{"id":17796,"date":"2016-12-03T16:21:14","date_gmt":"2016-12-03T15:21:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=17796"},"modified":"2016-12-04T19:30:02","modified_gmt":"2016-12-04T18:30:02","slug":"poliissonneries","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2016\/12\/poliissonneries\/","title":{"rendered":"po(l)issonneries"},"content":{"rendered":"<h3>Jacques-Alain Miller, <em>La clinique lacanienne<\/em>, cours du 27 janvier 1982<\/h3>\n<h4>SOURCE : <a href=\"http:\/\/jonathanleroy.be\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/1981-1982-Scansions-dans-lenseignement-de-Jacques-Lacan-JA-Miller.pdf\" target=\"_blank\">http:\/\/jonathanleroy.be\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/1981-1982-Scansions-dans-lenseignement-de-Jacques-Lacan-JA-Miller.pdf<\/a><\/h4>\n<p>Je vais aujourd\u2019hui vous amuser un petit peu. Je suppose que je vais m\u2019amuser aussi. J\u2019ai un tr\u00e8s gros rhume et j\u2019ai pris ce qu\u2019il fallait pour que \u00e7a ne paraisse pas. Il n\u2019emp\u00eache que cela ne m\u2019a pas mis forc\u00e9ment de bonne humeur.<\/p>\n<p><strong>Je voulais faire un cours sur l\u2019hu\u00eetre<\/strong> mais je n\u2019ai pas eu le temps de faire l\u2019enqu\u00eate qu\u2019il fallait pour traiter ce sujet, \u00e0 savoir d\u2019abord d\u2019aller en manger, puis d\u2019introduire l\u2019\u00e9rudition n\u00e9cessaire pour que \u00e7a devienne amusant.<\/p>\n<p>Je voulais parler de l\u2019hu\u00eetre, puisque Lacan lui-m\u00eame nous a invit\u00e9s \u00e0 trouver un rapport <strong>entre l\u2019hu\u00eetre et l\u2019hyst\u00e9rique<\/strong>. Si nous \u00e9tions un peu jungiens, \u00e7a nous conduirait tout droit \u00e0 \u00e9tudier la signification \u00e9rotique des poissons et des fruits de mer. Il ne fait aucun doute qu\u2019on la trouverait. On peut trouver une signification \u00e9rotique \u00e0 tout. C\u2019est ce que veut dire la signification du phallus. <strong>Ces fruits de mer sont \u00e9videmment le secret de l\u2019affaire de la belle bouch\u00e8re qui ne r\u00eave que de caviar et de saumon.<\/strong> Elle nous pr\u00e9sente, de fa\u00e7on sommaire et concr\u00e8te, le d\u00e9sir d\u2019autre chose, <strong>autre chose que ce qu\u2019elle a dans la boucherie<\/strong>. \u00c7a fait que l\u2019on pourrait essayer de partir d\u2019une condensation, et parler par exemple de \u201cl\u2019hyst\u00e9ru\u00eetre\u201d. \u00c7a nous conduirait \u00e0 \u00e9tudier la m\u00e9taphore, puisque c\u2019est sous ce registre que Lacan reprend la condensation. Mais il s\u2019agit ici pour nous de la m\u00e9tonymie de l\u2019hu\u00eetre.<\/p>\n<p><!--more-->J\u2019ai retrouv\u00e9 cette hu\u00eetre cette semaine par hasard, puisqu\u2019il se trouve que la Rencontre organis\u00e9e par le Champ freudien va avoir lieu dans quinze jours, qu\u2019un grand nombre de lecteurs \u00e9trangers de Lacan vont venir y assister, et qu\u2019il a donc fallu faire une affiche. Nous avons eu l\u2019id\u00e9e, Eric Laurent et moi, de demander cette affiche \u00e0 un dessinateur qui s\u2019appelle Tardi. C\u2019est un dessinateur de bandes dessin\u00e9es qui est en particulier l\u2019auteur d\u2019une s\u00e9rie d\u2019ouvrages que je vous recommande et qui s\u2019appellent <em>Les aventures d\u2019Ad\u00e8le Blansec<\/em>. On a propos\u00e9 \u00e0 Tardi de r\u00e9actualiser le petit dessin que Lacan avait choisi \u00e0 l\u2019\u00e9poque pour la revue <em>La Psychanalyse<\/em> \u2013 tr\u00e8s belle revue des Presses Universitaires o\u00f9 sont parus tous ses textes jusqu\u2019en 1963. Pour l\u2019illustration de la couverture, Lacan avait choisi une petite vignette d\u2019un recueil du XVIe si\u00e8cle dont l\u2019auteur s\u2019appelle Orus Apollo. On a donc pens\u00e9 qu\u2019il serait amusant que Tardi r\u00e9actualise le th\u00e8me du pont et de l\u2019oreille. Il a dessin\u00e9 quelque chose qui est assez Pont-Neuf, puisque cette Rencontre se fait \u00e0 Paris. Et puis, il a dessin\u00e9 une oreille, dont il faut bien dire, m\u00eame si \u00e7a ne lui a pas \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9, qu\u2019elle a la forme d\u2019une hu\u00eetre. C\u2019est vraiment la conque de l\u2019hu\u00eetre ou, pour employer le mot qui convient, l\u2019\u00e9caille de l\u2019hu\u00eetre. \u00c7a frappera peut-\u00eatre ceux qui verront cette affiche. Cette oreille a \u00e9videmment une parent\u00e9 de semblance avec l\u2019hu\u00eetre.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une m\u00e9tonymie que Lacan a \u00e9t\u00e9 chercher dans une comparaison qui figure dans <em>Bel-Ami<\/em>, un des ouvrages de Maupassant. Je vous rappelle ce passage :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u201cLes hu\u00eetres d\u2019Ostende furent apport\u00e9es, mignonnes et grasses, semblables \u00e0 de petites oreilles enferm\u00e9es en des coquilles et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons sal\u00e9s.\u201d<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Je peux \u00e9galement vous relire le commentaire de Lacan dans \u201cRadiophonie\u201d :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u201cL\u2019hu\u00eetre \u00e0 gober qui s\u2019\u00e9voque de l\u2019oreille que Bel-Ami s\u2019exerce \u00e0 charmer, livre le secret de sa jouissance de maquereau. Sans la m\u00e9tonymie qui fait muqueuse de cette conque, plus personne de son c\u00f4t\u00e9 pour payer l\u2019\u00e9cot que l\u2019hyst\u00e9rique exige, \u00e0 savoir qu\u2019il soit la cause de son d\u00e9sir \u00e0 elle par cette jouissance m\u00eame.\u201d<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Lacan est un peu forc\u00e9 d\u2019attribuer \u00e0 Bel-Ami une m\u00e9tonymie qui dans le texte est celle de l\u2019auteur du roman. Il faut cependant nuancer, car, pr\u00e9sidant aux agapes qu\u2019on nous d\u00e9crit, il y a en fait deux divinit\u00e9s : <strong>d\u2019une part les hu\u00eetres, et, d\u2019autre part, un poisson qui est explicitement pr\u00e9sent\u00e9 avec une connotation \u00e9rotique.<\/strong> Au moment o\u00f9 l\u2019on va commencer \u00e0 causer, nous avons, comme gardiens de ce petit cabinet particulier, <strong>d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les hu\u00eetres d\u2019Ostende, et, de l\u2019autre, une truite \u00e0 la chair de jeune fille<\/strong>.<\/p>\n<p>Je vais vous lire ce qui suit car ce sont les pages suivantes qui sont probantes pour l\u2019abord que Lacan en donne. Nous avons autour de la table un nomm\u00e9 Forestier qui travaille au journal de Bel-Ami, la femme de Forestier, Madame de Marelle, et puis Bel-Ami. Voici le passage :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u201cOn parla d\u2019abord d\u2019un cancan qui courait les rues : l\u2019histoire d\u2019une femme du monde surprise par un ami de son mari soupant avec un prince \u00e9tranger en cabinet particulier. Forestier riait beaucoup de l\u2019aventure. Les deux femmes d\u00e9claraient que le bavard indiscret n\u2019\u00e9tait qu\u2019un goujat et qu\u2019un l\u00e2che. Bel-Ami fut ravi et proclama bien haut qu\u2019un homme a le devoir d\u2019apporter en ces sortes d\u2019affaires, qu\u2019il soit acteur, confident, ou simple t\u00e9moin, un silence de tombeau. Il ajouta : Comme la vie serait pleine de choses charmantes si nous pouvions compter sur la discr\u00e9tion absolue les uns les autres ! Ce qui arr\u00eate souvent, bien souvent, presque toujours toutes les femmes, c\u2019est la peur du secret d\u00e9voil\u00e9. Puis il ajouta souriant : Voyons, n\u2019est-ce pas vrai ? Combien y en a-t-il qui s\u2019abandonneraient \u00e0 un rapide d\u00e9sir, au caprice d\u2019une brusque et violente humeur, \u00e0 une fantaisie d\u2019amour, si elles ne craignaient de payer par un scandale irr\u00e9m\u00e9diable et par des larmes douloureuses un court et l\u00e9ger bonheur ? Il parlait avec une conviction contagieuse, comme s\u2019il allait plaider une cause, sa cause, comme s\u2019il eut dit : Ce n\u2019est pas avec moi qu\u2019on aurait \u00e0 craindre de pareils dangers. Essayez pour voir ! Elles le contemplaient toutes les deux, l\u2019approuvaient du regard, trouvant qu\u2019il parlait bien et juste, confessant par leur silence ami que leur morale flexible de parisiennes n\u2019aurait pas tenu longtemps devant la certitude du secret. Et Forestier, presque couch\u00e9 sur le canap\u00e9, une jambe repli\u00e9e sous lui, la serviette gliss\u00e9e dans son gilet pour ne point maculer son habit, d\u00e9clara tout \u00e0 coup, avec un rire convaincu de sceptique : Sapristi, oui ! On s\u2019en payerait si on \u00e9tait s\u00fbr du silence ! Bigre de bigre, les pauvres maris !