{"id":19558,"date":"2023-01-01T18:27:02","date_gmt":"2023-01-01T17:27:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=19558"},"modified":"2026-05-02T08:19:09","modified_gmt":"2026-05-02T06:19:09","slug":"les-poetes-du-spleen-valse-melancolique-et-langoureux-vertige-baudelaire-les-fleurs-du-mal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2023\/01\/les-poetes-du-spleen-valse-melancolique-et-langoureux-vertige-baudelaire-les-fleurs-du-mal\/","title":{"rendered":"Les po\u00e8tes du spleen par \u00c9lisabeth Rallo-Ditche"},"content":{"rendered":"<p><strong>par \u00c9lisabeth RALLO-DITCHE<\/strong>, Professeure des Universit\u00e9s, Aix-Marseille Universit\u00e9, le 15\/04\/2020<\/p>\n<div style=\"width: 40%; float: right;\">\n<p style=\"text-align: left;\">HARMONIE DU SOIR<\/p>\n<p>Voici venir les temps o\u00f9 vibrant sur sa tige<br \/>\nChaque fleur s\u2019\u00e9vapore ainsi qu\u2019un encensoir\u00a0;<br \/>\nLes sons et les parfums tournent dans l\u2019air du soir\u00a0;<br \/>\nValse m\u00e9lancolique et langoureux vertige\u00a0!<\/p>\n<p>Chaque fleur s\u2019\u00e9vapore ainsi qu\u2019un encensoir\u00a0;<br \/>\nLe violon fr\u00e9mit comme un c\u0153ur qu\u2019on afflige\u00a0;<br \/>\nValse m\u00e9lancolique et langoureux vertige\u00a0!<br \/>\nLe ciel est triste et beau comme un grand reposoir.<\/p>\n<p>Le violon fr\u00e9mit comme un c\u0153ur qu\u2019on afflige,<br \/>\nUn c\u0153ur tendre, qui hait le n\u00e9ant vaste et noir\u00a0!<br \/>\nLe ciel est triste et beau comme un grand reposoir\u00a0;<br \/>\nLe soleil s\u2019est noy\u00e9 dans son sang qui se fige.<\/p>\n<p>Un c\u0153ur tendre, qui hait le n\u00e9ant vaste et noir,<br \/>\nDu pass\u00e9 lumineux recueille tout vestige\u00a0!<br \/>\nLe soleil s\u2019est noy\u00e9 dans son sang qui se fige\u2026\u2026<br \/>\nTon souvenir en moi luit comme un ostensoir\u00a0!<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"text-align-justify;\" style=\"clear: both;\"><strong>Leopardi, Baudelaire et Pessoa accordent beaucoup d&rsquo;importance aux impressions acoustiques,<\/strong> Leopardi et Pessoa plus encore que Baudelaire, qui est un \u00ab\u00a0<strong>voyeur-voyant<\/strong>\u00a0\u00bb et un po\u00e8te proche de la <strong>peinture<\/strong>. Mais ses impressions auditives sont fondamentales, en ce qu&rsquo;elles se r\u00e9f\u00e8rent, comme pour les autres, \u00e0 des sons particuliers, <strong>\u00e0 une musique souvent populaire, \u00e0 une musique chant\u00e9e, et \u00e0 des souvenirs musicaux le plus souvent rev\u00e9cus sous le signe de la perte.<\/strong> De plus, les effets de ces musiques et de l&rsquo;\u00e9motion qu&rsquo;elles suscitent sont voisins, comme on le verra. Le vers de Baudelaire \u00ab\u00a0Valse m\u00e9lancolique et langoureux vertige !\u00a0\u00bb, dans\u00a0<strong><em>Harmonie du soir<\/em><\/strong>, associe quatre \u00e9l\u00e9ments que l&rsquo;on voudrait \u00e9tudier chez les \u00ab\u00a0po\u00e8tes du spleen\u00a0\u00bb. <!