{"id":16957,"date":"2016-05-20T10:49:48","date_gmt":"2016-05-20T08:49:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=16957"},"modified":"2016-12-04T19:39:23","modified_gmt":"2016-12-04T18:39:23","slug":"sur-lenvers-de-la-biopolitique-deric-laurent-par-francois-regnault","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2016\/05\/sur-lenvers-de-la-biopolitique-deric-laurent-par-francois-regnault\/","title":{"rendered":"Sur L\u2019Envers de la biopolitique d\u2019\u00c9ric Laurent, par Fran\u00e7ois Regnault"},"content":{"rendered":"<div style=\"font-family: Georgia; margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 1em;\">\n<h1>Sur <em>L\u2019Envers de la biopolitique<\/em> d\u2019\u00c9ric Laurent, par Fran\u00e7ois Regnault<\/h1>\n<p style=\"float: right; margin-top: 155px; margin-bottom: 155px;\">\u00ab Vous cr\u00e9ez un frisson nouveau \u00bb <br \/>\n Victor Hugo, \u00e0 propos des <em>Fleurs du mal<\/em> de Baudelaire<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"clear: both;\">Sans doute, ce livre* est-il un excellent exercice d\u2019orientation.<\/p>\n<p><strong>\u00ab Qu\u2019est-ce que s\u2019orienter dans la pens\u00e9e \u00bb<\/strong>, c\u2019est une question que pose Kant en 1786, et pour laquelle il requiert la diff\u00e9rence de la droite et de la gauche (en aucun sens politique, je vous prie de le croire). <em>L\u2019Envers de la biopolitique<\/em> d\u2019\u00c9ric Laurent, c\u2019est \u00ab\u00a0Comment s\u2019orienter dans la psychanalyse ?\u00a0\u00bb\u00a0 En quoi, celui qui dira que si la psychanalyse ne le concerne pas alors ce livre non plus, fera l\u2019erreur de ne pas voir que c\u2019est justement<em> parce que ce livre s\u2019oriente dans la psychanalyse<\/em>, qu\u2019il peut renverser la biopolitique, laquelle aujourd\u2019hui nous commande, nous manipule, nous asservit, nous, et au premier chef, notre corps. Qui gagnerait \u00e0 l\u2019ignorer ?<\/p>\n<p>\u00c9ric Laurent n\u2019est donc pas de ces psychanalystes \u2013 s\u2019il y en a \u2013 qui ne lisent que des ouvrages de psychanalyse (affaire de boutique, en somme), il en lit bien d\u2019autres. En quoi, il ne s\u2019enferme dans aucune psychanalyse pass\u00e9e qui voudrait se pr\u00e9senter comme scolastique, encore moins ignorer les tournants de son \u00ab endroit \u00bb et les d\u00e9tours de son \u00ab envers \u00bb.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab <strong>Ce livre veut montrer que Lacan propose pour la psychanalyse une orientation sur le statut du corps dans notre civilisation de la jouissance.<\/strong> \u00bb [p.19]<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>En quoi encore, et j\u2019en finis avec les en quoi, il tient compte de l\u2019orientation que Jacques-Alain Miller donne \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 la psychanalyse (<strong>au-moins-un \u00e0 le faire s\u2019il n\u2019est pas le seul,<\/strong> comme on en conviendra) ; ce qui veut dire qu\u2019\u00e0 tenir compte du \u00ab\u00a0dernier Lacan\u00bb, la psychanalyse avance, comme elle a d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9 depuis Freud avec Lacan, et comme il convient qu\u2019elle avance, si elle n\u2019a pas d\u2019avenir\u00a0illusoire.