{"id":14725,"date":"2014-10-25T12:53:23","date_gmt":"2014-10-25T10:53:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=14725"},"modified":"2022-10-08T08:31:49","modified_gmt":"2022-10-08T06:31:49","slug":"mehdi-belhaj-kacem-artaud-et-la-theorie-du-complot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2014\/10\/mehdi-belhaj-kacem-artaud-et-la-theorie-du-complot\/","title":{"rendered":"Mehdi Belhaj Kacem et la th\u00e9orie du complot"},"content":{"rendered":"<p><iframe src=\"https:\/\/w.soundcloud.com\/player\/?url=https%3A\/\/api.soundcloud.com\/tracks\/168621793&amp;auto_play=false&amp;hide_related=false&amp;show_comments=true&amp;show_user=true&amp;show_reposts=false&amp;visual=true\" width=\"300\" height=\"150\" frameborder=\"no\" scrolling=\"no\"><\/iframe><\/p>\n<p>extraits:<\/p>\n<blockquote>\n<p>que la th\u00e9matique du <span style=\"font-size: 14pt;\">complot<\/span> se confond peut-\u00eatre bien avec la litt\u00e9rature elle-m\u00eame&#8230; identit\u00e9 du litt\u00e9raire moderne et de la pers\u00e9cution&#8230; th\u00e9orie oblique du complot<\/p>\n<p>la question de la phrase&#8230; je suis obs\u00e9d\u00e9 par cette question de la phrase. et plus exactement \u00e0 ce qu&rsquo;\u00e0 mes risques et p\u00e9rils j\u00a0\u00bbappellerais <strong><span style=\"font-size: 14pt;\">les phrases h\u00e9ro\u00efques<\/span><\/strong>&#8230; questionnement sur <strong>l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme<\/strong> venu \u00e0 la lecture de <strong>Philippe Lacoue-Labarthe<\/strong>&#8230; esp\u00e8ce d&rsquo;<strong>antonin artaud<\/strong> de l&rsquo;universit\u00e9 \u00a0&#8230; h\u00e9ro\u00efsme qui est celui de <strong>baudelaire<\/strong> ou de <strong>benjamin<\/strong> &#8230; \u00ab\u00a0qu&rsquo;on peut soutenir que la litt\u00e9rature moderne ne na\u00eet non pas avec le roman mais avec <span style=\"font-size: 14pt;\">l&rsquo;auto-biographie<\/span>&#8230; \u00a0\u00bb la question autobiographique s&rsquo;est m\u00eal\u00e9e \u00e0 un d\u00e9lire du complot &#8230; h\u00e9ro\u00efsme moderne &#8230; lien entre h\u00e9ro\u00efsme autobiographique et th\u00e9matique du complot &#8230; Benjamin : la modernit\u00e9 doit se placer sous le signe du <strong><span style=\"font-size: 14pt;\">suicide<\/span><\/strong> ; suicide n&rsquo;est pas un renoncement mais une passion h\u00e9ro\u00efque &#8230; c&rsquo;est la conqu\u00eate de la modernit\u00e9 dans le domaine des passions et c&rsquo;est vers cette \u00e9poque que <strong>l&rsquo;id\u00e9e du suicide a pu p\u00e9n\u00e9trer les masses laborieuses<\/strong> &#8230;\u00a0on se dispute une gravure qui repr\u00e9sente le suicide d&rsquo;un ouvrier anglais par d\u00e9sespoir de ne pouvoir gagner sa vie&#8230;\u00a0<\/p>\n<p>tous ces litt\u00e9rateurs ont \u00e9t\u00e9 pauvres&#8230;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong><a href=\"http:\/\/inferno-magazine.com\/2014\/09\/29\/des-phrases-qui-sauvent-la-peau-entretien-avec-mehdi-belhaj-kacem\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00ab\u00a0DES PHRASES QUI SAUVENT LA PEAU\u00a0\u00bb : ENTRETIEN AVEC MEHDI BELHAJ\u00a0KACEM<\/a><\/strong><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Posted by\u00a0<a href=\"http:\/\/inferno-magazine.com\/author\/infernolaredaction\/\">infernolaredaction<\/a>\u00a0on 29 septembre 2014<\/p>\n<p><strong>ENTRETIEN avec Mehdi Belhaj Kacem.<\/strong><\/p>\n<p><em><strong>Mehdi Belhaj Kacem<\/strong>\u00a0marche sur le fil du fil-de-f\u00e9riste entre\u00a0Artaud et la th\u00e9orie du complot, pouss\u00e9 aux extr\u00eames par la philosophie et la po\u00e9sie maudites. Il transcende le dispositif de la conf\u00e9rence pour en faire une performance miraculeuse d\u00e8s son apparition, jusqu\u2019\u00e0 sa disparition. Le geste est \u00e9crit \u00e0 l\u2019avance puis incarn\u00e9 sur un plateau de th\u00e9\u00e2tre. Au sortir, \u00e0 la lumi\u00e8re du jour, l\u2019impression d\u2019avoir travers\u00e9 des nu\u00e9es d\u2019obscurit\u00e9 \u00e0 la mesure d\u2019une fin de pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre de Rom\u00e9o Castellucci, perce le fond de l\u2019air et on reste plant\u00e9 sur place d\u2019\u00e9motions satur\u00e9es. Cela a lieu le samedi 20 septembre 2014 \u00e0 Gu\u00e9ret au th\u00e9\u00e2tre la Fabrique sur les grands chemins ouverts par Pierre Michon et Antonin Artaud, lors des neuvi\u00e8mes rencontres de Chaminadour. Rencontre avec ce \u00ab\u00a0crevard\u00a0\u00bb, dixit Pierre Michon, cet \u00eatre qui \u00e9tale par ses trous la haine contemporaine de la pauvret\u00e9 sous les feux p\u00e2les de sa somptueuse guenille nocturne.