab\u00a0Tout indique que, dans notre monde occidental, nous nous acheminons vers une sexualit\u00e9 sans contact physique et sans partenaire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En particulier, la recherche sur les interfaces dites \u00ab\u00a0haptiques\u00a0\u00bb est tr\u00e8s avanc\u00e9e. Il s\u2019agit d\u2019une science du tactile o\u00f9 il devient possible de faire ressentir l\u2019impression du toucher sans qu\u2019il y ait contact. Le plasticien et informaticien Yann Minh vient de mettre au point \u2013\u00a0et en vente\u00a0\u2013 le dernier n\u00e9 des \u00ab\u00a0orgamastrons\u00a0\u00bb, capables de vous provoquer toutes sortes de sensations. Il s\u2019agit d\u2019un scaphandre d\u2019immersion sexuelle, baptis\u00e9 le NooScaphe \u2013\u00a0je vous renvoie au site Internet de ce scientifique.<\/p>\n<p>Le projet de la science n\u2019est pas si nouveau\u00a0: il a eu des pr\u00e9curseurs. Un psychanalyste marseillais, Herv\u00e9 Castanet, a publi\u00e9 aux \u00e9ditions C\u00e9cile Defaud\u00a0<i>Le savoir de l\u2019artiste et la psychanalyse<\/i>, un ouvrage \u00e0 lire absolument. Un chapitre entier nous y rappelle les descriptions de Michel Carrouge dans son livre de 1954,\u00a0<i>Les Machines C\u00e9libataires<\/i>. Il y est d\u00e9j\u00e0 question de faire son\u00a0\u00ab\u00a0chocolat soi-m\u00eame\u00a0\u00bb, comme disait Marcel Duchamp\u00a0! Herv\u00e9 Castanet nous renvoie aussi \u00e0 la lecture de\u00a0<b>L\u2019Eve future<\/b>, un ouvrage de 1880 du symboliste Auguste Villiers de l\u2019Isle-Adam, qui, dans la m\u00eame veine, se d\u00e9solait que sa ma\u00eetresse Alicia ne puisse \u00eatre \u00e9quivalente \u00e0 une statue magnifique que l\u2019on contemplerait dans le silence de sa beaut\u00e9. A partir du moment o\u00f9 elle parle, o\u00f9 elle d\u00e9sire, bref, o\u00f9 elle vit, quelque chose de la perfection se perd. Reste au g\u00e9nial Edison \u00e0 inventer une femme artificielle\u00a0! La science a entendu la plainte de Villiers\u00a0: elle nous pr\u00e9pare des robots gr\u00e2ce auxquels il serait enfin possible d\u2019\u00e9viter l\u2019Autre sexe\u00a0!<\/p>\n<p>En effet, l\u2019expert en intelligence artificielle, David Levy, a publi\u00e9 un article dans Le Monde du 23 mars 2008, annon\u00e7ant une bonne nouvelle\u00a0: avoir des relations sexuelles avec un robot sera bient\u00f4t possible. Les engins humano\u00efdes seront parfaits \u2013\u00a0ressemblance \u00e0 l\u2019homme, fid\u00e9lit\u00e9 garantie, jeunesse inoxydable, performances infaillibles\u2026 et sans la migraine\u00a0! Justement, cette histoire de migraine introduit un b\u00e9mol qui contrarie l\u2019esp\u00e9rance du chercheur. Selon lui, une grande question demeure, irr\u00e9solue\u00a0: comment insuffler \u00e0 ces machines ce qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb \u2013\u00a0empathie, humour et surtout amour\u00a0?\u2026<\/p>\n<p>Eh bien, la recherche du \u00ab\u00a0suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb se cognera au \u00ab\u00a0suppl\u00e9ment des dames\u00a0\u00bb. La science trouvera une limite pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce point\u00a0: la jouissance f\u00e9minine qu\u2019elle n\u2019attrapera pas ni ne mesurera. D\u2019ailleurs, o\u00f9 est la place de l\u2019Autre sexe l\u00e0-dedans\u00a0?<\/p>\n<p>Au fond, ces appareillages contemporains de haute technologie sont d\u00e9j\u00e0 notre pr\u00e9sent. Ils renforcent ce que nous savions d\u00e9j\u00e0\u00a0: la jouissance phallique est une jouissance de l\u2019idiot \u2013\u00a0du \u00ab\u00a0Un tout seul\u00a0\u00bb. Qu\u2019on ne s\u2019y trompe pas\u00a0: il s\u2019agit d\u2019\u00e9viter la rencontre d\u2019un sujet non seulement avec un partenaire au sens classique mais il s\u2019agit surtout d\u2019\u00e9viter la rencontre avec l\u2019Autre sexe, tel que nous l\u2019avons d\u00e9fini \u2013\u00a0ou plut\u00f4t \u00ab\u00a0ind\u00e9fini\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Serions-nous, gr\u00e2ce aux gadgets, \u00e0 l\u2019abri des effets ind\u00e9sirables d\u2019une telle rencontre \u2013\u00a0par exemple, l\u2019impr\u00e9vu, l\u2019\u00e9chec ou l\u2019angoisse, etc.\u00a0? Gr\u00e2ce aux objets \u00ab\u00a0pr\u00eat-\u00e0-jouir\u00a0\u00bb, il y a certes promesse de rendement illimit\u00e9, sauf \u00e0 oublier qu\u2019une limite peut s\u2019imposer d\u2019elle-m\u00eame\u2026 Comme l\u2019\u00e9crivait le psychanalyste parisien, \u00c9ric Laurent\u00a0: \u00ab\u00a0<b>\u2026gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019angoisse, rien de tout \u00e7a ne va fonctionner\u2026<\/b>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il a raison. L\u2019Autre sexe n\u2019est pas de nature \u00e0 s\u2019\u00e9vaporer sous le coup des discours qui organisent les modes de vie consommateurs contemporains. La pr\u00e9sence de l\u2019Autre sexe est irr\u00e9ductible et se rappellera toujours \u00e0 notre bon souvenir \u2013\u00a0cela d\u00fbt-il passer par l\u2019angoisse. La f\u00e9minit\u00e9 d\u00e9compl\u00e8tera toujours l\u2019arsenal phallique et ses pr\u00e9tentions scientistes.<\/p>\n<p>Au fond, le rapport entre les sexes demeure impossible \u00e0 \u00e9crire m\u00eame pour la science qui, en voulant forcer l\u2019impossible, ne fait que le confirmer.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qui laisse encore de beaux jours pour une raison simple\u00a0: nous sommes vou\u00e9s au r\u00e9gime contingent de la rencontre. La vraie rencontre\u00a0: celle que l\u2019on n\u2019attend pas et qui requiert notre consentement\u2026<\/p>\n<p>Je terminerai sur cette bonne nouvelle.<\/p>\n<h3>P\u00e9riode de questions<\/h3>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: La jouissance f\u00e9minine, je ne sais pas si cela appelle des questions, car c\u2019est quelque chose de quand m\u00eame tr\u00e8s particulier. Je ne sais toujours pas ce que c\u2019est. Je ne suis pas de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, mais j\u2019aurais pu, comme saint Jean de la Croix, avoir quelques exp\u00e9riences mystiques, par exemple. Mais je ne suis pas dou\u00e9. Lacan dit qu\u2019il faut \u00eatre dou\u00e9 pour \u00e7a. Je ne dois pas vraiment l\u2019\u00eatre. D\u2019ailleurs, au fil de ce d\u00e9veloppement, je n\u2019ai surtout pas dit ce que c\u2019\u00e9tait, j\u2019ai dit ce que ce n\u2019\u00e9tait pas. Mais bien malin celui qui d\u00e9finira la jouissance f\u00e9minine. On peut la logifier, mais \u00e7a, ce n\u2019est pas une d\u00e9finition.