<\/p>\n<p><strong>Je pense souvent \u00e0 ce propos au Th\u00e9\u00e2tre N\u00f4,<\/strong> dont les fans occidentaux\u00a0nous font croire que ce sont des c\u00e9r\u00e9monies ultra-cod\u00e9es depuis l\u2019origine, dont notre th\u00e9\u00e2tre serait incapable, alors que sous couvert d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 suppos\u00e9e imm\u00e9moriale, <strong>cet art japonais \u00e9volue en v\u00e9rit\u00e9 de Ma\u00eetre en Ma\u00eetre, sans rien d\u2019universitaire<\/strong>. Pl\u00fbt au ciel qu\u2019il en aille toujours de m\u00eame avec la psychanalyse, si elle \u00e9volue, non sous des Ma\u00eetres, elle, mais au moins d\u2019Analyste en Analyste comme je crois et constate qu\u2019elle fait.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Je ne veux pas r\u00e9sumer les chapitres qu\u2019on pourrait dire pr\u00e9liminaires, n\u00e9cessaires \u00e0 mettre en place le questionnement qui puisse ouvrir \u00e0 la biopolitique dont l\u2019auteur revendique de tenter l\u2019envers. <strong>Car l\u2019orientation n\u2019est pas ici la kantienne gauche-droite, mais la bascule envers-endroit<\/strong> [p.61] : <strong>\u00ab une reprise par l\u2019envers \u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\">1<\/span><\/sup><\/strong> o\u00f9 Lacan d\u00e9nonce aussi ce qu\u2019il nomme ce qui \u00ab est bel et bien le S2 [savoir] du ma\u00eetre, montrant l\u2019os de la nouvelle tyrannie du savoir \u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>2<\/strong><\/span><\/sup>.<\/p>\n<p><strong>L\u2019envers :<\/strong> on sait que Lacan a ainsi intitul\u00e9 l\u2019un de ses S\u00e9minaires <em>L\u2019Envers de la psychanalyse<\/em> pour d\u00e9signer \u2013 d\u00e9noncer \u2013 le discours du Ma\u00eetre dont, dans ses formules des quatre discours, le discours analytique est l\u2019endroit, et que ce terme d\u2019envers, il le rapporta \u00e0 ce <strong>roman de Balzac<\/strong> intitul\u00e9 <strong><em>L\u2019Envers de l\u2019histoire contemporaine<\/em> <\/strong>(Lacan le nomme <em>L\u2019Envers de la vie contemporaine<\/em><sup><strong><span style=\"color: #ff0000;\">3<\/span><\/strong><\/sup>), un roman qu\u2019il appelle \u00e0 \u00ab dormir debout \u00bb \u2013 dont (j\u2019ironiserai) \u00ab Nuit debout \u00bb apr\u00e8s tout se rapprocherait, si ceux qui s\u2019y adonnent \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 j\u2019\u00e9cris s\u2019avisaient un seul instant qu\u2019ils ne sont pas si loin de cette excellente Madame de La Chanterie, qui, dans ce petit coin de Paris o\u00f9 elle a \u00e9lu une sorte d\u2019ashram, a r\u00e9uni quelques repentis qui s\u2019entendent, comme de tout temps, \u00e0 sauver le monde, dans ce qu\u2019elle institue comme \u00abL\u2019Ordre des Fr\u00e8res de la Consolation\u00bb, c\u2019est tout dire ! Ce s\u00e9minaire de Lacan de 1969-70 est \u00abcontemporain\u00bb, lui aussi, des \u00e9v\u00e9nements de 1968, tout comme le livre d\u2019\u00c9ric Laurent se montre contemporain de ce jeune d\u00e9sir d\u2019en d\u00e9coudre avec la biopolitique dans laquelle s\u2019enchev\u00eatrent immanquablement ceux qui esp\u00e8rent bien en effet, eux aussi, nous consoler du monde. \u00ab\u00a0La d\u00e9mocratie participative elle-m\u00eame, dit \u00c9ric Laurent, recouvre une participation de jouissance dans un imaginaire de corps et de sens. Elle peut aussi conduire au d\u00e9lire.\u00bb [p.238]<\/p>\n<p>Mais marquons de fa\u00e7on succincte les premiers chapitres de quelques jalons significatifs :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Ce corps, l\u2019a-t-on ? L\u2019est-on ?