{"id":18284,"date":"2018-08-08T12:30:06","date_gmt":"2018-08-08T10:30:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=18284"},"modified":"2019-09-13T18:10:18","modified_gmt":"2019-09-13T16:10:18","slug":"le-surmoi-partenaire-de-lamour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2018\/08\/le-surmoi-partenaire-de-lamour\/","title":{"rendered":"Le Surmoi partenaire de l\u2019Amour"},"content":{"rendered":"<h1>\u00a0Amour et culpabilit\u00e9 \u00a0<\/h1>\n<p>La clinique psychanalytique permet de constater que \u00a0les liens de l\u2019amour avec ce qui le conditionne sont \u00a0loin d\u2019\u00eatre aussi puissants que ceux qu\u2019il a avec cet \u00a0<strong>Autre, obscur, derri\u00e8re lequel pointe le surmoi<\/strong>. \u00a0Jekels et Bergler ont soulign\u00e9 cette \u00e9vidence sur le plan clinique dans un article :\u00a0 \u00ab\u00a0\u00dcbertragung und \u00a0Liebe\u00a0\u00bb 1 . \u00a0Dans son \u00a0<strong><em>S\u00e9minaire VIII<\/em>, <em>Le transfert<\/em>,<\/strong> \u00a0Jacques Lacan, tout en en conseillant la lecture, le \u00a0r\u00e9sume par une th\u00e8se et une anecdote. \u00a0<\/p>\n<p>La th\u00e8se est la suivante : <strong>\u00abCe n\u2019est pas simplement \u00a0que l\u2019amour est souvent coupable, c\u2019est qu\u2019on aime \u00a0pour \u00e9chapper \u00e0 la culpabilit\u00e9\u00bb<\/strong> \u00a02 , ce qui revient \u00e0 \u00a0dire que si l\u2019amour est coupable, c\u2019est parce qu\u2019il \u00a0implique <strong>\u00a0la \u00a0demande \u00a0d\u2019\u00eatre \u00a0aim\u00e9<\/strong> \u00a0(<em>Geliebtwerdenwollen<\/em>) \u00a0<strong>par celui qui pourrait nous \u00a0rendre coupable<\/strong>. Il s\u2019agit alors de voir comment \u00a0cette th\u00e8se s\u2019articule avec le fait que la demande \u00a0d\u2019\u00eatre aim\u00e9 est demande que l\u2019Autre d\u00e9voile son \u00a0manque \u00a03 . \u00a0<\/p>\n<p>L\u2019anecdote, maintenant : \u00abSi on aime, en somme, \u00a0c\u2019est parce qu\u2019il y a encore quelque part l\u2019ombre de \u00a0celui qu\u2019une femme tordante avec laquelle nous \u00a0voyagions en Italie appelait \u00a0<strong><em>Il vecchio con la barba<\/em><\/strong>, \u00a0celui qu\u2019on voit partout chez les primitifs\u00bb \u00a04 . \u00a0<\/p>\n<p>La th\u00e8se centrale de Jekels et Bergler qui met en \u00a0relation l\u2019amour et le surmoi implique donc \u00a0<strong>qu\u2019existe une connexion entre le surmoi et le \u00a0partenaire de l\u2019amour : nous aimons sous la pression \u00a0du surmoi, <span style=\"background-color: #ff9900;\">lequel incarne une manifestation de la \u00a0pulsion de mort<\/span><\/strong>. \u00a0<\/p>\n<p>Si Lacan, avec ce qu\u2019il a appel\u00e9 son \u00abretour \u00e0 Freud\u00bb \u00a0a con\u00e7u la psychanalyse <strong>comme une entreprise qui \u00a0tend \u00e0 \u00e9branler le sujet dans son rapport \u00e0 la pulsion \u00a0de mort<\/strong>, on comprend qu\u2019il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 cet article \u00a0de Jekels et Bergler, dans la mesure o\u00f9 il porte sur \u00a0ce qui peut permettre d\u2019atteindre