--more--><strong>Une valse,<\/strong> danse qui est li\u00e9e \u00e0 une <strong>musique non savante,<\/strong> sauf exception, \u00e9voque avant tout un rythme, associ\u00e9e \u00e0 \u00ab\u00a0m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb elle acquiert un contenu \u00e9motif &#8211; une \u00ab\u00a0mati\u00e8re-\u00e9motion\u00a0\u00bb selon l&rsquo;expression de Michel Collot &#8211; mais le \u00ab\u00a0langoureux vertige\u00a0\u00bb ajoute \u00e0 cette association d&rsquo;un rythme et d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me un effet, pour celui qui danse et\/ou qui \u00e9coute, effet physique de vertige, effet sentimental et sensuel de langueur, agr\u00e9able, peut-\u00eatre m\u00eame d\u00e9licieux. Cette valse est jou\u00e9e dans le po\u00e8me par un violon qui \u00ab\u00a0fr\u00e9mit comme un c\u0153ur qu&rsquo;on afflige\u00a0\u00bb, et voil\u00e0 d\u00e9sign\u00e9 le si\u00e8ge des \u00e9motions, plus loin caract\u00e9ris\u00e9 mieux encore : \u00ab\u00a0<strong>Un c\u0153ur tendre, qui hait le n\u00e9ant vaste et noir !<\/strong>\u00a0\u00bb Si on ajoute \u00e0 cela que Baudelaire a toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s sensible \u00e0 la \u00ab\u00a0chanson\u00a0\u00bb, que Leopardi et Pessoa\u00a0se souviendront souvent de musiques chant\u00e9es et s&rsquo;en inspireront, si donc nous associons \u00e0 ces \u00e9l\u00e9ments la voix et la musique de type populaire, nous pourrons tenter de mieux saisir les rapports entre le spleen et la musique, et la cr\u00e9ation po\u00e9tique chez nos auteurs.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\"><strong>Les sons privil\u00e9gi\u00e9s par nos auteurs sont de plusieurs registres<\/strong> : ils peuvent venir d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments de la nature, ou de la ville, ils peuvent \u00eatre agr\u00e9ables ou angoissants, ils sont associ\u00e9s souvent \u00e0 un \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me, m\u00e9lancolique ou exalt\u00e9.<\/p>\n<h3>les sons de la nature<\/h3>\n<p class=\"text-align-justify\"><strong>Leopardi<\/strong> \u00e9voque souvent <strong>les sons de la nature<\/strong>, les oiseaux, les animaux des champs, mais surtout, la critique l\u00e9opardienne l&rsquo;a \u00e9tudi\u00e9, la voix du vent, le bruit des feuilles qu&rsquo;il agite, le souffle de la terre qui invite \u00e0 la m\u00e9ditation ou fait ressurgir le souvenir, comme dans<em>\u00a0<\/em><em>L&rsquo;Infini<\/em>, tout entier provoqu\u00e9 par ce bruit, et plongeant le po\u00e8te dans une sorte de volupt\u00e9 particuli\u00e8re jusqu&rsquo;au \u00ab\u00a0doux naufrage\u00a0\u00bb dans une mer immense bien proche du n\u00e9ant. <strong>Baudelaire<\/strong> peut, lui, \u00e9voquer <strong>des sons \u00ab\u00a0naturels\u00a0\u00bb<\/strong> mais la plupart du temps sur le mode m\u00e9taphorique, voire all\u00e9gorique, notant leur caract\u00e8re angoissant : dans<em>\u00a0Obsession<\/em>\u00a0: (Grands bois) \u00ab\u00a0Vous hurlez comme l&rsquo;orgue et dans nos c\u0153urs maudits \/ Chambres d&rsquo;\u00e9ternel deuil o\u00f9 vibrent de vieux r\u00e2les\u00a0\u00bb, l&rsquo;Oc\u00e9an est alors maudit : \u00ab\u00a0Je te hais, Oc\u00e9an ! tes bonds et tes tumultes \/ Mon esprit les retrouve en lui.\u00a0\u00bb Le syst\u00e8me identificatoire est diff\u00e9rent, les sons renvoient le po\u00e8te \u00e0 lui-m\u00eame d&rsquo;une autre mani\u00e8re, plus tumultueuse, et ne le rapprochent pas du n\u00e9ant, mais en tout \u00e9tat de cause suscitent l&rsquo;angoisse et le spleen. L&rsquo;usage que fait <strong>Pessoa<\/strong> dans sa po\u00e9sie <strong>des sons de la nature<\/strong> est plus encore clairement comparatif : ainsi il \u00e9voque des aboiements \u00ab\u00a0<strong>Des chiens aboient dans le lointain \/ [&#8230;] Je sens que ce monde tout entier \/ Est une place o\u00f9 aboient les chiens<\/strong>\u00a0\u00bb (Ed Bourgois 171). Ou : (86) \u00ab\u00a0J&rsquo;entends le vent passer dans la nuit\u00a0\u00bb [&#8230;] \u00ab\u00a0<strong>Tout s&rsquo;entend, rien ne se voit<\/strong>\u00a0\u00bb ou encore dans<em>\u00a0Le Contre-symbole<\/em>\u00a0(99) \u00ab\u00a0Au point que l&rsquo;on pourrait prendre ce port \/ Ind\u00e9cis et ce quai aux ombres vacillantes \/\/ Pour une escale universelle\/O\u00f9 chacun solitaire guette, \/Au creux du bruit &#8211; mer o\u00f9 pin\u00e8de ? &#8211; \/ L&rsquo;express inutile en retard.