{"id":14250,"date":"2014-06-28T23:34:06","date_gmt":"2014-06-28T21:34:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=14250"},"modified":"2024-03-26T18:33:56","modified_gmt":"2024-03-26T17:33:56","slug":"la-passion-de-legalite-par-alexandre-costanzo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2014\/06\/la-passion-de-legalite-par-alexandre-costanzo\/","title":{"rendered":"La passion de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 par Alexandre Costanzo"},"content":{"rendered":"<p>Dans un passage fameux de L\u2019<em>Ethique<\/em>, Spinoza \u00e9crit : <strong>\u00ab\u00a0Nous ne savons pas ce que peut un corps\u00bb.<\/strong> Si cette formule a \u00e9t\u00e9 longuement comment\u00e9e, si, dans une \ufb01liation passant notamment par Nietzsche, elle se rattache par ailleurs \u00e0 la pens\u00e9e de Gilles Deleuze, je voudrais ici essayer de la confronter \u00e0 l\u2019\u0153uvre de <strong>Jacques Ranci\u00e8re<\/strong>. \u00ab Nous ne savons pas ce que peut un corps\u00bb \u00e9crivait Spinoza, nous ne savons donc pas grand\u2014chose mais je dirais que<strong> nous savons au moins qu\u2019il\u00a0 \u00ab\u00a0peut\u00a0\u00bb<\/strong>. Et c\u2019est de <strong>puissance<\/strong> pr\u00e9cis\u00e9ment dont je voudrais parler.<strong> Qu\u2019est-ce que la puissance\u00a0?<\/strong> Et n\u2019est-ce pas cela que l\u2019on peut rencontrer \ufb01nalement sous une forme bien singuli\u00e8re dans l\u2019\u0153uvre de Jacques Ranci\u00e8re ? Car ce que je me demande au fond en parcourant ses ouvrages, c\u2019est : quel est le tr\u00e9sor qu\u2019il aura rencontr\u00e9 ? Quel est le tr\u00e9sor que rencontre un philosophe et dont il assume le gardiennage? Et en regardant de plus pr\u00e8s ses tout premiers ouvrages, on constate qu\u2019il y a de curieux de personnages qui y circulent, une m\u00e8re analphab\u00e8te qui apprend \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire \u00e0 ses enfants, des couturi\u00e8res ou des ganti\u00e8res des environs de Grenoble, un jeune typographe qui conna\u00eet l\u2019h\u00e9breu, un serrurier qui, ne sachant pas bien lire, d\u00e9signe la lettre 0 comme la ronde et appelle \u00e9querre la lettre L. On rencontre \u00e9galement un homme qui conna\u00eet au moins son pr\u00e9nom, l\u2019usage de ses outils et une pri\u00e8re gr\u00e2ce auxquels il pourra v\u00e9ri\ufb01er que son \ufb01ls sait de quoi il parle en rentrant de l\u2019\u00e9cole. On trouve ainsi des ouvriers de toutes sortes, des artisans, un ma\u00eetre ignorant ou encore la premi\u00e8re phrase du <em>T\u00e9l\u00e9maque<\/em> de F\u00e9nelon: \u00abCalypso ne pouvait se consoler du d\u00e9part d\u2019Ulysse&#8230; \u00bb. Jacques Ranci\u00e8re nous parle aussi de ces nuits o\u00f9, apr\u00e8s leurs journ\u00e9es de labeur, \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une lampe \u00e0 huile, des ouvriers se mettent \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, s\u2019\u00e9prennent de po\u00e9sie pour les uns, de philosophie pour les autres. Il nous parle de cercles, de spirales dans lesquels des vies se trouvent enferm\u00e9es, mais aussi de quelques arbres et d\u2019un carr\u00e9 de ciel que regarde par la fen\u00eatre, au d\u00e9tour de ses heures de travail un menuisier qui, sans doute \u00e0 cause de ce petit carr\u00e9, se d\u00e9cide \u00e0 marcher avec des souliers plut\u00f4t que des sandales ou des sabots. Ce sont l\u00e0 quelques uns des paysages et des personnages, des tableaux ou des situations, que l\u2019on d\u00e9couvre dans ses premiers livres. Or je dis que ces sc\u00e8nes sont pauvres, qu\u2019il n\u2019y a pas grand-chose d\u2019autre \u00e0 d\u00e9couvrir, mais qu\u2019il n\u2019est pourtant question de rien d\u2019autre que de puissance. Que peut un corps? Nous savons au moins qu\u2019il peut, et c\u2019est cette puissance que je voudrais \ufb01xer en m\u2019attardant sur <strong>le <em>Ma\u00eetre ignorant<\/em><\/strong>. Or voici comment tout cela commence : par la lenteur et le bricolage, la patience aussi, en t\u00e2tonnant \u00e0 l\u2019aveuglette, en butant et en tr\u00e9buchant, et puis en recommen\u00e7ant.<\/p>\n<p>En 1818,<strong> Joseph Jacotot<\/strong>, professeur de litt\u00e9rature fran\u00e7aise exil\u00e9 \u00e0 Louvain, connut une exp\u00e9rience qui allait bouleverser les jours calmes qu\u2019il comptait y passer. Car les le\u00e7ons de ce professeur \u00e9taient tr\u00e8s pris\u00e9es, nous dit Jacques Ranci\u00e8re, et comme parmi les \u00e9tudiants qui voulaient les suivre certains ne parlait pas le fran\u00e7ais et, ne connaissant pas lui\u2014m\u00eame le hollandais, il fallait trouver une langue commune dans laquelle il aurait pu les instruire. Or il se publiait en ce temps l\u00e0 le <em>T\u00e9l\u00e9maque<\/em> de F\u00e9nelon en \u00e9dition bilingue, et Jacotot \ufb01t remettre le livre aux \u00e9tudiants par un interpr\u00e8te et leur demanda d\u2019apprendre comme ils pouvaient le texte en fran\u00e7ais en s\u2019aidant de la traduction. Ils sont donc partis seuls avec cet ouvrage en main et leur volont\u00e9 d\u2019apprendre sans le secours du savoir et de l\u2019intelligence de leur ma\u00eetre. Apr\u00e8s qu\u2019ils eurent atteint la moiti\u00e9 du premier livre, ce dernier leur fit dire de r\u00e9p\u00e9ter sans cesse ce qu\u2019ils avaient appris et de lire le reste pour le raconter. Finalement, il leur demanda d\u2019\u00e9crire en fran\u00e7ais ce qu\u2019ils pensaient de ce qu\u2019ils avaient lu en s\u2019attendant \u00e0 d\u2019affreux barbarismes. Mais quelle ne fut pas sa surprise en constatant que ces \u00e9l\u00e8ves, livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames, s\u2019\u00e9taient tir\u00e9s de cet exercice aussi bien que l\u2019auraient fait beaucoup de Fran\u00e7ais ?<\/p>\n<p>Jusque\u2014l\u00e0 Jacotot croyait \u00e0 juste titre que le devoir du ma\u00eetre \u00e9tait d\u2019expliquer; d\u2019instruire et former les esprits en adaptant ses explications aux capacit\u00e9s intellectuelles de l\u2018\u00e9l\u00e8ve et en v\u00e9rifiant que ce dernier a bien compris ce qu\u2019il a appris. Mais voil\u00e0 que ces \u00e9tudiants avaient cherch\u00e9 seuls les mots, ils avaient appris \u00e0 les combiner pour en faire \u00e0 leur tour des phrases dont la grammaire et l\u2019orthographe devenaient de plus en plus exacte \u00e0 mesure qu\u2019ils avan\u00e7aient dans le livre, et voil\u00e0 que la langue dans laquelle ils s\u2019exprimaient \u00e9tait davantage celle des \u00e9crivains que de simples \u00e9coliers. Le fart est que ces \u00e9tudiants <strong>s\u2018\u00e9taient appris seuls \u00e0 lire, \u00e0 parler et \u00e0 \u00e9crire en fran\u00e7ais sans le secours d\u2019une instruction.