{"id":14045,"date":"2014-06-01T11:26:40","date_gmt":"2014-06-01T09:26:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=14045"},"modified":"2014-06-01T12:36:45","modified_gmt":"2014-06-01T10:36:45","slug":"de-lutilite-des-fictions-par-jeanne-joucla","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2014\/06\/de-lutilite-des-fictions-par-jeanne-joucla\/","title":{"rendered":"De l\u2019utilit\u00e9 des fictions  par Jeanne Joucla"},"content":{"rendered":"<p><em>Une enfance de r\u00eave<\/em> (1), le dernier livre de Catherine Millet, se lit d\u2019une traite.<\/p>\n<p>On est saisi, sid\u00e9r\u00e9, par la lecture de ces quelques 280 pages o\u00f9 la franchise de l\u2019auteur n\u2019a d\u2019\u00e9gal que son talent \u00e0 re-susciter autour de souvenirs factuels toute la palette des impressions et \u00e9motions qui accompagn\u00e8rent son enfance et son adolescence.<\/p>\n<p><em>Une enfance de r\u00eave<\/em> arrive ais\u00e9ment \u00e0 la hauteur de ces chefs d\u2019\u0153uvre que sont <em>Si le grain ne meurt<\/em> d\u2019Andr\u00e9 Gide ou <em>Les mots<\/em><br \/>\nde Jean-Paul Sartre. Avec leur enfance racont\u00e9e par eux-m\u00eames, le destin de ces grands hommes s\u2019en trouva, on le sait, comme \u00e9clair\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur. Il en va ainsi pour celui de la directrice d\u2019<em>Art press<\/em> qui nous livre quelques uns des moments cl\u00e9s d\u2019une \u00abcomposition du sujet \u00bb dont sut si bien parler Lacan.<\/p>\n<p>La temporalit\u00e9 du r\u00e9cit emprunte un va-et-vient entre le plus jeune \u00e2ge et la toute jeune flle&#8230; Nous y voyons la m\u00eame <strong>subversion du temps<\/strong> que celle rencontr\u00e9e dans des s\u00e9ances de psychanalyse, exp\u00e9rience que traversa l\u2019auteur. Ce n\u2019est pas le temps du calendrier qui m\u00e8ne l\u2019\u00e9criture de Catherine Millet, mais plut\u00f4t comment des impressions, en germe tr\u00e8s pr\u00e9cocement, trouv\u00e8rent \u00e0 se d\u00e9velopper, puis \u00e0 s\u2019inscrire, <strong>logiquement<\/strong>, chez le sujet adulte.<br \/>\nOu encore, comment ses \u00abfictions intimes\u00bb se d\u00e9pos\u00e8rent ou non au gr\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>Ironie du titre, n\u2019est-ce pas en r\u00eavant &#8211; en r\u00eavassant plus exactement &#8211; que Catherine enfant r\u00e9sista vaillamment aux \u00e9chos presque quotidiens de la m\u00e9sentente entre ses parents? N\u2019est-ce pas la lecture, propice \u00e0 se distancier du quotidien, qui lui ouvrit des horizons autres que ceux qui lui \u00e9taient promis ? N\u2019est-ce pas cette capacit\u00e9 \u00e0 se \u00abd\u00e9doubler\u00bb comme l\u2019auteur le souligne, qui permit \u00e0<br \/>\nl\u2019enfant de ne pas \u00eatre d\u00e9vast\u00e9 par la folie maternelle?<\/p>\n<p>En contrepoint de cette \u00e9mergence de la conscience de soi, c\u2019est celle d\u2019une angoisse de mort tenace que nous narre C. Millet: la contingence d\u2019une lecture, <em>Contes et l\u00e9gendes du <\/em><em>Moyen \u00c2ge fran\u00e7ais et ses h\u00e9ros disparus<\/em>, <strong>mit la fillette \u00absous l\u2019emprise d\u2019images [&#8230;] cr\u00e9pusculaires<\/strong> [&#8230;] et d\u2019histoires prises dans un lourd climat de fatalit\u00e9.\u00bb (4) Peu de temps apr\u00e8s, suite \u00e0 un incident survenu au cours d\u2019une chamaillerie avec son jeune fr\u00e8re &#8211; des<br \/>\nciseaux lui \u00e9raflent la gorge \u2013 elle s\u2019\u00e9vanouit : \u00abQuelque chose avait eu lieu dont j\u2019avais \u00e9t\u00e9 absente [&#8230;] J\u2019avais \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur d\u2019un \u00e9v\u00e9nement incompr\u00e9hensible [&#8230;] Dans les semaines<br \/>\nqui suivirent je me mis \u00e0 parler de la mort avec insistance. [&#8230;] Je vivais ainsi dans un \u00e9tat d\u2019alerte permanent qui m\u2019isolait des autres.