\u00a0\u00bb Pessoa rejoint Leopardi dans la remont\u00e9e des souvenirs suscit\u00e9e par le bruit du vent : (123) \u00ab\u00a0Recouvert par le son des feuilles\/Le bruit, l&rsquo;immense bruit du vent \/ Me d\u00e9pouille de ma pens\u00e9e : \/ je ne suis personne, je crains d&rsquo;\u00eatre bon.\u00a0\u00bb Et ces vers si explicites et si myst\u00e9rieux \u00e0 la fois : (174)\u00a0\u00bb J&rsquo;\u00e9coute le monde \/ C&rsquo;est un vent sourd et lourd \/ Qui du profond ab\u00eeme \/ Veille mon tr\u00e9pas.\u00a0\u00bb On ne saurait multiplier les exemples : il suffit de constater la similitude des effets auditifs, chez des auteurs spleen\u00e9tiques : on se souvient de la M\u00e9lancolie repr\u00e9sent\u00e9e la t\u00eate appuy\u00e9e dans la main. On a interpr\u00e9t\u00e9 ce geste comme celui de la somnolence, mais Giorgio Agamben explique<sup>1<\/sup>\u00a0que d&rsquo;apr\u00e8s Aristote, les m\u00e9lancoliques ne d\u00e9sirent pas le sommeil et que, s&rsquo;ils soutiennent leur t\u00eate de leur main gauche, <strong>c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils souffrent d&rsquo;un sympt\u00f4me bien pr\u00e9cis, un sifflement dans l&rsquo;oreille gauche (ainsi que de bien d&rsquo;autres sympt\u00f4mes physiques qui caract\u00e9risent l&rsquo;<em>abudantia melancholiae<\/em><\/strong>\u00a0et qu&rsquo;on n&rsquo;aurait aucun mal \u00e0 retrouver chez nos po\u00e8tes !). On n&rsquo;ira pas jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9voquer ce sifflement pour expliquer l&rsquo;importance du bruit du vent, mais en tous cas il n&rsquo;est pas absurde de souligner le fait que la m\u00e9lancolie a \u00e0 voir avec des \u00ab\u00a0bruits entendus\u00a0\u00bb ou des \u00ab\u00a0acouph\u00e8nes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3>la f\u00eate et les voix<\/h3>\n<p class=\"text-align-justify\">Ceci reste anecdotique. En revanche, <strong>l&rsquo;importance des bruits de f\u00eate perdue para\u00eet certaine et renvoie \u00e0 l&rsquo;enfance<\/strong> : <strong>Leopardi<\/strong> \u00e9voque les cloches qui sonnent les f\u00eates tant aim\u00e9es, les cris des enfants bondissant sur la place \u00ab\u00a0dans une gaie rumeur\u00a0\u00bb. <strong>Baudelaire<\/strong> se souvient du \u00ab\u00a0vert paradis des amours enfantines \/ Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets \/ Les violons vibrant derri\u00e8re les collines\u00a0\u00bb, comme du bonheur enfui. <strong>Pessoa<\/strong> aime le bruit que font les enfants : (187) \u00ab\u00a0Lorsque les enfants jouent \/ Et que je les entends jouer \/ Quelque chose en mon \u00e2me\/Commence \u00e0 se r\u00e9jouir\u00a0\u00bb et il ressent la \u00ab\u00a0saudade\u00a0\u00bb au son de la cloche de son village \u00ab\u00a0Plaintive dans le soir calme \/ [&#8230;]Je sens le pass\u00e9 plus lointain\/je sens la nostalgie plus proche\u00a0\u00bb (65). Insensiblement, on passe de ces bruits d&rsquo;enfance <strong>\u00e0 l&rsquo;\u00e9vocation des voix f\u00e9minines<\/strong>. <strong>Pessoa<\/strong> ne parle pas d&rsquo;amour, ou si peu, du moins dans le\u00a0<em>Cancioneiro<\/em>. Mais il \u00e9voque sa m\u00e8re : \u00ab\u00a0Le voile de larmes ne me rend pas aveugle \/ Je vois, en pleurant\/Ce que me restitue cette musique &#8211; \/ La m\u00e8re que j&rsquo;avais [&#8230;] je suis en train de voir ma m\u00e8re jouer \/ Et ces mains-l\u00e0, blanches et fines \/ Dont jamais plus la caresse ne viendra me cajoler &#8211; \/ Jouent au piano appliqu\u00e9es et sereines \/ (Mon Dieu \\)\u00a0<em>Un soir \u00e0 Lima<\/em>.