<\/em><\/p>\n<p><strong>Inferno :\u00a0<em>Pouvez-vous revenir sur le titre donn\u00e9 \u00e0 votre conf\u00e9rence : \u00ab\u00a0Artaud et la th\u00e9orie du complot\u00a0\u00bb, avec pour toile de fond, peut-\u00eatre cette premi\u00e8re interrogation, quels sont les effets des \u00e9crits nombreux que vous citiez lors de votre intervention sur votre pratique sc\u00e9nique ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Mehdi Belhaj Kacem<\/strong>\u00a0: Apr\u00e8s n\u2019avoir rien fait pendant pr\u00e8s de deux ans, plong\u00e9 dans une sorte de nihilisme qu\u2019on ne peut \u00e9videmment <strong>pas ne pas apparenter \u00e0 la haine de la culture d\u2019Artaud<\/strong>, cette demande d\u2019intervenir dans le cadre des 9\u00e8mes rencontres de Chaminadour surgit. On m\u2019a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 et propos\u00e9 de faire entendre ma voix dans le sillage de Pierre Michon et Antonin Artaud. Tr\u00e8s rapidement il fallait livrer un titre li\u00e9 \u00e0 ma prise de parole. Avec mon c\u00f4t\u00e9 punk attard\u00e9, moiti\u00e9 par provocation bravache, moiti\u00e9 pour aller droit \u00e0 l\u2019essentiel, j\u2019ai choisi de l\u2019appeler ainsi. J\u2019ai beaucoup n\u00e9goci\u00e9 avec l\u2019universit\u00e9 en jouant notamment avec ses codes. Peut-\u00eatre est-ce cela que j\u2019ai appel\u00e9 hier la micro-transgression. Devant la position du philosophe qui dit aux autres quoi faire, tout ce que je peux livrer est une performance d\u2019acteur. Ce que je suis en mesure de faire, c\u2019est<strong> de la th\u00e9orie en tant que performance<\/strong>. Je ne r\u00e9fl\u00e9chis pas \u00e0 savoir comment vais-je articuler mes propos. Ce qui n\u2019exclut pas, au contraire, une certaine forme de calcul, au sens que H\u00f6lderlin donnait \u00e0 ce terme.<\/p>\n<p>J\u2019ai lu Artaud et Debord tr\u00e8s t\u00f4t avant de m\u2019engager du c\u00f4t\u00e9 des grands massifs universitaires : Kant, Hegel. Mon but n\u2019est pas de dire aux autres faites ceci, faites cela, la r\u00e9ponse r\u00e9side dans le geste m\u00eame de la conf\u00e9rence. Si j\u2019ai rompu avec Alain Badiou, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour en finir avec cette figure du philosophe qui sait tout sur tout et qui se permet de dire aux autres quoi faire. Ici se tient au fond la question de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme et <strong>la diff\u00e9rence entre h\u00e9ro\u00efsme de la phrase et phrase h\u00e9ro\u00efque<\/strong>. Badiou cherche un nouvel h\u00e9ro\u00efsme \u00e0 la fois guerrier et militaire, au sens du g\u00e9n\u00e9ral en chef qui dirait \u00e0 son commandement : \u00ab Allez-y ! Faites vous trouer \u00bb. Pour moi, l\u2019h\u00e9ro\u00efsme aujourd\u2019hui correspond \u00e0 ceci : \u00ab on y va soi-m\u00eame ou on ferme sa gueule ! \u00bb. C\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 une position tr\u00e8s anarchiste, elle s\u2019efforce de tenir compte de la libert\u00e9 de chacun.<\/p>\n<p>En relisant la\u00a0<em>Conf\u00e9rence du Vieux Colombier<\/em>, ce que je pensais est parfaitement exprim\u00e9 par Artaud : \u00ab car aucune guerre ne vient du hasard et il y a toujours quelqu\u2019un qui la d\u00e9clenche et qui se garderait bien d\u2019aller s\u2019y faire tuer, n\u2019est-ce pas Staline, \u00f4 cher mar\u00e9chal des pompiers. ? \u00bb. Pour moi c\u2019\u00e9tait vraiment cette r\u00e9ponse indirecte d\u2019Artaud \u00e0 Badiou.<\/p>\n<p><strong>Inferno :\u00a0<em>Au sein de votre conf\u00e9rence \u00e0 propos des litt\u00e9rateurs maudits ballot\u00e9s par la pauvret\u00e9 et la pers\u00e9cution, vous dites que depuis Rousseau ces \u00e9crivains qui ont tent\u00e9 de porter la litt\u00e9rature \u00e0 ses limites, se sont trouv\u00e9s automatiquement, biographiquement suicid\u00e9s et confondus \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une narration complotiste. Ici vous affirmez qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une question politique, laquelle ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Mehdi Belhaj Kacem :<\/strong>\u00a0Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, il faudrait prendre cas par cas. Mais, \u00e0 chaque fois, <strong>Artaud<\/strong> compris, il n\u2019y est pas all\u00e9 de la figure faiblement romantique et clich\u00e9 de l\u2019artiste g\u00e9nial par principe pers\u00e9cut\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9, mais concr\u00e8tement, avec des donn\u00e9es chaque fois singuli\u00e8res, d\u2019une situation platement politique. Le cas de Rousseau est vraiment paradigmatique et c\u2019est tr\u00e8s difficile d\u2019en parler comme \u00e7a, car c\u2019est \u00e9videmment un peu biographique.