\u201d<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ce qu\u2019il faut \u00e9videmment savoir, c\u2019est que Madame de Marelle, qui est l\u00e0 sans son mari, devient la ma\u00eetresse de Bel-Ami, et que lui-m\u00eame sera ensuite l\u2019amant de Madame Forestier, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9pouser. Le mari est donc tout \u00e0 fait l\u00e0 dans une position d\u2019aveuglement. C\u2019est tout \u00e0 fait sensible dans ce passage. Vous avez donc Bel-Ami qui, entre hu\u00eetre et truite, plaide sa cause. Le mot y est : il plaide sa cause. <strong>Nous sommes l\u00e0 dans une pratique de l\u2019allusion et donc dans le registre de la m\u00e9tonymie. Les choses sont dites \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Elles sont dites conform\u00e9ment \u00e0 cette exigence que Lacan a baptis\u00e9e du mi-dire.<\/strong> Avec Bel-Ami, nous sommes tout de m\u00eame \u2013 c\u2019est ce qui fait la faiblesse de cette litt\u00e9rature \u2013 dans le <strong>registre de l\u2019allusion transparente<\/strong>. On prend soin de nous d\u00e9crypter tout ce qui pourrait \u00eatre laiss\u00e9 sous-entendu. On le d\u00e9crypte au b\u00e9n\u00e9fice du lecteur. On nous pr\u00e9cise que la truite rose est comme de la chair de jeune fille. Et le <em>essayez pour voir<\/em> de Bel-Ami est du m\u00eame registre.<\/p>\n<p><strong>L\u2019allusion est tellement explicit\u00e9e par l\u2019auteur qu\u2019elle \u00e9teint la m\u00e9tonymie.<\/strong> Pourquoi est-ce sur cette figure de la rh\u00e9torique que Lacan nous a appris \u00e0 fixer l\u2019objet du d\u00e9sir ?<\/p>\n<p>Cet objet du d\u00e9sir est d\u2019abord situ\u00e9 comme objet du d\u00e9sir de l\u2019Autre, \u00e0 condition de poser en m\u00eame temps que ce d\u00e9sir est toujours <strong>d\u00e9sir d\u2019autre chose<\/strong>. Cette autre chose, on doit, d\u2019une certaine fa\u00e7on, <strong>le laisser sans nom pour ne pas arr\u00eater la suite m\u00e9tonymique<\/strong>. Cette suite pourrait par exemple \u00eatre donn\u00e9e par un autre passage du roman, o\u00f9 les personnages montent en voiture et o\u00f9 c\u2019est l\u2019ambiance du transport qui cette fois-ci sert de m\u00e9tonymie \u00e0 d\u2019autres transports. La m\u00e9tonymie qui se glisse dans les choses de la table est tout aussi bien susceptible de se glisser dans les choses du voyage, dans les choses du v\u00eatements, etc. <strong>Le d\u00e9sir d\u2019autre chose montre que la d\u00e9signation de l\u2019objet du d\u00e9sir n\u2019est jamais que transitoire. En m\u00eame temps, il y a une d\u00e9signation de l\u2019objet du d\u00e9sir qui n\u2019est pas transitoire, et c\u2019est cette partition que Lacan, de fa\u00e7ons multiples, cherche \u00e0 fixer. L\u2019objet du d\u00e9sir, m\u00e9tonymique mais non transitoire, c\u2019est l\u2019objet perdu.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Quand on qualifie l\u2019objet du d\u00e9sir d\u2019objet perdu, on ne le qualifie plus \u00e0 partir de son caract\u00e8re d\u2019\u00eatre transitoire. C\u2019est au contraire l\u2019objet qui ouvre \u00e0 la transition.<\/strong> Dans toute une part de l\u2019enseignement de Lacan, nous avons comme une \u00e9quivoque, <strong>une \u00e9quivoque ma\u00eetris\u00e9e, entre l\u2019objet perdu et l\u2019objet m\u00e9tonymique<\/strong>. <span style=\"font-size: 20px;\">Cette \u00e9quivoque ne sera lev\u00e9e que quand Lacan distinguera de fa\u00e7on stricte <strong>l\u2019objet du d\u00e9sir<\/strong>, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019objet m\u00e9tonymique comme <strong>transitoire<\/strong>, et <strong>l\u2019objet cause du d\u00e9sir<\/strong> qui est le nom propre de <strong>l\u2019objet perdu<\/strong>.<\/span> Ce qui est d\u00e9j\u00e0 m\u00e9tonymique dans la sc\u00e8ne que je vous ai lue, c\u2019est que les personnages se r\u00e9unissent pour manger un petit repas fin dans un cabinet particulier, et que le parlage, qui va tourner autour du mangeage, ne tournera en fait qu\u2019autour du baisage. Il est sensible que la jouissance sexuelle infiltre compl\u00e8tement ces agapes. Le caract\u00e8re \u00e0-c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e9tonymie est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 pr\u00e9sent par le fait que l\u2019on se trouve dans une orgie limit\u00e9e. Elle se limite juste en de\u00e7\u00e0 des sc\u00e8nes qui vont venir par la suite et hors de ce cabinet. On nous pr\u00e9sente ces personnages r\u00e9unis pour manger, afin de nous faire comprendre qu\u2019ils sont r\u00e9unis pour baiser. C\u2019est l\u00e0 l\u2019\u00e0-c\u00f4t\u00e9 de ce meeting. Si c\u2019\u00e9tait l\u00e0 la m\u00e9tonymie fondamentale, \u00e7a ne ferait pas valoir de la m\u00eame fa\u00e7on le fait que l\u2019hu\u00eetre soit compar\u00e9e \u00e0 l\u2019oreille. L\u2019hu\u00eetre peut en effet se pr\u00eater \u00e0 des comparaisons anatomiques beaucoup plus pr\u00e9cises. Vous connaissez la d\u00e9signation famili\u00e8re du sexe f\u00e9minin par \u201cla moule\u201d. L\u2019hu\u00eetre se pr\u00eaterait aussi bien \u00e0 cette d\u00e9rive. Mais l\u00e0, c\u2019est le parler qui r\u00e9unit la jouissance dont il s\u2019agit. M\u00eame si derri\u00e8re manger il y a baiser, il n\u2019est pas tr\u00e8s s\u00fbr, dans cette sc\u00e8ne, que derri\u00e8re baiser il n\u2019y ait pas parler et \u00e9couter. Remarquez que c\u2019est ce qu\u2019implique Lacan dans sa lecture. Le secret de la jouissance du maquereau n\u2019est pas de fr\u00e9tiller d\u2019avance \u00e0 l\u2019id\u00e9e de tomber ces deux dames. Son secret, c\u2019est de les s\u00e9duire, de les s\u00e9duire par la parole en plaisant sa cause. Entre baiser, manger, parler, il faut bien voir que ce qui fait le fond de cette affaire n\u2019est pas la jouissance sexuelle brute. <strong>Le parti que prend Lacan, c\u2019est que le maquereau jouit de gober l\u2019hu\u00eetre-oreille.<\/strong> A cet \u00e9gard, le terme de conviction contagieuse gliss\u00e9 l\u00e0 par Maupassant est tout \u00e0 fait exact, puisque Bel-Ami poss\u00e8dera successivement les deux femmes. \u00c7a rejette \u00e9videmment le bon Forestier, qui nous figure ici l\u2019homme qui croit comprendre et, sinon le mari tromp\u00e9, du moins le mari aveugl\u00e9. Il s\u2019imagine que Bel-Ami parle pour lui alors qu\u2019il parle bien s\u00fbr pour les deux autres. C\u2019est l\u00e0 que le terme d\u2019hu\u00eetre prend une valeur qui ne se laisse pas si facilement localiser dans le texte. L\u2019hu\u00eetre est partout dans ce passage. Le quatri\u00e8me personnage qui est le mari aveugl\u00e9, on peut dire que c\u2019est lui qui est l\u2019hu\u00eetre. On peut dire de quelqu\u2019un qu\u2019il est une hu\u00eetre, m\u00eame si \u00e7a ne s\u2019emploie plus tellement maintenant. \u00catre une hu\u00eetre, \u00e7a veut dire \u00eatre quelqu\u2019un qui se laisse facilement tromper. Vous pouvez v\u00e9rifier cela dans Littr\u00e9. Consid\u00e9rer l\u2019hu\u00eetre comme une bestiole stupide est un fait ancien. Dans Littr\u00e9, nous trouvons : \u00ab\u00a0Les b\u00eates imparfaites sont celles qui ne se meuvent d\u2019un lieu, comme moules et hu\u00eetres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas l\u00e0 les mouvements de <em>hystera<\/em>, mais, au contraire, l\u2019immobilit\u00e9 de <em>hosteron<\/em>. Si l\u2019on veut structurer la chose, on peut dire que \u00e7a fait couple. C\u2019est parce que les hu\u00eetres sont des animaux immobiles qu\u2019elles peuvent servir comme injures. Vous connaissez d\u2019ailleurs la pi\u00e8ce qui est fond\u00e9e tout enti\u00e8re sur l\u2019injure \u201cvous \u00eates une moule\u201d. C\u2019est une pi\u00e8ce de Courteline qui s\u2019appelle <em>Le Gendarme est bon enfant<\/em>. Il y a un personnage tout \u00e0 fait respectable qui va faire pisser son chien et qui se trouve ennuy\u00e9 par un gendarme qui prend son devoir de gendarme au pied de la lettre en lui dressant contravention. Alors, le personnage en question, qui est un marquis, jette au gendarme : \u201cGendarme, vous \u00eates une moule !