<\/p>\n<p><strong>Participant<\/strong>\u00a0: Pour l&rsquo;homme en g\u00e9n\u00e9ral, quel serait l\u2019int\u00e9r\u00eat de d\u00e9couvrir la jouissance de la femme, si elle est destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre inconnue\u00a0? Je veux dire, \u00e7a fait des milliers d\u2019ann\u00e9es qu\u2019elle existe, pourquoi est-ce que, maintenant, ce serait un int\u00e9r\u00eat pour nous de la d\u00e9couvrir\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: Je ne suis pas s\u00fbr qu\u2019il faille la d\u00e9couvrir. Je ne suis pas s\u00fbr qu\u2019on en soit capable. Je suis, par contre, assez s\u00fbr qu\u2019avec l\u2019av\u00e8nement du discours de la science \u2013\u00a0vous parlez de milliers d\u2019ann\u00e9es\u00a0\u2013 mais le discours de la science, on peut dire qu\u2019il remonte \u00e0 la coupure \u00e9pist\u00e9mique qu\u2019apporte Descartes \u2013\u00a0\u00e7a s\u2019embraye \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 ce moment-l\u00e0\u00a0\u2013 la science contemporaine en tout cas\u2026<\/p>\n<p>Et c\u2019est vrai qu\u2019elle tente de proposer un discours qui r\u00e9pondrait \u00e0 toutes les \u00e9nigmes, y compris celle-l\u00e0. Sauf que, l\u00e0, les chevilles ne vont pas rentrer dans les trous. Il ne s\u2019agit pas de d\u00e9couvrir ce que c\u2019est que la jouissance f\u00e9minine. Peut-\u00eatre que le continent noir dont parlait Freud va rester tout noir. Le probl\u00e8me, voyez-vous, c\u2019est que ce continent noir a des cons\u00e9quences sp\u00e9cifiques dans la clinique. Aujourd\u2019hui, par exemple, nous avons de moins en moins de sympt\u00f4mes qui arrivent dans les cabinets des analystes et de plus en plus de gens ravag\u00e9s. Des ravages qui peuvent aller jusqu\u2019\u00e0 mettre la vie en danger. Et, en effet, on voit qu\u2019il y a une incidence directe, une corr\u00e9lation au fond, entre cette jouissance f\u00e9minine et ce ravage. Donc, \u00e7a, c\u2019est une vraie question pour nous, ne serait-ce que sur le plan th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<p>Alors, le souci ce n\u2019est pas de savoir ce que c\u2019est pour l\u2019enfermer dans un processus de compr\u00e9hension, comme le font les id\u00e9aux universitaires, par exemple. Ce n\u2019est pas \u00e7a. Le souci du psychanalyste, c\u2019est plut\u00f4t\u00a0: savoir y faire avec \u00e7a. Comment une femme peut-elle se d\u00e9brouiller avec ce par quoi elle est travers\u00e9e, de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019elle soit moins ravag\u00e9e, \u00e0 ce qu\u2019il y ait moins d\u2019impact\u2026<\/p>\n<p>Alors dans les civilisations, la jouissance f\u00e9minine \u2013\u00a0vous parlez de milliers d\u2019ann\u00e9es, on peut parler de si\u00e8cles\u00a0\u2013 a d\u00e9bouch\u00e9 sur des fa\u00e7ons de savoir y faire. Par exemple,\u00a0<b>au Moyen \u00c2ge, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la chevalerie, on a invent\u00e9 l\u2019amour courtois, qui \u00e9tait une fa\u00e7on \u00e9minente de traiter la jouissance f\u00e9minine.<\/b>\u00a0Mais l\u2019amour courtois, c\u2019est une invention qui correspond \u00e0 une \u00e9poque\u00a0; ce n\u2019est pas une recette. On ne peut pas, aujourd\u2019hui, importer cela. \u00c7a ne marcherait pas. Je crois que dans un s\u00e9minaire plus tardif, le docteur Lacan dit\u00a0<b>que les r\u00e8gles de l\u2019amour \u00ab\u00a0restent \u00e0 inventer\u00a0\u00bb. Parce que, ce qui me para\u00eet s\u00fbr et certain, c\u2019est que s\u2019il y a un savoir y faire avec la jouissance f\u00e9minine, c\u2019est du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019amour que \u00e7a se passe.<\/b>\u00a0Mais attention, pas n\u2019importe quel amour. L\u2019amour f\u00e9minin peut traiter les ravages de la jouissance f\u00e9minine. C\u2019est une fa\u00e7on d\u2019utiliser la jouissance f\u00e9minine \u00e0 d\u2019autres effets que la destruction et le ravage.<\/p>\n<p>Mais il faut voir de quel amour on parle. Par exemple, l\u2019amour du n\u00e9vros\u00e9, l\u2019amour d\u2019une femme hyst\u00e9rique, je ne suis pas s\u00fbr que ce soit un amour qui prenne en compte la jouissance f\u00e9minine. C\u2019est un amour qui, plut\u00f4t, tente de la d\u00e9mentir, de ne pas la prendre en compte. Alors que, au terme d\u2019une analyse, peut-\u00eatre on peut esp\u00e9rer un certain m\u00e9tabolisme de l\u2019amour qui d\u00e9boucherait sur un traitement de la jouissance f\u00e9minine. Par exemple, Freud disait qu\u2019on est en droit d\u2019attendre, \u00e0 la fin d\u2019une analyse, une autre fa\u00e7on d\u2019aimer. Prenons cela tr\u00e8s au s\u00e9rieux. Est-ce qu\u2019une psychanalyse, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience vivante du transfert, qui est, apr\u00e8s tout, une modalit\u00e9 de l\u2019amour \u2013\u00a0et de la haine, assez souvent\u00a0\u2013, est-ce qu\u2019une psychanalyse peut changer structuralement quelque chose \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019aimer\u00a0? Est-ce qu\u2019on aime de la m\u00eame fa\u00e7on avant une analyse et apr\u00e8s une analyse conclue\u00a0? Ce n\u2019est pas s\u00fbr. Pour ma part, l\u2019exp\u00e9rience que j\u2019en ai, \u00e7a change \u2013\u00a0mais c\u2019est une exp\u00e9rience d\u2019homme\u00a0\u2013, \u00e7a change la modalit\u00e9 de l\u2019amour. Il s\u2019agit d\u2019obtenir ce que Rimbaud, dans son po\u00e8me \u00ab\u00a0\u00c0 une raison\u00a0\u00bb, appelait un \u00ab\u00a0nouvel amour\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire obtenir un amour qui ne soit pas un d\u00e9menti, au fond, de la jouissance f\u00e9minine, mais qui puisse l\u2019accueillir, qui puisse en tenir compte, qui puisse faire avec, qui puisse \u00eatre une porte de sortie pour la jouissance f\u00e9minine, autrement que de soumettre la personne au ravage \u2013\u00a0favoris\u00e9, il faut bien le dire, par le malaise actuel dans la civilisation.