<\/strong> L\u00e0-dessus, si Lacan maintient constamment que nous ne sommes pas notre corps, il admet parfois que nous l\u2019ayons : si l\u2019homme (LOM) en a un, \u00ab s\u2019il en ahun, \u00e9crit-il ici, dans un style proprement joycien, il n\u2019en a aucun autre [&#8230;] \u00c0 quoi il ne songerait pas [&#8230;], si ce corps qu\u2019il a, vraiment il l\u2019\u00e9tait\u00bb<sup><strong><span style=\"color: #ff0000;\">4<\/span><\/strong><\/sup>. Ou encore : \u00ab Son corps, on l\u2019a, on ne l\u2019est \u00e0 aucun degr\u00e9\u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>5<\/strong><\/span><\/sup>, mais aussi : \u00ab Le parl\u00eatre adore son corps parce qu\u2019il croit qu\u2019il l\u2019a. En r\u00e9alit\u00e9 il ne l\u2019a pas, mais son corps est sa seule consistance \u2013 consistance mentale bien entendu, car son corps fout le camp \u00e0 tout instant.\u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>6<\/strong><\/span><\/sup> On verra cette fuite plus loin chez Joyce.<\/li>\n<li>Le corps, il n\u2019est pas plein mais vide, pas non plus sans organe, mais <strong>expos\u00e9 \u00e0 ce qui lui est ext\u00e9rieur, au hors-corps, et passible de ce trauma qu\u2019est l\u2019effet sur lui de lalangue<\/strong> (la langue maternelle), car ce corps est \u00ab parlant \u00bb, et de bien des fa\u00e7ons.<\/li>\n<li>Que dans ce tournant multiple du dernier Lacan, il est corps du parl\u00eatre, selon sa d\u00e9finition : <strong>\u00ab Le parl\u00eatre [l\u2019\u00eatre parlant si vous voulez], c\u2019est une fa\u00e7on d\u2019exprimer l\u2019inconscient. Le fait que l\u2019homme est un animal parlant \u00bb<\/strong> [note 7 de la p.10].<\/li>\n<li>\u00a0Que \u00ab nous croyons avoir un corps \u00bb, et que <strong>ce corps est abord\u00e9 dans un rapport \u00e0 la jouissance d\u2019avant l\u2019image.<\/strong>\u00a0 [p.15] La cat\u00e9gorie de jouissance prend alors une \u2013 la \u2013 place pr\u00e9pond\u00e9rante, m\u00eame si le corps manque \u00e0 inscrire cette jouissance, soit qu\u2019elle le submerge soit qu\u2019il la fuie.<\/li>\n<li>Que ce corps, Lacan le caract\u00e9rise comme ensemble vide (\u00d8), qui ne contient donc aucun \u00e9l\u00e9ment, et que <strong>c\u2019est cela qui l\u2019oppose \u00e0 toutes les images que la soci\u00e9t\u00e9 (de consommation) veut lui vendre.<\/strong> Corps vide au regard de la jouissance, car en tant qu\u2019<em>Un<\/em>, il ne contient rien, c\u2019est un sac, dont les organes sont r\u00e9serv\u00e9s, si vous voulez, \u00e0 la m\u00e9decine. Quant au phallus lui-m\u00eame : \u00ab l\u2019erreur commune ne voit pas que le signifiant, c\u2019est la jouissance, et que le phallus n\u2019en est que le signifi\u00e9\u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>7<\/strong><\/span><\/sup>.<\/li>\n<li>Que l\u2019objet <em>a<\/em>, cause du d\u00e9sir, et que le sujet, lui-m\u00eame divis\u00e9 ($), n\u2019appartiennent pas davantage au corps. <strong>Le sujet est ponctuel et \u00e9vanouissant,<\/strong> il n\u2019est pas en nous, ni sur nous, <strong>et sa division se d\u00e9robe \u00e0 l\u2019Un suppos\u00e9 du corps<\/strong>, tout comme, pour les quatre objets fatidiques : le sein est s\u00e9par\u00e9 du corps de la m\u00e8re, l\u2019objet anal ne se r\u00e9sume pas \u00e0 l\u2019excr\u00e9ment, le regard n\u2019est pas la vue, et la voix est silencieuse<sup><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>8<\/strong><\/span><\/sup>. Y ajouter la \u00ab lamelle \u00bb qui se d\u00e9tache du corps. [p.55- 56]<\/li>\n<\/ol>\n<p>Le livre pourrait donc s\u2019intituler : <strong><em>La jouissance et le corps<\/em><\/strong>, comme on dirait d\u2019une fable : le lion (reli\u00e9 au symbolique, \u00e0 l\u2019imaginaire et au r\u00e9el) et le moucheron (le plus-de-jouir), par exemple !