<\/p>\n<p>Cette conf\u00e9rence d\u2019hier m\u2019a demand\u00e9 beaucoup de courage pour l\u2019\u00e9crire. J\u2019ai d\u00fb mettre quatre mois pour l\u2019\u00e9crire parce que je ne faisais plus rien. Trois <strong>mois<\/strong> d\u2019angoisse et un mois de larmes : larmes de souffrance et de lib\u00e9ration \u00e0 la fois, c\u2019est pour \u00e7a que je cite Michon, \u00e0 qui je dois d\u2019avoir fait cette conf\u00e9rence : atteindre \u00e0 un \u00e9tat \u00ab entre rire et sanglot \u00bb. Si j\u2019avais eu le temps, j\u2019aurais parl\u00e9 de l\u2019humour terrible, sardonique, presque satanique d\u2019Artaud, qui fait penser au B\u00fcchner revisit\u00e9 par Berg (<em>Woyzeck<\/em>, cas exemplaire du prol\u00e9taire pers\u00e9cut\u00e9) : pour montrer la monstruosit\u00e9 tortionnaire et pers\u00e9cutrice de l\u2019humanit\u00e9, le grotesque est la meilleure arme. Mais c\u2019\u00e9tait \u00e7a la violence : je voulais en finir avec tout ce cauchemar de la culture, et l\u00e0 d\u2019un seul coup, <strong>Artaud sous l\u2019invocation de Pierre Michon. Ecrasant.<\/strong> Soit je me d\u00e9filais, soit j\u2019y allais : mais alors c\u2019\u00e9tait carr\u00e9ment. Et donc voil\u00e0 pour aller droit au but, forcement le cas de Rousseau r\u00e9sonne avec cette phrase d\u2019Artaud : \u00ab j\u2019ai toujours eu l\u2019impression que la soci\u00e9t\u00e9 a toujours eu cette obsession maniaque \u00e0 me chercher des poux dans la t\u00eate, \u00e0 moi qui ne lui avait rien fait \u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est de \u00e7a qu\u2019il s\u2019agit : de gens qui rendent service \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui ne leur rend non seulement rien, mais les punit pour \u00e7a, exactement comme l\u2019esclave ou le prolo, d\u2019o\u00f9 les notations tr\u00e8s pr\u00e9cises, et terribles, de Benjamin sur ce point : sur les ouvriers qui se suicident \u00ab h\u00e9ro\u00efquement \u00bb, dit-il, s\u2019identifiant \u00e0 eux comme il s\u2019identifie \u00e0 Baudelaire. Rousseau a fait du bien \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 et la soci\u00e9t\u00e9 ne lui a pas dit merci. <strong>La pens\u00e9e de Rousseau a chang\u00e9 le monde pas seulement politiquement, on lui doit la r\u00e9volution, mais la litt\u00e9rature moderne, le lyrisme moderne.<\/strong> Cela na\u00eet avec <em>Les R\u00eaveries du Promeneur Solitaire<\/em>\u00a0notamment. <strong>L\u2019autobiographie, genre litt\u00e9raire moderne par excellence, comme dit Lacoue-Labarthe,<\/strong> voit le jour avec\u00a0<em>Les confessions<\/em>. Dans tous les autres cas que j\u2019ai cit\u00e9s, il y a quelque chose de sacrificiel. Dans chaque cas, l\u2019autobiographie au sens h\u00e9ro\u00efque, \u00ab suicidaire \u00bb de Benjamin, a jou\u00e9 un r\u00f4le majeur. Pensons tout r\u00e9cemment au\u00a0<em>Pan\u00e9gyrique<\/em>\u00a0de Debord, au\u00a0<em>Coma<\/em>\u00a0de Guyotat\u2026 Ce sont des gens qui apportent \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 et la soci\u00e9t\u00e9 quelque chose d\u2019essentiel, et la soci\u00e9t\u00e9 les a punis pour \u00e7a.<\/p>\n<p>Allons droit au but : on s\u2019est empress\u00e9 de faire des \u00ab po\u00e8tes maudits \u00bb le clich\u00e9 que l\u2019on sait. La question qu\u2019on ne s\u2019est jamais pos\u00e9e, et elle est directement politique : pourquoi est-ce avec l\u2019av\u00e8nement de la modernit\u00e9 elle-m\u00eame, la R\u00e9volution, que tout \u00e0 coup tant de po\u00e8tes deviennent \u00ab maudits \u00bb, dans les conditions notoirement \u00ab christiques \u00bb que l\u2019on sait (H\u00f6lderlin, Rimbaud, Artaud\u2026) ? Dans mes travaux, j\u2019ai esquiss\u00e9 un d\u00e9but de r\u00e9ponse : la modernit\u00e9 est beaucoup plus platonicienne qu\u2019elle ne croit. La R\u00e9volution fran\u00e7aise, c\u2019est l\u2019ex\u00e9cution, \u00e0 vingt-trois si\u00e8cles de distance, de\u00a0<em>La R\u00e9publique<\/em>\u00a0de Platon. Du coup, effet collat\u00e9ral \u00e9trange : l\u2019ex\u00e9cution, pour ainsi dire testamentaire, de la fameuse exclusion du po\u00e8te. Personne \u00e0 ce jour, surtout pas en philosophie, n\u2019a voulu analyser ce d\u00e9tail troublant. Les Tragiques \u00e9taient des superstars \u00e0 Ath\u00e8nes ; nous, nous avons Johnny Halliday, et devons nous r\u00e9unir dans nos ghettos pour parler de H\u00f6lderlin et d\u2019Artaud. Et nous trouvons \u00e7a normal.<\/p>\n<p>Mon seul propos est de dire, le plus sobrement possible (ou alors avec un pathos et une rage rentr\u00e9es, comme hier) : \u00e7a ne va absolument pas de soi. Il n\u2019y a pas la moindre n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il en soit ainsi, et pourtant nous nous r\u00e9signons docilement \u00e0 nos \u00ab bo\u00eetes \u00bb, comme dit H\u00f6lderlin. \u00c7a pose la redoutable, et bien plus grave qu\u2019on ne croit, question de cette \u00e9trange \u00e9quivalence, qu\u2019on nous dit aussi n\u00e9cessaire que la m\u00e9t\u00e9o ou la pr\u00e9cession des \u00e9quinoxes,<strong> entre d\u00e9mocratie et \u00ab m\u00e9diocratie \u00bb.