\u201d Le gendarme fait un rapport sur le marquis, et nous avons une sc\u00e8ne entre le gendarme, le commissaire et le marquis. Le commissaire arrive \u00e0 la fin \u00e0 coincer le gendarme sur autre chose, ce qui fait que ce dernier doit abandonner sa plainte. Et c\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que le marquis redit : \u201cGendarme, vous \u00eates une moule !\u201d Mais il se reprend, expliquant que sa langue a fourch\u00e9, et il dit : \u201cGendarme, vous \u00eates une m\u00e8re.\u201d Ce passage m\u00e9riterait de rentrer dans notre univers de l\u2019hu\u00eetre. Je vous l\u2019ai rappel\u00e9 pour vous montrer qu\u2019\u00eatre une hu\u00eetre ou une moule est une injure. Il m\u2019est venu, toujours \u00e0 propos de l\u2019hu\u00eetre, une autre r\u00e9f\u00e9rence litt\u00e9raire. Je vous avais dit que j\u2019en apporterai quelques-une pour \u00e9gayer ce cours un peu aust\u00e8re. Dans cette r\u00e9f\u00e9rence, il y a aussi deux demoiselles et un monsieur. Il manque l\u00e0 le quatri\u00e8me et ce n\u2019est pas un hasard. La sc\u00e8ne ne se d\u00e9roule sous le regard d\u2019aucun tromp\u00e9. La position d\u2019aveuglement est absente de cette sc\u00e8ne que je vais vous lire. \u00c7a lui donne, si on la compare \u00e0 celle de Maupassant, sa grande fra\u00eecheur. C\u2019est une sc\u00e8ne qui se trouve dans les M\u00e9moires de Casanova, et c\u2019est l\u2019un des plus charmants \u00e9pisodes de cet ouvrage qui en compte beaucoup.<\/p>\n<p>Casanova invite \u00e0 d\u00eener deux couventines. Pour les rencontrer, il s\u2019adresse au cardinal Orsini qui s\u2019adresse aussit\u00f4t \u00e0 la Sup\u00e9rieure du couvent :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u201cD\u00e8s le lendemain, la Sup\u00e9rieure me dit que l\u2019auditeur du cardinal \u00e9tait all\u00e9 lui dire que son \u00c9minence laissait \u00e0 sa sagesse le soin de diriger pour le mieux les personnes confi\u00e9es \u00e0 sa direction, en la priant d\u2019avoir pour mes v\u0153ux tous les \u00e9gards possibles.\u201d<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Les deux couventines s\u2019appellent \u00c9milie et Armeline, et voil\u00e0 que Casanova d\u00eene avec elles et leur offre des hu\u00eetres. De la m\u00eame fa\u00e7on que ces deux personnages sont vierges, elles ne connaissent pas les hu\u00eetres :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u201cLe sommelier m\u2019ayant demand\u00e9 si je d\u00e9sirais des hu\u00eetres et voyant mes convives fort curieuses de savoir ce que c\u2019\u00e9tait, je lui en demandai le prix.\u201d<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est en effet un plat tr\u00e8s cher et les deux jeunes filles sont toute rougissantes de ce que ce monsieur se mette ainsi en frais pour elles. Puis Casanova demande qu\u2019on ouvre les hu\u00eetres devant elles et ils se mettent \u00e0 table :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u201cNous nous mimes \u00e0 table et j\u2019appris \u00e0 mes aimables convives \u00e0 humer les hu\u00eetres qui \u00e9taient excellentes et nageaient dans leur eau. Armeline, apr\u00e8s en avoir aval\u00e9 une demie-douzaine, dit \u00e0 son amie qu\u2019un morceau si d\u00e9licat devait \u00eatre un p\u00e9ch\u00e9. \u2013 Cela ne doit pas \u00eatre, ma ch\u00e8re, reprit \u00c9milie, parce que le morceau est exquis, mais bien parce qu\u2019\u00e0 chaque bouch\u00e9e nous engloutissons un demi paolo. \u2013 Un demi paolo ! reprit Armeline, et notre Saint P\u00e8re le pape ne le d\u00e9fend pas ? Si ce n\u2019est pas l\u00e0 un p\u00e9ch\u00e9 de gourmandise, je ne vois pas ce qu\u2019on peut qualifier ainsi. Je mange ces hu\u00eetres avec un grand plaisir mais j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9 \u00e0 m\u2019en accuser \u00e0 confesse pour voir ce que mon directeur me dira [&#8230;]<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir aval\u00e9 quelques hu\u00eetres et bu un ou deux verres de punch qui arrachaient des cris d\u2019admiration aux deux amies, je m\u2019avisais de prier \u00c9milie de me donner une hu\u00eetre avec ses l\u00e8vres. Vous avez trop d\u2019esprit, lui dis-je, pour vous figurer qu\u2019il y a du mal \u00e0 cela. \u00c9tonn\u00e9e de cette proposition, \u00c9milie se mit \u00e0 penser. Armeline la regardait attentivement, curieuse de la r\u00e9ponse qu\u2019elle allait me faire. \u2013 Pourquoi, me dit-elle, ne proposez-vous pas cela \u00e0 notre Armeline ? \u2013 Donne-la lui la premi\u00e8re, lui dit Armeline, et si tu en as le courage, je le ferai aussi. \u2013 Quel courage faut-il ? C\u2019est une folie d\u2019enfant et il n\u2019y a pas de mal \u00e0 cela. Apr\u00e8s cette r\u00e9ponse, je crus pouvoir chanter victoire. Je lui pla\u00e7ais la coquille au bord des l\u00e8vres et, apr\u00e8s avoir bien ri, elle huma l\u2019hu\u00eetre qu\u2019elle tint entre ses l\u00e8vres. Je m\u2019empressais de la recueillir en collant mes l\u00e8vres sur sa bouche, mais avec beaucoup de d\u00e9cence.\u201d<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Casanova continue donc ce petit jeu, et \u00e7a se passe en tout bien tout honneur. Mais, le soir suivant, \u00e7a va un peu plus loin, \u00e7a va jusqu\u2019au bout de l\u2019histoire des hu\u00eetres :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u201cQuand nous en f\u00fbmes au jeu des hu\u00eetres d\u2019une bouche \u00e0 l\u2019autre, je chicanais Armeline sur ce qu\u2019avant que je prisse son hu\u00eetre dans sa bouche, elle en avalait l\u2019eau. Je m\u2019offris \u00e0 leur montrer comment il fallait arr\u00eater l\u2019eau en faisant un rempart avec la langue. Cela me fournit l\u2019occasion du jeu des langues. Je ne l\u2019expliquerai pas parce que tous les vrais amants le connaissent. Armeline s\u2019y pr\u00eata avec tant de complaisance et si longtemps qu\u2019il me fut ais\u00e9 de deviner qu\u2019elle y prenait autant de plaisir que moi, quoique elle convint que le jeu \u00e9tait des plus innocents. Ce fut par hasard qu\u2019une belle hu\u00eetre que je mettais dans la bouche d\u2019\u00c9milie glissa de sa coquille et tomba dans sa gorge. Elle voulut l\u2019enlever avec ses doigts mais je la r\u00e9clamais de droit. Elle dut c\u00e9der, se laisser d\u00e9lacer et me permettre de la recueillir avec les l\u00e8vres du fond o\u00f9 elle \u00e9tait arr\u00eat\u00e9e. Elle ne put s\u2019opposer \u00e0 se laisser d\u00e9couvrir enti\u00e8rement. Je ramassais l\u2019hu\u00eetre de fa\u00e7on \u00e0 ne laisser soup\u00e7onner d\u2019aucune mani\u00e8re que j\u2019y trouvasse d\u2019autre plaisir que celui de reprendre mon hu\u00eetre. Armeline observa tout cela sans rire, surprise que je ne fisse aucun cas de ce que j\u2019avais sous les yeux. \u00c9milie se rela\u00e7a en riant. La d\u00e9couverte \u00e9tait trop belle pour ne pas la mettre \u00e0 profit. Aussi, tenant Armeline assise sur mes genoux et faisant mine de lui donner une hu\u00eetre, je la lui laissais adroitement tomber dans sa gorge, ce qui fit beaucoup rire \u00c9milie. Armeline, loin de se montrer embarrass\u00e9e, ne pouvait cacher qu\u2019elle \u00e9tait enchant\u00e9e de l\u2019incident. Je veux mon hu\u00eetre, lui dis-je. \u2013 Prenez-la ! Il ne fallut pas me le dire deux fois. Je me mis \u00e0 la d\u00e9lacer de mani\u00e8re \u00e0 faire tomber l\u2019hu\u00eetre le plus bas possible, en me plaignant de devoir l\u2019aller chercher avec mes mains. Je ne laissais \u00e0 Armeline aucun moyen de me laisser accuser de licence, car je ne touchais ses deux globes d\u2019alb\u00e2tre que pour aller chercher mon hu\u00eetre. Quand je l\u2019eus recueillie, n\u2019en pouvant plus, je m\u2019emparais d\u2019un de ses seins en r\u00e9clamant l\u2019eau de mon hu\u00eetre, et j\u2019en su\u00e7ais le bouton \u00e0 peine saillant avec une volupt\u00e9 que rien ne saurait exprimer. Je la quittais surprise, visiblement \u00e9mue, que pour recouvrer mes esprits, car ma volupt\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 compl\u00e8te.\u201d<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il y a l\u00e0 quelque chose qui nous fait sentir que l\u2019hu\u00eetre casanovienne n\u2019est pas du tout comparable \u00e0 l\u2018hu\u00eetre de Maupassant. C\u2019est \u00e9videmment une hu\u00eetre qui n\u2019appartient pas du tout au registre de l\u2019oreille. C\u2019est tr\u00e8s clairement une hu\u00eetre phallique. Elle circule comme le furet et elle est, de fa\u00e7on tr\u00e8s explicite, pr\u00e9sent\u00e9e d\u2019embl\u00e9e comme un objet de curiosit\u00e9 pour ces jeunes filles, de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019un peu plus tard Casanova leur pr\u00e9sentera comme curiosit\u00e9 une partie de son anatomie qu\u2019elles d\u00e9couvriront avec toujours la m\u00eame charmante surprise. Nous avons sans doute l\u00e0 une m\u00e9tonymie mais une m\u00e9tonymie qui est directement phallique. Ce qu\u2019est l\u2019hu\u00eetre est capable de supporter cette m\u00e9tonymie.