<\/p>\n<p><strong>Ce tournant de et dans Lacan, vous le lirez donc dans les textes suivants<\/strong> : \u00ab Radiophonie \u00bb, puis le <em>S\u00e9minaire XXIII<\/em>, avec deux textes sur Joyce, \u00ab Joyce le sympt\u00f4me \u00bb I (16 juin 1975, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 dans ce S\u00e9minaire XXIII) et \u00ab Joyce le sympt\u00f4me \u00bb II (1976), repris dans <em>Autres \u00e9crits \u2013<\/em> mais ce dernier pas sans les explications compl\u00e8tes qu\u2019\u00c9ric Laurent en donne dans son chapitre \u00ab Ce qui fait sympt\u00f4me pour un corps \u00bb, et dans les chapitres qui suivent o\u00f9 Joyce a \u00e0 son tour une place pr\u00e9pond\u00e9rante, notamment \u00ab Joyce et la pragmatique du saint homme \u00bb, avec <strong>cette substitution de l\u2019escabeau \u00e0 l\u2019inconscient, figure farcesque s\u2019il en est, et cette scabeaustration mise \u00e0 la place de la c\u00e9l\u00e8bre castration<\/strong>, que vous ne voudrez pas prendre au s\u00e9rieux, bien \u00e0 tort [p.213]. Car l\u2019escabeau, <em>S.K. beau<\/em>, est le dernier avatar de la sublimation : \u00ab Il Joyce trop de l\u2019S.K.beau pour \u00e7a \u00bb<sup><strong><span style=\"color: #ff0000;\">9<\/span><\/strong><\/sup>, [p. 85 <em>&amp; sq.<\/em>] \u00ab pi\u00e9destal, dit Miller, qui lui permet de s\u2019\u00e9lever \u00e0 la dignit\u00e9 de la Chose \u00bb<sup><strong><span style=\"color: #ff0000;\">10 <\/span><\/strong><\/sup>[p.89].<\/p>\n<p><strong>Ce recours \u00e0 Joyce, rencontre essentielle pour Lacan<\/strong> (si vous saviez le nombre d\u2019ouvrages qu\u2019il avait sur Joyce dans sa biblioth\u00e8que!), invite \u00c9ric Laurent \u00e0 poursuivre son enqu\u00eate sur ce qui peut bien en r\u00e9sulter quant \u00e0 cette image du corps pour rendre visible son invisible chair. Et la fortune, qui lui sourit invite alors Laurent \u00e0 recourir \u00e0 trois exemples \u00e9tonnants : <strong>les autoportraits de Rembrandt<\/strong> (les plus beaux sont au Louvre), <strong>les immenses tableaux de Rothko<\/strong>, qui sont aussi des autoportraits (abstraits, mais justement !), et <strong>les architectures constamment courbes de Frank Gehry<\/strong>. J\u2019avoue sans vergogne mon plaisir pris \u00e0 ces analyses, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de la promenade dans le Mus\u00e9e Guggenheim de Gehry \u00e0 Bilbao propos\u00e9e par \u00c9ric Laurent dans l\u2019\u00ab\u00a0espace sans le miroir\u00bb que constituent \u00e0 ses yeux <strong>les murailles de m\u00e9tal de Richard Serra<\/strong> [p.188-189]. Je l\u2019ai faite, vous la ferez, et l\u2019auteur de ce livre qui est votre guide deviendra votre ami !