<\/strong> Mais alors cela signi\ufb01e-t-il que les explications du ma\u00eetre \u00e9taient inutiles ?\u00a0 Ou, si elles ne l\u2019\u00e9taient pas, \u00e0 qui et \u00e0 quoi servaient\u2014elles? Une b\u00e9ance venait s\u2019ouvrir devant les yeux de Jacotot et, du coup, la terre bien solide sur laquelle il avait march\u00e9 se mettait \u00e0\u00a0 trembler.<strong> Il constate que tout syst\u00e8me d\u2019enseignement repose sur cette \u00e9vidence : la n\u00e9cessit\u00e9 des explications.<\/strong> Pour que l\u2019enfant comprenne, il faut qu\u2019on lui explique, comment peut\u2014il en \u00eatre autrement? Comment apprendra\u2014t\u2014il seul les math\u00e9matiques, la chimie, la peinture, la musique ou l\u2019h\u00e9breu ? <strong>Or voil\u00e0 que des \u00e9l\u00e8ves avaient appris sans aucune explication.<\/strong> Ils ont pris le livre, ils ont regarde, compar\u00e9 et r\u00e9p\u00e9t\u00e9, ils auront probablement r\u00e9\u00e9crit les mots et les phrases encore et encore, ils se sont tromp\u00e9s puis ils ont recommenc\u00e9, et \u00e0 force de volont\u00e9, ils se sont appris \u00e0 lire, \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 parler. Jacotot n\u2019avait \u00e9t\u00e9 rien d\u2019autre qu\u2019un ma\u00eetre ignorant, il n\u2019avait rien pu leur expliquer et s\u2019\u00e9tait simplement tenu sur un seuil pour constater que ses \u00e9l\u00e8ves savaient de quoi ils parlaient.<\/p>\n<p>Le chemin qu\u2019il venait ainsi de croiser par le plus grand des hasards avec ses \u00e9l\u00e8ves, est celui de<strong> l\u2019\u00e9mancipation<\/strong>: Il ne s\u2019est pas pass\u00e9 grand\u2014chose sinon que des \u00e9tudiants ont appris seuls une langue \u00e9trang\u00e8re. Or ce chemin est l\u00e0 sur des bas-c\u00f4t\u00e9s que nous connaissons tous pour les avoir d\u00e9j\u00e0 emprunt\u00e9s. Ce sont ceux par lesquels l\u2019enfant a appris \u00e0 parler, \u00e0 comprendre et \u00e0 se faire comprendre de son entourage. Ce sont ceux qu\u2019on utilise pour apprendre ou comprendre quelque chose, pour penser.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce que tous les enfants d\u2019homme apprennent le mieux, nous dit Jacques Ranci\u00e8re, c\u2019est ce que nul ma\u00eetre ne peut leur expliquer, la langue maternelle. On leur parle et l\u2019on parle autour d\u2019eux. ils entendent et retiennent, imitent et r\u00e9p\u00e8tent, se trompent et se corrigent, r\u00e9ussissent par chance et recommencent par m\u00e9thode, et, \u00e0 un \u00e2ge trop tendre pour que des explicateurs puissent entreprendre leur instruction, sont \u00e0 peu pr\u00e8s tous \u2014 quels que soient leur sexe, leur condition sociale et la couleur de leur peau &#8211; capables de comprendre et de parler la langue de leurs parents.<br \/>Or voici que cet enfant qui a appris \u00e0 parler par sa propre intelligence et par des ma\u00eetres qui ne lui expliquait pas la langue commence son instruction proprement dite. Tout se passe maintenant comme s\u2019il ne pouvait plus apprendre \u00e0 l\u2019aide de la m\u00eame intelligence qui lui avait servi jusqu\u2018alors [&#8230;] Il s\u2019agit de comprendre, et ce seul mot jette un voile sur toute chose : comprendre est ce que l&rsquo;enfant ne peut faire sans les explications du ma\u00eetre&#8230; ((\u00a0 Jacques Ranci\u00e8re, Le ma\u00eetre ignorant, 10\/18, p. 14. ))<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le point sur lequel Jacotot met le doigt est le suivant: Que nous a-t-on donc expliqu\u00e9 au juste sur les bancs de l\u2019\u00e9cole, au sein de nos familles ou de nos entourages bienveillants? Quelle est cette \u00e9vidence que l\u2019on va par la suite pouvoir \u00e0 notre tour transmettre \u00e0 tous ceux qui nous entourent? Car voil\u00e0 : on apprend sans doute beaucoup de choses \u00e0 \u00e9couter des explications,<strong> mais d\u2019abord que l\u2019on est moins intelligent que celui qui les dispense devant nous et que l\u2019on ne peut pas entrer dans des territoires inconnus sans le secours de ses explications.<\/strong> Le principe de l\u2018explication\u00a0 \u00e9tait n\u00e9, or c\u2019est celui de l\u2019abrutissement constate Jacotot. <strong>\u00ab As-tu compris?\u00bb dira le ma\u00eetre. Ce simple mot interrompt le mouvement d\u2019une intelligence<\/strong>, il jette le voile de l\u2019ignorance que pourra ainsi lever ou baisser l\u2019instituteur. Si ce dernier sait plus de choses que ses \u00e9l\u00e8ves, est-il pour autant plus intelligent qu\u2019eux? Entre savoir et intelligence quelque chose s\u2019\u00e9tait introduit qui commence avec la stupeur que produit cette simple question : \u00ab\u00a0As-tu compris? \u00bb, et \u00e0 laquelle succ\u00e8de un : \u00ab Je vais t\u2019expliquer\u00bb. <strong>L\u2019incapacit\u00e9 a comprendre, nous dit Jacques Ranci\u00e8re, est la \ufb01ction structurante de l\u2019ordre explicateur<\/strong> :<\/p>\n<blockquote>\n<p>C\u2019est l\u2019explicateur qui a besoin de l\u2019incapable et non l\u2019inverse, c\u2019est lui qui constitue l\u2019incapable comme tel. Expliquer quelque chose \u00e0 quelqu\u2019un, c\u2019est d\u2019abord lui d\u00e9montrer qu\u2019il ne peut pas le comprendre par lui-m\u00eame. Avant d\u2019\u00eatre l\u2019acte du p\u00e9dagogue, <strong>l\u2019explication est le mythe de la p\u00e9dagogie<\/strong>, la parabole d\u2019un monde divis\u00e9 en esprits savants et esprits ignorants. esprits m\u00fbrs et immatures, capables et incapables, intelligents et b\u00eates.