{"id":17997,"date":"2017-09-10T12:03:08","date_gmt":"2017-09-10T10:03:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=17997"},"modified":"2017-09-13T12:38:32","modified_gmt":"2017-09-13T10:38:32","slug":"vieillir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2017\/09\/vieillir\/","title":{"rendered":"vieillir"},"content":{"rendered":"<div>Vieillir. C&rsquo;est assez terrifiant. Et il y a une honte. On aimerait mieux ne pas se montrer. On sent bien qu&rsquo;on n&rsquo;a pas tout \u00e0 fait sa place parmi les images du monde, qu&rsquo;on ne convient plus \u00a0&#8211; si tant est que l&rsquo;on aie jamais convenu.\u00a0<\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Et donc, \u00e7a va prendre un peu de temps, encore, avant que je ne me fasse \u00e0 cette nouvelle personne que le temps redessine\u2026 Sans que \u00e7a ne soit pourtant compl\u00e8tement dramatique, en fait. G\u00eanant, je dirais. Parce qu&rsquo;on est oblig\u00e9 de trouver d&rsquo;autres ressources. Je dis on, mais je ne parle que pour moi. Je dis on pour me sentir moins seule. C&rsquo;est moins g\u00eanant, justement.<\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Quand il semble que pendant des ann\u00e9es son attrait n&rsquo;a tenu qu&rsquo;\u00e0 la s\u00e9duction de son image, \u00e0 quoi on n&rsquo;a jamais d&rsquo;ailleurs jamais compris beaucoup plus qu&rsquo;on ne comprend aujourd\u2019hui\u00a0son enlaidissement, mais qui conf\u00e9rait un certain pouvoir, dont on n&rsquo;a pas fait grand chose, qui offrait un confort, qui \u00e9tait tout de m\u00eame accueilli comme un avantage, \u00e0 quoi on pouvait s&rsquo;identifier. M\u00eame sans arriver \u00e0 y croire, on peut s&rsquo;identifier \u00e0 sa propre beaut\u00e9. D&rsquo;autant qu&rsquo;elle vous est renvoy\u00e9e par le regard des autres. Une beaut\u00e9, une s\u00e9duction qui procurait un certain plaisir aussi quelquefois, des moments \u00a0d&rsquo;affinit\u00e9 avec soi, avec un certain ordre du monde, les hommes, les femmes, tout le tralala. L&rsquo;amour. Le sexe n\u2019en\u00a0parlons\u00a0pas.\u00a0C&rsquo;est juste une question d&rsquo;instants, de moments, pure affaire \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.\u00a0Avoir trouv\u00e9 le bon harnachement, le bon appareillage, la hauteur de talon, une nouvelle coiffure, des kilos perdus dans un chagrin d&rsquo;amour et la cuisse d\u00e9graiss\u00e9e, une lecture, un RV, une volont\u00e9 venue d&rsquo;ailleurs, un imp\u00e9ratif; \u00a0la confiance retrouv\u00e9e, la rue, le dehors repris, la conqu\u00eate, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, le bonheur d&rsquo;avoir des jambes, d&rsquo;en user, des pieds, pos\u00e9s au sol, hanches, marcher, aller, appara\u00eetre,\u00a0 arpenter, p\u00e9n\u00e9trer le monde, t\u00eate haut perch\u00e9e, visage dans le\u00a0recueil\u00a0de l&rsquo;air, l&rsquo;oubli, la force.<\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Tout \u00e7a cohabite, en alternance, avec l&rsquo;oppos\u00e9 exact, et certainement dans une proportion d&rsquo;horreur plus importante qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, avec le fait de se voir laide (grosse, moche). Ce \u00a0sentiment d\u00e9j\u00e0, inchang\u00e9, de ne pas offrir la bonne image. De faire trou dans le domaine des images. L&rsquo;impossibilit\u00e9 de se montrer au monde. Si ce n&rsquo;est qu&rsquo;avec le temps j&rsquo;ai fait provision de moyens d&rsquo;y faire face. Ne pas se regarder dans les miroirs, trouver de plus en plus de plaisir \u00e0 rester chez soi, et des amours aussi, comment \u00e7a