<\/p>\n<p>Ces tournants [de et dans Lacan que souligne \u00c9ric Laurent*] induisent une sorte de r\u00e9formation de la clinique, <strong>inspir\u00e9e par la substitution au sympt\u00f4me, en tant que formation de l\u2019inconscient, du sinthome du parl\u00eatre, \u00ab un \u00e9v\u00e9nement de corps, une \u00e9mergence de jouissance\u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\">11<\/span><\/sup><\/strong> [p.191], que l\u2019auteur applique au contr\u00f4le (analytique), au transfert, \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation et jusqu\u2019\u00e0 la proc\u00e9dure dite de la passe. <strong>\u00ab Une interpr\u00e9tation n\u2019est analytique que si elle a des effets incalculables. \u00bb<\/strong> [p.198] La voil\u00e0 bien abandonn\u00e9e la cure con\u00e7ue comme retour \u00e0 quelque normalit\u00e9, \u00e0 l\u2019<em>american way of life<\/em>, \u00e0 l\u2019acc\u00e8s au g\u00e9nital, et voici qu\u2019en fin d\u2019analyse triompherait peut-\u00eatre la fortune qui, contrairement \u00e0 l\u2019all\u00e9gation de Montesquieu, \u00abdomine le monde\u00bb.<\/p>\n<p>Et voil\u00e0 du m\u00eame coup abord\u00e9 ce qu\u2019on attend de la biopolitique, sur quoi <strong>Michel Foucault<\/strong>, qui cr\u00e9a le vocable, fit des cours \u00e0 Rio de Janeiro en 1974, avant de lui consacrer un cours entier au Coll\u00e8ge de France l\u2019ann\u00e9e 1978-1979 <sup><strong><span style=\"color: #ff0000;\">12<\/span><\/strong><\/sup>.<strong> Le pouvoir, le pouvoir moderne, \u00e9tend ses \u00ab\u00a0mailles\u00bb (l\u2019expression est de Foucault) sur la vie des humains : natalit\u00e9, sexualit\u00e9, sant\u00e9, morbidit\u00e9,<\/strong> comme cela cr\u00e8ve les yeux.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il aborde la biopolitique, \u00c9ric Laurent n\u2019entend pas consacrer \u00e0 sa tyrannie de longues diatribes, il lui suffit de reprendre de fa\u00e7on frontale, dans le chapitre <strong>\u00ab\u00a0Le parl\u00eatre politique \u00bb<\/strong>, l\u2019invraisemblable d\u00e9finition de Lacan qui prend chacun \u00e0 revers : <strong>\u00ab\u00a0l\u2019inconscient, c\u2019est la politique \u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\">13<\/span><\/sup><\/strong> \u2013 laquelle devient, maintenant <em>proph\u00e9tique<\/em> ! \u00c9ric Laurent nous r\u00e9sume le commentaire indispensable de Jacques-Alain Miller sur cet adage, il en cite quelques r\u00e9f\u00e9rences, et il en produit d\u2019autres.<\/p>\n<p>D\u2019abord, dans le chapitre <strong>\u00ab Jouir \u00e0 corps perdu \u00bb<\/strong> : le masochisme pervers concomitant des lib\u00e9rations sexuelles ; l\u2019id\u00e9e de soi comme corps qui, du m\u00eame coup, <em>se laisse tomber<\/em>, sans poids, dans un d\u00e9tachement dont Joyce donne l\u2019exemple inqui\u00e9tant quand, apr\u00e8s avoir re\u00e7u des coups de ses camarades, il n\u2019en \u00e9prouve rien : \u00ab il n\u2019y a que quelque chose qui ne demande qu\u2019\u00e0 s\u2019en aller, qu\u2019\u00e0 l\u00e2cher comme une pelure \u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>14<\/strong><\/span><\/sup> [p.123].<\/p>\n<p>Puis, \u00e0 propos de la politique : <strong>d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence de la d\u00e9mocratie<\/strong> (qui r\u00e9jouit les uns et afflige les autres) ; <strong>institution de professions inutiles et incertaines<\/strong> (\u00ab fourre-tout \u00bb), experts en tout genre qui suscitent leurs clients fanatiques, bureaucraties s\u00e9curitaires, sanitaires, nouvelles figures de la d\u00e9pression, <em>burn-out<\/em>, souffrance au travail. Viennent encore des v\u00e9rifications de la pr\u00e9diction de Lacan qui nous dit un jour\u00a0 \u00ab\u00a0vous voulez une police propre\u00bb, un examen des angoisses collectives, jusqu\u2019\u00e0 de fort avis\u00e9s commentaires de l\u2019auteur sur la <strong>victimisation du corps, l\u2019av\u00e8nement des auto-sacrifices<\/strong> dans les attentats : \u00ab\u00a0un pousse-au-jouir d\u2019une fa\u00e7on nouvelle, qui donne un r\u00e9f\u00e9rent nouveau au vieux nom de martyr\u00bb [p.235].