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, on peut dire que face \u00e0 la jouissance f\u00e9minine, les sujets s\u2019en sortaient par l\u2019hyst\u00e9rie. Freud voyait arriver de grandes astasies-abasies, de grandes paralysies, enfin, des femmes atteintes de grandes crises d\u2019hyst\u00e9ries \u00e0 la Charcot, qui se roulaient par terre, etc. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il voyait arriver des sympt\u00f4mes hyst\u00e9riques. Et certainement que l\u2019hyst\u00e9rie venait faire antidote au ravage, \u00e0 la toxicit\u00e9 de la jouissance f\u00e9minine. Aujourd\u2019hui, le discours de la civilisation a beaucoup chang\u00e9 et ne favorise pas l\u2019\u00e9closion des n\u00e9vroses comme avant. On n\u2019a pas tellement affaire \u00e0 des sympt\u00f4mes. Aujourd\u2019hui, on a le ravage \u00ab\u00a0brut de d\u00e9coffrage\u00a0\u00bb. Les gens arrivent avec \u00e7a. On est dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le Nom-du-P\u00e8re a d\u00e9clin\u00e9\u00a0: c\u2019est la mont\u00e9e au z\u00e9nith de l\u2019objet de consommation. Enfin, il y a un certain nombre de choses qui se sont ainsi pass\u00e9es, toutes li\u00e9es aux noces barbares entre le capitalisme et le discours de la science, noces sold\u00e9es par la production de tous ces gadgets qui parfois nous encombrent\u2026 Enfin, tout a chang\u00e9.<\/p>\n<p>Et il n\u2019est pas certain qu\u2019aujourd\u2019hui on voie arriver de grandes n\u00e9vroses comme avant. Lacan, d\u00e9j\u00e0, le disait. Il s\u2019en plaignait; il disait\u00a0: \u00ab\u00a0O\u00f9 sont-elles pass\u00e9es les belles hyst\u00e9riques de jadis\u00a0?\u00a0\u00bb. Il ne les trouvait plus.\u00a0<b>Aujourd\u2019hui, maintenant, on a d\u2019autres ph\u00e9nom\u00e8nes cliniques qui sont directement des effets du ravage de la f\u00e9minit\u00e9 \u2013\u00a0parfois des ravages li\u00e9s \u00e0 bien d\u2019autres choses, comme \u00e0 la psychose, mais \u00e7a, c\u2019est une autre affaire.<\/b><\/p>\n<p>Donc, le probl\u00e8me, ce n\u2019est pas de comprendre. La psychanalyse n\u2019a pas du tout l\u2019ambition de r\u00e9ussir l\u00e0 o\u00f9 le discours de la science \u00e9choue. Il ne s\u2019agit pas de d\u00e9finir et de capturer dans un processus de compr\u00e9hension ce qu\u2019il en est de la jouissance f\u00e9minine. Pas du tout. Il s\u2019agit de proposer un \u00ab\u00a0savoir-y-faire avec\u00a0\u00bb. Voil\u00e0.<\/p>\n<p><strong>Fr\u00e9d\u00e9rie Castan<\/strong>\u00a0: Donc, si je comprends bien, c\u2019est du cas par cas, en analyse.<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: Voil\u00e0. Chaque cure am\u00e8ne le sujet \u00e0 trouver sa solution, qui ne vaut que pour lui, qui n\u2019est pas exportable \u00e0 la voisine. C\u2019est \u00e7a, dans la psychanalyse.<\/p>\n<p>On part de l\u2019universel d\u2019une plainte et on va \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 la singularit\u00e9 d\u2019une r\u00e9ponse. Donc, au cas par cas, en effet\u00a0: on ne pourra jamais faire des statistiques avec cette affaire-l\u00e0&#8230;<\/p>\n<p>Quelqu\u2019un va traiter \u00e7a, une femme va traiter \u00e7a par l\u2019\u00e9criture. Elle va t\u00e9moigner, elle va devenir auteure. Elle va t\u00e9moigner dans l\u2019\u00e9criture. Elle y met son style. Elle va venir border quelque chose de cette jouissance f\u00e9minine justement pour que cela ne d\u00e9borde pas et que cela ne la ravage pas.<\/p>\n<p>Mais on ne peut pas dire \u00e0 la femme que l\u2019on voit le lendemain\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9crivez donc un livre, comme celle qui est venue hier\u00a0\u00bb. C\u2019est vraiment avec le style de chacun et au cas par cas. Il n\u2019y a pas de recette. C\u2019est ce qui fait l\u2019embarras de notre travail en psychanalyse.<\/p>\n<p>Freud le disait autrement. Il disait qu\u2019avec chaque patient, il faut r\u00e9inventer la psychanalyse. \u00c7a veut dire que l\u2019on ne peut pas arriver avec des recettes toutes faites, comme \u00e7a, et que l\u2019on appliquerait des solutions en disant\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c7a a march\u00e9 pour madame A., on va le faire pour madame B.\u00a0\u00bb. Madame B., elle doit refaire le trajet et retricoter sa solution.<\/p>\n<p><strong>Participant<\/strong>\u00a0: Quels sont les ravages, comme vous dites\u2026 Les ravages, les d\u00e9bordements, vous les exprimez de quelle fa\u00e7on ?<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: Alors, si vous participez, par exemple, au s\u00e9minaire du Pont Freudien r\u00e9guli\u00e8rement, je pense qu\u2019il y a des cas cliniques qui sont pr\u00e9sent\u00e9s et que nous commentons. Nous allons faire \u00e7a demain, d\u2019ailleurs\u2026<\/p>\n<p>Eh bien je suis frapp\u00e9 que, de plus en plus, dans quelque pays que j\u2019aille, les cas cliniques qui sont pr\u00e9sent\u00e9s ne correspondent plus \u00e0 la bonne vieille nosographie m\u00e9dico-psychiatrique que j\u2019avais moi-m\u00eame apprise dans mes \u00e9tudes. C\u2019est vraiment toujours des choses atypiques et atopiques qui fleurissent. Des choses atopiques, inclassables, tr\u00e8s surprenantes.<\/p>\n<p>Et on a le sentiment que les gens sont de plus en plus\u00a0<b>au bord de ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019autodestruction<\/b>. Destruction de leurs amours, de leur vie de famille, de leur sant\u00e9 \u2013\u00a0les stup\u00e9fiants, les drogues, l\u2019alcool, etc.<\/p>\n<p>Avec les partenaires, alors, c\u2019est l\u2019horreur absolue. Il faut parfois des ann\u00e9es de cure pour que la patiente consente \u00e0 se s\u00e9parer de son bourreau\u2026 et qui croyez-vous qu\u2019elle vous ram\u00e8ne quinze jours apr\u00e8s\u00a0? Un nouveau bourreau. Bon. C\u2019est \u00e7a, le ravage, par exemple.<\/p>\n<p>Ce sont des modes d\u2019organisation de vie o\u00f9 l\u2019on n\u2019est pas loin du burnout syndrom quelquefois, parce que vous vous cassez la t\u00eate pour extraire quelqu\u2019un d\u2019une jouissance absolument d\u00e9l\u00e9t\u00e8re dans l\u2019organisation de sa vie relationnelle, et les gens sont absolument aimant\u00e9s, \u00ab\u00a0amant\u00e9s\u00a0\u00bb, aspir\u00e9s par ce trou, et ils vont s\u2019y replonger tout de suite.<\/p>\n<p><b>On doit r\u00e9inventer la psychanalyse. Ce n\u2019est plus celle de Freud, \u00e7a c\u2019est s\u00fbr\u00a0!