<\/p>\n<p>A la fin du passage, on trouve Casanova en train purement et simplement de t\u00e9ter. Il nous fait part de ce qu\u2019il faut bien appeler un orgasme oral. Il serait r\u00e9gressif, en l\u2019occurrence, de parler de r\u00e9gression. C\u2019est bien plus dr\u00f4le que \u00e7a. La m\u00e9tonymie de l\u2019hu\u00eetre-phallus se d\u00e9place de fa\u00e7on tout \u00e0 fait explicite sur le sein, sur l\u2019objet oral. \u00c7a nous pr\u00e9sente un peu la m\u00eame chose que ce que Lacan \u00e9voque avec son \u201chommelette\u201d. Vous connaissez ce passage <em>du S\u00e9minaire XI<\/em> , repris dans les <em>\u00c9crits<\/em> sous le titre de \u201cPosition de l\u2019inconscient\u201d, o\u00f9 Lacan \u00e9voque et cr\u00e9e ce mot d\u2019hommelette, qu\u2019il pr\u00e9sente comme cette substance gluante qui s\u2019\u00e9chapperait comme objet perdu lors de la bipartition des sexes. Ce texte de Casanova nous repr\u00e9sente <strong>au fond une fa\u00e7on de bien s\u2019entendre avec cette part perdue, c\u2019est-\u00e0-dire de la r\u00e9cup\u00e9rer<\/strong>. Si on compare avec Maupassant, on ne peut pas douter que c\u2019est la pr\u00e9sence du quatri\u00e8me, du cocu en puissance, qui fait toute une part de la jouissance de l\u2019affaire Bel-Ami, mais qui ici, par son absence, donne toute son innocence \u00e0 ce jeu. Ce n\u2019est pas exactement l\u2019innocence que donne Casanova, mais c\u2019est pourtant cela, me semble-t-il, qui donne son innocence \u00e0 ce jeu : il n\u2019y a pas la place de celui qui ne voit rien. Chez Maupassant, ce sont les femmes qui comprennent vraiment ce que parler veut dire. L\u2019homme tromp\u00e9, lui, s\u2019arr\u00eate juste avant. Chez Casanova, on nous pr\u00e9sente aussi l\u2019ignorance, mais c\u2019est l\u2019ignorance de l\u2019innocence des femmes. Toute l\u2019atmosph\u00e8re de l\u2019\u0153uvre de Casanova est l\u00e0 : ces femmes, on les voit baigner dans le phallus. Il n\u2019y aura m\u00eame pas succession dans la possession de ces deux femmes. C\u2019est simultan\u00e9ment, dans le m\u00eame lieu, que Casanova les poss\u00e8dera. Ces deux femmes avec le s\u00e9ducteur m\u00e9riteraient d\u2019\u00eatre une figure embl\u00e9matique : l\u2019hu\u00eetre, ces deux femmes, et le s\u00e9ducteur.<\/p>\n<p>J\u2019ai \u00e9videmment pens\u00e9 \u00e0 regarder \u201cL\u2019Hu\u00eetre et les plaideurs\u201d de La Fontaine. \u00c7a compl\u00e8te assez bien la chose, puisque nous avons une hu\u00eetre du XVIIIe si\u00e8cle avec Casanova, une hu\u00eetre du XIXe avec Maupassant, et une hu\u00eetre du XVIIe avec La Fontaine. Vous allez voir que cette fable est la pr\u00e9sentification du rapport profond qu\u2019il y a entre l\u2019hu\u00eetre et l\u2019objet perdu. Je vous la lis :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un jour deux P\u00e8lerins sur le sable rencontrent<br \/>\n Une hu\u00eetre, que le flot y venait d\u2019apporter :<br \/>\n Ils l\u2019avalent des yeux, du doigt ils se la montrent;<br \/>\n A l\u2019\u00e9gard de la dent il fallut contester.<br \/>\n L\u2019un se baissait d\u00e9j\u00e0 pour ramasser la proie;<br \/>\n L\u2019autre le pousse, et dit : il est bon de savoir<br \/>\n Qui de nous en aura la joie.<br \/>\n Celui qui le premier a pu l\u2019apercevoir<br \/>\n En sera le gobeur; l\u2019autre le verra faire.<br \/>\n Si par l\u00e0 l\u2019on juge l\u2019affaire,<br \/>\n Reprit son compagnon, j\u2019ai l\u2019\u0153il bon, Dieu merci.<br \/>\n Je ne l\u2019ai pas mauvais aussi,<br \/>\n Dit l\u2019autre; et je l\u2019ai vue avant vous, sur ma vie.<br \/>\n Eh bien ! vous l\u2019avez vue; et moi je l\u2019ai sentie.<br \/>\n Pendant tout ce bel incident,<br \/>\n Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.<br \/>\n Perrin, fort gravement, ouvre l\u2019hu\u00eetre, et la gruge,<br \/>\n Nos deux Messieurs le regardant.<br \/>\n Ce repas fait, il dit, d\u2019un ton de pr\u00e9sident :<br \/>\n Tenez, la cour vous donne \u00e0 chacun une \u00e9caille<br \/>\n Sans d\u00e9pens; et qu\u2019en paix chacun chez soi s\u2019en aille.<br \/>\n Mettez ce qu\u2019il en co\u00fbte \u00e0 plaider aujourd\u2019hui;<br \/>\n Comptez ce qu\u2019il en reste \u00e0 beaucoup de familles,<br \/>\n Vous verrez que Perrin tire l\u2019argent \u00e0 lui,<br \/>\n Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Perrin donc, gobe l\u2019hu\u00eetre et ne laisse qu\u2019une \u00e9caille \u00e0 chacun. Gruger quelqu\u2019un, normalement, c\u2019est le voler. Nous avons ici ce qui peut para\u00eetre le fond de l\u2019id\u00e9e de l\u2019hu\u00eetre. Il est sensible que les deux plaideurs sont des hu\u00eetres, au sens o\u00f9 ils se laissent tromper. Cette fable nous pr\u00e9sente la fonction de l\u2019Autre \u00e0 qui on s\u2019adresse. Dans la figure de Perrin Dandin, nous avons l\u2019Autre, cet Autre que les deux plaideurs prennent pour juge. C\u2019est un Autre qui a \u00e0 dire le droit. Les deux plaideurs l\u2019ont choisi comme lieu de la v\u00e9rit\u00e9. C\u2019est celui qui dit ce qui est juste et ce qui ne l\u2019est pas. Vous admettrez que je ne force pas les choses en disant que les deux plaideurs sont l\u00e0 en miroir. On a un personnage d\u00e9doubl\u00e9 qui se rend aupr\u00e8s de l\u2019Autre de la v\u00e9rit\u00e9. Et qu\u2019est-ce qui se passe ? Eh bien, l\u2019objet du d\u00e9bat \u00e9chappe et l\u2019Autre en fait son affaire. Il y a beaucoup de mots imag\u00e9s dans le fran\u00e7ais de l\u2019\u00e9poque pour qualifier le personnage auquel on a soustrait sa proie. C\u2019est un th\u00e8me constant chez La Fontaine. <strong>Il nous pr\u00e9sente presque toujours la fonction de l\u2019Autre comme ravisseur de l\u2019objet qui appartient \u00e0 celui qui s\u2019en remet \u00e0 l\u2019Autre.<\/strong> \u201cLe corbeau et le renard\u201d ne raconte pas autre chose. D\u2019o\u00f9 le r\u00f4le \u00e9minemment formateur de cette fable. D\u00e8s que le corbeau fait du renard son Autre, il perd l\u2019objet au profit de l\u2019Autre. C\u2019est ce qui est trompeur dans la morale du \u201cTout flatteur vit aux d\u00e9pends de celui qui l\u2019\u00e9coute.\u201d<\/p>\n<p>S\u2019il n\u2019y avait autre chose, on ne comprendrait pas cette passion que l\u2019on a \u00e0 faire apprendre cette fable aux tout petits enfants depuis des ann\u00e9es et des ann\u00e9es. Le flatteur est suppos\u00e9 \u00eatre celui qui parle et l\u2019Autre celui qui l\u2019\u00e9coute. Mais l\u2019essentiel de la d\u00e9monstration concerne la voix. C\u2019est finalement le corbeau qui veut montrer sa belle voix et c\u2019est ce qui est l\u00e0 op\u00e9ratoire. L\u2019important n\u2019est pas tellement le discours du flatteur. On peut dire aussi que Bel-Ami illustre la m\u00eame morale, sauf que l\u00e0 c\u2019est que tout flatteur vit aux d\u00e9pends de celle qui l\u2019\u00e9coute. \u00c7a devient tout de suite beaucoup plus int\u00e9ressant. Il faudrait que je ram\u00e8ne des fromages la fois prochaine, des fromages selon les si\u00e8cles. Cette affaire d\u2019hu\u00eetre et d\u2019objet perdu a tout \u00e0 fait son int\u00e9r\u00eat pour nous. La diff\u00e9rence entre \u201cLe corbeau et le renard\u201d et la situation constituante de l\u2019exp\u00e9rience analytique, c\u2019est que dans l\u2019exp\u00e9rience analytique le flatteur est celui qui \u00e9coute. \u00c7a se v\u00e9rifie au fait qu\u2019il vit aux d\u00e9pends de celui qui parle, mais l\u00e0 n\u2019est pas l\u2019essentiel de ce qu\u2019il en est de l\u2019argent. Le mot de flatteur est tout \u00e0 fait ad\u00e9quat \u00e0 la chose. C\u2019est ce que nous appelons l\u2019hyst\u00e9risation du sujet dans l\u2019exp\u00e9rience analytique. Cette hyst\u00e9risation est exactement une \u201chu\u00eetrification\u201d du patient. Le patient se propose avec un gobe-moi.