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Devant le ma\u00eetre explicateur,<strong> l\u2019enfant va donc apprendre et comprendre une chose avant tout, son impuissance<\/strong>. Il ne peut pas sans le secours du ma\u00eetre et il est moins intelligent que ce dernier. Et c\u2019est ainsi que se construit un monde avec du \u00ab plus \u00bb et du \u00ab moins \u00bb, une intelligence inf\u00e9rieure, celle de l\u2019enfant d\u00e9sordonn\u00e9, d\u00e9bile, t\u00e2tonnant ou de l\u2019homme du peuple, et une intelligence sup\u00e9rieure, celle qu\u2019on retrouvera chez ceux qui auront \u00e9t\u00e9 bien instruits. Quoi de mieux partag\u00e9 que cette \u00e9vidence ? Quoi de plus \u00e9vident que tel enfant est plus intelligent que tel autre ? On le voit bien d\u2019ailleurs partout et chaque jour, dans les familles ou chez les gens du peuple.<\/p>\n<p><strong>L\u2019ordre explicateur va proc\u00e9der par division :<\/strong> il y a des intelligences, nous dit-il, et du coup des sortes d\u2019hommes, des mondes, du \u00abplus\u00bb et du \u00abmoins\u00a0\u00bb. Sa grande passion est celle de la <strong>diff\u00e9rence<\/strong>, et tout se joue dans un l\u00e9ger m\u00e9pris anodin, l\u2019assurance d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9 o\u00f9 cette petite voix qui nous dit : \u00ab je sais bien que je suis plus intelligent que mon voisin, que cette \ufb01lle est idiote, et il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 entendre cette mani\u00e8re de parler qu\u2019ont ces gens, ces accents, ces bruits ou ces cris, \u00e0 \u00e9couter ce qu\u2019ils disent quand ils parlent : des sottises\u00bb. On pourra ainsi s\u2019accrocher \u00e0 ces sottises ou \u00e0 ces mani\u00e8res de dire pour regarder de haut et on verra bien toujours de la diff\u00e9rence. On pourra laisser parler un petit m\u00e9pris plut\u00f4t que de regarder vraiment de quoi il retourne. Et puis s\u2019il y a toujours un esprit qui viendra nous rabaisser, heureusement on trouvera autour de nous un esprit inf\u00e9rieur que l\u2019on pourra \u00e0 notre tour m\u00e9priser. Voil\u00e0 comment marche le monde, <strong>au d\u00e9tour de ces <\/strong><strong>\u00ab places\u00bb dans lesquelles on se fixe et l\u2019on \ufb01xe les autres<\/strong>, en se laissant porter par une passion triste, la passion de la diff\u00e9rence. Cette passion nous permet de voir les choses et surtout de ne pas en voir d\u2019autres comme par exemple <strong>une m\u00eame intelligence et l\u2019\u0153uvre chez chacun d\u2019entre nous<\/strong>.\u00a0 Car l\u2019intelligence se d\u00e9veloppera diff\u00e9remment selon<strong> l\u2019attention<\/strong> plus ou moins grande que l\u2019on portera \u00e0 ce que l\u2019on fait, c\u2019est affaire <strong>de paresse ou de volont\u00e9<\/strong>, <strong>de courage et de patience<\/strong>, mais aussi<strong> du lieu dans lequel on se trouve et de la n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019il exige de nous<\/strong>. Voil\u00e0 ce que dit Ranci\u00e8re :<\/p>\n<blockquote>\n<p>[Chacun d\u2019entre nous d\u00e9veloppe] l\u2019intelligence que les besoins et les circonstances exigent de [lui].<strong> L\u00e0 o\u00f9 cesse le besoin, l\u2019intelligence se repose, \u00e0 moins que quelque volont\u00e9 plus forte<\/strong> se fasse entendre et dise: continue; vois ce que tu as fais et ce que tu peux faire si tu appliques la m\u00eame intelligence que tu as appliqu\u00e9 d\u00e9j\u00e0, en portant<strong> \u00e0 toute chose la m\u00eame attention,<\/strong> en ne le laissant pas distraire de ta voie.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>On peut \u00e0 pr\u00e9sent commencer \u00e0 d\u00e9\ufb01nir la situation p\u00e9dagogique telle que l\u2019expose<em> Le ma\u00eetre ignorant<\/em>. il y a <strong>deux facult\u00e9s en jeu dans l\u2019acte d\u2019apprendre : l\u2019intelligence et la volont\u00e9. Et il y a aura abrutissement, nous dit Jacques Ranci\u00e8re, mutilation, \u00ab l\u00e0 o\u00f9 une intelligence est subordonn\u00e9e \u00e0 une autre intelligence<\/strong>\u00ab\u00a0. L\u2019enfant a-t\u2014il compris ? Il a compris qu\u2019il doit soumettre son intelligence \u00e0 celle d\u2019un autre, voil\u00e0 ce qu\u2019on lui explique, et il devient du coup un abruti en c\u00e9dant \u00e0 une simple croyance : il croit qu\u2019il ne peut pas tout seul aller ce chemin, il ne le peut plus, faut-il dire plus exactement. Car <strong>lorsque sa volont\u00e9 n\u2019est pas assez forte, il peut bien avoir besoin d\u2019un ma\u00eetre pour le mettre et le maintenir sur la voie<\/strong>. Mais ce rapport devient abrutissant quand il lie une intelligence \u00e0 une autre. Tandis que dans la situation cr\u00e9\u00e9e par Joseph Jacotot, l\u2019\u00e9l\u00e8ve est li\u00e9 \u00e0 une volont\u00e9, une autorit\u00e9, celle du ma\u00eetre, et \u00e0 une intelligence, celle du livre qu\u2019il a dans les mains.mais elles sont enti\u00e8rement distinctes. Ranci\u00e8re \u00e9crit :<\/p>\n<blockquote>\n<p>On appellera \u00e9mancipation la diff\u00e9rence connue et maintenue des deux rapports, l\u2019acte d\u2019une intelligence qui n\u2019ob\u00e9it qu\u2019\u00e0 elle-m\u00eame, lors m\u00eame que la volont\u00e9 ob\u00e9it \u00e0 une autre volont\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans cette situation, <strong>le ma\u00eetre est simplement celui qui maintient l\u2019\u00e9l\u00e8ve sur sa route, celle o\u00f9 il est seul \u00e0 chercher et \u00e0 ne cesser \u00e0 le faire. Il accompagne l\u2019\u00e9l\u00e8ve<\/strong> pour s\u2019assurer qu\u2019il ne sort pas de sa route pour aller se reposer ailleurs, il v\u00e9ri\ufb01e sans cesse qu\u2019il fait attention \u00e0 ce qu\u2019il dit, \u00e0 ce qu\u2019il fait, \u00e0 ce qu\u2019il entend, \u00e0 ce qu\u2019il voit ou \u00e0 ce qu\u2019il montre. Le ma\u00eetre v\u00e9rifie que l\u2019\u00e9l\u00e8ve exerce sa puissance plut\u00f4t que de la soumettre. C\u2019est le chemin de l\u2019\u00e9mancipation. Peu importe au fond ce qu\u2019il sait. Ce qui compte c\u2019est qu\u2019il peut, il peut comprendre et faire ce que tout homme avant lui a compris et a fait. Car on pense que ce qu\u2019un autre homme dit, on peut le comprendre, ce qu\u2019il a fait, on peut le refaire, il faut simplement du temps, de la volont\u00e9, de la patience, de l\u2019attention, pour comprendre ce que dit ou ce que fait un autre homme. Ce ne sera donc pas en \u00e9l\u00e8ve ou bien en savant que l\u2019on abordera les choses ou le monde, mais tout simplement en homme, \u00ab\u00a0comme on r\u00e9pond \u00e0 quelqu\u2019un qui vous parle et non \u00e0 quelqu\u2019un qui vous examine : sous le signe de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience men\u00e9e par Jacotot r\u00e9v\u00e8le ceci: <strong>\u00ab On peut apprendre seul et sans ma\u00eetre explicateur quand on le veut, par la tension de son propre d\u00e9sir ou la contrainte de la situation\u00a0\u00bb<\/strong>. Mais il n\u2019agit pas d\u2019une m\u00e9thode nouvelle plus ef\ufb01cace qui permettra \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e8ve d\u2018apprendre plus vite et mieux, il s\u2019agit d\u2019une mani\u00e8re de voir et de vivre le monde. <strong>Au lieu d\u2019apprendre qu\u2018il est incapable, l\u2019enfant v\u00e9ri\ufb01e qu\u2019il est capable: il peut<\/strong>. L\u2019\u00e9mancipation n\u2019est rien d\u2018autre qu\u2019un changement de position, un changement de croyance : on croit qu\u2019on peut. et cela se v\u00e9ri\ufb01e. On peut ce que peut \u00ab<strong>toute intelligence<\/strong> quand elle <strong>se consid\u00e8re \u00e9gale \u00e0 tout autre<\/strong> et consid\u00e8re tout autre en retour comme \u00e9gale \u00e0 la sienne\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9mancipation est la conscience de cette \u00e9galit\u00e9. Et d\u00e8s lors on commence \u00e0 regarder le monde autrement : on voit, par exemple, que <strong>derri\u00e8re les mots et les choses, il y a l\u00e0 un homme qui parle<\/strong>. Or si c\u2019est bien un homme qui parle alors on peut le comprendre. Peut\u2014\u00eatre que ce dernier \u00e9tait abruti, sans doute se consid\u00e9rait-il comme sup\u00e9rieur tandis que cet autre se dit incapable, mais dans leurs mani\u00e8res de parler ou de faire on d\u00e9couvrira &#8211; en y regardant de plus pr\u00e8s \u2014 <strong>une m\u00eame intelligence, tout comme on la verra dans une machine \u00e0 vapeur ou dans une robe, dans un ouvrage de litt\u00e9rature ou dans un soulier<\/strong>. Ce que l\u2019on d\u00e9couvre alors est un v\u00e9ritable scandale : il se trouve que des ganti\u00e8res, une femme de m\u00e9nage, une couturi\u00e8re ou un ouvrier ont la m\u00eame intelligence que les belles personnes, des philosophes ou que les savants. On peut se reposer derri\u00e8re la fable confortable des esprits sup\u00e9rieurs et inf\u00e9rieurs, mais quand y regarde et qu\u2019on le v\u00e9rifie, on peut voir une m\u00eame intelligence \u00e0 l\u2019\u0153uvre. C\u2019est la nouvelle qu\u2019annonce Joseph Jacotot : tous les hommes ont une \u00e9gale intelligence, ou pour le dire autrement. ou peut tout ce que peut un homme &#8211; un homme c&rsquo;est-\u00e0\u2014dire aussi une femme ou un enfant.<\/p>\n<p>Je disais que ce que l\u2019on d\u00e9couvre dans l\u2019\u0153uvre de Jacques Ranci\u00e8re, c\u2019est la puissance. Mais cette derni\u00e8re n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une mani\u00e8re de voir et de vivre le monde. On ne verra plus des hi\u00e9roglyphes ind\u00e9chiffrables, des grandes ou des petites intelligences, mais simplement un homme derri\u00e8re des mots et des choses, un homme qui cherche \u00e0 nous dire quelque chose et que donc, moyennant de la patience, on peut comprendre. On ne verra plus qu\u2019il y a ici du \u00abplus\u00bb et l\u00e0 du \u00abmoins\u00bb, mais on verra que celui-ci a fait attention \u00e0 ce qu\u2019il a dit ou \u00e0 ce qu\u2019il a fait et que cet autre par contre a fait semblant, \u00e0 cherch\u00e9 \u00e0 se tromper ou \u00e0 nous tromper, et que d\u2018ailleurs il s\u2018est cach\u00e9 derri\u00e8re des mots <strong>en r\u00e9p\u00e9tant \u00abqu\u2019il ne peut pas \u00bb pour ne pas faire usage de sa puissance.<\/strong> On ne verra plus ici un brillant homme lettr\u00e9, l\u00e0 une pauvre femme de m\u00e9nage, un ouvrier ou une simple couturi\u00e8re, mais une m\u00eame intelligence exerc\u00e9e ici \u00e0 \u00e9crire ou ailleurs \u00e0 confectionner une robe, car chacun devra mettre une m\u00eame intelligence pour faire ce qu\u2019il a \u00e0 faire.<strong> A chaque fois, c\u2019est une langue qu\u2019on apprend \u00e0 parler que ce soit celle des livres ou celle des tissus, une langue \u00e9trang\u00e8re que nous devons apprendre \u00e0 parler.<\/strong> Et pour cela, il faut simplement <strong>du temps, une n\u00e9cessit\u00e9 et de la volont\u00e9<\/strong>, car nous sommes tous capables d\u2019apprendre une langue \u00e9trang\u00e8re. Or si l\u2019on voit une \u00abm\u00eame\u00bb intelligence \u00e0 l\u2019\u0153uvre ici et ailleurs, on dira alors que l\u2019ordre du monde s\u2019affole et d\u00e9raille, celui des diff\u00e9rences, des hi\u00e9rarchies et des abrutissements, et tout cela devant des questions simples : Que vois\u2014tu ? Qu\u2019en peux-tu ? Qu\u2019en fais-tu ? La m\u00e9thode de l\u2019\u00e9galit\u00e9 se r\u00e9sume \u00e0 ceci : <strong>\u00ab il faut apprendre quelque chose et y rapporter tout le reste d\u2019apr\u00e8s ce principe : tous les hommes ont une \u00e9gale intelligence\u201d<\/strong>. Ce quelque chose \u00e0 apprendre pour Jacotot est le livre de F\u00e9nelon, le <em>T\u00e9l\u00e9maque<\/em>, mais ce peut-\u00eatre aussi bien n\u2019importe quoi : une chanson, une pri\u00e8re, un calendrier&#8230; Il va donc donner le livre \u00e0 qui veut apprendre \u00e0 lire, \u00e0 plaider, \u00e0 peindre ou bien les math\u00e9matiques, la chimie, la g\u00e9ographie, peu importe. Il va donner le livre au pauvre et lui dire ceci : \u00abprends le livre et lis\u00bb. Et le pauvre lui r\u00e9pondra : \u00abje ne sais pas lire. Comment pourrais-je comprendre ce qui est \u00e9crit l\u00e0\u2014dedans \u2018? \u00bb. Et Jacotot r\u00e9p\u00e9tera inlassablement : \u00abComme tu as compris toute chose jusqu\u2019ici, en comparant deux faits. \u00bb<\/p>\n<blockquote>\n<p>Voici un fait que je vais le dire, la premi\u00e8re phrase du livre est: Calypso ne pouvait se consoler du d\u00e9part d&rsquo;Ulysse. R\u00e9p\u00e8te: Calypso, Calypso ne&#8230; Voici maintenant un second fait: les mots sont \u00e9crits l\u00e0. Ne reconna\u00eetras-tu rien? Le premier mot que je t\u2019ai dit est Calypso, ne sera-ce pas aussi le premier mot sur la feuille ? Regarde-le bien, jusqu\u2019\u00e0 ce que tu sois s\u00fbr de le reconna\u00eetre toujours au milieu d\u2019une foule d\u2019autres mots. Pour cela il faut que tu me dises tout ce que tu y vois. Il y a l\u00e0 des signes qu\u2019une main a trac\u00e9s sur le papier, dont une main a assembl\u00e9 les plombs \u00e0 l\u2018imprimerie. Raconte\u2014moi ce mot [&#8230;] Saurais-tu y reconna\u00eetre la lettre O qu\u2019un de mes \u00e9l\u00e8ves \u2014 serrurier de son \u00e9tat \u2014 appelle la ronde, la lettre L qu\u2019il appelle l\u2019\u00e9querre? Raconte\u2014moi la forme de chaque lettre comme tu d\u00e9crirais les formes d\u2019un objet ou d\u2019un lieu inconnu.