<\/b>\u00a0Quelle serait l\u2019alternative au ravage absolument destructeur\u00a0? Lacan avait une petite id\u00e9e de \u00e7a. Il se demandait comment aider quelqu\u2019un \u00e0 tricoter un sympt\u00f4me\u2026\u00a0<b>Parce que ce n\u2019est pas pareil, le sympt\u00f4me et le ravage.<\/b>\u00a0Ce n\u2019est pas pareil. Quand vous avez un partenaire-sympt\u00f4me, il y a quelque chance que cela donne une vie conjugale qui ne soit pas trop destructrice. Quand vous avez un partenaire-ravage, vous allez dans le mur, \u00e7a c\u2019est s\u00fbr. Alors on pourrait opposer \u00e7a. Par exemple, si on prend la pathologie de la vie amoureuse\u00a0: le partenaire-ravage versus le partenaire-sympt\u00f4me. Cela change tout \u00e0 fait le profil du partenaire. Avoir un partenaire-sympt\u00f4me, ce n\u2019est pas une histoire \u00e0 l\u2019eau de rose. Parce qu\u2019un sympt\u00f4me en psychanalyse, c\u2019est aussi bien un mode de dysfonctionnement qu\u2019un mode de fonctionnement. Donc, il va aussi y avoir des soucis, \u00e7a ne va pas aller. Mais c\u2019est aussi un mode de fonctionnement. On peut s\u2019appuyer dessus. Et cela peut faire quelque chose de relativement stable, solide. \u00c7a donne un peu d\u2019\u00eatre, le sympt\u00f4me. Tandis que le ravage, \u00e7a vous met dans le \u00ab\u00a0d\u00e9s\u00eatre\u00a0\u00bb total. Alors, on voit les gens partir \u00e0 la d\u00e9rive, au niveau du corps, au niveau de la consommation, des gens qui s\u2019endettent\u2026 Je pourrais vous faire toute une liste de choses o\u00f9 les gens vont s\u2019engouffrer dans des\u00a0<b>ab\u00eemes insondables<\/b>. \u00c7a, c\u2019est le ravage des modes de vie.<\/p>\n<p>Il y a des gens tr\u00e8s marqu\u00e9s, m\u00eame physiquement, avec des vieillissements acc\u00e9l\u00e9r\u00e9s, qui flirtent avec la maladie physique le plus possible. Tous les modes de ravage sont bons \u00e0 prendre. C\u2019est vrai que cela change notre fa\u00e7on de travailler en psychanalyse.<\/p>\n<p>Alors toute la clinique contemporaine pourrait \u00eatre revisit\u00e9e \u00e0 la faveur de cette lecture\u2026 Vous prenez un ph\u00e9nom\u00e8ne de corps, par exemple. Bien voil\u00e0, vous vous dites\u00a0: \u00ab<b>\u00a0Est-ce un sympt\u00f4me\u00a0? C\u2019est du c\u00f4t\u00e9 du sympt\u00f4me ou c\u2019est du c\u00f4t\u00e9 du ravage\u00a0?\u00a0<\/b>\u00bb. Ce n\u2019est pas la m\u00eame organisation. Ce n\u2019est pas la m\u00eame architecture. Ce n\u2019est pas le m\u00eame destin. Et ce n\u2019est s\u00fbrement pas la m\u00eame approche pour le psychanalyste non plus. Parce que quand vous avez affaire \u00e0 un sympt\u00f4me, vous allez premi\u00e8rement chercher \u00e0 en d\u00e9nouer ce que Lacan a appel\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019enveloppe formelle\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire les significations inconscientes, avant de tomber sur le noyau libidinal \u00ab\u00a0pur jus\u00a0\u00bb de ce sympt\u00f4me.<\/p>\n<p><b>Quand vous avez un ravage, ce n\u2019est pas la peine de vous \u00e9chiner \u00e0 chercher des significations inconscientes\u00a0: il n\u2019y en a pas. Ce n\u2019est pas une m\u00e9taphore. Ce n\u2019est pas un effet de refoulement. Au contraire. Si un jour vous r\u00e9ussissez \u00e0 provoquer quelque chose du refoulement, on va consid\u00e9rer que c\u2019est un progr\u00e8s.<\/b><\/p>\n<p>Un petit gar\u00e7on que j\u2019avais eu en traitement se mettait en danger de mani\u00e8re \u00e9pouvantable\u00a0: il mordait les autres, il tapait, il se pissait dessus; d\u00e8s qu\u2019il pouvait s\u2019\u00e9chapper de l\u2019\u00e9cole, il allait se mettre sous les voitures, il allait se mettre devant les camions, etc. Enfin, il \u00e9tait tr\u00e8s en danger. Il mettait les autres en danger, et lui-m\u00eame. C\u2019est au point que la directrice de l\u2019\u00e9tablissement scolaire ne voulait pas le garder. On ne l\u2019a pas mis sous Ritalin\u00a0: celui-l\u00e0 a \u00e9chapp\u00e9 au massacre. Il est all\u00e9 voir un psychanalyste. \u00c7a, \u00e7a ne se fait pas au Canada, mais en France, \u00e7a se fait encore.<\/p>\n<p><strong>Fr\u00e9d\u00e9rie Castan<\/strong>\u00a0: \u00c7a se fait ici aussi parfois\u00a0!<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: Ah\u00a0! Tant mieux\u2026 Il est all\u00e9 voir un psychanalyste. Et ce petit gamin, apr\u00e8s m\u2019avoir racont\u00e9 pendant des mois son monde int\u00e9rieur o\u00f9 il y avait des sorci\u00e8res absolument affreuses, et puis des bons et des m\u00e9chants, il a construit tout un monde&#8230; Et le r\u00e9sultat de tout \u00e7a, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 qu\u2019au bout d\u2019un moment, cet enfant s\u2019est mis \u00e0 pisser au lit la nuit.<\/p>\n<p>Alors, inutile de vous dire que j\u2019ai eu la m\u00e8re sur le dos\u00a0: \u00ab\u00a0Quoi!? Mon enfant qui \u00e9tait si propre, si t\u00f4t\u2026 Il vient vous voir\u2026 R\u00e9sultat\u00a0: au bout d\u2019un an, il fait pipi au lit. Une \u00e9nur\u00e9sie nocturne\u2026\u00a0\u00bb Alors, je lui ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0R\u00e9jouissons-nous\u00a0!\u00a0\u00bb Parce que, en m\u00eame temps, tout le monde a constat\u00e9 une pacification de cet enfant. C\u2019\u00e9tait fini. Il ne se mettait plus en danger. Il ne faisait plus de fugue, il n\u2019allait plus sous les voitures, il ne se mettait plus au milieu de la route.\u00a0<b>Et finalement, le sympt\u00f4me qui appara\u00eet et qui met en jeu le refoulement \u2013\u00a0l\u2019\u00e9nur\u00e9sie nocturne\u00a0\u2013, r\u00e9ussissait \u00e0 condenser cette explosion pulsionnelle qui lui traversait le corps, r\u00e9ussissait \u00e0 arrimer un petit peu ses pulsions autour de la formation symptomatique, \u00e0 tel point que cet enfant n\u2019apparaissait plus aussi fou qu\u2019on aurait pu le penser au d\u00e9part.