<\/p>\n<p>\u00a0Alors, l\u00e0-dedans, o\u00f9 est la perle, o\u00f9 est la chair de l\u2019hu\u00eetre ? D\u2019embl\u00e9e, par le fait que l\u2019exp\u00e9rience vous constitue comme psychanalyste au lieu de l\u2019Autre que vous avez \u00e0 incarner, votre oreille devient aussi une hu\u00eetre perli\u00e8re. Vous ne pouvez pas, comme analyste, \u00eatre \u201cautrifi\u00e9\u201d sans en m\u00eame temps \u00eatre \u201chu\u00eetrifi\u00e9\u201d. A cet \u00e9gard, il y a bien s\u00fbr une corr\u00e9lation entre l\u2019hu\u00eetrification du patient et la v\u00f4tre comme analyste. C\u2019est ce que Lacan a fait valoir avec un exemple qu\u2019il emprunte au Banquet de Platon, \u00e0 savoir l\u2019exemple de ces petites figurines pr\u00e9cieuses qui sont cach\u00e9es sous l\u2019apparence ventrue des Sil\u00e8nes, et o\u00f9 Lacan rel\u00e8ve le terme grec d\u2019<em>agalmata<\/em> . Dans l\u2019exp\u00e9rience analytique, l\u2019analyste c\u2019est le Sil\u00e8ne. Vous voyez bien que c\u2019est une image qui peut retrouver sans difficult\u00e9 sa traduction du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019hu\u00eetre. A cet \u00e9gard, l\u2019amour de transfert est une affaire d\u2019hu\u00eetre \u00e0 hu\u00eetre. Si du c\u00f4t\u00e9 du patient nous avons une hu\u00eetre, cette hu\u00eetre est incessamment \u00e0 perdre sa nacre. L\u2019amour de transfert, c\u2019est la tentative pour r\u00e9cup\u00e9rer cette perte dans l\u2019amour, c\u2019est-\u00e0-dire se faire valoir comme chose pr\u00e9cieuse. Il y a figure en miroir mais avec une dissym\u00e9trie, \u00e0 savoir que le sujet ne peut pas \u00eatre hu\u00eetrifi\u00e9 sans perdre sa perle.<\/p>\n<p><strong>\u201cSous ce qui s\u2019inscrit glisse la passion du signifiant\u201d<\/strong>, dit Lacan. La passion, nous l\u2019avions prise nagu\u00e8re comme le contraire de l\u2019action, et c\u2019\u00e9tait justifi\u00e9 par tout un pan de l\u2019enseignement de Lacan. Mais l\u00e0, cette passion, c\u2019est ce qui s\u2019appelle l\u2019amour de transfert, dont le secret est donn\u00e9 par l\u2019objet <em>a<\/em> . Ce qu\u2019on appelle la passion, ce sont les effets dans l\u2019imaginaire de cet objet <em>a<\/em> .<\/p>\n<p>Pourquoi cette passion du signifiant est-elle en d\u00e9finitive assimilable \u00e0 la jouissance de l\u2019Autre ? Notez, dans \u201cL\u2019hu\u00eetre et les plaideurs\u201d, ce que \u00e7a implique de d\u00e9ch\u00e9ance de l\u2019Autre. Ce Perrin Dandin, on s\u2019adresse d\u2019abord \u00e0 lui comme l\u2019Autre du signifiant. <strong>Ce qu\u2019on suppose au juge, c\u2019est qu\u2019il ne pense pas \u00e0 sa jouissance. C\u2019est ce qui ferait son objectivit\u00e9. Mais la surprise est de trouver, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Autre du signifiant, un Autre de la jouissance, un Autre qui rapte et gruge l\u2019objet du d\u00e9bat.<\/strong> Aux plaideurs, il ne reste que les \u00e9cailles. Cette hu\u00eetre est tout \u00e0 fait capable de symboliser l\u2019aveuglement. C\u2019est quelque chose que vous retrouvez aussi dans Boileau, <em>\u00c9pitre II<\/em>, o\u00f9 il r\u00e9sume la fable de La Fontaine et nous fait bien voir l\u2019aveuglement qu\u2019il y a dans cette affaire d\u2019hu\u00eetre. C\u2019est aveuglement n\u2019est pas moins grand dans l\u2019exp\u00e9rience si l\u2019amour de transfert est pris au s\u00e9rieux. Il le m\u00e9riterait pourtant, car il y a peu d\u2019amour qui peut para\u00eetre aussi fond\u00e9 que celui-l\u00e0.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 peut-\u00eatre qu\u2019il faudrait lire une autre fable de La Fontaine qui est \u201cLe rat et l\u2019hu\u00eetre\u201d, et qui montre ce qui arrive si on se penche un peu trop pour aller voir la perle ou la chair dont il s\u2019agit. Je vais vous lire cette fable :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Un Rat, h\u00f4te d\u2019un champ, rat de peu de cervelle,<br \/>\n Des lares paternels un jour se trouva sou.<br \/>\n Il laissa l\u00e0 le champ, le grain et la javelle,<br \/>\n Va courir le pays, abandonne son trou.<br \/>\n Sit\u00f4t qu\u2019il fut hors de la case :<br \/>\n Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !<br \/>\n Voil\u00e0 les Apennins, et voici le Caucase.<br \/>\n Au bout de quelques jours, le voyageur arrive<br \/>\n En un certain canton o\u00f9 T\u00e9thys sur la rive<br \/>\n Avait laiss\u00e9 mainte hu\u00eetres; et notre Rat d\u2019abord<br \/>\n Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.<br \/>\n Certes, dit-il, mon p\u00e8re \u00e9tait un pauvre sire :<br \/>\n Il n\u2019osait voyager, craintif au dernier point.<br \/>\n Pour moi, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu le maritime empire;<br \/>\n J\u2019ai pass\u00e9 les d\u00e9serts, mais nous n\u2019y b\u00fbmes point.<br \/>\n D\u2019un certain magister le Rat tenait ces choses,<br \/>\n Et les disait \u00e0 travers champs,<br \/>\n N\u2019\u00e9tant point de ces rats qui, les livres rongeant,<br \/>\n Se font savants jusques aux dents.<br \/>\n Parmi tant d\u2019hu\u00eetres toutes closes<br \/>\n Une s\u2019\u00e9tait ouverte; et b\u00e2illant au soleil,<br \/>\n Par un doux z\u00e9phyr r\u00e9jouie,<br \/>\n Humait l\u2019air, respirait, \u00e9tait \u00e9panouie,<br \/>\n Blanche, grasse, et d\u2019un go\u00fbt, \u00e0 la voir, nonpareil.<br \/>\n D\u2019aussi loin que le Rat voit cette hu\u00eetre qui b\u00e2ille :<br \/>\n Qu\u2019aper\u00e7ois-je dit-il; c\u2019est quelque victuaille<br \/>\n Et, si je ne me trompe \u00e0 la couleur du mets,<br \/>\n Je dois faire aujourd\u2019hui bonne ch\u00e8re, ou jamais.<br \/>\n L\u00e0-dessus, ma\u00eetre Rat, plein de belle esp\u00e9rance,<br \/>\n Approche de l\u2019\u00e9caille, allonge un peu le cou,<br \/>\n Se sent pris comme aux lacs; car l\u2019Hu\u00eetre tout d\u2019un coup<br \/>\n Se referme : et voil\u00e0 ce que fait l\u2019ignorance.<br \/>\n Cette fable contient plus d\u2019un enseignement :<br \/>\n Nous y voyons premi\u00e8rement<br \/>\n Que ceux qui n\u2019ont du monde aucune exp\u00e9rience<br \/>\n Sont, aux moindres objets, frapp\u00e9s d\u2019\u00e9tonnement;<br \/>\n Et puis nous y pouvons apprendre<br \/>\n Que tel est pris qui croyait prendre.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>C\u2019est une fable qui a tout son prix s\u2019agissant de l\u2019amour de transfert. L\u2019hu\u00eetre op\u00e8re l\u00e0 un mouvement d\u2019ouverture et de fermeture, avec quoi Lacan caract\u00e9rise pr\u00e9cis\u00e9ment le battement de l\u2019inconscient. L\u2019hu\u00eetre est bien l\u00e0 ce petit animal qui ne s\u2019ouvre que pour se refermer. C\u2019est un effet de l\u2019ignorance que d\u2019aller y chercher cette chair grasse qui s\u2019offre et b\u00e2ille. Je ne tiens pas non plus pour rien que cette hu\u00eetre soit aussi compar\u00e9e \u00e0 toute une flotte de navires, puisque ce qui est m\u00e9tonymiquement derri\u00e8re ce texte, c\u2019est le voile.<\/p>\n<p>\u00c7a nous pr\u00e9sente l\u2019animal qui voile sa substance la plus ch\u00e8re. \u00c7a nous pr\u00e9sente le prix attach\u00e9 \u00e0 ce qui finalement ne peut jamais \u00eatre acquis qu\u2019aux d\u00e9pends.<\/p>\n<p>Il faudrait maintenant, \u00e0 partir de cette petite litt\u00e9rature hu\u00eetri\u00e8re, arriver \u00e0 saisir que nous en sommes \u00e0 un autre registre que celui du d\u00e9sir de l\u2019analyste. Lacan, \u00e0 un moment de son enseignement, nous a d\u2019abord fix\u00e9 que le d\u00e9sir de l\u2019un appara\u00eet comme relatif au d\u00e9sir de l\u2019Autre. C\u2019est sur cette base qu\u2019il a construit sa th\u00e9orie de la position de l\u2019analyste. Sa position est suppos\u00e9e pouvoir se soutenir d\u2019un demi-d\u00e9sir, c\u2019est-\u00e0-dire n\u2019\u00eatre que la voie de retour du d\u00e9sir. Ce qui peut appara\u00eetre essentiel \u00e0 la position de l\u2019analyste, c\u2019est de pouvoir donner place au d\u00e9sir de l\u2019Autre comme tel, comme matrice, support, condition du d\u00e9sir du sujet. C\u2019est ce qui a chang\u00e9 dans l\u2019enseignement de Lacan, et d\u2019une fa\u00e7on qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 perceptible \u00e0 tous, lorsque la matrice du d\u00e9sir de l\u2019analyste n\u2019a plus \u00e9t\u00e9 le d\u00e9sir de l\u2019Autre mais le plus-de-jouir comme cause du d\u00e9sir. \u00c7a a laiss\u00e9 incertaine la position de l\u2019analyste selon Lacan. On m\u00eale d\u2019une fa\u00e7on brouillonne ce qui apparient \u00e0 un temps et \u00e0 un autre temps de cet enseignement, m\u00eame si lui, Lacan, a essay\u00e9 de coudre ces deux moments ensemble.