cet objectif, <strong>c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019amour de transfert<\/strong>. \u00a0<\/p>\n<p>Pour Freud la signification de l\u2019id\u00e9al du moi \u00a0implique sa d\u00e9pendance par rapport au narcissisme : \u00a0on aime ce qui manque \u00e9minemment au moi pour \u00a0atteindre l\u2019id\u00e9al aim\u00e9. <strong>Lorsque le silence s\u2019installe \u00a0entre le moi id\u00e9al fantasm\u00e9 et l\u2019id\u00e9al du moi r\u00e9alis\u00e9, \u00a0le moi sombre dans l\u2019ab\u00eeme de la culpabilit\u00e9, qui \u00a0exprime une nostalgie fonci\u00e8re.<\/strong> C\u2019est ainsi que \u00a0Jekels et Bergler justifient cette particularit\u00e9 \u00a0surprenante qu\u2019a l\u2019aim\u00e9 de se d\u00e9valoriser lui-m\u00eame. \u00a0Cela rendrait raison du fait que, pour se lib\u00e9rer de la \u00a0douleur, le sujet doive trouver <strong>un autre qui sache le \u00a0rendre coupable<\/strong>.<\/p>\n<p>Pourquoi cela ? Nous le \u00a0comprenons mieux en partant de la d\u00e9finition que \u00a0ces auteurs nous proposent du <span style=\"color: #ff0000;\"><strong>sentiment de \u00a0culpabilit\u00e9 et qui tient dans ces quelques mots : \u00abne \u00a0pas \u00eatre aim\u00e9 par le surmoi\u00bb<\/strong><\/span>. C\u2019est la raison pour \u00a0laquelle, <strong>dans la gen\u00e8se m\u00eame de l\u2019id\u00e9al du moi et \u00a0du moi id\u00e9al il y aurait lieu de supposer une pulsion \u00a0de mort. <\/strong>Les auteurs nomment cela le \u00abmiracle de \u00a0l\u2019investissement d\u2019objet\u00bb \u00a0(<em>Das Mirakel der \u00a0Objektsbesetzung<\/em>). \u00a0<\/p>\n<p>O\u00f9 se trouve la double n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019abandonner le \u00a0narcissisme original et d\u2019investir, au lieu d\u2019un objet \u00a0propre, un objet ext\u00e9rieur ? \u00a0(<em>Warum gibt das Ich \u00a0zugunsten eines fremden Ichs von seiner Libido \u00a0ab?<\/em>) \u00a0Il existe incontestablement pour eux une continuit\u00e9 \u00a0au niveau de Thanatos. \u00a0La cr\u00e9ation d\u2019un objet par \u00a0l\u2019enveloppement de la pulsion de mort implique une \u00a0dialectique dans laquelle ce qui est requis ou \u00a0sollicit\u00e9 est le r\u00e9el. Dans cette perspective, le choix \u00a0de l\u2019objet d\u2019amour tend \u00e0 s\u2019effectuer dans une \u00a0discordance, dans la mesure o\u00f9 l\u2019amour tend \u00e0 \u00eatre \u00a0un amour \u00abauthentique\u00bb tout en co\u00efncidant avec le \u00a0r\u00e9el du partenaire qui ne trompe pas. <strong>L\u2019id\u00e9al n\u2019aurait \u00a0pas d\u2019autre fonction que celle de cacher la r\u00e9alit\u00e9 de \u00a0ce qui manque, ce que Lacan d\u00e9montre \u00a0magistralement avec le cas de \u00abla femme qui avait \u00a0les plus jolis seins\u00bb. \u00a0<\/strong><\/p>\n<h2>\u00abParce que je t\u2019aime, je te mutile\u00bb \u00a0<\/h2>\n<p>Lacan commence par souligner la distinction \u00a0n\u00e9cessaire entre le lieu o\u00f9 se produit le b\u00e9n\u00e9fice \u00a0narcissique, o\u00f9 l\u2019id\u00e9al du moi fonctionne, et sa \u00a0fonction