<\/strong> Le probl\u00e8me, dont j\u2019ai parl\u00e9 hier et dont mon travail livre une longue analyse, de la \u00ab postmodernit\u00e9 \u00bb. Notamment dans ce texte central dans mon travail philosophique, <em>Alg\u00e8bre de la Trag\u00e9die<\/em>, qui ressort ces jours-ci, sans doute parce que presque personne ne l\u2019avait lu \u00e0 sa sortie\u2026<\/p>\n<p>Donc ce n\u2019est pas identificatoire, je n\u2019ai pas eu un calvaire comme Rousseau, pour ne rien dire d\u2019Artaud. Mais disons que j\u2019estime faire un travail d\u2019utilit\u00e9 publique, philosophique. Et l\u00e0, j\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 laisser tout tomber sans \u00eatre pour autant imbib\u00e9 de ressentiment. Une grande tristesse m\u2019habitait, mais ce n\u2019\u00e9tait pas une tristesse pour moi, de l\u2019auto-apitoiement. C\u2019est une tristesse pour tout le monde, pour l\u2019\u00e9tat o\u00f9 nous en sommes arriv\u00e9s sans nous battre. Mais c\u2019est surtout une col\u00e8re qui m\u2019habitait alors qu\u2019on ne sait plus exprimer la col\u00e8re. A moins qu\u2019il y ait quelqu\u2019un qui ait\u00a0le g\u00e9nie de nous refaire Artaud, mais \u00e7a n\u2019arrivera pas. Ce n\u2019est jamais comme \u00e7a que cela se passe. Ce que j\u2019ai essay\u00e9 de faire hier, c\u2019\u00e9tait de restituer l\u2019intensit\u00e9 d\u2019Artaud, par de tout autres d\u00e9tours, sans faire \u00ab du \u00bb Artaud. Surtout pas !<\/p>\n<p><strong>Dans un documentaire sur Lacoue-Labarthe, il est \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique<\/strong> avec des commissures noires autour des l\u00e8vres. Ce documentaire faisait parler des \u00e9crivains sur l\u2019amour. Lui il est l\u00e0 \u00e0 l\u2019HP, il parle de H\u00f6lderlin et de l\u2019amour \u00e0 une \u00e9tudiante, c\u2019est bouleversant. Il dit des choses avec son corps tremblant sur H\u00f6lderlin qui n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 dites, il trouve la ressource de le faire m\u00eame dans cet \u00e9tat-l\u00e0. Dans une discussion avec Jean Luc-Nancy il a cette phrase : \u00ab je crois avoir compris comment faire la m\u00eame chose que H\u00f6lderlin pour aujourd\u2019hui \u00bb. Jean-Luc Nancy lui dit : \u00ab eh bien, fais-le ! \u00bb Moi, je sais qu\u2019il l\u2019a fait. Et j\u2019essaie de faire en sorte que \u00e7a fasse son chemin. Comme \u00e7a, Artaud lui aussi continuera \u00e0 hanter quelques consciences, \u00e0 se battre pour nous. C\u2019est de \u00e7a qu\u2019il s\u2019agit : d\u2019agonistique. Il ne s\u2019agit pas de faire \u00ab comme \u00bb H\u00f6lderlin. Il s\u2019agit d\u2019\u00e9laborer une op\u00e9ration sophistiqu\u00e9e qui agisse sur notre \u00e9poque comme H\u00f6lderlin sur la sienne. Et Lacoue l\u2019a fait.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 moi j\u2019\u00e9tais tout pr\u00e8s de laisser tomber, puis les choses finissent par arriver. Je m\u2019\u00e9tais install\u00e9 dans un romantisme posthume et en m\u00eame temps un cynisme gentil. J\u2019avais vraiment une alternative, je pouvais -et peux encore!- faire autre chose si je veux. C\u2019\u00e9tait devenu trop dur, ce merdier de l\u2019\u00e9criture, d\u2019une philosophie qui se tienne, novatrice et rigoureuse, hors-universit\u00e9. R\u00e9cemment, un universitaire am\u00e9ricain a dit tout haut sur mon travail quelque chose que je n\u2019osais m\u00eame pas penser tout bas ! Je cite son texte dans une lettre ouverte \u00e0 Tristan Garcia que je publie tr\u00e8s bient\u00f4t. En France, on me \u00ab pisse \u00e0 la gueule \u00bb, comme disait Artaud. J\u2019aurais pu tout arr\u00eater, j\u2019ai failli. Mais cela impliquait, par exemple, de rompre avec la plupart mes amis. Depuis deux ans non seulement je n\u2019\u00e9crivais plus, mais je ne lisais presque plus et me disais : \u00ab je vais laisser tomber tout ce merdier, c\u2019est trop difficile, douloureux \u00bb. Au d\u00e9but on commence \u00e0 \u00e9crire pour des questions narcissiques, bien s\u00fbr, quand on est tout jeune, Michon parle tr\u00e8s bien, avec son \u00ab cynisme gentil \u00bb \u00e0 lui, de tout \u00e7a : les \u00e9crivains du dix-neuvi\u00e8me veulent baiser avec des duchesses, les peintres du dix-septi\u00e8me avec des princesses\u2026 mais un jour ce n\u2019est plus du tout \u00e7a. Quelque chose vous tombe dessus dont vous \u00eatre redevable ; c\u2019est une responsabilit\u00e9. On le ressent vraiment comme un devoir d\u2019int\u00e9r\u00eat public. On travaille \u00e0 ce qu\u2019a pu nommer Lacoue-Labarthe apr\u00e8s Benjamin \u00e0 la tache, le courage. Et malheureusement, tout ce qu\u2019en France on continue \u00e0 vous renvoyer la plupart du temps, ce sont des petites consid\u00e9rations personnelles, narcissiques.