<\/p>\n<p>Pour localiser l\u2019objet <em>a<\/em> au champ de l\u2019Autre, Lacan a eu les difficult\u00e9s les plus aigu\u00ebs. Tant que cet objet a le statut imaginaire, \u00e7a ne fait pas de probl\u00e8mes, puisqu\u2019il est alors v\u00e9hicul\u00e9 dans le r\u00e9cit et, par l\u00e0, dans le symbolique. Par contre, lorsque cet objet prend son statut de r\u00e9el, il doit \u00eatre \u00e0 la fois exponenti\u00e9 au champ de l\u2019Autre et n\u2019y \u00eatre pas pr\u00e9sent comme disponible. D\u00e8s lors, les formalisations de Lacan s\u2019embarrassent, ou se bien-disent, autour de ce point, \u00e0 savoir que cet objet est premi\u00e8rement au champ de l\u2019Autre, et que, deuxi\u00e8mement, il y est en tant qu\u2019il manque. Vous avez l\u00e0 le principe d\u2019une r\u00e9\u00e9criture qu\u2019il faut faire de l\u2019enseignement de Lacan, en s\u2019apercevant que tant\u00f4t il est sur un versant, et tant\u00f4t sur l\u2019autre. Vous connaissez la solution sur laquelle il a voulu nous arr\u00eater. Il a voulu nous arr\u00eater sur l\u2019identification de l\u2019analyste \u00e0 l\u2019objet <em>a<\/em> lui-m\u00eame. C\u2019est une fa\u00e7on radicale de r\u00e9soudre l\u2019aporie ici \u00e9voqu\u00e9e. Identifier l\u2019analyste \u00e0 l\u2019objet <em>a<\/em> est exactement le contraire que de le situer au lieu de l\u2019Autre. Nous avons toute une gamme qui nous est propos\u00e9e d\u2019articulations entre la position de l\u2019analyste au lieu de l\u2019Autre et son identification \u00e0 l\u2019objet <em>a<\/em> , identification qui suppose qu\u2019il soit hors du lieu de l\u2019Autre. <strong>\u00c7a doit nous mettre en garde contre ce qui a l\u2019air d\u2019\u00eatre impliqu\u00e9 ici comme le statut de la jouissance de l\u2019analyste \u00e0 la place du d\u00e9sir de l\u2019analyste.<\/strong><\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qui a oblig\u00e9 Lacan \u00e0 probl\u00e9matiser le d\u00e9sir de l\u2019analyste ? Ce sont deux choses. C\u2019est d\u2019abord la d\u00e9finition du d\u00e9sir comme d\u00e9sir de l\u2019Autre. C\u2019est \u00e0 cet Autre-l\u00e0 que l\u2019analyste doit donner sa place. Il doit s\u2019inscrire en son lieu. C\u2019est ce que veut dire chez lui l\u2019extinction de son d\u00e9sir comme sujet dans l\u2019exp\u00e9rience. Il faut la mise entre parenth\u00e8ses de son d\u00e9sir comme sujet, pour donner lieu et place au d\u00e9sir du seul sujet qui compte dans l\u2019exp\u00e9rience, \u00e0 savoir le patient. Pour pouvoir soutenir ce d\u00e9sir du patient, il lui faut supporter le d\u00e9sir de l\u2019Autre comme tel, non pas que le d\u00e9sir est le d\u00e9sir de l\u2019Autre, mais le d\u00e9sir de l\u2019Autre comme tel. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 la premi\u00e8re raison qui oblige \u00e0 probl\u00e9matiser le d\u00e9sir de l\u2019analyste. Le d\u00e9sir de l\u2019Autre, Lacan nous le pr\u00e9sente d\u2019ailleurs dans son Graphe comme un hame\u00e7on \u2013 nous sommes toujours l\u00e0 dans les fruits de mer \u2013 comme un hame\u00e7on \u00e0 gober. C\u2019est cela m\u00eame qui est suppos\u00e9 accrocher le patient. Accrocher le patient, c\u2019est manier cet hame\u00e7on \u00e0 gober.<\/p>\n<p>Il y a une deuxi\u00e8me raison qui oblige \u00e0 probl\u00e9matiser le d\u00e9sir de l\u2019analyste, et c\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation m\u00eame de l\u2019analyste. Qu\u2019est-ce qui s\u2019inscrit sous l\u2019interpr\u00e9tation ? Quelle est la passion de l\u2019interpr\u00e9tation ? D\u00e8s lors que l\u2019analyste parle \u2013 et dans l\u2019interpr\u00e9tation il parle \u2013 surgit n\u00e9cessairement la question de son d\u00e9sir. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette question que l\u2019amour de transfert voudrait arr\u00eater.<\/p>\n<p>Tout cela est une probl\u00e9matique qui est rest\u00e9e famili\u00e8re, mais il est pourtant certain que Lacan s\u2019est d\u00e9port\u00e9 vers un autre point, qui est la mise en question de la jouissance de l\u2019analyste, suppos\u00e9e comme la traduction de la passion du signifiant. La <strong>passion du signifiant<\/strong>, Lacan, pendant toute une part de son enseignement, la dit d\u00e9sir de l\u2019Autre. Puis, en un point de son enseignement, il la dit <em>\u00e9lectivement jouissance de l\u2019Autr<\/em>e, et c\u2019est ce passage qui ouvre la porte \u00e0 l\u2019identification de l\u2019analyste \u00e0 l\u2019objet <em>a<\/em> dans l\u2019exp\u00e9rience analytique. <strong>Il faut cependant bien remarquer que Lacan n\u2019a presque jamais \u00e9voqu\u00e9 comme telle la jouissance de l\u2019analyste.<\/strong> Je pense que \u00e7a tient \u00e0 la responsabilit\u00e9 qu\u2019il a toujours gard\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard des choses qu\u2019il lan\u00e7ait dans la circulation. S\u2019il avait lanc\u00e9 cette jouissance dans la circulation, \u00e7a aurait vraisemblablement fait des catastrophes. C\u2019est, apr\u00e8s tout, <strong>une jouissance suppos\u00e9e<\/strong>, suppos\u00e9e \u00e0 partir de la position du patient. Si cette jouissance \u00e9tait non pas suppos\u00e9e mais effective, elle ne pourrait avoir qu\u2019un nom dans l\u2019exp\u00e9rience, \u00e0 savoir celui de la jouissance masochiste. Cette jouissance masochiste, c\u2019est ce dont l\u2019analyste a \u00e0 se tenir \u00e0 carreau, disait Lacan. Bel- Ami, lui, il n\u2019est pas dans la jouissance masochiste, il est dans celle du maquereau. Du d\u00e9sir qu\u2019il cause, il va en profiter. L\u2019essentiel de la position analytique, c\u2019est donc, en d\u00e9finitive, de ne pas profiter du d\u00e9sir caus\u00e9 par l\u2019exp\u00e9rience. C\u2019est pour cela que Lacan reconna\u00eet Socrate comme un analyste. Au moment o\u00f9 Alcibiade veut coucher avec lui, Socrate lui dit : Ce n\u2019est pas moi que tu aimes, c\u2019est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 que tu aimes.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que la question est pos\u00e9e de la jouissance que peut trouver Socrate \u00e0 ne pas se garder Alcibiade. <strong>Le d\u00e9sir est toujours d\u00e9sir d\u2019autre chose mais pas la jouissance.<\/strong> \u00c7a fait d\u00e9j\u00e0 une diff\u00e9rence consid\u00e9rable entre ces deux termes. Pour arriver \u00e0 saisir ce qui fait glisser Lacan de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, il faut th\u00e9matiser les antinomies de l\u2019Autre et de la jouissance. Il faut saisir que la position de la jouissance de l\u2019Autre ne vient qu\u2019au terme d\u2019une tr\u00e8s longue \u00e9laboration du concept de l\u2019Autre par Lacan.<\/p>\n<p>Je vais quand m\u00eame ajouter un petit mot sur cette affaire de m\u00e9tonymie de la jouissance. Je vous invite \u00e0 lire les pages de \u201cRadiophonie\u201d l\u00e0-dessus, texte qui m\u00e9riterait de compl\u00e9ter, dans l\u2019intellection commune, les pages de \u201cL\u2019instance de la lettre\u201d.<\/p>\n<p><strong>A la diff\u00e9rence de la m\u00e9taphore, la m\u00e9tonymie n\u2019a pas besoin d\u2019un Autre qui l\u2019authentifie.<\/strong> Par quoi se caract\u00e9rise la m\u00e9taphore ? Elle se caract\u00e9rise par ce que Lacan appelle cr\u00e9ation de sens. C\u2019est au moins dire que ce sens-l\u00e0 n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 avant.<\/p>\n<p><em>Hyst\u00e9ru\u00eetre<\/em>, pour que \u00e7a se mette \u00e0 exister comme m\u00e9taphore, il faut que quelqu\u2019un le redise, il faut que ce soit identifi\u00e9 par quelqu\u2019un qui voudra bien se faire l\u2019Autre de cette cr\u00e9ation de sens. <strong>Ce qui distingue, par rapport \u00e0 l\u2019Autre, la m\u00e9tonymie de la m\u00e9taphore, c\u2019est que la m\u00e9tonymie n\u2019a pas besoin d\u2019une authentification de l\u2019Autre.<\/strong> Elle fonctionne au contraire sur un nivellement qui permet de passer du manger au parler, du parler au baiser, etc. <strong>Elle fonctionne sur une \u00e9galisation et un effacement du sens.