\u00a0\u00bb&#8230; <strong>Leopardi<\/strong> est habit\u00e9 par ses souvenirs amoureux nostalgiques : la voix de l&rsquo;aim\u00e9e qui dispara\u00eet alors que le jeune homme tend l&rsquo;oreille pour l&rsquo;entendre est \u00e9voqu\u00e9e dans<em>\u00a0Premier amour\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Et moi, timide, immobile et maladroit \/ Dans l&rsquo;obscurit\u00e9 je tendais vers le balcon \/ Mon oreille avide, en vain mes yeux ouverts \/&#8230; Et lorsque pour finir, la ch\u00e8re voix \/ Me descendit au c\u0153ur, lorsque le bruit \/ Des chevaux et des roues se fit entendre \/ Alors comme orphelin (\u00ab\u00a0orbo\u00a0\u00bb, latinisme = \u00ab\u00a0priv\u00e9 de\u00a0\u00bb puis \u00ab\u00a0orphelin\u00a0\u00bb) je me cachai\/Palpitant dans mon lit et les yeux clos\/Je pressai ma main sur mon c\u0153ur et soupirai.\u00a0\u00bb <strong>Cette \u00ab\u00a0voix\u00a0\u00bb manquante,<\/strong> celle de la jeune femme aim\u00e9e ou celle des jeunes mortes, ou celle de la m\u00e8re qui appelle pour d\u00eener le jeune homme m\u00e9lancolique pench\u00e9 sur ses livres, &#8211; rappel\u00e9 dans un c\u00e9l\u00e8bre passage du\u00a0<em>Zibaldone<\/em>\u00a0&#8211; forme une polyphonie qui nourrit toute la po\u00e9sie l\u00e9opardienne. Baudelaire dans\u00a0<em>Le jet d&rsquo;eau<\/em>\u00a0\u00e9voque une femme et le bruit de l&rsquo;eau \u00e0 la fois, dans une langueur sensuelle et d\u00e9licieuse : \u00ab\u00a0<strong>O toi que la nuit rend si belle \/ Qu&rsquo;il m&rsquo;est doux, pench\u00e9 vers tes seins \/ D&rsquo;\u00e9couter la plainte \u00e9temelle \/ Qui sanglote dans les bassins ! \/\/\u00a0Lune, eau sonore, nuit b\u00e9nie\/ Arbres qui frissonnez autour \/ Votre pure m\u00e9lancolie \/ Est le miroir de mon amour.<\/strong>\u00a0\u00bb Mais, dans<em>\u00a0Confession<\/em>, il \u00e9voque une voix f\u00e9minine plus discordante &#8211; et on verra que Baudelaire, au contraire des deux autres po\u00e8tes, entend plut\u00f4t des bruits que des sons, est plut\u00f4t boulevers\u00e9 ou agac\u00e9 ou meurtri par eux que consol\u00e9 ou soulag\u00e9 de son spleen &#8211; <strong>une note \u00ab\u00a0bizarre\u00a0\u00bb \u00e9mise par la femme<\/strong> :<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"text-align-justify\">Tout \u00e0 coup, au milieu de l&rsquo;intimit\u00e9 libre<br \/>\nEclose \u00e0 la p\u00e2le clart\u00e9,<br \/>\nDe vous, riche et sonore instrument o\u00f9 ne vibre<br \/>\nQue la radieuse ga\u00eet\u00e9,<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">De vous, claire et joyeuse ainsi qu&rsquo;une fanfare<br \/>\nDans le matin \u00e9tincelant<br \/>\nUne note plaintive, une note bizarre<br \/>\nS&rsquo;\u00e9chappa tout en chancelant [&#8230;]<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"text-align-justify\">La femme se plaint de son sort malheureux, et affirme \u00ab\u00a0<strong>Que tout craque, amour et beaut\u00e9<\/strong>\u00a0\u00bb \/ Jusqu&rsquo;\u00e0 ce que l&rsquo;Oubli les jette dans sa hotte\/pour les rendre \u00e0 l&rsquo;\u00c9ternit\u00e9\u00a0\u00bb. Voil\u00e0 la note discordante, la disharmonie dont Baudelaire nourrit sa r\u00e9flexion et sa po\u00e9sie. Dans\u00a0<em>La cloche f\u00eal\u00e9e<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0<strong>Il\u00a0arrive souvent que sa voix affaiblie \/ Semble le r\u00e2le \u00e9pais d&rsquo;un bless\u00e9 qu&rsquo;on oublie<\/strong>\u00a0\u00bb ; dans\u00a0<em>Spleen<\/em>, les voix sont effrayantes : \u00ab\u00a0<strong>Des cloches tout \u00e0 coup sautent avec furie \/ Et lancent vers le ciel un affreux hurlement \/ Ainsi que des esprits errants et sans patrie \/ Qui se mettent \u00e0 geindre opini\u00e2trement.<\/strong>\u00a0\u00bb Plus on avance dans le recueil, plus les voix se font plaintives ou criardes, d\u00e9sagr\u00e9ables et disharmoniques. La vie dans\u00a0<em>La fin de la journ\u00e9e<\/em>\u00a0est \u00ab\u00a0impudente et criarde\u00a0\u00bb, et dans\u00a0<em>Le Voyage<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0Une voix retentit sur le pont \u00ab\u00a0<strong>Ouvre l&rsquo;\u0153il !\u00a0\u00bb \/ Une voix \u00e0 la hune, ardente et folle, crie<\/strong>\u00a0\u00bb puis c&rsquo;est le chant de sir\u00e8nes mangeuses d&rsquo;homme qui domine : \u00ab\u00a0<strong>Entendez- vous ces voix charmantes et fun\u00e8bres \/ Qui chantent<\/strong> \u00ab\u00a0Par ici vous qui voulez manger \/ Le lotus parfum\u00e9 !&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nCes sir\u00e8nes que Georges Bataille<sup>2<\/sup>\u00a0retrouve dans une chanson qu&rsquo;il pense fondatrice pour la vocation po\u00e9tique de Baudelaire, racontant le meurtre de la femme d&rsquo;un scieur de long, qui parle \u00e0 une sir\u00e8ne : \u00ab\u00a0<strong>Chante, Sir\u00e8ne, chante \/ Franfra-Cancru-Lon-La-Lira \/ Chante sir\u00e8ne chante\/ T&rsquo;as raison de chanter \/\/ Car t&rsquo;as la mer \u00e0 boire \/Et ma mie \u00e0 manger !<\/strong>\u00ab\u00a0. Pour Bataille, Baudelaire demeure pour lui-m\u00eame un d\u00e9dale, il se fixe au pass\u00e9, \u00e9prouve l&rsquo;impuissance pr\u00e9coce. Mais bien qu&rsquo;il se dise lui-m\u00eame \u00ab\u00a0faux accord\u00a0\u00bb, dans l\u2019<em>H\u00e9autontimoroum\u00e9nos<\/em>, (\u00ab\u00a0Ne suis-je pas un faux accord \/ Dans la divine symphonie \/ Gr\u00e2ce \u00e0 la vorace ironie \/ Qui me secoue et qui me mord ?\u00a0\u00bb) bien que, comme le note Jean Starobinski<sup>3<\/sup>, il se sente dans une dissonance m\u00e9lancolique avec le monde, et entende sa voix comme habit\u00e9e par cette ironie &#8211; \u00ab\u00a0Elle est dans ma voix, la criarde !\u00a0\u00bb &#8211; il n&rsquo;en est pas moins po\u00e8te, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu\u00eateur d&rsquo;impossible. Dans\u00a0<em>Moesta<\/em>\u00a0il doute : \u00ab\u00a0Mais le vert paradis des amours enfantines \/ Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets\/Les violons vibrant derri\u00e8re les collines, \/ [&#8230;] Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs \/ Et l&rsquo;animer encor d&rsquo;une voix argentine ?\u00a0\u00bb <strong>Cette voix argentine de l&rsquo;enfance ne sert plus de rien, mais il peut \u00eatre sauv\u00e9 par cette ironie,<\/strong> ce \u00ab\u00a0rire\u00a0\u00bb qui l&#8217;emp\u00eache de sombrer tout \u00e0 fait. Pour Starobinsi,\u00a0<em>l&rsquo;alter ego<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0qui impose sa violence est donc l&rsquo;Ironie, la m\u00e9g\u00e8re\u00a0\u00bb (op. cit. p. 36), <strong>mais l&rsquo;ironie est aussi salut<\/strong> sans doute, et possibilit\u00e9 de vaincre le spleen par moment, non pas en ressuscitant le pass\u00e9 mais en prenant ses distances.