<\/p>\n<p>Ajouterai-je qu\u2019il semble qu\u2019on assiste, dans ces tournants du lacanisme et dans nos tourments sociaux, \u00e0 ce qu\u2019\u00e0 propos de tout autre chose, Michel Foucault appela un jour <strong>\u00ab\u00a0un curieux entrecroisement\u00bb<\/strong>.<\/p>\n<p><strong>Comme si d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la psychanalyse lacanienne se d\u00e9partait du r\u00e8gne de la castration<\/strong>, institu\u00e9 par Freud \u2013 car elle sonnait durement alors la maxime lacanienne : \u00ab dans le fond, il est plus commode de subir l\u2019interdit que d\u2019encourir la castration \u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>15<\/strong><\/span> <\/sup>\u2013, <strong>comme si elle diminuait sa r\u00e9f\u00e9rence au p\u00e8re, et prenait le risque de nous donner <em>quelques bonnes nouvelles<\/em><\/strong> \u2013 ce que je rapprocherai presque de la r\u00e9ponse de Lacan \u00e0 Jacques-Alain Miller lui posant dans \u00ab\u00a0T\u00e9l\u00e9vision\u00bb la troisi\u00e8me question de Kant \u00ab\u00a0Que puis-je esp\u00e9rer ? \u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Esp\u00e9rez ce qu\u2019il vous plaira\u00bb<sup><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>16<\/strong><\/span><\/sup>. <strong>Tandis que d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9<\/strong>, ce qu\u2019en d\u2019autres temps on e\u00fbt appel\u00e9 <strong>notre \u00ab ali\u00e9nation\u00bb se voyait multipli\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 civile,<\/strong> et notamment par cette biopolitique qui se nourrit chaque jour de notre substance et de nos angoisses.<\/p>\n<p>On assiste presque l\u00e0 \u00e0 <strong>une sorte de revanche de Lacan contre Freud moyennant Joyce<\/strong>, [p.79] r\u00e9ussissant \u00e0 effectuer ou \u00e0 parfaire une conversion sur les habitu\u00e9s d\u2019un premier Lacan (ou les premiers habitu\u00e9s de Lacan), celui du signifiant et de ses v\u00e9rit\u00e9s enti\u00e8res \u2013 de ses purs math\u00e8mes. <strong>Et nous voici pass\u00e9s du langage \u00e0 <em>lalangue<\/em>, de l\u2019inconscient au parl\u00eatre, du phallus \u00e0 la jouissance, sans citer d\u2019autres oppositions d\u00e9j\u00e0 mieux re\u00e7ues<\/strong> (du symbolique au r\u00e9el, de la logique \u00e0 la topologie, des graphes au n\u0153ud, etc.).<\/p>\n<p>Ah! ce corps. Il n\u2019est plus seulement marqu\u00e9 par le symbolique (le sympt\u00f4me hyst\u00e9rique), il n\u2019est plus seulement le f\u00e9tiche complaisant du sport ou du spectacle vivant (le corps de l\u2019acteur)&#8230; \u00ab parler <em>lalangue<\/em> du corps suppose de pouvoir \u00e9crire le plongement du corps dans les trois dimensions du r\u00e9el, du symbolique et de l\u2019imaginaire ; le n\u0153ud [borrom\u00e9en] le permet \u00bb [p.239]. Et l\u2019ego les noue comme il peut. <strong>La jouissance est son lieu, son espace et son ma\u00eetre<\/strong> (sa ma\u00eetresse!), <strong>y compris de le commander depuis ce qui est hors de lui, \u00ab\u00a0hors corps \u00bb<\/strong>, et c\u2019est en lui que le sens de l\u2019interpr\u00e9tation r\u00e9sonne. <strong>Il \u00ab\u00a0se faufile entre les discours \u00e9tablis\u00bb, \u00e0 l\u2019envers de la biopolitique<\/strong> [p.248].