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Il y a donc des signes qu\u2019une main a trac\u00e9s sur le papier puis dont une autre main a assembl\u00e9 les plombs \u00e0 l\u2019imprimerie : derri\u00e8re les mots, il y a une main, un doigt, c\u2018est-\u00e0-dire un homme.<\/strong> <strong>Derri\u00e8re les mots et les choses, il y a un autre homme. Et si c\u2019est un homme, alors on peut le comprendre, ou peut parler avec lui, comme on le fait tous les jours.<\/strong> Il n\u2019y a rien d\u2019autre derri\u00e8re la page \u00e9crite, pas de double fond qui n\u00e9cessite une intelligence autre, il n\u2019y a rien d\u2019autre qu\u2019une parole d\u2019homme qui nous a \u00e9t\u00e9 adress\u00e9e, une volont\u00e9 de s\u2019exprimer que l\u2019on peut reconna\u00eetre, quand on y porte notre attention. Quand on sait cela, il n\u2019y a alors pour tous qu\u2019un m\u00eame chemin pour aller \u00e0 sa rencontre : en observant et en retenant, en r\u00e9p\u00e9tant et en v\u00e9ri\ufb01ant, en rapportant ce que l\u2019on cherche \u00e0 conna\u00eetre \u00e0 ce que l\u2019on conna\u00eet d\u00e9j\u00e0. En faisant et en r\u00e9\ufb02\u00e9chissant \u00e0 ce que l\u2019on a fait. Voil\u00e0 la puissance, et il n\u2019y a pas d\u2019autre puissance.<\/p>\n<p>Dans <em>le Ma\u00eetre ignorant<\/em>, Jacques Ranci\u00e8re nous raconte une histoire et des faits, il nous propose d\u2019entrer dans le cercle de la puissance que trace un \u00ab livre \u00bb circulant entre les mains, entre les langues, entre les intelligences, pour annoncer \u00e0 tous une nouvelle scandaleuse: <strong>tous les hommes ont une \u00e9gale intelligence<\/strong>. Cette opinion se d\u00e9clare et elle se v\u00e9ri\ufb01e dans la foul\u00e9e de quelques injonctions que distribue un ma\u00eetre ignorant \u00e0 des \u00e9l\u00e8ves \u00e0 qui on avait appris jusqu&rsquo;alors une seule et m\u00eame chose, leur impuissance. Il r\u00e9p\u00e9tera inlassablement ceci :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ne dis pas que tu ne le peux pas. Tu sais voir, tu sais parler, tu sais montrer, tu peux te souvenir. Que faut-il de plus ? <strong>une attention absolue pour voir et revoir, dire et redire<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ou encore :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0<strong>La puissance ne se divise pas,<\/strong> il n\u2019y a qu\u2019un pouvoir, celui de voir et de dire, de faire attention \u00e0 ce qu\u2019on voit et \u00e0 ce qu\u2019on dit [&#8230;] on saura qu\u2019on peut, dans l\u2019ordre intellectuel, tout ce que peut un homme\u201d.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Au d\u00e9tour donc d\u2019une m\u00e8re analphab\u00e8te qui peut pourtant apprendre \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire \u00e0 son enfant, au d\u00e9tour d\u2019un ma\u00eetre ignorant qui dit \u00e0 la volont\u00e9 qui est en face de la sienne de trouver son chemin et donc d\u2019exercer toute seule son intelligence pour trouver ce chemin, ce sillon est simplement celui que tracent une oreille, un \u0153il, une bouche, une main, une intelligence en somme, af\ufb01rmant et v\u00e9ri\ufb01ant une capacit\u00e9 \u00e0 voir, \u00e0 dire, \u00e0 montrer, \u00e0 entendre et \u00e0 penser, af\ufb01rmant une m\u00eame puissance de l\u2019intelligence humaine. Autrement dit,<strong> si nous avons tous des yeux, des oreilles, des mains, une bouche, il nous reste \u00e0 savoir que l\u2019on peut voir, entendre, parler ou faire<\/strong>, c\u2019est la notre puissance. Non pas simplement voir ce que l\u2019on nous donne \u00e0 regarder, mais commencer \u00e0 regarder vraiment et constater ainsi par exemple que cette autre personne aussi a vu, qu\u2019elle peut voir ou bien qu\u2019elle a cherch\u00e9 \u00e0 nous montrer quelque chose. On y rencontrera alors une m\u00eame puissance. Or tout ceci n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un petit trou creus\u00e9 dans l\u2019ordre des choses, mais c\u2019est par l\u00e0 que l\u2019on voit et que l\u2019on vit autrement le monde, un m\u00eame monde. Et je crois que Jacques Ranci\u00e8re aura cherch\u00e9 \u00e0 s\u2019approcher et \u00e0 enrouler ce qui s\u2019ouvre, un ouvert, comme autant de points de fuite qu\u2019auront construits des vies emport\u00e9es par une m\u00eame passion, <strong>la passion de l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/strong>. Alors, ce seront ces courbes que tresse Jacques Ranci\u00e8re en \ufb01xant des sc\u00e8nes fuyantes dans lesquelles se croisent les exp\u00e9riences et les actes de cette v\u00e9ri\ufb01cation, une puissance et des courbes qui viennent interrompre un certain ordre des choses en \u00e9prouvant<strong> le pr\u00e9suppos\u00e9 de l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/strong>, et c\u2019est dans<strong> la mat\u00e9rialit\u00e9 d\u2018un \u00ab n\u2019importe quoi\u00bb<\/strong> que l\u2019on retrouve \u00e0 l\u2018\u0153uvre une m\u00eame intelligence que ce soit dans l\u2018\u00e9criture d\u2019un livre ou dans la confection de gants, <strong>un \u00ab n\u2019importe quoi\u00bb et un \u00ab n\u2018importe qui\u00bb<\/strong> entre lesquels se d\u00e9cident et se construisent les points de \ufb02otte d\u2019une communaut\u00e9 des \u00e9gaux . Ce seront ainsi des villageoises des environs_ de Grenoble qui travaillent \u00e0 faire des gants, et depuis qu\u2019elles sont \u00e9mancip\u00e9es, elles s\u2019appliquent \u00e0 regarder, \u00e0 \u00e9tudier, \u00e0 comprendre un gant bien confectionn\u00e9 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Elles devineront le <em>sens<\/em> de toutes les phrases, de tous les <em>mots<\/em> de ce gant. Elles \ufb01niront par parler aussi bien que les dames de la ville [&#8230;] Il ne s\u2019agit que d\u2019apprendre une langue que l\u2019on parle avec des ciseaux, une aiguille et du \ufb01l. Il n\u2019est jamais question [&#8230;] que de comprendre et de parler une langue.