<\/b><\/p>\n<p>Alors, j\u2019ai dit \u00e0 la m\u00e8re qu\u2019il avait tout de m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 inventer un embryon de solution avec son sympt\u00f4me \u00e9nur\u00e9tique, et qu\u2019il fallait s\u2019en r\u00e9jouir. Parce que, d\u00e9j\u00e0, il s\u2019\u00e9loignait du danger de ce qui le ravageait (voil\u00e0 une clinique du ravage qui n\u2019\u00e9tait pas sp\u00e9cifiquement f\u00e9minine ici). Il s\u2019\u00e9loignait d\u2019un danger qui le ravageait avec l\u2019invention d\u2019un sympt\u00f4me qui \u00e9tait certainement g\u00eanant \u2013\u00a0et j\u2019ai dit \u00e0 la maman qu\u2019en effet, il faudrait voir dans un moment ult\u00e9rieur comment encore inventer une solution moins p\u00e9nalisante que de pisser au lit toutes les nuits\u00a0\u2013, mais que c\u2019\u00e9tait un progr\u00e8s th\u00e9rapeutique. Voil\u00e0 pour opposer le ravage et le sympt\u00f4me. Vous voyez. M\u00eame si, ici, on parle d\u2019un ravage qui n\u2019est pas tout \u00e0 fait le ravage de la jouissance f\u00e9minine; c\u2019est autre chose\u2026<\/p>\n<p><strong>Participant<\/strong>\u00a0: J\u2019avais une question par rapport au ravage&#8230; Est-ce que vous parleriez du ravage quand m\u00eame pour une structure psychotique ?<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: Vous posez une excellente question, parce que c\u2019est\u00a0<b>la question du diagnostic diff\u00e9rentiel entre f\u00e9minit\u00e9 et psychose<\/b>. Alors, il faut savoir que le docteur Lacan a en effet distingu\u00e9, d\u00e9clin\u00e9 pourrait-on dire, plusieurs types de ravages. Il y a le ravage au f\u00e9minin. Mais il a, en effet, parl\u00e9 du ravage dans la psychose. Alors, le probl\u00e8me, c\u2019est que ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait la m\u00eame chose. Et \u00e7a pose le probl\u00e8me du diagnostic diff\u00e9rentiel \u00e0 partir d\u2019un ravage qui, ph\u00e9nom\u00e9nologiquement, pourrait induire une confusion. Ph\u00e9nom\u00e9nologiquement, \u00e7a peut se pr\u00e9senter pareil. Mais comment introduire l\u2019id\u00e9e d\u2019un diagnostic diff\u00e9rentiel\u00a0? Ce qui est assez compliqu\u00e9, parce que Lacan a pu dire \u00e0 Rome que toutes les femmes sont folles\u2026 Ce qui ne veut pas dire que toutes les femmes sont psychotiques. Ce n\u2019est pas pareil. Et inversement, il a pu dire qu\u2019il y a des psychotiques qui ne sont pas fous\u00a0; par exemple, James Joyce. Donc, vous voyez que les fronti\u00e8res ne sont pas aussi nettes que \u00e7a.<\/p>\n<p>Le diagnostic diff\u00e9rentiel, l\u2019id\u00e9e qu\u2019entre une femme folle et une femme psychotique, cela fait deux, cela passe par o\u00f9\u00a0? Tout de m\u00eame, la jouissance suppl\u00e9mentaire qui rend une femme folle, qui l\u2019expose au ravage, aussi bien, c\u2019est une jouissance que Lacan pr\u00e9sente comme \u00e9tant au-del\u00e0 de la jouissance phallique. C\u2019est-\u00e0-dire que la jouissance f\u00e9minine rencontre la jouissance phallique. Une femme est confront\u00e9e \u00e0 la jouissance phallique. Lacan peut m\u00eame dire qu\u2019elle y est impliqu\u00e9e \u00ab\u00a0\u00e0 plein\u00a0\u00bb, dans la jouissance phallique. Seulement, il y a un au-del\u00e0 de cette jouissance phallique, il y a un suppl\u00e9ment, il y a un quelque chose en plus. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle devient folle.<\/p>\n<p>Tandis que, dans la psychose, il y a une jouissance qui rend folle, la jouissance psychotique, mais qui ne peut pas \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9e comme un au-del\u00e0 de la jouissance phallique, parce que le psychotique ne rencontre pas la jouissance phallique. Il ne la rencontre pas parce qu\u2019il y a une forclusion du signifiant phallique. C\u2019est absent de son inconscient, si vous voulez, on pourrait le dire comme \u00e7a. Pour avoir un au-del\u00e0 de quelque chose, il faut avoir rencontr\u00e9 ce quelque chose. Et puis on passe au-del\u00e0. C\u2019est logique. Si vous n\u2019avez pas cette chose, vous n\u2019\u00eates pas au-del\u00e0 de cette chose, ni en-de\u00e7\u00e0. Je ne sais pas o\u00f9 vous \u00eates, mais vous \u00eates ailleurs. Ce n\u2019est pas la m\u00eame jouissance que la jouissance suppl\u00e9mentaire au-del\u00e0 de la jouissance phallique. Cette jouissance suppl\u00e9mentaire, f\u00e9minine, est toujours renvoy\u00e9e \u00e0 la jouissance phallique, qui, elle, est r\u00e9gulatrice et stabilisatrice. Il y a au moins cette possibilit\u00e9 de repli. Par exemple, une femme trop folle par sa jouissance suppl\u00e9mentaire f\u00e9minine peut se replier du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019hyst\u00e9rie. Alors l\u00e0, en se n\u00e9vrotisant, elle revient du c\u00f4t\u00e9 de la jouissance phallique\u00a0; cela va un peu temp\u00e9rer les choses. C\u2019est ce que je disais tout \u00e0 l\u2019heure. Tandis qu\u2019un psychotique, en dehors de l\u2019analyse, il n\u2019a pas cette possibilit\u00e9 de repli vers la jouissance phallique, parce qu\u2019elle est forclose, parce qu\u2019elle n\u2019existe pas. On peut hyst\u00e9riser un peu son discours dans l\u2019analyse, mais on ne peut pas faire d\u2019un psychotique un n\u00e9vros\u00e9. \u00c7a ne marche pas. Ph\u00e9nom\u00e9nologiquement, cela peut se ressembler, mais ce n\u2019est pas la m\u00eame architecture et \u00e7a n\u2019appelle pas les m\u00eames interventions de l\u2019analyste.<\/p>\n<p>Alors, en effet, dans la psychose, le ravage d\u2019une jouissance Autre, compl\u00e8tement d\u00e9bordante, on voit comment James Joyce l\u2019a trait\u00e9e. Par le travail de la lettre, Joyce a r\u00e9ussi \u00e0 confectionner, au sens presque du tricot, une \u0153uvre qui lui sert de sympt\u00f4me au sens du sinthome et qui, de ce fait, lui sert de nomination, l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y en avait pas. \u00c0 cet \u00e9gard, d\u2019ailleurs, que l\u2019on soit n\u00e9vros\u00e9 ou psychos\u00e9, tout le monde est \u00e0 la m\u00eame enseigne\u00a0: on doit confectionner un sinthome. Seulement, confectionner un sinthome chez le n\u00e9vros\u00e9, ce n\u2019est peut-\u00eatre pas les m\u00eames laines et les m\u00eames aiguilles que chez le psychotique. Enfin, c\u2019est une question que l\u2019on rencontre dans notre pratique absolument tous les jours.