<\/p>\n<p>Cela m\u2019agace lorsqu\u2019on dit que je suis un philosophe autodidacte par exemple, j\u2019en ai marre d\u2019\u00eatre assimil\u00e9 au bon sauvage. Je suis le premier philosophe \u00e0 avoir eu un colloque \u00e0 l\u2019ENS \u00e0 trente-neuf ans. Il y a des \u00ab cahiers d\u2019\u00e9tudes kac\u00e9miennes \u00bb qui sont n\u00e9es. Des universitaires pointus, les meilleurs normaliens. En anglais, je suis traduit par la traductrice de Deleuze. Eh ben non : tout ce que le \u00ab citoyen \u00bb te renvoie, c\u2019est l\u2019id\u00e9ologie Star Acad\u00e9my, sans exclure le citoyen soi-disant lettr\u00e9 ou artiste. \u00ab Cher MBK, on se prend pour le Christ ? Vous pr\u00e9tendez avoir un syst\u00e8me philosophique ? Allons, allons\u2026 c\u2019est fini tout \u00e7a\u2026 \u00bb L\u2019ENS, depuis presque deux si\u00e8cles, c\u2019est 80% des grands philosophes fran\u00e7ais ! Eh ben non, le seul but c\u2019est de \u00ab mettre en bo\u00eete \u00bb, de caricaturer. Et la v\u00e9rit\u00e9 est que je suis encore trop l\u00e2che. Je ne dis que le dessus des choses.<\/p>\n<p>J\u2019aimerais bien qu\u2019il y ait des non-universitaires qui s\u2019emparent de mon travail. Pour l\u2019instant ce sont des normaliens, des universitaires, qui \u00e9crivent les choses les plus int\u00e9ressantes sur mon travail. J\u2019exag\u00e8re un peu, il y en a deux ou trois qui ne le sont pas\u2026 \u00c7a finit donc par prendre, mais le but au d\u00e9part \u00e9tait quand m\u00eame de donner des armes \u00e0 des gens qui ne sont pas sp\u00e9cialement universitaires. Et, soyons tr\u00e8s clair et arr\u00eatons de tourner autour du pot : depuis onze ans, parfois de mani\u00e8re incroyablement et inexplicablement violente, des gens n\u2019ont cess\u00e9 de vouloir, pour le dire gentiment, des gens ont voulu me mettre des b\u00e2tons dans les roues. C\u2019est triste que l\u2019histoire doive se perp\u00e9tuer \u00e0 ce point, si stupidement. Je ne joue pas au \u00ab maudit \u00bb. J\u2019aurais aim\u00e9 -j\u2019ai \u00e9crit r\u00e9cemment d\u2019autres textes l\u00e0-dessus- \u00e9chapper \u00e0 cette putain de \u00ab mal\u00e9diction \u00bb, si vous me passez l\u2019expression. Mais non. C\u2019est pourquoi \u00e0 la fois j\u2019ai pris les d\u00e9tours de beaucoup d\u2019autres cr\u00e9ateurs pour faire ressentir Artaud, mais aussi, bien entendu, prendre le d\u00e9tour d\u2019Artaud pour parler de cette \u00e9trange maladie pers\u00e9cutrice qui s\u2019abat syst\u00e9matiquement sur quiconque essaie de faire quelque chose de r\u00e9ellement diff\u00e9rent. Ce n\u2019est pas moi qui suis un \u00ab clich\u00e9 \u00bb, c\u2019est la soci\u00e9t\u00e9 qui fonctionne toujours et encore, non seulement par clich\u00e9s, mais, surtout, par toujours les m\u00eames m\u00e9canismes automatiques de mise au ban. Et ce que je dis est tr\u00e8s simple : bien s\u00fbr que c\u2019est triste pour tous ces grands noms : rien ne peut racheter leur souffrance, leur martyre ; il n\u2019y a pas de r\u00e9demption (sauf immanente : le bonheur de la pens\u00e9e, de l\u2019\u00e9criture eux-m\u00eames, du po\u00e8me). Mais c\u2019est surtout triste pour toute la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Inferno :\u00a0<em>Vous diffractez le prisme consensuel de l\u2019\u00e9criture, de l\u2019art en tant que chemin vers l\u2019\u00e9mancipation pour au contraire la rapprocher de la d\u00e9marche du prol\u00e9taire, de l\u2019ouvrier et de la machine. L\u2019\u00e9criture ali\u00e8ne, semble-t-il, le litt\u00e9rateur d\u2019avantage qu\u2019elle ne le lib\u00e8re ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Mehdi Belhaj Kacem :<\/strong>\u00a0Non, il y a les deux plans dans l\u2019\u00e9criture. J\u2019en parlais avec Tristan Garcia, m\u00eame dans les pires moments, j\u2019ai le sentiment avec l\u2019\u00e9criture d\u2019avoir v\u00e9cu librement. M\u00eame si le prix \u00e0 payer \u00e9tait tr\u00e8s lourd. On se retrouve dans l\u2019\u00e9tat du sous-prol\u00e9taire. Walter Benjamin l\u00e0 dessus a tout dit ; \u00e0 la fois on s\u2019\u00e9mancipe et en m\u00eame temps on meurt jeune, on devient fou. C\u2019est \u00e7a qui est complexe, on se reconna\u00eet dans tout ce qu\u2019ils ont \u00e9crit et peut-\u00eatre le devoir est de ne pas tomber dans le pi\u00e8ge du maudit. La le\u00e7on devrait \u00eatre \u00e7a : tirer de leurs exemples de quoi \u00e9chapper \u00e0 la fameuse \u00ab mal\u00e9diction \u00bb. Mais c\u2019est dur, parce que c\u2019est la soci\u00e9t\u00e9 qui reproduit les m\u00eames proc\u00e9dures, \u00e0 la fois \u00ab adoucies \u00bb, mais en un sens aussi en pire, parce qu\u2019en beaucoup plus tentaculaire qu\u2019avant, \u00e9touffant. On parle beaucoup des po\u00e8tes maudits mais jamais des philosophes maudits. Je pense \u00e0 des gens qui ont fait des choses consistantes hors des murs de l\u2019universit\u00e9: Rousseau, Kierkegaard, Marx, Nietzsche, Benjamin, Bataille, Blanchot, Debord. Tous \u00ab maudits \u00bb, a des degr\u00e9s heureusement divers. Mais, dans tous les cas sans exception : pers\u00e9cution. Litt\u00e9ralement, platement, \u00ab soci\u00e9talement \u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019avais \u00e9crit un texte d\u2019adieu pas