dans l\u2019amour. Il aborde alors un autre \u00a0versant classique de la \u00abclinique de l\u2019amour\u00bb, celle \u00a0que Karl Abraham a introduite sous le concept \u00a0\u00abamour partiel de l\u2019objet\u00bb \u00a05 . \u00a0<\/p>\n<p>L\u2019\u00abamour partiel de l\u2019objet\u00bb n\u2019est autre que l\u2019amour \u00a0de l\u2019autre \u2013 aussi complet que possible \u2013, \u00e0 \u00a0l\u2019exception des g\u00e9nitoires ou \u00a0<em>pudenda<\/em>. \u00a0Lacan \u00a0remarque que tous les exemples d\u2019Abraham sont \u00a0fond\u00e9s sur la s\u00e9paration imaginaire du phallus. Le \u00a0phallus, dans cette perspective, est ce dont la \u00a0fonction se r\u00e9v\u00e8le quand il se diff\u00e9rencie de l\u2019objet \u00a0<em>a<\/em>. <strong>Abraham se demande d\u2019o\u00f9 vient la rage qui surgit \u00a0au niveau imaginaire de ch\u00e2trer l\u2019autre dans ce point \u00a0vif<\/strong>, et Lacan cite sa r\u00e9ponse : \u00ab Wir m\u00fcssen \u00a0ausserdem in Betracht ziehen, dass bei jedem \u00a0Menschen das eigene Genitale st\u00e4rker ais irgendein \u00a0anderer K\u00f6rperteil mit narzissischer Liebe besetzt \u00a0ist\u00bb. \u00a0\u00abNous devons donc prendre en consid\u00e9ration le \u00a0fait que, chez tout homme, ce qui est proprement les \u00a0g\u00e9nitoires est plus fortement investi que toute autre \u00a0partie du corps dans le champ narcissique.\u00bb \u00a06 \u00a0Plus \u00a0loin, Lacan signale encore : \u00abLa phrase que j\u2019ai \u00a0extraite d\u2019Abraham le comporte \u2013 c\u2019est pour autant \u00a0que le phallus r\u00e9el reste, \u00e0 l\u2019insu du sujet, ce autour \u00a0de quoi l\u2019investissement maximum est conserv\u00e9 \u2013 \u00a0que l\u2019objet partiel se trouve \u00eatre \u00e9lid\u00e9 ; laiss\u00e9 en \u00a0blanc dans l\u2019image de l\u2019autre en tant qu\u2019investie.\u00bb \u00a07<\/p>\n<p>Un cas analys\u00e9 par Lacan \u00e9lucide ce point8 . <strong>Il s\u2019agit \u00a0de l\u2019analyse d\u2019une femme qui, au niveau de ses \u00a0d\u00e9sirs, s\u2019organisait assez bien<\/strong> : \u00abdisons qu\u2019elle prend \u00a0plus que des libert\u00e9s avec les droits, sinon les \u00a0devoirs du lien conjugal et que, mon Dieu, quand \u00a0elle a une liaison, elle sait en pousser les \u00a0cons\u00e9quences jusqu\u2019au point le plus extr\u00eame de ce \u00a0qu\u2019une certaine limite sociale, celle du respect offert \u00a0par le front de son mari, lui commande de respecter. \u00a0Disons que c\u2019est quelqu\u2019un qui sait admirablement \u00a0tenir et d\u00e9ployer les positions de son d\u00e9sir [&#8230;] elle a \u00a0su, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa famille, [&#8230;] maintenir tout \u00e0 \u00a0fait intact un champ de force d\u2019exigences strictement \u00a0centr\u00e9 sur ses besoins libidinaux \u00e0 elle\u00bb. \u00a0Lacan nous indique, ensuite, <strong>quelle place il occupait \u00a0pour elle dans le transfert : il incarnait son id\u00e9al du \u00a0moi, c\u2019est-\u00e0-dire le point id\u00e9al o\u00f9 l\u2019ordre se \u00a0maintenait, d\u2019autant plus exigeant puisque c\u2019est \u00e0 \u00a0partir de l\u00e0 que tout d\u00e9sordre \u00e9tait possible.