compte, qui n\u2019ont peut-\u00eatre d&rsquo;autres motifs que de rendre l&rsquo;insupportable supportable, m\u00eame si dans l&rsquo;incompr\u00e9hension la plus radicale. C&rsquo;est la foi de l&rsquo;un contre la foi de l&rsquo;autre. L\u2019autre me croit belle, je me trouve laide. Deux fois aussi bonnes l&rsquo;une que l&rsquo;autre : c&rsquo;est contraire et \u00e7a fait l&rsquo;amour. A c\u00f4t\u00e9 de \u00e7a, pour faire face, supporter la perp\u00e9tuation des contradictions et l&rsquo;insupportable d&rsquo;un d\u00e9sir de mort jamais \u00e9teint, \u00e9puiser tous les divans d&rsquo;analystes. Jusqu&rsquo;\u00e0 peut-\u00eatre, m\u00eame pour eux, devenir trop vieille, \u00eatre pass\u00e9e trop vieille, \u00eatre pass\u00e9e de leur c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;\u00e2ge et qu&rsquo;ils n&rsquo;y puissent plus mais. Enfin, cette histoire-l\u00e0, je l&rsquo;invente \u00e0 l&rsquo;instant, ne pas y pr\u00eater outre mesure attention. Mais, on trouverait, probablement dans ses plis, si on s&rsquo;y attardait, si on les y brodait, les traits qui parleraient d&rsquo;un changement de r\u00e9gime du d\u00e9sir. Et que ce changement ait \u00e0 voir avec l\u2019\u00e2ge.\u00a0<\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Maintenant, avec l&rsquo;\u00e2ge, c&rsquo;est autre chose qui se met en place. Quelque chose de moi est toujours moi, mais la jeunesse c&rsquo;est fini. \u00c7a mue. Une autre image se met en place. Une autre personne. Une inconnue, \u00e0 laquelle il faut se faire. Et \u00e7a prend des ans. \u00a0Une inconnue, c&rsquo;est l&rsquo;inconnu. Il faut chercher d&rsquo;autres ressources,\u00a0 faire du balai \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de soi, \u00a0se redisposer, se r\u00e9am\u00e9nager. \u00c0 l&rsquo;instar des v\u00eatements, y a tous les trucs qui ne conviennent plus, qui ne sont pas de son \u00e2ge. C&rsquo;\u00e9tait soi, \u00e7a soutenait sa pr\u00e9sence au monde, eh bien, c&rsquo;est fini, \u00e7a n&rsquo;a plus cours, il faut l&rsquo;\u00e9vacuer. Et bien souvent les trucs qu&rsquo;on jette de rage par la fen\u00eatre reviennent par la porte d&rsquo;entr\u00e9e dont ils ont encore les cl\u00e9s. Il faut trouver d&rsquo;autres trucs, \u00a0accueillir du neuf qu&rsquo;on ne voit pourtant pas venir tant on a les yeux riv\u00e9s sur ce qui fout le camp. Comme devenir adulte, si c&rsquo;est encore possible, pr\u00e9venue qu&rsquo;on est de la force de l&rsquo;inertie. Toujours eu envie, de devenir adulte, jamais parvenue, \u00e7a serait le moment, l&rsquo;instant. La femme-enfant \u00e0 18 ans \u00e7a passe. A 53, \u00e7a exasp\u00e8re. Passer d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9sir\u00e9e \u00e0 \u00a0trouver les moyens d&rsquo;aller d\u00e9sirante au monde. Pas le pire mal, car si \u00eatre d\u00e9sir\u00e9e soutenait mon \u00eatre, \u00e7a ne me facilitait nullement l\u2019existence. S&rsquo;en trouver \u00e9trangement oblig\u00e9e \u00e0 plus de mobilit\u00e9, de mouvements. Moi qui suis si statique. \u00c0 cause de quoi, j&rsquo;ai fini par trouver le tai chi, qui est du mouvement lent.