path\u00e9tique, simplement un texte pour signifier que je veux m\u2019occuper de moi, devenir joueur de poker professionnel, je sais que je peux. J\u2019en \u00e9tais arriv\u00e9 pendant quelques mois \u00e0 un salaire normal, de quelqu\u2019un de normal, et aurais pu aller plus loin ! Simplement cela me prenait tout mon temps, c\u2019est une activit\u00e9 \u00e0 part enti\u00e8re. Je voyais mes copains qui parlaient de litt\u00e9rature et de philo et moi je n\u2019avais qu\u2019une envie c\u2019\u00e9tait de parler de mon tournoi de poker (rires). La situation \u00e9tait un peu path\u00e9tique, au sens mou du terme (rires). C\u2019\u00e9tait faire un choix \u00e0 la Rimbaud, soit tu laisses tomber, soit tu te sens oblig\u00e9 de continuer. Je disais dans ce texte que j\u2019aimerais bien \u00eatre celui qui sort de cette loi de mal\u00e9diction. C\u2019est \u00e0 ce texte que r\u00e9pondait l\u2019universitaire am\u00e9ricain, grand po\u00e8te par ailleurs, un \u00e9rudit, qui a tout lu, beaucoup plus que moi. Il me disait : Bataille, Blanchot, Debord (entendons : les autres \u00ab autodidactes \u00bb)\u2026 ils n\u2019ont pas fait un syst\u00e8me philosophique. Vous, si. Il m\u2019a m\u00eame dit des trucs\u2026 Il m\u2019a lu, sans pr\u00e9jug\u00e9, c\u2019est tout. En France, on s\u2019est juste foutu de moi, on m\u2019a ridiculis\u00e9 sans me lire. Donc, bien s\u00fbr que je me suis senti pers\u00e9cut\u00e9, et pas qu\u2019un peu. Voil\u00e0, c\u2019est dit.<\/p>\n<p>Nietzsche devient fou, Kierkegaard meurt \u00e0 42 ans, Benjamin se suicide, Bataille 67 ans, sa long\u00e9vit\u00e9 vient sans doute de ses exp\u00e9riences communautaires. Mais enfin, comme disait Duras un peu apitoy\u00e9e : \u00ab Georges, \u00e0 soixante ans, il \u00e9tait encore l\u00e0 \u00e0 vous demander cent balles \u00bb. <strong>Blanchot, il s\u2019en est le \u00ab mieux \u00bb tir\u00e9, il meurt \u00e0 92 ans. Mais enfin, il a v\u00e9cu toujours dans la pauvret\u00e9, souvent extr\u00eame. Pendant des dizaines d\u2019ann\u00e9es, il a v\u00e9cu sans eau chaude ni \u00e9lectricit\u00e9. Il y avait une saintet\u00e9 chez Blanchot sur ce point, presque un peu aga\u00e7ante d\u2019ailleurs, il n\u2019en parle pas, ne se plaint pas<\/strong> (sans doute pour \u00ab expier \u00bb ses engagements politiques d\u2019avant-guerre). Je pr\u00e9f\u00e8re encore Artaud qui se plaint, qui invective, qui d\u00e9clare qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 intern\u00e9, qui raconte et accuse directement. J\u2019esp\u00e9rais \u00e9chapper \u00e0 cette mal\u00e9diction. Le but au d\u00e9but : parvenir \u00e0 faire sortir la philosophie de l\u2019universit\u00e9, faire quelque chose de diff\u00e9rent. Il est \u00e9vident que c\u2019est beaucoup de travail, de brouillons, d\u2019errements pour arriver \u00e0 quelque chose qui se tienne, j\u2019y arrive depuis 8 ans. Mais tout le monde s\u2019en fout, ou presque, et c\u2019est dur. Et des gens, oui, pas mal de gens, ont tout fait, je dis bien : tout ce qui est en leur pouvoir, pour que je finisse dans le caniveau.<\/p>\n<p>Lacoue-Labarthe, dans un colloque, commence comme ceci :<strong>\u00ab Mon cher Jacques,\u00a0je m\u2019\u00e9tais pourtant jur\u00e9 de ne pas y c\u00e9der, de faire tout pour l\u2019\u00e9viter, de pas me laisser entra\u00eener. Une phrase, un peu trop emphatique mais obstin\u00e9ment r\u00e9currente, le disait : je ne veux pas sombrer ; je ne veux pas de ce retour, sans cesse, des m\u00eames d\u00e9mons ; je ne veux pas cette sorte de \u00ab ressassement \u00e9ternel \u00bb \u00bb<\/strong> (MBK pleure). Hier, si j\u2019avais commenc\u00e9 avec cette phrase, j\u2019aurais pleur\u00e9 tout le temps. Je pleurais tout le temps en lisant ma conf\u00e9rence, et, en pronon\u00e7ant cette seule phrase tout seul dans la rue, m\u00eame int\u00e9rieurement, je pleurais \u00e0 chaque fois.<\/p>\n<p>C\u2019est bien de passer par un nihilisme sans m\u00e9chancet\u00e9, d\u00e9pouill\u00e9 de ressentiment. De mettre en cause l\u2019ensemble de la culture, de traverser une crise comme je viens de le faire : apr\u00e8s \u00e7a, on ne peut plus qu\u2019aller \u00e0 l\u2019essentiel. <strong>Mais cette imposture du n\u2019importe quoi \u00ab d\u00e9mocratique \u00bb, du tout se vaut, de la superficialit\u00e9, du toc est trop dure. Puis on n\u2019a pas envie de la ramener en disant mais moi, c\u2019est du vrai de vrai parce que moi aussi j\u2019ai parfois trich\u00e9, menti.