<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Avec l\u2019\u00e9v\u00e9nement du corps, on retire l\u2019identification au P\u00e8re\u00bb<\/strong>, mais alors, comme J.-A. Miller le formule, notre choix, \u00e0 tous, subsiste alors <strong>\u00ab\u00a0entre la d\u00e9bilit\u00e9 de la croyance au corps [&#8230;] et le d\u00e9lire\u00bb<\/strong> [p.238].<\/p>\n<p><strong>Ne le sentiez-vous pas,<\/strong> apr\u00e8s tout, quand il vous est arriv\u00e9 de trouver, sinon votre salut (Dieu n\u2019en demande pas tant, dirait ironiquement L\u00e9on Bloy), du moins votre sauvegarde, en vous faufilant (\u00ab\u00a0<em>Se faufiler n\u2019est pas transgresse<\/em>r \u00bb, dit Miller <span style=\"color: #000000;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><strong><sup>17<\/sup><\/strong><\/span>[<\/span>p.93]), mais <strong>en vous appuyant sur votre seul sympt\u00f4me ?<\/strong> Serait-ce une bonne nouvelle, apr\u00e8s tout pourquoi pas, que celle de ce dernier Lacan ? Laissez donc au d\u00e9bile que je veux \u00eatre le soin d\u2019un peu d\u00e9lirer en osant dire avec Hegel<sup><span style=\"color: #ff0000;\"><strong>18<\/strong><\/span><\/sup> :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab L\u2019\u00e9branlement de ce monde est seulement indiqu\u00e9 par des sympt\u00f4me sporadiques, et la frivolit\u00e9 et l\u2019ennui qui envahissent ce qui subsiste encore, le pressentiment de quelque chose d\u2019autre qui est en marche. Cet \u00e9miettement continu qui n\u2019alt\u00e9rait pas la physionomie du tout est brusquement interrompu par le lever du soleil qui, dans un \u00e9clair, dessine en une fois la forme du nouveau monde. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>*Laurent \u00c9., <em>L\u2019Envers de la biopolitique. Une \u00e9criture pour la jouissance<\/em>, Paris, Navarin\/Le Champ freudien, 2016.<\/p>\n<p>[1] Lacan J., <em>Le S\u00e9minaire, livre XVII, L\u2019envers de la psychanalyse<\/em>, Paris, Seuil, 1991, p. 11. <br \/>\n [2] <em>Ibid<\/em>., p.34-35.<br \/>\n [3] <em>Ibid<\/em>., p. 219.<br \/>\n [4] Lacan J., \u00ab Joyce le Sympt\u00f4me \u00bb (1976), <em>Autres \u00e9crits<\/em>, p. 567.<br \/>\n [5] Lacan, Le S\u00e9minaire, livre XXIII, <em>Le sinthome<\/em>, Paris, Seuil, 2005, p.150.<br \/>\n [6] <em>Ibid<\/em>., p. 66.<br \/>\n [7] Lacan J., Le S\u00e9minaire, livre XIX<em>,&#8230;ou pire<\/em>, Paris, Seuil, 2011, p. 17.<br \/>\n [8] Miller J.-A., \u00ab Jacques Lacan et la voix \u00bb, <em>Actes du Colloque d\u2019Ivry<\/em>, Lysimaque, 1989, p.175-184 <br \/>\n [9] Lacan J., \u00ab Joyce le Sympt\u00f4me \u00bb (1976), <em>op. cit.<\/em>, p. 566.<br \/>\n [10] Miller J.-A., \u00ab L\u2019inconscient et le corps parlant \u00bb, Scilicet. <em>Le corps parlant. Sur l\u2019inconscient au XXIe si\u00e8cle<\/em>, Paris, ECF, coll. Rue Huysmans, 2015, p. 29.<br \/>\n [11] Miller J.-A., \u00ab L\u2019inconscient et le corps parlant \u00bb, Scilicet. <em>Le corps parlant. Sur l\u2019inconscient au XXIe si\u00e8cle<\/em>, Paris, ECF, coll. Rue Huysmans, 2015, p. 28-29.