<\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Et aussi pour avoir \u00e9puis\u00e9 toutes les ressources d&rsquo;une pens\u00e9e tomb\u00e9e malade, st\u00e9rile, \u00e0 force de lui avoir demand\u00e9 de pallier ce manque d&rsquo;image. Ce qui n&rsquo;est pas son job. Quelque bel air qu&rsquo;elle se donne la \u00a0pens\u00e9e ne fait pas corps. On aura beau s&rsquo;y r\u00e9fugier, tenter de s&rsquo;inventer un corps de lettres, distinct de son corps propre, chercher ainsi \u00e0 \u00a0le forclore, \u00a0\u00e0 lui faire rejoindre l&rsquo;absence de l&rsquo;image, dans \u00a0un exercice \u00a0qui l&rsquo;anesth\u00e9sie et vous laisse \u00e0 la merci de toutes les angoisses de la terre au moindre pas hors la pens\u00e9e, hors l&rsquo;\u00eatre. \/\/ Cap alors au pire, en finir avec tous les antid\u00e9presseurs et autres somnif\u00e8res, en finir avec tous les excitants que le corps ne processe plus, dans le blanc des yeux regarder l&rsquo;angoisse. La traiter en amie, lui faire rendre son jus, d\u00e9gorger ce qu&rsquo;il est possible de ses v\u00e9rit\u00e9s, renoncer \u00e0 leurs qu\u00eates. Beaucoup pleurer, faire pleurer. \/\/<\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Et donc avec le tai chi, je me retrouve un corps. Et c&rsquo;est un autre corps, hors image et hors corps, corps et hors corps. Int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur. G\u00e9n\u00e9reux, personnel, exquis. Un corps comme l&rsquo;inconscient : qui ne calcule ni ne juge. \u00a0Je redeviens hyst\u00e9rique, au sens o\u00f9 mon corps se remet \u00e0 me parler et c&rsquo;est bon &#x1f60b;. Alors qu&rsquo;autrefois, c&rsquo;\u00e9tait inqui\u00e9tude, \u00e9tranget\u00e9, fracas, aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est accueil, curiosit\u00e9, \u00e9coute. Reconnaissance (et reconnaissance des deux c\u00f4t\u00e9s). \u00a0Y a la m\u00e9ditation aussi \u00a0(dont le \u00a0tai chi est \u00a0une forme). ( Et tout \u00e7a, curieusement dans l&rsquo;air du temps. Dans certains airs du temps.)\u00a0<\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Avec tout \u00e7a, la seule chose s\u00fbre, c&rsquo;est qu&rsquo;il ne m&rsquo;arrivera jamais de me dire que je me sens toujours jeune. S&rsquo;il y a certainement\u00a0 le sentiment de quelque chose d&rsquo;intimement immuable, la jeunesse, elle, c&rsquo;est fini, voorbij.\u00a0 C&rsquo;est autre chose \u00e0 la place.\u00a0 Le commencement de la vieillesse, les choses qui se d\u00e9truisent, s&rsquo;abiment, dysfonctionnent. La vie appara\u00eet constitu\u00e9e\u00a0 d\u2019une succession de vies diff\u00e9rentes. <\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Mais mon image n&rsquo;a jamais convenu. Ni jeune ni vieille. Quand d&rsquo;autres, si bien vieux que jeunes, s&rsquo;en sont sortis, s&rsquo;en sortent, s&rsquo;en sortiront. \u00c7a n&rsquo;est pas une injustice. C&rsquo;est une question de mode de jouir, de marque (au d\u00e9part). Je (me) suis damn\u00e9e \u00e0 n&rsquo;offrir pas la bonne image ; je peux dire, avec quelques regrets, que j&rsquo;y ai sacrifi\u00e9 ma vie (\u00e0 mon absence d&rsquo;image, \u00e0 ce manque).\u00a0La diff\u00e9rence, d&rsquo;hier \u00e0 aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est que si mon image ne me convenait pas autrefois, une autre image m&rsquo;\u00e9tait renvoy\u00e9e par les autres. Une image qui paraissait r\u00e9pondre aux canons de la s\u00e9duction. Au moins, aujourd&rsquo;hui je ne rencontre plus cette image de mon propre fantasme dans le regard des autres. \u00a0Image qui ne s&rsquo;apparentait d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;en apparence \u00e0 celle de mon fantasme, soit celle de l&rsquo;image impossible, vraie, celle de l&rsquo;image qui manque \u00e0 l&rsquo;image, \u00e0 jamais forclose, l&rsquo;image de soi.\u00a0<\/div>\n<div>\u00a0<\/div>\n<div>Je crois qu&rsquo;on ne doit pas parler de \u00e7a.\u00a0<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vieillir. 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