<\/strong> Peut-\u00eatre devrais-je dire merci \u00e0 l\u2019acharnement, au complot. J\u2019ai v\u00e9cu comme \u00e7a, c\u2019est ma psychose, peut-\u00eatre que je n\u2019ai pas du tout \u00e9tait pers\u00e9cut\u00e9, peut-\u00eatre que c\u2019est dans ma t\u00eate, peu importe. Mais au moins \u00e7a m\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 prendre les choses au s\u00e9rieux. Maintenant je ne suis plus parano\u00efaque, je n\u2019ai plus ces probl\u00e8mes-l\u00e0. Pendant 7\u00e0 8 ans j\u2019ai \u00e9t\u00e9 vraiment malade. Parfois je ne sortais pas pendant des mois de chez moi, je lisais\u00a0<em>l\u2019Innommable<\/em>\u00a0de Beckett, j\u2019avais l\u2019impression que ce livre parlait de moi. Des phrases sauvent la peau. Kafka et Beckett aident \u00e0 vivre, ils m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 traverser ces p\u00e9riodes de grande parano\u00efa. Artaud, Debord, eux, m\u2019ont sauv\u00e9 la peau, \u00e0 des moments tr\u00e8s pr\u00e9cis de ma vie. Tout simplement. Je raconterai tout \u00e7a un jour. C\u2019est tr\u00e8s dur de faire de la philosophie d\u2019un certain niveau, hors des cadres habituels. On vous traite de m\u00e9galo, de pr\u00e9tentieux et \u00e0 un moment on n\u2019en peut plus. Mon travail n\u2019a plus rien \u00e0 voir avec tout \u00e7a depuis tr\u00e8s longtemps, toutes ces querelles \u00e9gocentriques.<\/p>\n<p>On a envie de leur dire : \u00ab lisez les livres ! \u00bb, mais personne ne les lit. On veut des \u00e9tiquettes, des personnages. Blanchot c\u2019est un clich\u00e9, Artaud c\u2019est un clich\u00e9. Un copain me surnommait \u00ab Mehdi Blanchot \u00bb pour se foutre de ma gueule, parce que je ne sortais plus de mon trou (rires). \u00c7a je le d\u00e9montre dans mes travaux, c\u2019est le platonisme spontan\u00e9 de faire des gens, de tout le monde, des clich\u00e9s. \u00c7a c\u2019est une forme d\u2019atrocit\u00e9 de la postmodernit\u00e9, de cynisme dans l\u2019art contemporain, dans la po\u00e9sie : le Muppets show \u00ab gore \u00bb permanent. Tout de suite on \u00e9pingle avec un clich\u00e9, on n\u2019est que des marionnettes. Et un moment \u00e7a suffit. C\u2019est quand m\u00eame l\u2019horreur de vivre dans cette disposition mentale-l\u00e0. Apr\u00e8s on s\u2019\u00e9tonne que les fascismes triomphent partout, mais nous, avec notre cynisme et notre mise \u00e0 l\u2019\u00e9tiage de tout, notre m\u00e9chancet\u00e9 \u00ab d\u00e9mocratique \u00bb, notre op\u00e9rette de la cruaut\u00e9 permanente, est-ce qu\u2019on vaut mieux spirituellement que tous ces fachos qui resurgissent partout ? On ne peut pas respirer dans un monde comme \u00e7a, ce monde je le refuse. Nous courons au suicide plan\u00e9taire, l\u2019humanit\u00e9 n\u2019a peut-\u00eatre que quelques si\u00e8cles encore \u00e0 vivre, et tout ce qu\u2019on fait c\u2019est des m\u00e9chantes frivolit\u00e9s pour oublier nos responsabilit\u00e9s, plus \u00e9crasantes qu\u2019aucune humanit\u00e9 avant nous. Au moins \u00e0 40 ans je peux pleurer, il y a toujours une fragilit\u00e9 serr\u00e9e en moi. Mais maintenant je peux affronter cela, je peux leur dire en face : \u00ab allez vous faire foutre ! \u00bb. Si c\u2019est \u00e7a le jeu, je ne joue pas, \u00e7a ne m\u2019int\u00e9resse pas. J\u2019\u00e9cris beaucoup sur le jeu, c\u2019est central dans ma philosophie, une philosophie tr\u00e8s n\u00e9gative. La seule chose positive dans mon travail, qui atteint une dimension de salut, c\u2019est le jeu. Donc c\u2019est un combat contre un certain jeu postmoderne que je n\u2019ai pas voulu jouer.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est que ce nihilisme postmoderne, cynique, sarcastique, faussement cool, c\u2019est juste la surface des choses. La v\u00e9rit\u00e9 est que l\u2019\u00e9tat technologique o\u00f9 nous sommes parvenus, Artaud l\u2019a tr\u00e8s bien pr\u00e9vu et Debord, diagnostiqu\u00e9, c\u2019est que nous vivons dans un monde policier. Point. Une dame apr\u00e8s la conf\u00e9rence est venu me dire : \u00ab c\u2019est Big Brother. Mais vous devez continuer. \u00bb Internet, la NSA, les nanotechnologies qui bient\u00f4t se grefferont \u00e0 nos cerveaux. Comment voulez-vous que nous ne devenions pas fous ? Que nous ne devenions pas tous des Artaud ?<\/p>\n<p><strong>Inferno :\u00a0<em>Avez-vous r\u00e9p\u00e9t\u00e9 cette conf\u00e9rence ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p><strong>Mehdi Belhaj Kacem :<\/strong>\u00a0J\u2019ai tr\u00e8s peu \u00ab r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00bb, beaucoup relu int\u00e9rieurement mais presque pas \u00e0 haute voix, j\u2019ai lu la premi\u00e8re partie \u00e0 une amie, compl\u00e8tement ivre, je n\u2019ai pas pu finir car j\u2019\u00e9tais trop sao\u00fbl. J\u2019ai beaucoup travaill\u00e9 le texte. J\u2019\u00e9tais sur le fil du rasoir en le lisant hier et du coup ce sont les gens qui pleuraient. Je travaille beaucoup sur la catharsis, j\u2019essaye de r\u00e9inventer cette notion. Il n\u2019y a rien de plus profond que la catharsis, comme je l\u2019ai \u00e9crit dans Alg\u00e8bre de la trag\u00e9die, qui ressort actuellement.