<\/p>\n<p><strong>Pierre Lafreni\u00e8re<\/strong>\u00a0: Vous parlez de la jouissance Autre en tant que jouissance mystique. Est-ce que c\u2019est m\u00e9taphorique de l\u2019appr\u00e9hender sous cette modalit\u00e9-l\u00e0\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: Je ne pense pas que Lacan ait utilis\u00e9 la jouissance, enfin l\u2019extase mystique, comme m\u00e9taphore de la jouissance f\u00e9minine. C\u2019est plut\u00f4t une forme clinique de la jouissance f\u00e9minine. C\u2019est peut-\u00eatre, apr\u00e8s tout, ce qu\u2019on a pu faire de mieux pour mettre sous notre loupe ce qu\u2019il en \u00e9tait de la jouissance f\u00e9minine. Pourquoi\u00a0? Parce qu\u2019il me semble que la jouissance mystique est d\u00e9parasit\u00e9e des ph\u00e9nom\u00e8nes n\u00e9vrotiques.<\/p>\n<p>C\u2019est sans doute un effet de la jouissance f\u00e9minine, oui, mais il y a une part d\u2019hyst\u00e9rie qui vient finalement un peu ab\u00e2tardir le tableau, de telle sorte qu\u2019on ne sait plus ce qui est la part de l\u2019hyst\u00e9rie et ce qui est la part de la f\u00e9minit\u00e9. On a le sentiment qu\u2019avec l\u2019extase mystique, par contre, on avait un pur produit, cliniquement parlant, de la jouissance f\u00e9minine. Un produit rare, sans doute, mais repr\u00e9sentatif. Le probl\u00e8me, c\u2019est\u00a0: qu\u2019est-ce qu\u2019on peut en faire, de la jouissance mystique\u00a0? Parce que Lacan se d\u00e9solait\u2026 D\u00e8s que ces personnes ont voulu t\u00e9moigner, comme saint Jean de la Croix, sainte Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Avila, Hadewij d\u2019Anvers, par exemple, eh bien, en effet, elles utilisaient des m\u00e9taphores d\u2019ordre phallique comme si \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 une histoire de sexe avec Dieu. Et les commentateurs ne se sont pas priv\u00e9s pour ricaner de \u00e7a. Lacan \u00e9tait assez furieux de ces commentaires. Il ne s\u2019agissait pas de \u00e7a\u00a0!<\/p>\n<p>C\u2019est que la jouissance f\u00e9minine, et a fortiori la jouissance mystique, n\u2019est pas compatible avec les mots, n\u2019est pas compatible avec le registre signifiant, n\u2019est pas compatible avec la signification phallique.<\/p>\n<p>Alors, d\u00e8s que vous voulez en parler, vous \u00eates oblig\u00e9 de vous rabattre sur les mots, les signifiants et la signification phallique. Donc, de toute fa\u00e7on, vous trahissez l\u2019exp\u00e9rience que vous avez v\u00e9cue. Et vous allez passer par des m\u00e9taphores plus ou moins phalliques. Et vous allez, d\u2019une certaine fa\u00e7on, \u00e9chouer dans votre entreprise de transmission. Ce qui vous renvoie au pur \u00e9prouv\u00e9 de votre exp\u00e9rience, qui jamais ne sera fid\u00e8lement transmise. Il y a un \u00e9chec l\u00e0. Mais enfin, on peut quand m\u00eame lire ces \u00e9crits, parce que \u00e7a dit assez bien un certain nombre de choses.<\/p>\n<p>Alors, ce n\u2019est pas une m\u00e9taphore. C\u2019est vraiment l\u2019exemple paradigmatique de ce que peut produire la jouissance f\u00e9minine sur le mode d\u2019un amour illimit\u00e9. On traite la jouissance qui d\u00e9borde par un amour illimit\u00e9. Et peut-\u00eatre, dans cet amour mystique, faut-il voir l\u2019issue de ce que pourrait \u00eatre tout amour f\u00e9minin. Toutes les femmes ne sont pas des mystiques et ne le seront jamais. Ce n\u2019est absolument pas la question. Mais est-ce que cet amour mystique, avec ces effets d\u2019extase \u2013\u00a0extase, \u00e9tymologiquement, c\u2019est \u00ab\u00a0aller vers\u00a0\u00bb\u00a0: aller vers Dieu, par exemple\u00a0\u2013, est-ce que cet amour mystique nous apprend quelque chose de l\u2019amour au f\u00e9minin ?<\/p>\n<p><strong>Participante<\/strong>\u00a0: Quand vous parlez de ce rapport mystique, ce rapport \u00e0 Dieu, je pense au mythe dont vous nous avez parl\u00e9, le mythe de Psych\u00e9, qui est dans une forme de paradis jusqu\u2019au moment o\u00f9 la parole, le doute, le questionnement surgissent, et elle va sortir du paradis, en quelque sorte. Je ne suis pas s\u00fbre d\u2019avoir bien saisi toute votre pr\u00e9sentation, mais il y a quelque chose de paradoxal, puisque vous dites \u00e0 un moment donn\u00e9 que les femmes ont besoin de la parole dans les rapports amoureux et, en m\u00eame temps, c\u2019est cette m\u00eame parole qui la fait sortir de cette jouissance absolue.<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: Je vois que vous avez tr\u00e8s bien suivi. En effet, l\u00e0, vous soulevez une question essentielle, qui correspond d\u2019ailleurs \u00e0 diff\u00e9rents moments de l\u2019enseignement de Lacan. Parce que, au fond, on a deux versants de la parole, deux versants du signifiant. Vous avez le signifiant qui tue la jouissance. Et, au fond, c\u2019est assez proche de la version linguistique. Ferdinand de Saussure, le p\u00e8re de la linguistique, dans son cours d\u2019introduction \u00e0 la linguistique g\u00e9n\u00e9rale de 1914 ou 1918 \u2013\u00a0c\u2019est dans ces ann\u00e9es-l\u00e0\u00a0\u2013, a sorti cette formule magique qui a travers\u00e9 les si\u00e8cles\u00a0: \u00ab\u00a0Le mot tue la chose\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019en effet, nous sommes p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s par le signifiant, nous incorporons l\u2019Autre du langage et le signifiant \u00e9vacue, d\u2019une certaine fa\u00e7on, beaucoup de choses. Dans un s\u00e9minaire qui s\u2019intitule Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, le S\u00e9minaire XI, Lacan dit que le signifiant est oblivium. Il le dit en latin\u00a0: oblivium, c\u2019est-\u00e0-dire que c\u2019est un effacement. Ce n\u2019est pas seulement de l\u2019oubli, c\u2019est un effacement, comme avec une gomme. Autrement dit, le signifiant, \u00e7a efface la jouissance du corps, \u00e7a d\u00e9sertifie le corps, c\u2019est l\u2019effet mortif\u00e8re du signifiant, \u00e7a enl\u00e8ve le vivant. Cela nous coupe de notre animalit\u00e9. Le signifiant fait que, pour l\u2019homme, il n\u2019y a plus de rapport sexuel, par exemple. L\u2019incorporation, \u00e7a supprime beaucoup de choses. Alors, en effet, de ce point de vue-l\u00e0, Psych\u00e9, quand elle a affaire au signifiant articul\u00e9, elle perd des choses c\u00f4t\u00e9 jouissance, \u00e7a c\u2019est s\u00fbr.