\u00bb (5) Cette peur, nous dit C. Millet, \u00aba p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 une profondeur d\u2019o\u00f9 elle est d\u00e9sormais ind\u00e9logeable \u00bb (6).<\/p>\n<p>Catherine converse avec Dieu. Son go\u00fbt du savoir trouve, entre autres, \u00e0 s\u2019\u00e9panouir lors de le\u00e7ons de cat\u00e9chisme qualifi\u00e9es de gaies et enthousiasmantes ; beaucoup moins des rencontres avec les abb\u00e9s et autres confesseurs qui \u00ab faisaient partie de ces figures d\u2019autorit\u00e9 auxquelles les enfants n\u2019accordent aucun cr\u00e9dit [&#8230;] ce qui n\u2019\u00e9tait pas trop grave parce que je me d\u00e9brouillais bien mieux directement avec Dieu \u00bb (7). Ainsi c\u2019est sous le regard de Dieu \u00abqui voit tout \u00bb qu\u2019au moment de l\u2019endormissement<span style=\"font-size: 18pt;\"> \u00abdes pens\u00e9es qui m\u2019avaient agit\u00e9e ou les questions qui s\u2019\u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 moi pendant la journ\u00e9e s\u2019inscrivaient dans ma t\u00eate aussi clairement que les lignes d\u2019\u00e9criture sur les pages quadrill\u00e9es de mes cahiers, et Dieu pouvait les lire. \u00bb<\/span> (8) Ce monologue vesp\u00e9ral pouvait \u00eatre entrecoup\u00e9 d\u2019images clandestines li\u00e9es \u00e0 la d\u00e9couverte subreptice d\u2019une activit\u00e9 masturbatoire, imaginaire o\u00f9 s\u2019ancr\u00e8rent les fantasmes ult\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Qui des mots ou des images influenceront le plus la petite fille ? Les uns disputent aux autres la premi\u00e8re place. Les \u00abimpressions \u00bb laiss\u00e9es par les lectures ou les films avaient cette particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre comme \u00abtranspos\u00e9es\u00bb dans la vie courante et vice versa : \u00ab Un<br \/>\nm\u00eame <em>continuum<\/em> englobait [les] r\u00e9cits que je lisais, les histoires qui me maintenaient en haleine devant l\u2019\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision, ma vie telle que je me regardais d\u00e9j\u00e0 la vivre, et ma vie future que j\u2019envisageais avec la m\u00eame confiance que tout le reste \u00bb. (9)<\/p>\n<p>Ce que l\u2019auteur appelle sa vie \u00abd\u00e9doubl\u00e9e\u00bb,<strong> loin de \u00abs\u2019absenter du monde pour rejoindre un monde imaginaire [supposait] au contraire d\u2019\u00eatre hyperpr\u00e9sent dans le monde, sensible au plus petit d\u00e9tail qui le constitue \u00bb<\/strong> (10). C\u2019est ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019acm\u00e9 d\u2019une terrible crise maternelle que nous ne d\u00e9voilerons pas ici, Catherine, spectatrice, se d\u00e9pla\u00e7ait \u00abd\u00e9j\u00e0 dans le r\u00e9cit de la sc\u00e8ne [&#8230;]. Il arrive que le regard se fixe sur le visible pour permettre \u00e0 la conscience de se d\u00e9rober; on ne peut \u00eatre pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une image\u00bb (11).<\/p>\n<p>Flash back sur une enfance, le r\u00e9cit de Catherine Millet s\u2019il \u00e9claire ce qu\u2019elle a fait de sa vie, nous \u00e9claire nous aussi lecteurs, sur la n\u00f4tre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>1 Catherine Millet, Une enfance de r\u00eave, Flammarion, 2014.<br \/>\n2 Ibid., p. 119.<br \/>\n3 Ibid., p. 123.<br \/>\n4 Ibid., p. 126.<br \/>\n5 Ibid., p. 130.<br \/>\n6 Ibid., p. 133.<br \/>\n7 Ibid., p. 138.<br \/>\n8 Ibid., p. 161.<br \/>\n9 Ibid., p. 251.<br \/>\n10 Ibid., p. 253.<br \/>\n11 Ibid., p. 263.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Source : <a href=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/LQ-399.pdf\" target=\"_blank\">Lacan Quotidien n\u00b0399<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une enfance de r\u00eave (1), le dernier livre de Catherine Millet, se lit d\u2019une traite. 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