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ou encore disait le ma\u00eetre ignorant \u00e0 l\u2019enfant qui ne peut pas lire :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Il y a l\u00e0 des signes qu\u2019une main a trac\u00e9e sur le papier, dont une main a assembl\u00e9 les plombs \u00e0 l\u2019imprimerie&#8230;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et il s\u2019agira \ufb01nalement derri\u00e8re ce papier imprim\u00e9 de reconna\u00eetre un \u00ab doigt \u00bb, c\u2019est\u2014\u00e0\u2014dire \u00e0 chaque fois une m\u00eame intelligence \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Entre cette curieuse langue des oiseaux, de l\u2019aiguille, du \ufb01l, et un mot imprim\u00e9 qui se transforme en doigt, il y a donc une m\u00eame intelligence, <strong>il y a un <em>m\u00eame<\/em><\/strong>, et c\u2019est qu\u2019indexe Jacques Ranci\u00e8re, la puissance de l\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il r\u00e9sume en une formule dans laquelle on le retrouve install\u00e9 : \u00ab <em>Le<\/em> livre, c\u2019est la fuite bloqu\u00e9e \u00bb. Cette\u00a0fuite bloqu\u00e9e, c\u2019est naturellement la route inattendue ou l\u2019exercice d\u2019une libert\u00e9 que tracera un enfant \u00e9mancip\u00e9 dans ce tout qu\u2019est le livre, dans un simple mot imprim\u00e9, en d\u00e9couvrant un doigt dans les mots ou ailleurs elle pourra se jouer \u00e0 travers le parcours de quelques villageoises dans la langue des ciseaux, de l\u2018aiguille, du \ufb01l ou de l\u2019outil. <strong>Or cette fuite bloqu\u00e9e est \ufb01nalement ce qui identi\ufb01e la pens\u00e9e de Jacques Ranci\u00e8re<\/strong>, ce qu\u2018il tresse entre les courbes, les spirales et les cercles de la puissance, ce qu\u2019il lie dans les \u00e9carts d\u2019un \u00ab m\u00eame \u00bb o\u00f9 se rencontrent le \u00ab\u00a0n\u2019importe quoi\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0n\u2019importe qui\u00a0\u00bb.<\/p>\n<figure id=\"attachment_13827\" aria-describedby=\"caption-attachment-13827\" style=\"width: 584px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?ssl=1\"><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"13827\" data-permalink=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2014\/05\/13821\/2014-05-11-17-46-00\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?fit=2048%2C1536&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"2048,1536\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;2.6&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;GT-N7100&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;1399830360&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;3.7&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;125&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0.03030303030303&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;}\" data-image-title=\"2014-05-11 17.46.00\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?fit=900%2C675&amp;ssl=1\" class=\"wp-image-13827 size-large\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?resize=584%2C438&#038;ssl=1\" alt=\"le bar &quot;Comment un ouvrier comme moi ... peut-il comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu'il lit, on l'a vraiment \u00e9crit pour lui?  En lisant et en r\u00e9fl\u00e9chissant. En se trompant et en r\u00e9fl\u00e9chissant. M\u00eame pour nous qui les \u00e9crivons, il n'y a pas d'autres voies. Dans ce monde, personne n'a rien pour rien. Il faut avoir la patience d'apprendre ces modes, comme on apprend les langues \u00e9trang\u00e8res. Et alors, peu \u00e0 peu, il t'arrivera de rencontrer partout l'homme et le camarade de m\u00eame fa\u00e7on qu'on arrive \u00e0 discuter avec un chinois... De toute fa\u00e7on, il faut \u00eatre patient. Plus tu fr\u00e9quentes un ami\" width=\"584\" height=\"438\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?resize=1024%2C768&amp;ssl=1 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?resize=150%2C112&amp;ssl=1 150w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?resize=470%2C352&amp;ssl=1 470w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?resize=1008%2C756&amp;ssl=1 1008w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?resize=900%2C675&amp;ssl=1 900w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?w=2048&amp;ssl=1 2048w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/2014-05-11-17.46.00.jpg?w=1800&amp;ssl=1 1800w\" sizes=\"(max-width: 584px) 100vw, 584px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-13827\" class=\"wp-caption-text\">Comment un ouvrier comme moi &#8230; peut-il comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu&rsquo;il lit, on l&rsquo;a vraiment \u00e9crit pour lui?<br \/> En lisant et en r\u00e9fl\u00e9chissant. En se trompant et en r\u00e9fl\u00e9chissant. M\u00eame pour nous qui les \u00e9crivons, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autres voies. Dans ce monde, personne n&rsquo;a rien pour rien. Il faut avoir la patience d&rsquo;apprendre ces modes, comme on apprend les langues \u00e9trang\u00e8res. Et alors, peu \u00e0 peu, il t&rsquo;arrivera de rencontrer partout l&rsquo;homme et le camarade de m\u00eame fa\u00e7on qu&rsquo;on arrive \u00e0 discuter avec un chinois&#8230; De toute fa\u00e7on, il faut \u00eatre patient. Plus tu fr\u00e9quentes un ami, plus tu apprends \u00e0 le conna\u00eetre. C\u2019est la m\u00eame chose pour les livres. Et n\u2019est-ce pas beau d&rsquo;arriver \u00e0 conna\u00eetre un homme qui pendant trente ans, pendant toute sa vie, a essay\u00e9 de parler avec toi ?<\/figcaption><\/figure>\n<p>Ce<strong> \u00ab n\u2019importe quoi \u00bb et ce \u00abn\u2019importe qui \u00bb, l\u2019injonction de la puissance \u00e9galitaire<\/strong>. c\u2019est tr\u00e8s exactement ce que l&rsquo;on retrouve dans ce passage de <strong>Cesare Pavese<\/strong> dialoguant avec un camarade qui n\u2019y conna\u00eet rien aux livres (( Cesare Pavese, Litt\u00e9rature et soci\u00e9t\u00e9, Gallimard, 1999 ))\u00a0 :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00a0\u00bb &#8211; Comment un ouvrier comme moi pourra comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu\u2019il lit, on l\u2019a vraiment \u00e9crit pour lui ?