<\/p>\n<p>Et puis, il y a un deuxi\u00e8me aspect du signifiant qui appara\u00eet dans le s\u00e9minaire plus tardif que Lacan va consacrer \u00e0 la jouissance f\u00e9minine, qui n\u2019est plus le S\u00e9minaire XI dont je parlais tout \u00e0 l\u2019heure, mais qui est le S\u00e9minaire XX, d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la jouissance f\u00e9minine, et qui s\u2019intitule Encore. Dans ce s\u00e9minaire, on voit appara\u00eetre une autre version du signifiant\u00a0: c\u2019est le signifiant comme moyen de jouissance. Ce n\u2019est plus le signifiant qui vient effacer la jouissance, c\u2019est le signifiant qui permet d\u2019en r\u00e9cup\u00e9rer. Alors, on se dit\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 quel saint se vouer\u00a0?\u00a0\u00bb. Le signifiant, il efface la jouissance ou il apporte de la jouissance\u00a0? Eh bien, les deux. C\u2019est-\u00e0-dire que ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait le m\u00eame signifiant.<\/p>\n<p>Vous avez le signifiant articul\u00e9 de la cha\u00eene signifiante, ce qu\u2019on mod\u00e9lise sur le mode S1-S2.<\/p>\n<p>Et puis, quand vous avez fait le tour de cette cha\u00eene signifiante, il va vous rester des signifiants particuliers que Lacan va appeler des traits unaires, qui sont des signifiants qui remplissent plut\u00f4t la fonction de la lettre, ce que les psychanalystes ont d\u00e9velopp\u00e9 comme \u00e9tant la fonction de la lettre. Et l\u00e0, ce sont au contraire des signifiants qui viennent inscrire un mode de jouissance. Ces signifiants ne sont pas articul\u00e9s. Ce ne sont pas des signifiants qui en appellent un autre et puis qui en appellent un autre, et qui produiraient comme \u00e7a des effets de sens. Pas du tout. Ce sont des signifiants, ce que l\u2019on appelle des S1, tous seuls, isol\u00e9s. Ils ne sont arrim\u00e9s \u00e0 rien d\u2019autre. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils n\u2019ont pas de sens; ils n\u2019en fabriquent pas, en tout cas. Ils ne font pas m\u00e9taphore. Ce ne sont pas des pourvoyeurs de sens. Mais, par contre, ces signifiants ont un immense avantage\u00a0: ce sont des signifiants qui viennent nommer quelque chose. Ils ne donnent pas de sens, ils n\u2019expliquent rien, mais ils nomment. Un peu comme un nom propre vient vous nommer. Un nom propre, \u00e7a n\u2019a pas de sens, \u00e7a n\u2019est articul\u00e9 \u00e0 rien, mais \u00e7a nomme.<\/p>\n<p>Et dans le cas de la jouissance f\u00e9minine, comme dans le cas de la jouissance psychotique, ce qu\u2019on peut faire de mieux, c\u2019est r\u00e9ussir \u00e0 la nommer \u2013\u00a0alors qu\u2019elle est fondamentalement \u00e9trang\u00e8re au mot\u00a0\u2013, \u00e0 trouver un mot, deux mots qui viennent la nommer. La nommer \u00e7a veut dire quoi ? \u00c7a veut dire la condenser, et \u00e7a veut dire la border, \u00e9viter qu\u2019elle ne d\u00e9borde. Joyce, c\u2019est son \u0153uvre qui nomme.<\/p>\n<p>Chez les gens qui ont fini leur analyse et qui en ont t\u00e9moign\u00e9, on trouve comme \u00e7a\u2026 Il y a quelqu\u2019un qui avait d\u00e9crit un ph\u00e9nom\u00e8ne de passe o\u00f9 il avait des frissons sur le corps. Ce mot \u2013\u00a0frisson\u00a0\u2013 venait nommer une jouissance. Seulement, le probl\u00e8me, c\u2019est que pour arriver \u00e0 produire \u00e7a \u00e0 la fin d\u2019une cure, il faut que vous ayez d\u00e9bit\u00e9 toute la cha\u00eene signifiante, celle qui efface, justement. C\u2019est-\u00e0-dire que vous passez d\u2019abord par tous les signifiants de votre histoire qui ont finalement mortifi\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019aliment\u00e9 la jouissance. Et vous finissez par produire deux choses \u00e0 la fin\u00a0: un objet pulsionnel privil\u00e9gi\u00e9, ce que Lacan appelait l\u2019objet a, qui est condensateur de jouissance\u00a0; et puis cette esp\u00e8ce de signifiant S1 qui peut tout \u00e0 fait nommer la jouissance f\u00e9minine. \u00c7a, c\u2019est formidable, si la jouissance f\u00e9minine peut \u00eatre nomm\u00e9e \u00e0 la fin d\u2019une cure analytique. Cet effet de nomination va venir la border. \u00c7a ne l\u2019annule pas, il ne s\u2019agit pas de la d\u00e9mentir, faire comme si elle n\u2019existait pas. \u00c7a la borde. \u00c7a la circonscrit. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 un gain consid\u00e9rable.<\/p>\n<p>Alors, voil\u00e0, on a les deux valences du signifiant. Si vous prenez le petit enfant, avant de se soumettre \u00e0 la langue commune de sa communaut\u00e9 linguistique \u2013\u00a0qui l\u2019oblige \u00e0 passer sous les fourches caudines du signifiant pour demander \u00e0 boire, \u00e0 manger et \u00e0 aller jouer\u00a0\u2013, le petit enfant, au d\u00e9but, il a cette esp\u00e8ce de charabia qui le fait bien jubiler, cette esp\u00e8ce de labile. Ce que Lacan appelle la \u00ab\u00a0lalangue\u00a0\u00bb, en un seul mot\u00a0! C\u2019est l\u2019usage que l\u2019on fait de la langue avant qu\u2019elle ne devienne un instrument de communication plus tard\u00a0: la langue. L\u00e0, vous ne pouvez pas inventer les mots, vous \u00eates oblig\u00e9 de vous soumettre \u00e0 la communaut\u00e9 linguistique \u00e0 laquelle vous appartenez. Avant ce stade, l\u2019enfant peut jouir d\u2019inventer une n\u00e9olangue qui est la sienne, et c\u2019est \u00e7a que Lacan a appel\u00e9 la \u00ab\u00a0lalangue\u00a0\u00bb. Cette lalangue, \u00e7a ne sert pas du tout \u00e0 communiquer, m\u00eame si les mamans pr\u00e9tendent comprendre ce que dit leur petite prog\u00e9niture. En r\u00e9alit\u00e9, cette lalangue, l\u2019enfant, \u00e7a lui sert \u00e0 jouir. Lacan, d\u2019ailleurs, la met dans le registre de la jouissance Une. On le voit\u00a0: les enfants qui jubilent, ils ne parlent \u00e0 personne, ils ne se font pas comprendre. Ils jouissent avec la lalangue. L\u00e0, on voit bien qu\u2019il y a du signifiant qui n\u2019efface pas la jouissance. C\u2019est un signifiant invent\u00e9 de toute pi\u00e8ce, mais c\u2019est un signifiant qui, au contraire, l\u2019alimente. Voil\u00e0 un exemple.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que Lacan va aller p\u00eacher l\u2019id\u00e9e que la langue, ce n\u2019est pas seulement des signifiants pour effacer la jouissance, mais \u00e7a peut aussi en charrier et en apporter. Et ensuite, toute notre vie durant, nous restons marqu\u00e9s par cette lalangue qui se d\u00e9pose quand m\u00eame au niveau de l\u2019inconscient.