<\/strong> Lacan \u00a0nous dit qu\u2019il \u00e9tait mis par elle juste en ce point o\u00f9 il \u00a0ne devait pas \u00eatre permissif, ni approuver ses \u00a0histoires amoureuses. <strong>En d\u00e9finitive, plac\u00e9 en I (A) il \u00a0devait \u00eatre le t\u00e9moin de ses histoires mais sans \u00a0montrer aucun signe de complicit\u00e9 : il incarnait son \u00a0id\u00e9al du moi, c\u2019est-\u00e0-dire le point id\u00e9al o\u00f9 l\u2019ordre se \u00a0maintenait, d\u2019autant plus exigeant puisque c\u2019est \u00e0 \u00a0partir de l\u00e0 que tout d\u00e9sordre \u00e9tait possible.<\/strong> \u00abMais je \u00a0crois, conclut-il, que la chose qui devait \u00eatre \u00a0maintenue en tous les cas \u00e0 l\u2019abri de tout th\u00e8me de \u00a0contestation, c\u2019est qu\u2019elle avait les plus jolis seins de \u00a0la ville\u00bb \u00a09 . Disons, en d\u2019autres termes, que c\u2019est \u00e0 \u00a0<strong>I(A) que manquent \u00ables seins les plus jolis de la \u00a0ville\u00bb.<\/strong> La fonction imaginaire de l\u2019id\u00e9al se soutient \u00a0de ceci que, \u00e0 ce niveau, le phallus r\u00e9el est pr\u00e9serv\u00e9. \u00a0<\/p>\n<p>Si l\u2019amoureux se d\u00e9finit de ne pas savoir ce qui, de \u00a0l\u2019objet d\u2019amour, le rend amoureux, il n\u2019est donc pas \u00a0rare <strong>que la culpabilit\u00e9 s\u2019infiltre dans la relation \u00a0amoureuse, car elle est en elle-m\u00eame une r\u00e9ponse au \u00a0non \u00a0savoir<\/strong>. \u00a0L\u2019amour, \u00a0en \u00a0effet, \u00a0consiste \u00a0fondamentalement en <strong>la non co\u00efncidence du manque \u00a0du sujet et de ce qui reste cach\u00e9 dans l\u2019autre<\/strong>. \u00a0Peut-\u00eatre Lacan a-t-il \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 \u00e0 d\u00e9finir l\u2019amour \u00a0comme un <strong>\u00abdon de ce qu\u2019on n\u2019a pas\u00bb<\/strong> parce que, \u00a0<strong>nulle part ailleurs que dans l\u2019amour, le sujet ne se \u00a0trouve confront\u00e9 \u00e0 la question : \u00abQui suis-je pour \u00a0lui ?\u00bb ou bien : \u00abPeut-il me perdre ?\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Cet aphorisme \u00a0paradoxal d\u00e9montre excellemment que le sujet est \u00a0int\u00e9ress\u00e9, non pas \u00e0 l\u2019autre comme partenaire, mais \u00e0 \u00a0l\u2019objet \u00a0<em>a<\/em>. \u00a0<strong>Lorsque la culpabilit\u00e9 se pr\u00e9sente, c\u2019est \u00a0que le sujet recule dans l\u2019horizon de l\u2019objet du d\u00e9sir,<\/strong> \u00a0c\u2019est-\u00e0-dire, <strong>identifie le partenaire avec ce qui lui \u00a0manque<\/strong>. \u00a0Chaque fois que l\u2019amour se montre impuissant \u00e0 \u00a0cacher, soit l\u2019\u00e9nigme du d\u00e9sir de l\u2019Autre, soit \u00a0l\u2019aspiration de la jouissance de l\u2019autre, pointe le \u00a0surmoi. <strong>Le conjoint peut alors devenir pour un sujet \u00a0le surmoi le plus inconfortable. C\u2019est pour cette \u00a0raison que, comme le