<br \/>&#8211; En lisant et en r\u00e9\ufb02\u00e9chissant. En se trompant et en recommen\u00e7ant. M\u00eame pour nous qui les \u00e9crivons. il n\u2019y a pas d\u2019autres voies. Dans ce monde, personne n\u2019a rien pour rien [&#8230;] <br \/>Il faut avoir la patience d\u2019apprendre ces modes, comme on apprend les langues \u00e9trang\u00e8res. Et alors, peu \u00e0 peu, il t\u2019arrivera de rencontrer partout l\u2019homme et le camarade, de m\u00eame qu\u2019on r\u00e9ussit \u00e0 discuter avec un Chinois ou un Turc. De toute fa\u00e7on, il faut \u00eatre patient. Plus tu fr\u00e9quentes un ami, plus tu apprends \u00e0 le conna\u00eetre. C\u2019est la m\u00eame chose pour les livres. Et n\u2019est-ce pas beau d&rsquo;arriver \u00e0 conna\u00eetre un homme qui pendant trente ans, pendant toute sa vie, a essay\u00e9 de parler avec toi &lsquo;?<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et un peu plus loin alors que le camarade demande \u00ab Ce sont des livres pour nous? \u00bb, il ajoute :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce sont des livres pour qui veut les lire. Tu saurais me dire, toi, pour qui est fait un livre ? M\u00e9\ufb01e-toi des livres qui sont faits pour un tel ou un tel. M\u00eame un livre qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en chinois a \u00e9t\u00e9 fait pour toi. Il s\u2019agit toujours d\u2019apprendre les paroles d\u2019un autre homme. <strong>Tous les livres qui valent quelque chose ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits en chinois, et on ne sait pas toujours les traduire.<\/strong> Vient toujours un moment o\u00f9 tu es seul devant la page, comme \u00e9tait seul l\u2019\u00e9crivain qui l\u2019a \u00e9crite. Si tu as de la patience, si tu ne pr\u00e9tends pas que l\u2019auteur te traite comme un enfant ou un demeur\u00e9, tu vas rencontrer un autre homme et te sentir plus homme toi aussi. Mais c\u2019est dur, Masino, cela demande de la bonne volont\u00e9.<br \/>Et beaucoup de patience.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab Te sentir plus homme toi aussi \u00bb, \u00ab arriver \u00e0 conna\u00eetre un homme qui a essay\u00e9 de parler avec toi toute sa vie \u00bb, voil\u00e0 donc ce qu\u2019il y a dans les livres et dans les choses. On retrouve ainsi la m\u00e9thode de Jacques Ranci\u00e8re se confondant et \u00e9pousant les propos de Joseph Jacotot dans un simple <strong>\u00ab Que vois\u2014tu ? Qu\u2019en penses-tu ? Qu\u2019en fais\u2014tu ? \u00bb,<\/strong> ce qui se dira dans un l\u00e9ger glissement de la langue : <strong>mani\u00e8re de voir, mani\u00e8re d\u2019entendre, mani\u00e8re de dire et mani\u00e8re de faire<\/strong>, ou ce qui se conceptualise encore \u00ab partage du sensible \u00bb et il n\u2019y a pas d\u2019autre puissance que cela, ce que reprend inlassablement Joseph Jacotot :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ne dis pas que tu ne le peux pas. Tu sais voir, tu sais parler, tu sais montrer, tu peux te souvenir. Que faut\u2014il de plus ? une attention absolue pour voir et revoir, dire et redire<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>OU encore:<\/p>\n<blockquote>\n<p>La puissance ne se divise pas, il n\u2019y a qu\u2019un pouvoir, celui de voir et de dire, de faire attention \u00e0 ce que peut un homme.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Alors ce que j\u2019ai essay\u00e9 de faire, c\u2019\u00e9tait de pr\u00e9senter le plus simplement possible le livre de Jacques Ranci\u00e8re, comme on fait quand on cherche \u00e0 comprendre ou \u00e0 apprendre quelque chose : en recopiant, en r\u00e9p\u00e9tant, en v\u00e9ri\ufb01ant et en r\u00e9\u00e9crivant encore. Mais je voulais revenir pour conclure \u00e0 ce que je disais en commen\u00e7ant. Quel est donc le tr\u00e9sor que rencontre un philosophe ? Quel est le tr\u00e9sor qu\u2019aura rencontr\u00e9 pour sa part Jacques Ranci\u00e8re et que j\u2019ai essay\u00e9 de pointer ici ? Car apr\u00e8s avoir en somme fouill\u00e9 dans son ouvrage, en ne rencontre \ufb01nalement que des sc\u00e8nes humbles, comme celle d\u2019un enfant un peu idiot qui apprend pourtant \u00e0 lire ou bien ces petites phrases que prononce incessamment le ma\u00eetre ignorant: Que vois\u2014tu ? Qu\u2019en penses-tu ? Qu\u2019en dis-tu ? Des petites phrases qui interrompent l\u2019ordre du monde pour ouvrir un autre chemin.<\/p>\n<p>Et La<strong><em> Nuit des prol\u00e9taires<\/em><\/strong>, ce tr\u00e8s bel ouvrage se r\u00e9sume l\u00e0 encore \u00e0 des sc\u00e8nes fugitives, des tableaux ou des situations. C\u2019est la nuit, \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une lampe \u00e0 huile, qu\u2019il identi\ufb01e le r\u00eave d\u2019\u00e9mancipation de ces ouvriers ou artisans qui se font po\u00e8tes ou philosophes, qui sortent de leur monde et de leurs routes pour en d\u00e9couvrir d\u2019autres. La nuit donc, apr\u00e8s leur journ\u00e9e de travail, o\u00f9 ils se mettent \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, o\u00f9 en d\u00e9\ufb01nitive ils changent de position, en grignotant la mat\u00e9rialit\u00e9 du temps et du monde ouvrier. Alors c\u2019est ce petit tr\u00e9sor o\u00f9 il est question de croyances, de r\u00eaveries et temps grignot\u00e9 dont Jacques Ranci\u00e8re assume le gardiennage. Ou bien encore avec le menuisier Louis Gabriel Gauny, il \u00e9voque ce moment que ce dernier d\u00e9crit o\u00f9, dans l\u2019\u00e9puisement de l\u2018atelier, il l\u00e8ve la t\u00eate un bref instant et se met \u00e0 regarder par la fen\u00eatre la d\u00e9coupe d\u2019un petit carr\u00e9 de ciel, d\u2019arbres et d\u2019oiseaux, comme une \u00e9chapp\u00e9e. Il est question simplement de la d\u00e9coupe d\u2019un petit carr\u00e9 de ciel et puis aussi de ces mots, ce qu\u2019\u00e9crit Gauny \u00e0 son ami Mo\u00efse Retouret \u00e0 propos d\u2018un rendez-vous improbable :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0<strong>Le temps ne m\u2019appartient pas, \u00e9crit-il ; ainsi demain je ne pourrai aller