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\"><strong>Le \u00ab\u00a0rire\u00a0\u00bb tient aussi sa place dans la pens\u00e9e po\u00e9tique de Leopard<\/strong>i<sup>4<\/sup>\u00a0: rire \u00ab\u00a0mauvais\u00a0\u00bb, ironique, \u00ab\u00a0presque sauvage all\u00e9gresse\u00a0\u00bb \u00e9crit Leopardi dans le\u00a0<em>Zibaldone<\/em>, le rire est destructeur, il isole le sujet dans sa solitude, il indique <strong>sa sup\u00e9riorit\u00e9 sur l&rsquo;autre<\/strong>, il est presque folie. Dans les moments de plus grand d\u00e9sespoir, Leopardi rit d&rsquo;un rire malin, un rire qui combine m\u00e9lancolie et folie, retrouvant la tradition antique, mais qui tente de soigner le d\u00e9sespoir, comme la \u00ab\u00a0criarde Ironie\u00a0\u00bb de Baudelaire. La pens\u00e9e n\u00e9gative de Leopardi arrive \u00e0 un lieu <strong>o\u00f9 la seule certitude est l&rsquo;incertitude, o\u00f9 la m\u00e9lancolie peut \u00eatre totale<\/strong> : \u00e0 ce moment-l\u00e0, pleurer serait encore un signe d&rsquo;espoir, mais <strong>rire est le signe de l&rsquo;acceptation du d\u00e9sastre<\/strong>. Le rire peut \u00eatre ang\u00e9lique ou satanique : ang\u00e9lique lorsque c&rsquo;est le rire des oiseaux lorsqu&rsquo;ils se sentent heureux, comme l&rsquo;\u00e9crit Leopardi dans \u00c9loge des oiseaux, abandon \u00e0 la vie et \u00e0 l&rsquo;oubli de ceux qui n&rsquo;ont rien \u00e0 oublier. Satanique est le rire de l&rsquo;homme, abandonn\u00e9 des dieux, irr\u00e9m\u00e9diablement m\u00e9lancolique, et qui sait regarder au fond du gouffre de sa propre perte&#8230;<\/p>\n<h3>musique populaire<\/h3>\n<p class=\"text-align-justify\"><strong>La musique populaire<\/strong> dont les trois \u0153uvres r\u00e9sonnent marque mieux encore <strong>l&rsquo;alliance du spleen et de la po\u00e9sie<\/strong>.<br \/>\n<strong>Leopardi<\/strong> est le po\u00e8te de <strong>la voix qui chante dans le lointain, du chant perdu, du \u00ab\u00a0retrait de la voix\u00a0\u00bb<sup>5<\/sup><\/strong>. Les occurrences dans ses\u00a0<em>Canti<\/em>\u00a0de chansons et de musique sont tr\u00e8s nombreuses. Elles sont souvent m\u00e9lancoliques, parfois langoureuses, et se r\u00e9f\u00e8rent la plupart du temps au <strong>rythme<\/strong> avant tout.<br \/>\n<strong>Les chansons des corps de m\u00e9tiers<\/strong> ont une grande importance : chanson de l&rsquo;artisan dans le\u00a0<em>Soir d&rsquo;un jour de f\u00eate<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0&#8230; et dans la nuit tardive \/ Un chant qu&rsquo;on entendait par les chemins \/ Mourir en se perdant peu \u00e0 peu \/ D\u00e9j\u00e0 semblablement serrait mon c\u0153ur\u00a0\u00bb ; dans\u00a0<em>\u00c0 sa dame<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0par les vals o\u00f9 r\u00e9sonne\/Du laboureur fatigu\u00e9 la chanson\u00a0\u00bb; dans<em>\u00a0Les souvenances<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0&#8230;sous le toit paternel\/Sonnaient les voix altern\u00e9es et les calmes\/Travaux des serviteurs\u00a0\u00bb, dans<em>\u00a0Le calme apr\u00e8s l&rsquo;orage\u00a0<\/em>\u00ab\u00a0Et reprend le travail familier \/ L&rsquo;artisan pour contempler l&rsquo;humide ciel \/ Chantonnant son ouvrage \u00e0 la main [&#8230;] Le mara\u00eecher renouvelle \/ De chemin en chemin \/ Son appel journalier.