signale Lacan : \u00absi la \u00a0culpabilit\u00e9 n\u2019est pas toujours, et imm\u00e9diatement, \u00a0int\u00e9ress\u00e9e dans le d\u00e9clenchement d\u2019un amour, dans \u00a0l\u2019\u00e9clair de l\u2019\u00e9namoration, dans le coup de foudre, il \u00a0n\u2019en est pas moins certain que, m\u00eame dans des \u00a0unions inaugur\u00e9es sous des auspices aussi po\u00e9tiques, \u00a0il arrive avec le temps que viennent se centrer sur \u00a0l\u2019objet aim\u00e9 tous les effets d\u2019une censure active.\u00bb<\/strong> \u00a010<\/p>\n<h2>Le surmoi le plus inconfortable \u00a0<\/h2>\n<p>En ce sens, un fragment de cure nous a permis de \u00a0concevoir le r\u00e9pertoire de <strong>la confrontation du sujet \u00a0avec le manque de l\u2019Autre. <\/strong><\/p>\n<p>Dans ce cas, c\u2019\u00e9taient <strong>la \u00a0peur et l\u2019angoisse qui faisaient le signe de la \u00a0culpabilit\u00e9 d\u2019une femme<\/strong>, lors des premiers \u00a0entretiens. Elles se manifest\u00e8rent un an apr\u00e8s qu\u2019elle \u00a0elle f\u00fbt sortie d\u2019une longue analyse, sortie qui avait \u00a0eu lieu apr\u00e8s sa s\u00e9paration d\u2019avec son mari, et \u00e0 la \u00a0suite du coup de foudre pour l\u2019homme qui passait \u00a0pour \u00eatre <em>son surmoi le plus inconfortable<\/em>. \u00a0<\/p>\n<p>Le surgissement de cet amour sur le mode du \u00abcoup \u00a0de foudre\u00bb, que je distinguerai ici de ce que la \u00a0langue espagnole nomme un amour \u00ab\u00e0 premi\u00e8re \u00a0vue\u00bb \u00e9tait un \u00abamour au premier contact\u00bb. Elle le \u00a0signale apr\u00e8s avoir observ\u00e9 qu\u2019elle veut aborder ce \u00a0dont il s\u2019agit \u00abavec tact\u00bb \u00a011 \u00a0et avec un analyste avec \u00a0lequel elle n\u2019aurait pas eu \u00e0 faire pr\u00e9c\u00e9demment (\u00e0 \u00a0cause de sa profession, elle fr\u00e9quente le milieu \u00a0\u00abpsy\u00bb). <strong>Que l\u2019amour soit aveugle ne lui est en rien \u00a0\u00e9tranger<\/strong>, \u00e0 elle qui se rappelle que le premier cadeau \u00a0qu\u2019elle lui a fait \u00e9tait un livre dont la couverture \u00a0montrait une femme aux yeux band\u00e9s. Elle se \u00a0demandait : \u00abQu\u2019ai-je fait ? Pourquoi l\u2019ai-je laiss\u00e9 \u00a0entrer si vite dans ma vie ?\u00bb Maintenant que \u00able \u00a0voile est tomb\u00e9\u00bb, elle se demande pourquoi elle a si \u00a0facilement accord\u00e9 foi \u00e0 la construction que son \u00a0partenaire lui avait pr\u00e9sent\u00e9e de lui-m\u00eame. \u00a0<\/p>\n<p>Elle se pr\u00e9sente donc comme sujette \u00e0 une grande \u00a0inqui\u00e9tude ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, comme prise de \u00a0peur, d\u2019une peur qui, selon elle, serait le corr\u00e9lat \u00a0d\u2019une r\u00e9torsion de la part de l\u2019autre qu\u2019elle sollicite \u00a0avec des pens\u00e9es mauvaises. On voit comment, dans \u00a0ce cas, l\u2019inqui\u00e9tude est un des noms de l\u2019angoisse \u00a0quand l\u2019objet de cette r\u00e9torsion est lui-m\u00eame produit \u00a0par le retrait de l\u2019amour. \u00a0Pour la