<\/p>\n<p>Dans le texte d\u2019Artaud que j\u2019ai lu, je pense que \u00e7a s\u2019est senti que j\u2019\u00e9touffais parce que je ne voulais pas pleurer ; c\u2019est pour cette raison que je n\u2019ai pas repris la phrase de Lacoue-Labarthe. Tout le monde s\u2019est demand\u00e9 si j\u2019allais tomber, sombrer, mais bien s\u00fbr parce que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e0 deux doigts de sombrer, existentiellement. C\u2019\u00e9tait ma vie aussi ; bien s\u00fbr. Je voulais avoir un rapport \u00e0 la paraphrase, \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition cr\u00e9ateur et dire : c\u2019est la m\u00eame phrase et ce n\u2019est pas la m\u00eame. C\u2019est eux mais c\u2019est en m\u00eame temps un peu moi. C\u2019est moi mais c\u2019est surtout eux. Etc. Un rapport vivant \u00e0 ces phrases, qui toutes r\u00e9sistent, h\u00e9ro\u00efquement, \u00e0 la mort, \u00e0 la mise en bo\u00eete, \u00e0 la pers\u00e9cution, pour ne pas dire la torture.<\/p>\n<p>Ce que je cherche, c\u2019est une sortie de la postmodernit\u00e9 \u00e0 partir de la postmodernit\u00e9. L\u2019avant-garde, c\u2019est fini depuis quarante ans. Nous devons faire avec ce que nous avons. Ce qu\u2019on a compris, avec la fin des avant-gardes, c\u2019est qu\u2019on ne peut pas tirer la chasse sans cesse. On a fini extenu\u00e9s, sur les rotules, on ne peut pas passer son temps \u00e0 faire table rase de tout. Nous sommes condamn\u00e9s \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter. Mais devons travailler \u00e0 ne plus r\u00e9p\u00e9ter comme l\u2019a fait la postmodernit\u00e9 cyniquement cool, sarcastique, parodique, psychofrigide, comme je dis. A cr\u00e9er de nouveaux types de r\u00e9p\u00e9tition, cr\u00e9ateurs, novateurs.<\/p>\n<p>Donc, c\u2019est une r\u00e9p\u00e9tition qui n\u2019est pas venue de l\u2019identification. Je ne dis pas je suis Artaud, Rousseau, Bataille. Mais si je ne dis pas que ces phrases me concernent, il n\u2019y a plus rien. On est dans le commentaire glac\u00e9, les phrases sont mortes. Il faut avoir la bonne distance. Non je n\u2019ai pas v\u00e9cu la m\u00eame chose qu\u2019Artaud, mais si je lis le texte, je veux vraiment \u00eatre dedans, c\u2019est le paradoxe du com\u00e9dien. Je les lis comme si c\u2019\u00e9tait \u00e0 moi que c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 ; bien s\u00fbr.<\/p>\n<p>Lacoue-Labarthe est mon ma\u00eetre absolu l\u00e0-dessus. Chez Badiou par exemple, il y a une forme d\u2019h\u00e9ro\u00efsme confortable, bourgeois, bureaucratique : \u00ab Allez-y, allez vous faire trouer la peau ! \u00bb. Quelqu\u2019un m\u2019a rapport\u00e9 des paroles de Pierre Michon \u00e0 mon \u00e9gard : \u00ab Mehdi c\u2019est un crevard, comme moi \u00bb. Silence pesant. J\u2019ai r\u00e9pondu : \u00ab C\u2019est le plus grand compliment qu\u2019on puisse me faire ! \u00bb (rires) ma conf\u00e9rence \u00e9tait donc une sorte de variation autour de cette appellation\u2026 Avant la conf\u00e9rence il y a cet \u00e9change entre nous, on aurait dit du Beckett :<br \/>\nPierre Michon : Mais qu\u2019est ce qu\u2019on fout l\u00e0 ?<br \/>\nMoi : A qui le demandes-tu\u2026<br \/>\nPierre Michon : J\u2019ai tout le temps envie de pleurer.<br \/>\nMoi : Moi aussi, \u00e7a tombe bien.<\/p>\n<p><em>Propos recueillis par<\/em>\u00a0<strong>Quentin Margne<\/strong><br \/>\n<em>septembre 2014<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>extraits: que la th\u00e9matique du complot se confond peut-\u00eatre bien avec la litt\u00e9rature elle-m\u00eame&#8230; identit\u00e9 du litt\u00e9raire moderne et de la pers\u00e9cution&#8230; th\u00e9orie oblique du complot la question de la phrase&#8230; je suis obs\u00e9d\u00e9 par cette question de la phrase. et plus exactement \u00e0 ce qu&rsquo;\u00e0 mes risques et p\u00e9rils j\u00a0\u00bbappellerais les phrases h\u00e9ro\u00efques&#8230; questionnement&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2014\/10\/mehdi-belhaj-kacem-artaud-et-la-theorie-du-complot\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">Mehdi Belhaj Kacem et la th\u00e9orie du complot<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"video","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1590],"tags":[1595,1604,1599,1598,1596,1628,1216,1603,1600,1597,1570,1230],"class_list":["post-14725","post","type-post","status-publish","format-video","hentry","category-philosophie","tag-antonin-artaud","tag-autobiographie","tag-benjamin","tag-holderlin","tag-lacoue-labarthe","tag-mehdi-belhaj-kacem","tag-parano","tag-phrase","tag-pierre-michon","tag-rousseau","tag-stromboli","tag-suicide","post_format-post-format-video","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14725","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14725"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14725\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14725"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14725"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14725"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}