\u00a0\u00bb Avec Leopardi, Pessoa partage le go\u00fbt des sons champ\u00eatres et des chants des artisans : Ainsi dans le\u00a0<em>Cancioneiro<\/em>\u00a0(67 Bourgois) chante la lavandi\u00e8re .\u00a0\u00bbElle chante parce qu&rsquo;elle chante, elle est triste \/ Parce qu&rsquo;elle chante, parce qu&rsquo;elle existe \/ Pour cela elle est joyeuse aussi\u00a0\u00bb (167), chante la moissonneuse : \u00ab\u00a0Elle chante, pauvre moissonneuse&#8230;\u00a0\u00bb (165), \u00ab\u00a0Mais non elle n&rsquo;est pas abstraite, elle est un oiseau \/ De sons qui voltigent dans l&rsquo;air de l&rsquo;air \/ Et son \u00e2me chante sans entrave \/ Car c&rsquo;est le chant qui la fait chanter\u00a0\u00bb. Et aussi \u00ab\u00a0&#8230; un aveugle et sa guitare \/ Qui sont en train de pleurer \/ Moi aussi je suis un aveugle \/ Qui chante sur la route (171)\u00a0\u00bb Des abords de la montagne \/ Vient une chanson qui me dit \/ Qu&rsquo;aussi riche que soit l&rsquo;\u00e2me \/ Il lui faut toujours \u00eatre malheureuse\u00a0\u00bb( 204)&#8230; ou \u00ab\u00a0Trilles d&rsquo;une fl\u00fbte au fond de la nuit. Sont-ils de quelque \/ Berger ? Qu&rsquo;importe !&#8230;\u00a0\u00bb (78) \u00ab\u00a0Ils s&rsquo;en vont errant sur la route \/ Ils chantent sans raison \/\u00a0\u00bb (92). Tous ces chants nous racontent le Portugal, et le petit peuple qu&rsquo;\u00e9coute le po\u00e8te, auquel il se compare, et qui lui dit l&rsquo;insouciance d\u00e9sabus\u00e9e des humbles.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\"><strong>La pr\u00e9dilection de Baudelaire pour la \u00ab\u00a0chanson\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9e<\/strong><sup>6<\/sup>, et on a donn\u00e9 une analyse du po\u00e8me\u00a0<em>Harmonie du soir\u00a0<\/em>comme pantoum<sup>7<\/sup>\u00a0qui montre l&rsquo;utilisation \u00ab\u00a0vertigineuse\u00a0\u00bb que fait Baudelaire de la r\u00e9p\u00e9tition, du \u00ab\u00a0timbre\u00a0\u00bb des rimes, des refrains, et des retours \u00ab\u00a0incertains\u00a0\u00bb qui provoquent l&rsquo;impression de tournoiement. Debussy a utilis\u00e9 du reste le vers : \u00ab\u00a0Les sons et les parfums tournent dans l&rsquo;air du soir\u00a0\u00bb comme titre d&rsquo;une de ses pi\u00e8ces instrumentales, et non vocale, un<em>\u00a0Pr\u00e9lude<\/em>\u00a0pour piano, un vers assez abstrait, peu charg\u00e9 de mati\u00e8re-\u00e9motion, estimant que Baudelaire avait \u00ab\u00a0d\u00e9j\u00e0 mis en musique\u00a0\u00bb son po\u00e8me. On voudrait pourtant revenir sur la m\u00e9lancolie dans ce texte, en le mettant en rapport avec\u00a0<em>La musiqu<\/em>e. On se souvient des deux \u00ab\u00a0tercets\u00a0\u00bb :<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">\u00ab\u00a0Je sens vibrer en moi toutes les passions<br \/>\nD&rsquo;un vaisseau qui souffre.<br \/>\nLe bon vent, la temp\u00eate et ses convulsions<\/p>\n<p>Sur l&rsquo;immense gouffre<br \/>\nMe bercent. D&rsquo;autres fois, calme plat, grand miroir<br \/>\nDe mon d\u00e9sespoir !