premi\u00e8re fois, dans sa vie professionnelle \u00a0elle se trouve si malade qu\u2019elle demande un arr\u00eat de \u00a0maladie. Un r\u00eave d\u2019angoisse la r\u00e9veille au milieu de \u00a0la nuit, en proie \u00e0 la panique : \u00abJe suis dans une f\u00eate, \u00a0je sors dans la rue. J\u2019ai lu la nouvelle d\u2019un violeur \u00a0qui a tu\u00e9 sa femme. Il y a une grille m\u00e9tallique pr\u00e8s \u00a0d\u2019un square o\u00f9 il y a du monde. De la grille sort un \u00a0bras d\u2019homme qui touche les fesses d\u2019une fille. Je \u00a0prends ce bras et commence \u00e0 tirer avec force pour \u00a0qu\u2019il ne s\u2019\u00e9chappe pas. Plusieurs personnes m\u2019aident \u00a0et finalement nous r\u00e9ussissons \u00e0 faire appara\u00eetre \u00a0l\u2019homme. C\u2019est un monsieur \u00e9norme, brutal et de \u00a0haute taille. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s je vois le corps d\u2019une fille \u00a0avec un vase cass\u00e9, clou\u00e9 dans ses parties g\u00e9nitales, \u00a0maintenant ensanglant\u00e9es\u00bb. \u00a0<\/p>\n<p>Nous ne dirons pas que le r\u00eave met en sc\u00e8ne le vase \u00a0avec le bouquet de fleurs du tableau de Jacopo \u00a0Zucchi intitul\u00e9 \u00a0<em>Psych\u00e9 surprend Amour<\/em>. \u00a0Nulle masse \u00a0de fleurs, ici, ne dissimule le phallus d\u2019\u00c9ros. Au \u00a0contraire, le r\u00eave r\u00e9sume bien le refrain populaire \u00a0espagnol \u00abSe \u00a0rompio el cantaro\u00bb \u00a012 , interpr\u00e9tant en \u00a0m\u00eame temps la s\u00e9rie d\u2019infections vaginales surgies \u00a0depuis qu\u2019elle a fait la connaissance de son amant. \u00a0Celui-ci avait toujours ni\u00e9 qu\u2019un ecz\u00e9ma de son \u00a0p\u00e9nis pourrait \u00eatre \u00e0 l\u2019origine de ses infections \u00e0 \u00a0elle. Apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es d\u2019insistance, elle a \u00a0v\u00e9rifi\u00e9 ses soup\u00e7ons. C\u2019est l\u00e0 que, pleine de col\u00e8re, \u00a0elle veut se s\u00e9parer de lui. \u00a0Ce r\u00eave est accompagn\u00e9 d\u2019une s\u00e9rie inusit\u00e9e de \u00a0r\u00eaves ayant la merde pour th\u00e8me central. Dans l\u2019un, \u00a0o\u00f9 il y a des toilettes recouvertes de merde, avec des \u00a0\u00e9tag\u00e8res mal rang\u00e9es et remplies des parfums et \u00a0maquillages, elle finit par se dire \u00e0 elle-m\u00eame : \u00abJe \u00a0dois vider tout \u00e7a !\u00bb Dans un autre, la merde sort par \u00a0la cuvette des toilettes et dans un autre, finalement, \u00a0elle marche et \u00e9crase une crotte dont elle a du mal \u00e0 \u00a0se d\u00e9barrasser. \u00a0<\/p>\n<p>La s\u00e9mantique de la couleur et de la merde nous \u00a0renvoie sans doute \u00e0 la m\u00e9chancet\u00e9, mais, plus \u00a0profond\u00e9ment, elle d\u00e9voile plut\u00f4t <strong>la couleur du \u00a0A \u00a0en \u00a0tant qu\u2019\u00e9nigme et comme figure obsc\u00e8ne et f\u00e9roce \u00a0qui exige que soit c\u00e9d\u00e9 un plus-de-jouir<\/strong> \u00a013 . \u00a0Le souvenir de ses nombreuses maladies infantiles a \u00a0permis de situer ce moment d\u2019angoisse. En