<\/p>\n<p><strong>Participant<\/strong>\u00a0: Je ne sais pas si je me trompe mais je crois qu\u2019il y a un aspect de la parole\u2026 Les femmes aiment qu\u2019on leur parle.<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: Oui. \u00c0 ce sujet, Lacan opposait les hommes et les femmes. Vous avez un texte magnifique dans les \u00c9crits de Lacan qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0Propos directifs pour un congr\u00e8s sur la sexualit\u00e9 f\u00e9minine\u00a0\u00bb. Il dit que les hommes ont une fa\u00e7on d\u2019aimer qui est plut\u00f4t f\u00e9tichisante. C\u2019est-\u00e0-dire que les hommes vont d\u00e9clencher un d\u00e9sir \u00e0 partir d\u2019une partie du corps. Ils ont vu passer une belle fille, ou un beau gar\u00e7on, \u00e7a d\u00e9pend comment ils fonctionnent\u2026 Ils vont s\u2019accrocher \u00e0 un regard, exactement comme Dante va s\u2019accrocher au regard de B\u00e9atrice. D\u2019autres vont s\u2019accrocher \u00e0 une paire de fesses, je n\u2019en sais rien. Et c\u2019est plut\u00f4t de l\u2019ordre du \u00ab\u00a0Sois belle et tais-toi!\u00a0\u00bb. \u00c7a peut faire fonctionner le d\u00e9sir chez un homme. \u00c9videmment, une femme \u00e7a ne marche pas comme \u00e7a.<\/p>\n<p>Et en contre-point du d\u00e9sir f\u00e9tichisant de l\u2019homme, de la logique f\u00e9tichisante comme condition d\u2019\u00e9namoration et de d\u00e9sir pour un homme, Lacan disait que, chez une femme, l\u2019amour est plut\u00f4t \u00e9rotomane, ou \u00e9rotomaniaque. Alors, attention\u00a0! Il ne s\u2019agit pas de l\u2019\u00e9rotomanie au sens de la psychiatrie de Cl\u00e9rambault, ou d\u2019une forme clinique de la parano\u00efa qui est bien connue des psychiatres. Pourquoi faut-il parler, reparler et encore parler \u00e0 une femme et \u00e0 ce moment-l\u00e0, la femme se dit \u00ab\u00a0il m\u2019aime, je l\u2019aime\u00a0\u00bb, etc.\u00a0? C\u2019est parce que pour arriver \u00e0 produire ce signifiant ultime qui pourrait nommer sa jouissance, il faut faire vraiment d\u00e9filer toute la cha\u00eene signifiante, le plus possible, jusqu\u2019\u00e0 exhaustion. Vous encha\u00eenez tous les signifiants qui s\u2019articulent avec d\u2019autres \u2013\u00a0la logique S1-S2\u00a0\u2013, jusqu\u2019\u00e0 ce que vous ayez fait le tour du tour et que vous n\u2019ayez plus grand-chose \u00e0 dire. Et l\u00e0, vous allez extraire quelques restes qui sont des traits unaires. Pour approcher le lieu dans l\u2019Autre des signifiants o\u00f9 il n\u2019y a pas les mots pour dire la jouissance f\u00e9minine, il faudrait pratiquement faire le tour du registre symbolique et des mots pour cerner le point justement qui, lui, n\u2019en a pas.<\/p>\n<p>Et c\u2019est l\u00e0 que se situe ce que Lacan a appel\u00e9 dans son jargon S (A barr\u00e9), qui est destin\u00e9 \u00e0 border ce trou. Mais pour voir ce trou, il faut l\u2019approcher. Et pour l\u2019approcher, il faut faire d\u00e9filer toute la cha\u00eene signifiante et, en effet, tout \u00e7a passe par la parole. Alors on dit \u00ab\u00a0Une femme veut qu\u2019on lui parle\u00a0\u00bb. Elle a besoin de parler, bien entendu, mais si elle parle, elle se divise et elle est plut\u00f4t l\u00e0 comme sujet. Et ce n\u2019est pas \u00e7a qui nous int\u00e9resse\u00a0; c\u2019est qu\u2019elle soit l\u00e0 dans son \u00eatre f\u00e9minin non subjectiv\u00e9, si je puis dire. En effet, Lacan disait dans cet article sur la sexualit\u00e9 f\u00e9minine des \u00c9crits que je citais tout \u00e0 l\u2019heure\u00a0: un homme, qu\u2019est-ce qu\u2019il peut faire de mieux pour une femme\u00a0? Il disait que cet homme, ce partenaire, il peut lui servir de relais pour qu\u2019elle acc\u00e8de \u00e0 sa propre jouissance \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle-m\u00eame. Eh bien, c\u2019est peut-\u00eatre parce qu\u2019un homme va lui parler qu\u2019il va lui servir de relais. J\u2019aime bien cette id\u00e9e de relais. Enfin, ce n\u2019est pas l\u2019amour dans le silence\u00a0: \u00ab\u00a0Sois belle et tais-toi!\u00a0\u00bb. \u00c7a, ce sont des trucs de mecs.<\/p>\n<p><strong>Fr\u00e9d\u00e9rie Castan<\/strong>\u00a0: Je crois que l\u2019on va s\u2019arr\u00eater l\u00e0 pour ce soir. Parce que demain, on a un s\u00e9minaire o\u00f9 monsieur Patrick Monribot va nous parler de la n\u00e9vrose obsessionnelle, le cas de \u00ab\u00a0L\u2019homme aux rats\u00a0\u00bb, entre autres.<\/p>\n<p><strong>Patrick Monribot<\/strong>\u00a0: Et des logiques contemporaines de la n\u00e9vrose obsessionnelle, \u00e0 partir de ce cas-l\u00e0.<\/p>\n<p><strong>Fr\u00e9d\u00e9rie Castan<\/strong>\u00a0: Alors vous y \u00eates invit\u00e9s. Merci encore \u00e0 Patrick Monribot.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La sexualit\u00e9 contemporaine, accords trouv\u00e9s par Patrick Monribot Introduction Fr\u00e9d\u00e9rie Castan: Bienvenue \u00e0 tous et particuli\u00e8rement \u00e0 notre invit\u00e9, Patrick Monribot, que je remercie d&rsquo;\u00eatre ici, pour nous parler des ressorts de la sexualit\u00e9 contemporaine. Je vous le pr\u00e9sente\u00a0: psychanalyste \u00e0 Bordeaux, psychiatre, Patrick Monribot est membre de l&rsquo;Association Mondiale de Psychanalyse (AMP), de l&rsquo;\u00c9cole&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2013\/08\/la-vie-sexuelle-contemporaine-par-patrick-monribot\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">La vie sexuelle contemporaine<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":13115,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1063,44],"tags":[1163],"class_list":["post-12972","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-copiecolle","category-psychanalyse","tag-ravage","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/Jacopo_Zucchi_-_Amor_and_Psyche.jpg?fit=980%2C1313&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12972","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12972"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12972\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media\/13115"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12972"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12972"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12972"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}