chez toi, mais si tu te trouvais place de la Bourse entre deux heures et deux heures et demie, nous nous verrions comme les ombres mis\u00e9rables des bords de l\u2019enfer<\/strong>\u00ab\u00a0. (( Ibid. p. 33, Gauny \u00e0 Retouret, 12 octobre 1833, Fonds Gauny, Ms. 165. ))<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ces deux phrases triviales, un \u00ab carr\u00e9 de ciel \u00bb ici vol\u00e9 lors des heures d\u00e9chirantes de labeur et ce temps qui ne lui appartient pas, un temps qu\u2019il se propose d\u2019arracher dans l\u2019intervalle d\u2019une demi-heure, ces deux phrases disent donc la m\u00eame chose. Elles disent le \u00ab boug\u00e9 \u00bb d\u2019une \u00e9mancipation et elles circonscrivent l\u2019\u00e9quation de sa v\u00e9ri\ufb01cation. \u00ab Le temps ne m\u2019appartient pas \u00bb\u00a0\u00bb\u2019, dit\u2014il, <strong>mais il prend le temps d\u2019\u00e9crire cette phrase<\/strong>, il arrange aussi le temps d\u2019un rendez\u2014vous improbable, <strong>il prend le temps d\u2019\u00e9crire, et c\u2019est un autre temps qui alors advient<\/strong>&#8230; Ce que l\u2019on d\u00e9couvre donc. c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a pas le temps mais il y a des temps. Ce qui \u00abbouge\u00bb ce sont des corps qui ont affaire \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 d\u2019une situation, d\u2019une r\u00e9alit\u00e9, et qui mettent un temps dans un autre, l\u2019intervalle d&rsquo;une petite demi\u2014heure ici et cet autre intervalle o\u00f9 l\u2019on se met \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 passer d\u2019un monde \u00e0 un autre. Et puis il y a cet autre intervalle, ce \u00abpetit carr\u00e9 de ciel\u00bb, cette d\u00e9coupe \ufb01geant l\u2019aspiration heureuse d\u2019une \u00e9chapp\u00e9e, mais alors on dira qu\u2019il se met \u00e0 voir ce qu\u2019il ne voyait pas. il se fabrique un temps et un horizon : <strong>il regarde \u2014 au lieu d\u2019\u00eatre regard\u00e9<\/strong>.<\/p>\n<p>Ce serait donc l\u00e0 le tr\u00e9sor qu\u2019a rencontr\u00e9 Jacques Ranci\u00e8re, le regard d\u2019un menuisier s\u2018appropriant un carr\u00e9 de ciel et qui ajoute que le temps ne lui appartient pas, il n\u2019est question donc que d\u2019espace, de temps et d\u2019un corps \u00e9prouvant sa capacit\u00e9 \u00e0 sortir d\u2019un cercle qui dit \u00ab tu es l\u00e0\u00bb pour le transformer en un autre cercle, ce qui se dit : \u00ab je suis l\u00e0 mais je peux aussi \u00eatre ailleurs. je peux et je le v\u00e9ri\ufb01e \u00bb.<\/p>\n<p>Un carr\u00e9 de ciel, les heures pass\u00e9es la nuit \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une lampe \u00e0 huile, \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, une petite demi-heure ici et une autre l\u00e0 sans doute, voil\u00e0 de quoi il retourne dans l\u2019\u0153uvre de Jacques Ranci\u00e8re, avec aussi ces ganti\u00e8res qui apprennent \u00e0 parler la langue des oiseaux, de l\u2019aiguille et du fil, une main que l\u2019on d\u00e9couvre dans les mots et les choses, ou ce ma\u00eetre ignorant constatant qu\u2019on peut choisir de penser que les hommes ont une \u00e9gale intelligence, et qu\u2019on peut donc vivre et construire le partage d\u2019un autre monde. Un \u00abboug\u00e9\u00bb, des intervalles, l\u2019ouvert, le mouvement d\u2019une \u00e9chapp\u00e9e ou des points de fuite, c\u2019est cela au fond qu\u2019on d\u00e9couvre dans son \u0153uvre. Or tout ce chemin commence en d\u00e9\ufb01nitive avec quelque chose de tr\u00e8s simple: voir, entendre, parler, faire. C\u2019\u00e9taient ces choses que je voulais retrouver l\u00e0 o\u00f9 elles circulent dans ses ouvrages pour se conjuguer selon une \u00e9trange grammaire qui vient v\u00e9ri\ufb01er un possible.<strong> \u00ab\u00a0Il est possible\u00a0\u00bb<\/strong> : voil\u00e0 \ufb01nalement ce que je propose d\u2019appeler le tr\u00e9sor de Jacques Ranci\u00e8re, et il n\u2018y a pas d\u2019autre puissance. S\u2019il fallait donc reformuler l\u2019expression de Spinoza dont on parlait en commen\u00e7ant \u2014 nous ne savons pas ce que peut un corps \u2014-, je dirais que pour Jacques Ranci\u00e8re cela se dit et se v\u00e9ri\ufb01e par un \u00ab il est possible \u00bb. \u00ab Il est possible \u00bb, voil\u00e0 donc ce qu&rsquo;il rencontre ici ou ailleurs, ce qui nous donne au passage de la joie et donc aussi du courage.<\/p>\n<p><strong>Alexandre Costanzo<\/strong><\/p>\n<p>Trouv\u00e9 ce texte d&rsquo;Alexandre Costanzo sur le site de Flamme \u00e9ternelle, comme je cherchais d&rsquo;o\u00f9 \u00e9tait tir\u00e9 celui qui \u00e9tait affich\u00e9 en grand au dessus du bar de Flamme \u00e9ternelle, l&rsquo;expo-oeuvre de Thomas Hirshhorn, l\u00e0 :\u00a0<a href=\"http:\/\/www.flamme-eternelle.com\/JOURNAL11.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"> http:\/\/www.flamme-eternelle.com\/JOURNAL11.pdf<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un passage fameux de L\u2019Ethique, Spinoza \u00e9crit : \u00ab\u00a0Nous ne savons pas ce que peut un corps\u00bb. Si cette formule a \u00e9t\u00e9 longuement comment\u00e9e, si, dans une \ufb01liation passant notamment par Nietzsche, elle se rattache par ailleurs \u00e0 la pens\u00e9e de Gilles Deleuze, je voudrais ici essayer de la confronter \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Jacques&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2014\/06\/la-passion-de-legalite-par-alexandre-costanzo\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">La passion de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 par Alexandre Costanzo<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1063],"tags":[2378,1556,1379,1531],"class_list":["post-14250","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-copiecolle","tag-flamme-eternelle","tag-jacques-ranciere-2","tag-jacotot","tag-nimporte-quoi","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14250","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14250"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14250\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14250"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14250"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14250"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}