effet, \u00a0petite, \u00e0 chaque fois qu\u2019elle \u00e9tait souffrante, la m\u00e8re \u00a0l\u2019envoyait au lit pour des bricoles et lui faisait \u00a0manquer l\u2019\u00e9cole. Il s\u2019agissait toujours de maladies \u00a0de la bouche et la gorge. L\u2019interpr\u00e9tation du \u00a0d\u00e9placement \u00abde haut en bas\u00bb, lui permet de mettre \u00a0en continuit\u00e9 ses sympt\u00f4mes \u00abg\u00e9nitaux\u00bb avec sa \u00a0symptomatologie infantile, am\u00e8ne le souvenir de la \u00a0grave d\u00e9pression subie par sa m\u00e8re quand elle quitte, \u00a0\u00e0 dix-huit ans, le domicile parental et fait se \u00a0d\u00e9ployer les labyrinthes au long desquels \u00a0l\u2019analysante cherche, de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9titive, l\u2019amour \u00a0d\u2019un homme, en fuyant le surmoi maternel. \u00a0<\/p>\n<p>Qu\u2019a de particulier <strong>le choix de l\u2019homme dont les \u00a0demandes d\u2019amour la pressent autant actuellement<\/strong> ? \u00a0Jusqu\u2019alors, quand elle avait un rapport avec un \u00a0homme, dans sa t\u00eate il y en avait toujours un autre \u00a0possible. La nouveaut\u00e9 de cette rencontre a \u00e9t\u00e9 de \u00a0d\u00e9couvrir qu\u2019avec celui-ci, cela ne lui arrivait plus, \u00a0elle a d\u00e9couvert qu\u2019elle n\u2019avait pas \u00e0 penser \u00e0 un \u00a0autre homme. <strong>Cela dit bien comment l\u2019homme \u00a0qu\u2019elle avait trouv\u00e9 s\u2019accouplait \u00e0 son fantasme. <\/strong>La \u00a0seule id\u00e9e de le quitter fait surgir en elle la question : \u00a0qu\u2019est ce qui se passerait s\u2019il me perdait ?, question \u00a0qui va de pair avec la peur qu\u2019il pourrait faire une \u00a0folie. Ainsi elle ne peut donc pas \u00e9viter ce point o\u00f9 \u00a0se pose la question <strong>de \u00abfaire de sa vie un enjeu pour \u00a0lui\u00bb<\/strong>, o\u00f9 elle fait le lien avec la crise endur\u00e9e par sa \u00a0m\u00e8re au moment de son d\u00e9part. \u00a0Si on peut, en guise de conclusion, parler d\u2019une \u00a0\u00abclinique\u00bb de l\u2019amour \u00a014 \u00a0c\u2019est du fait que l\u2019amour ne \u00a0se d\u00e9ploie pas exclusivement sous la banni\u00e8re \u00a0d\u2019\u00c9ros, dans la \u00a0\u00abdouce moiti\u00e9\u00bb \u00a0o\u00f9 le partenaire \u00a0pourrait combler les aspirations narcissiques du \u00a0sujet, <strong>mais, et plus fondamentalement, comme \u00a0\u00ab<\/strong><strong>surmoiti\u00e9<\/strong><strong>\u00bb<\/strong>, \u2013 ainsi que Lacan le signale dans \u00a0L\u2019\u00c9tourdit : \u00abC\u2019est l\u00e0 surmoiti\u00e9 qui ne se surmoite \u00a0pas si facilement que la conscience universelle\u00bb. \u00a015<\/p>\n<p>* Traduit de l\u2019espagnol par Susana Elkin. \u00a0<\/p>\n<ol>\n<li>JEKELS L. et BERGLER E., \u00ab\u00dcbertragung und Liebe\u00bb, Imago, Bd. XX, \u00a01934, pp. 5-31.<\/li>\n<li>LACAN J., Le S\u00e9minaire, livre VIII, Le transfert, \u00a0Paris, Seuil, p. 394. \u00a0<\/li>\n<li>MILLER J.-A., \u00abLes labyrinthes de l\u2019amour\u00bb, La lettre mensuelle, n\u00b0109, \u00a0mai 1992, p. 18. \u00a0<\/li>\n<li>LACAN J., op. cit.