<br \/>\n [12] Michel Foucault, <em>Naissance de la biopolitique<\/em>. Cours au coll\u00e8ge de France 1978-1979, EHESS\/ Gallimard\/ Seuil, 2004. <br \/>\n [13] Lacan J., Le S\u00e9minaire, livre XIV, \u00ab La logique du fantasme \u00bb, le\u00e7on du 10 mai 1967, in\u00e9dit.<br \/>\n [14] Lacan J., Le S\u00e9minaire, livre XXIII, <em>Le Sinthome<\/em>, Paris, Seuil, 2005, p. 149.<br \/>\n [15] Lacan J., Le S\u00e9minaire, livre VII,<em> L\u2019\u00e9thique de la psychanalyse<\/em>, Paris, Seuil, 1986, p. 354.<br \/>\n [16] Lacan J., \u00ab T\u00e9l\u00e9vision \u00bb, <em>Autres \u00e9crits<\/em>, Paris, Seuil, 2001, p. 542.<br \/>\n [17] Miller J.-A., \u00ab L\u2019orientation lacanienne. Le partenaire-sympt\u00f4me \u00bb (1997-1998), le\u00e7on du 4 mars 1998, in\u00e9dit.<br \/>\n [18] Hegel, <em>La Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit<\/em>, pr\u00e9face et trad. Jean Hyppolite, Paris, Aubier, t. I, p. 12.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Sources :<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/LQ-581-1.pdf\">http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/LQ-581-1.pdf<\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/LQ-582.pdf\">http:\/\/www.lacanquotidien.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2016\/05\/LQ-582.pdf<\/a><\/p>\n<\/div>\n<p>Illustration : <strong>Richard Serra<\/strong>, <em><strong>La Mati\u00e8re du temps<\/strong> (The Matter of Time)<\/em>, 1994\u20132005, Huit sculptures, acier patinable, Dimensions variables, Guggenheim Bilbao Museoa.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur L\u2019Envers de la biopolitique d\u2019\u00c9ric Laurent, par Fran\u00e7ois Regnault \u00ab Vous cr\u00e9ez un frisson nouveau \u00bb Victor Hugo, \u00e0 propos des Fleurs du mal de Baudelaire &nbsp; Sans doute, ce livre* est-il un excellent exercice d\u2019orientation. \u00ab Qu\u2019est-ce que s\u2019orienter dans la pens\u00e9e \u00bb, c\u2019est une question que pose Kant en 1786, et pour&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2016\/05\/sur-lenvers-de-la-biopolitique-deric-laurent-par-francois-regnault\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">Sur L\u2019Envers de la biopolitique d\u2019\u00c9ric Laurent, par Fran\u00e7ois Regnault<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":17510,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"quote","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1063,44],"tags":[1755,722,1753,921,1754],"class_list":["post-16957","post","type-post","status-publish","format-quote","has-post-thumbnail","hentry","category-copiecolle","category-psychanalyse","tag-biopolitique","tag-corps","tag-eric-laurent","tag-jouissance","tag-michel-foucault","post_format-post-format-quote","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/1999-Richard-Serra-Obra-reciente.jpg?fit=1531%2C1205&ssl=1","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16957","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=16957"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16957\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media\/17510"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=16957"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=16957"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=16957"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}