<\/strong> A cet \u00e9gard, l\u2019Autre n\u2019y peut rien comprendre, l\u2019Autre peut dormir pendant la m\u00e9tonymie. Nous avons la repr\u00e9sentation de cet Autre endormi, de cet Autre qui n\u2019y comprend rien, avec le quatri\u00e8me personnage de la sc\u00e8ne dans <em>Bel-Ami<\/em> . C\u2019est l\u00e0 que Lacan distingue le pas-de-sens de la m\u00e9taphore, ce pas-de-sens qui est la condition de la cr\u00e9ation de sens, et le peu-de-sens de la m\u00e9tonymie, qu\u2019il appelle en m\u00eame temps le d\u00e9-sens . Vous voyez bien que les textes de Casanova et de Maupassant tournent autour de \u00e7a. Ils ne sont \u00e9videmment pas tout \u00e0 fait d\u00e9cents, mais ils ont cependant cette d\u00e9cence de n\u2019avoir pas besoin, pour fonctionner, de l\u2019identification de l\u2019Autre. Il y a toujours \u00e0 l\u2019horizon de la m\u00e9taphore \u2013 et c\u2019est pour cela que toute m\u00e9taphore est paternelle \u2013 l\u2019Autre qui authentifie, l\u2019Autre qui existerait vraiment. C\u2019est pour cela, aussi bien, que l\u2019interpr\u00e9tation comme m\u00e9taphore s\u2019appuie sur le Nom-du-P\u00e8re, et qu\u2019elle renforce par l\u00e0-m\u00eame le sympt\u00f4me.<\/p>\n<p>De quel signifiant nouveau Lacan a-t-il pu r\u00eaver en 1977 ? <strong>Il a peut-\u00eatre r\u00eav\u00e9 d\u2019une psychanalyse qui pourrait fonctionner comme la m\u00e9tonymie, c\u2019est- \u00e0-dire sans avoir besoin de l\u2019authentification de l\u2019Autre.<\/strong> C\u2019est \u00e9videmment plus vite dit que construit. Il faut s\u2019apercevoir que \u00e7a dit exactement le contraire de ce que je pr\u00f4ne \u00e0 d\u2019autres moments, \u00e0 savoir que la m\u00e9tonymisation g\u00e9n\u00e9rale de la psychanalyse est pr\u00e9cis\u00e9ment ce contre quoi Lacan s\u2019est \u00e9lev\u00e9. Mais enfin, il faut bien que je constate l\u00e0 o\u00f9 je suis moi- m\u00eame men\u00e9 par les choses que j\u2019articule.<\/p>\n<p>Cette construction de l\u2019Autre, c\u2019est ce que je vais essayer de recomposer devant vous maintenant, jusqu\u2019au point o\u00f9 nous arriverons \u00e0 la jouissance de l\u2019Autre qui est comme la fleur de cette construction.<\/p>\n<p><strong>J\u2019avais pens\u00e9 reprendre le r\u00eave de la belle bouch\u00e8re<\/strong> mais je vais laisser \u00e7a un peu de c\u00f4t\u00e9, bien que \u00e7a m\u00e9riterait de rentrer dans la danse. En effet, qu\u2019est-ce qu\u2019elle fait, cette belle bouch\u00e8re,<strong> sinon de s\u2019identifier comme hyst\u00e9rique \u00e0 la cause de son d\u00e9sir \u00e0 elle ?<\/strong> C\u2019est ce que Lacan appelle <strong>l\u2019identification derni\u00e8re au signifiant du d\u00e9sir<\/strong>. C\u2019est une lecture qui est \u00e0 refaire \u00e0 partir du paragraphe de Bel-Ami que je vous ai cit\u00e9 et du commentaire que Lacan en a fait. Dans le texte sur la belle bouch\u00e8re, il y a un concept qui manque pour que les choses tiennent sur leurs pieds, \u00e0 savoir l\u2019objet <em>a<\/em> comme cause du d\u00e9sir. Le texte sur la belle bouch\u00e8re en fait valoir tout \u00e0 fait le manque.<\/p>\n<p>Mais venons-en maintenant \u00e0 cette construction de l\u2019Autre chez Lacan. <strong>Il faut pour cela rappeler le point de d\u00e9part, \u00e0 savoir la dialectique de la reconnaissance.<\/strong> Vous savez que cette dialectique culmine dans les valeurs de la m\u00e9diation par l\u2019Autre, qui donne comme horizon de l\u2019histoire humaine la d\u00e9mocratie. \u00c7a suppose, pendant toute cette partie de l\u2019enseignement de Lacan, que la diff\u00e9rence des sexes soit syst\u00e9matiquement minor\u00e9e. Essayez un petit peu de parler du passage de Casanova et du passage de Maupassant \u00e0 partir de la dialectique de la reconnaissance, vous m\u2019en direz des nouvelles ! Cette dialectique de la reconnaissance pourrait \u00e0 la limite seulement valoir pour l\u2019\u00e9mulation que Casanova produit entre \u00c9milie et Armeline.<\/p>\n<p>Cette dialectique de la reconnaissance comporte donc qu\u2019il faut reconna\u00eetre l\u2019Autre pour en \u00eatre reconnu en retour. \u00c7a pose d\u00e8s lors fonci\u00e8rement le sujet comme l\u2019Autre de l\u2019Autre. Dans la m\u00eame ligne, l\u2019Autre appara\u00eet n\u2019\u00eatre pas second mais premier, et comme surgissant d\u2019un effet de retour. A cet \u00e9gard, le concept d\u2019apr\u00e8s-coup trouve d\u2019embl\u00e9e son fondement au niveau de la dialectique de la reconnaissance, sans m\u00eame qu\u2019on introduise l\u00e0 le moindre concept de signifiant. <strong>C\u2019est l\u00e0 que vous pouvez comprendre que Lacan ait fait de la parole donn\u00e9e le comble de la parole.<\/strong> Il a vu l\u00e0 la plus haute fonction de la parole, et m\u00eame ce qui pourrait d\u00e9nouer une psychanalyse. <strong>\u00c7a veut dire que pour pouvoir \u00eatre soi, il faut d\u2019abord investir le destinataire de sa parole d\u2019une nouvelle r\u00e9alit\u00e9, et, en le transformant, en recevoir en retour son identit\u00e9.<\/strong> C\u2019est cela le <em>tu es ma femme<\/em> . J&rsquo;investis l\u2019Autre de cette qualit\u00e9, par quoi, moi, en retour, je deviens son homme. \u00c7a a bien s\u00fbr d\u2019embl\u00e9e le m\u00e9rite d\u2019\u00e9carter la parole du registre de la description. Lacan a pris d\u2019embl\u00e9e comme rep\u00e8re ce qui est proprement l\u2019acte de la parole. Avant que je t\u2019appelle ma femme, tu peux \u00eatre n\u2019importe quoi. C\u2019est un acte de parole. On a rempli l\u00e0-dessus des tas de volumes \u00e9pais et insipides. Cet acte de parole, c\u2019est le point de d\u00e9part de Lacan en 53. <strong>La parole ne sert pas \u00e0 d\u00e9crire, elle est en elle-m\u00eame un acte.<\/strong> C\u2019est d\u00e9j\u00e0 ce qui l\u00e9gitime de mettre en cause les effets de la parole. J\u2019avais nagu\u00e8re pris un exemple qui m\u2019avait bien amus\u00e9 et qui se trouve dans Gogol. C\u2019est un passage d\u00e9crivant le bureaucrate russe qui consid\u00e8re qu\u2019on l\u2019offense d\u00e8s qu\u2019on lui adresse la parole. D\u00e8s qu\u2019on lui adresse la parole, il dit : <em>Pour qui me prenez-vous ? Pour qui vous prenez-vous ?<\/em> Ce bureaucrate est strictement ali\u00e9n\u00e9 par cet acte fondamental de la parole qui suppose qu\u2019il n\u2019y a pas de conversation qui ne soit fond\u00e9e sur cet investissement de l\u2019Autre, et donc sur un abus par rapport \u00e0 la description. Ce <em>tu es ma femme<\/em> de Lacan est assez proche d\u2019une formule du rapport sexuel. C\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 comme un v\u00e9ritable d\u00e9nouement. Il a d\u2019ailleurs pratiqu\u00e9 \u00e7a lui-m\u00eame. Apr\u00e8s l\u2019intervention du rapport de Rome, Serge Leclaire avait lui aussi fait un petit discours, et Lacan l\u2019avait ensuite remerci\u00e9 en lui disant : \u201cTu es un analyste.\u201d Cet acte de reconnaissance \u2013 dont le cher Serge Leclaire a port\u00e9 tr\u00e8s longtemps les cons\u00e9quences \u2013 fondait Lacan comme un analyste aussi bien. Il valait mieux \u00e9videmment qu\u2019il lui dise \u00e7a, plut\u00f4t qu\u2019un <em>tu es ma femme<\/em> . Il pouvait assez difficilement lui dire un tu es mon ma\u00eetre , et il a donc dit un tu es un analyste . On voit l\u00e0 comment Lacan, \u00e0 cette \u00e9poque, exploite ses trouvailles. C\u2019est Benveniste qui, l\u2019ayant \u00e9cout\u00e9, lui avait donn\u00e9 la formule selon laquelle <em>l\u2019\u00e9metteur re\u00e7oit son message du r\u00e9cepteur<\/em>. \u00c7a v\u00e9rifie la formule de Lacan. Il y a l\u00e0 toute la diff\u00e9rence de la m\u00e9diation par l\u2019Autre et de ce qui serait l\u2019infatuation de dire <em>je suis<\/em> . La m\u00e9diation par l\u2019Autre, c\u2019est : <em>Je ne sais pas si je suis ton homme, mais je peux t\u2019investir comme \u00e9tant ma femme, ce qui me laisse une chance d\u2019\u00eatre ton homme<\/em> . A cet \u00e9gard, on peut dire que c\u2019est une m\u00e9tonymie. Le <em>tu es ma femme<\/em> est une m\u00e9tonymie. \u00c7a veut dire que le sujet ne peut d\u00e9clarer ce qu\u2019il est que par une allusion. En inversant son message pour le recevoir en retour du r\u00e9cepteur, il fait exactement une m\u00e9tonymie. C\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs la th\u00e8se de Lacan \u00e0 l\u2019\u00e9poque : <strong>plus la parole est authentique, plus elle tend \u00e0 s\u2019accomplir dans cette inversion<\/strong>. Non sur le mode de l\u2019infatuation du <em>je suis<\/em> , mais sur le mode de la m\u00e9diation du <em>tu es<\/em> . Il faut bien dire que c\u2019est une construction extr\u00eamement optimiste. En effet, l\u00e0, ce qui vaut pour l\u2019un, vaut pour l\u2019autre. C\u2019est le point de d\u00e9part chez Hegel : <em>Tu n\u2019es que ce que je suis<\/em> . Ce moment-l\u00e0 