<\/li>\n<li>ABRAHAM K., \u00abEsquisse d\u2019une histoire du d\u00e9veloppement de la libido bas\u00e9e sur la psychanalyse des troubles mentaux\u00bb, 1924, Oeuvres compl\u00e8tes, \u00a0volume II, Paris, Payot, 1965, p. 305. \u00a0<\/li>\n<li>LACAN op. cit., p. 441. \u00a0<\/li>\n<li>Ibid., p. 449. \u00a0<\/li>\n<li>Ibid., p. 399. \u00a0<\/li>\n<li>Ibid, p. 400. \u00a0<\/li>\n<li>Ibid, p. 395. \u00a0<\/li>\n<li>Le jeu de mots est moins sensible en fran\u00e7ais qu\u2019en espagnol entre \u00abcontact\u00bb (<em>con facto<\/em>) \u00a0et \u00abavec tact\u00bb. \u00a0<\/li>\n<li>Le refrain est \u00ab Tanta va el cantaro a la fitent e que al final se quiebra\u00bb, \u00a0dont la traduction fut donn\u00e9e \u00a0par Fran\u00e7ois Villon dans \u00a0<em>La ballade des \u00a0proverbes<\/em> : \u00ab tant va la cruche \u00e0 l\u2019eau qu\u2019\u00e0 la fin elle se brise\u00bb. \u00a0<\/li>\n<li>\u00a0Je fais r\u00e9f\u00e9rence ici au commentaire \u00a0de Colette Soler sur le surmoi \u00e0 partir \u00a0du cas \u00a0<em>The Piggle<\/em> de Winnicott in <em>Clinica del \u00a0superyo en la infancia<\/em>, \u00abActas de \u00a0la VIII jornadas de Forum\u00bb, \u00a0Barcelona, 1996. \u00a0<\/li>\n<li>J\u2019emploie l\u2019expression introduite par Fran\u00e7ois Leguil dans un conf\u00e9rence \u00e0 \u00a0Nantes, le 3 octobre 1987 : \u00abLa \u00ab\u00a0clinique\u00a0\u00bb de l\u2019amour et la folie\u00bb, \u00a0Travaux 3, \u00a0Groupe d\u2019\u00e9tudes de Nantes, 1988.<\/li>\n<li>LACAN, J. \u00abL\u2019\u00c9tourdit\u00bb, \u00a0Scilicet \u00a0n\u00b04, Paris, 1973, p. 25 \u00a0\u00a0<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Amour et culpabilit\u00e9 \u00a0 La clinique psychanalytique permet de constater que \u00a0les liens de l\u2019amour avec ce qui le conditionne sont \u00a0loin d\u2019\u00eatre aussi puissants que ceux qu\u2019il a avec cet \u00a0Autre, obscur, derri\u00e8re lequel pointe le surmoi. \u00a0Jekels et Bergler ont soulign\u00e9 cette \u00e9vidence sur le plan clinique dans un article :\u00a0 \u00ab\u00a0\u00dcbertragung und&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2018\/08\/le-surmoi-partenaire-de-lamour\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">Le Surmoi partenaire de l\u2019Amour<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"quote","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1,44],"tags":[1727,1619,1378],"class_list":["post-18284","post","type-post","status-publish","format-quote","hentry","category-non-classe","category-psychanalyse","tag-culpabilite","tag-pulsion-de-mort","tag-surmoi","post_format-post-format-quote","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18284","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18284"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18284\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18284"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18284"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18284"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}