est quelque chose de charmant. C\u2019est exactement ce qui s\u2019appelle la pastorale. On a pass\u00e9 le temps, sur les sc\u00e8nes de th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 nous pr\u00e9senter ce moment de pastorale. Pensez, chez Moli\u00e8re, \u00e0 ces petits interm\u00e8des ridicules et voulus comme tels. Au moment o\u00f9 chacun et chacune ont du mal \u00e0 co\u00efncider, on nous pr\u00e9sente tout le temps l\u2019image id\u00e9ale de Thyrsis et sa berg\u00e8re qui s\u2019envoient en \u00e9cho des <em>je t\u2019aime<\/em> . C\u2019est le moment de la pastorale. Dans le passage de Casanova, il y a bien cette dialectique de la reconnaissance et du miroir dans l\u2019\u00e9mulation d\u2019\u00c9milie et d\u2019Armeline. Je n\u2019ai pas eu le temps de vous lire tout le texte, mais allez y voir. C\u2019est dans le tome III de La Pl\u00e9iade. Armeline tient absolument \u00e0 ce qu\u2019\u00c9milie fasse tout ce qu\u2019elle fait, et vice versa. Casanova les met en concurrence autour de ce dont il s\u2019agit, et c\u2019est ce qui fait qu\u2019\u00e0 partir d\u2019un moment elles s\u2019entra\u00eenent l\u2019une l\u2019autre. <strong>Vous voyez donc que quand nous sommes dans le registre de la reconnaissance, nous sommes tr\u00e8s pr\u00e8s de la reconnaissance en miroir, c\u2019est-\u00e0-dire du semblable.<\/strong><\/p>\n<p>Tout l\u2019effort de Lacan est de marquer l\u00e0 une ambigu\u00eft\u00e9. Le c\u0153ur de cette dialectique est en effet une dissym\u00e9trie et non une sym\u00e9trie. C\u2019est une dissym\u00e9trie au niveau conceptuel. Vous pouvez voir, dans les premiers textes, Lacan s\u2019essayer, sans y parvenir tout \u00e0 fait, \u00e0 dissym\u00e9triser la dialectique de la reconnaissance, \u00e0 marquer qu\u2018au niveau de la fonction il y a bien la fonction d\u2019un Autre premier. Il ne faut pas, en effet, s\u2019hypnotiser sur le fait que chacun des sujets fait la m\u00eame op\u00e9ration que l\u2019autre. Au niveau des fonctions, il y a bien une fonction premi\u00e8re et une fonction seconde. La premi\u00e8re fa\u00e7on que Lacan a utilis\u00e9e pour marquer cela, c\u2019est de parler du tiers qui vient surclasser, surplomber les deux reflets qui sont les semblables du stade du miroir. Il faudra qu\u2019il aille ensuite jusqu\u2019\u00e0 abandonner le terme d\u2019intersubjectivit\u00e9 pour que cette dissym\u00e9trisation soit acquise. Il faut attendre le <em>S\u00e9minaire du Transfert<\/em> pour que ce soit fait explicitement. Il y a une glu qui est propre \u00e0 cette dialectique de la reconnaissance et dont Lacan a mis assez longtemps \u00e0 se d\u00e9faire. Dans le <em>S\u00e9minaire des Psychoses<\/em> , et \u00e9galement dans le<em> S\u00e9minaire II<\/em> , vous avez un effort pour d\u00e9gager l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 impliqu\u00e9e par la reconnaissance. Il y a une alt\u00e9rit\u00e9 fondamentale qui n\u2019est pas celle du double, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que je dois investir l\u2019Autre d\u2019une qualit\u00e9, et que c\u2019est bien parce que je ne le connais pas que je l\u2019invoque comme ci ou comme \u00e7a. L\u2019Autre n\u2019est pas connu. A cet \u00e9gard, il est fonci\u00e8rement hors de ma parole.<\/p>\n<p>Avec quel op\u00e9rateur Lacan essaye-t-il de <strong>dissym\u00e9triser la dialectique<\/strong> de la reconnaissance ? Il le fait avec un op\u00e9rateur tr\u00e8s simple qui revient dans plusieurs de ses \u00e9crits et de ses S\u00e9minaires, \u00e0 savoir <strong>la tromperie de l\u2019Autre<\/strong>. L\u2019Autre est celui qui peut me tromper. C\u2019est justement par l\u00e0 que l\u2019on sort de la pastorale, puisque ce que raconte la pastorale est justement la fid\u00e9lit\u00e9. Pourquoi la pastorale, m\u00eame s\u2019il y a une apparente diff\u00e9rence des sexes, se fait-elle du m\u00eame au m\u00eame ? C\u2019est parce que les personnages ne font que r\u00e9citer leur fid\u00e9lit\u00e9 et<strong> qu\u2019ils connaissent l\u2019Autre comme eux-m\u00eames<\/strong>. C\u2019est cependant continuellement menac\u00e9 par la tromperie et l\u2019infid\u00e9lit\u00e9. L\u2019infid\u00e9lit\u00e9, qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire, sinon que <strong>l\u2019Autre est libre. Il est libre et il n\u2019est pas connu.<\/strong> Il n\u2019est pas un r\u00e9pondeur automatique. Le r\u00e9pondeur automatique est, comme vous le savez, \u00e0 la mode chez les psychanalystes. Personnellement, \u00e7a me fait tout \u00e0 fait horreur. \u00c7a me para\u00eet \u00eatre justement le contraire de ce qu\u2019implique l\u2019exp\u00e9rience analytique. D\u2019ailleurs, Lacan n\u2019a jamais eu de r\u00e9pondeur automatique. Il y avait Gloria pour r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone, et ceux qui la connaissent savent qu\u2019il n\u2019y a pas de personne qui soit plus diff\u00e9rente d\u2019un r\u00e9pondeur automatique.<\/p>\n<p><strong>L\u2019Autre de Lacan est dissym\u00e9trique du sujet parce que c\u2019est un Autre dont on peut toujours supposer qu\u2019il ment. A cet \u00e9gard, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 le signe qu\u2019il est aussi sujet.<\/strong> C\u2019est l\u2019inverse de la parole authentique, mais c\u2019en est en m\u00eame temps l\u2019\u00e9quivalent. C\u2019est sans doute une d\u00e9rision de la parole donn\u00e9e. La formule de la communication invers\u00e9e entre le r\u00e9cepteur et l\u2019\u00e9metteur n\u2019implique aucune paix intersubjective. \u00c7a culmine dans ce qui a toujours \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme le comble de l\u2019art en la mati\u00e8re, par des gens qui connaissent bien cette affaire, comme par exemple Gracian, \u00e0 savoir que le comble de la tromperie est de tromper en disant vrai, est de dire le vrai d\u2019une fa\u00e7on telle que l\u2019Autre puisse croire que c\u2019est faux. C\u2019est alors lui qui prend l\u2019erreur sur son compte. Tromper en disant vrai, c\u2019est-\u00e0-dire feindre de feindre, suppose que celui \u00e0 qui on s\u2019adresse est un sujet qui calcule et non pas qui r\u00e9agit. Il n\u2019y a pas mieux pour fonder l\u2019Autre comme sujet que de le mettre dedans, que de le prendre comme gobeur. C\u2019est l\u2019exemple que Lacan a ressass\u00e9 : <em>Pourquoi me mens-tu \u00e0 dire le vrai ?<\/em><\/p>\n<p><strong>Derri\u00e8re la r\u00e9ciprocit\u00e9 apparente de la reconnaissance, il y a donc cette dissym\u00e9trie.<\/strong> Le consentement de l\u2019Autre n\u2019est jamais acquis. Il est ce que je dis, mais il peut toujours le r\u00e9pudier. L\u2019Autre parle, mais est-ce que je peux m\u2019y fier ? Et m\u00eame si c\u2019est exact, est-il de bonne foi ? \u201cEst-ce exact ? \u201d et \u201cest-il de bonne foi ? \u201d sont deux questions diff\u00e9rentes. Lacan a longtemps fait de cette bonne foi un terme ind\u00e9passable. Cet Autre de l\u2019intersubjectivit\u00e9, il a commenc\u00e9 par le fonder par la parole donn\u00e9e. Puis il a continu\u00e9 \u00e0 le fonder explicitement sur le manque de la parole, c\u2019est-\u00e0-dire sur l\u2019Autre barr\u00e9, celui dont on a toujours \u00e0 se demander si l\u2019on peut faire foi en sa r\u00e9ponse. Il n\u2019y a pas l\u00e0 de contrainte par la logique qui tienne. Il faut en effet d\u2019abord le consentement pour que la logique s\u2019\u00e9tablisse, il faut le consentement du sujet. C\u2019est ce qui fondait le cardinal Newman \u2013 c\u2019\u00e9tait une lecture de Lacan \u2013 \u00e0 dire que m\u00eame pour faire une simple addition, il faut un acte de foi. Il n\u2019y a aucune automaticit\u00e9 pour passer de 2 + 2 \u00e0 4, il y faut un acte de foi. Newman fondait ainsi la croyance et la religion d\u00e9j\u00e0 au niveau \u00e9l\u00e9mentaire de l\u2019arithm\u00e9tique.<\/p>\n<p>Je continuerai la foi prochaine, le 3 f\u00e9vrier, pour le dernier cours de ce semestre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jacques-Alain Miller, La clinique lacanienne, cours du 27 janvier 1982 SOURCE : http:\/\/jonathanleroy.be\/wp-content\/uploads\/2016\/01\/1981-1982-Scansions-dans-lenseignement-de-Jacques-Lacan-JA-Miller.pdf Je vais aujourd\u2019hui vous amuser un petit peu. Je suppose que je vais m\u2019amuser aussi. J\u2019ai un tr\u00e8s gros rhume et j\u2019ai pris ce qu\u2019il fallait pour que \u00e7a ne paraisse pas. 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