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">On notera que si le c\u0153ur est afflig\u00e9 &#8211; parce qu&rsquo;on l&rsquo;afflige &#8211; ce c\u0153ur tendre qui \u00ab\u00a0hait le n\u00e9ant vaste et noir\u00a0\u00bb, compar\u00e9 au violon qui fr\u00e9mit en jouant cette valse douloureuse et d\u00e9licieuse \u00e0 la fois, dans<em>\u00a0La Musique<\/em>, c&rsquo;est l&rsquo;\u00eatre tout entier qui souffre, et \u00ab\u00a0vibre\u00a0\u00bb (comme les fleurs sur leur tige, alors que fr\u00e9mit le violon), pris du tremblement des passions, qui peut aller jusqu&rsquo;aux convulsions. Mais, que les vibrations soient douces ou fortes, elles \u00ab\u00a0bercent\u00a0\u00bb, <strong>elle font du corps un vaisseau,<\/strong> ce vaisseau que Baudelaire dans\u00a0<em>Fus\u00e9es<\/em>\u00a0compare \u00e0 un <strong>\u00ab\u00a0\u00eatre vaste, immense, compliqu\u00e9, mais eurythmique [&#8230;] souffrant et soupirant tous les soupirs et toutes les ambitions humaines<\/strong>\u00ab\u00a0. Et dans une Lettre \u00e0 Wagner (17 f\u00e9vrier 1860) Baudelaire parle de volupt\u00e9 \u00ab\u00a0vraiment sensuelle et qui ressemble \u00e0 celle de [&#8230;] rouler sur la mer.\u00a0\u00bb Dans<em>\u00a0Moesta et errabunda<\/em> c&rsquo;est la mer qui console et berce \u00ab\u00a0La mer, la vaste mer, console nos labeurs ! \/ Quel d\u00e9mon a dot\u00e9 la mer, rauque chanteuse \/ Qu&rsquo;accompagne l&rsquo;immense orgue des vents grondeurs\/De cette fonction de sublime berceuse ?\u00a0\u00bb La voix de la mer se fait \u00ab\u00a0rauque\u00a0\u00bb, mais le bercement, m\u00eame s&rsquo;il \u00e9voque autre chose qu&rsquo;une \u00ab\u00a0valse langoureuse\u00a0\u00bb persiste.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\"><strong>Que repr\u00e9sente la musique pour le po\u00e8te ?<\/strong> Baudelaire, dans\u00a0<em>Le Chat<\/em>, qui est une all\u00e9gorie et non un compagnon familier, reconna\u00eet <strong>qu&rsquo;une \u00ab\u00a0voix\u00a0\u00bb le hante<\/strong> :<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">\u00ab\u00a0Mais que sa voix s&rsquo;apaise ou gronde \/ Elle est toujours riche et profonde \/ C&rsquo;est l\u00e0 son charme et son secret. \/ Cette voix qui perle et qui filtre \/ Dans mon fonds le plus t\u00e9n\u00e9breux \/ Me remplit comme un vers nombreux \/ et me r\u00e9jouit comme un philtre\/\/ Elle endort les plus cruels maux \/ Et contient toutes les extases ; \/ Pour dire les plus longues phrases, \/ Elle n&rsquo;a pas besoin de mots. \/\/ Non, il n&rsquo;est pas d&rsquo;archet qui morde \/ Sur mon c\u0153ur, parfait instrument,\/ Et fasse plus royalement \/ Chanter sa plus vibrante corde \/\/ Que ta voix, chat myst\u00e9rieux, \/ Chat s\u00e9raphique, chat \u00e9trange, \/ En qui tout est, comme en un ange \/ Aussi subtil qu&rsquo;harmonieux !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">Cette voix, qui n&rsquo;est pas forc\u00e9ment une voix de femme, a rapport \u00e0 la po\u00e9sie, et surtout \u00e0 l&rsquo;aspect musical de la po\u00e9sie : le rythme, avec le latinisme \u00ab\u00a0nombreux\u00a0\u00bb signifiant \u00ab\u00a0rythm\u00e9\u00a0\u00bbet \u00ab\u00a0harmonieux\u00a0\u00bb, le timbre \u00ab\u00a0tendre et discret\u00a0\u00bb, et l&rsquo;inspiration qui fait vibrer encore ici le c\u0153ur du po\u00e8te. Cette voix n&rsquo;a pas besoin de mots, elle est une incantation qui berce la douleur elle aussi, qui endort le mal, de fa\u00e7on myst\u00e9rieuse, \u00ab\u00a0comme un philtre\u00a0\u00bb, permettant ensuite de cr\u00e9er, de \u00ab\u00a0chanter\u00a0\u00bb de fa\u00e7on lyrique, gr\u00e2ce \u00e0 la corde la plus vibrante. J\u00e9r\u00f4me Th\u00e9lot commente ainsi le po\u00e8me : \u00ab\u00a0Cette voix qui parle et qui filtre\u00a0\u00bb dans le fonds le plus t\u00e9n\u00e9breux de la conscience po\u00e9tique, et qui fonde celle-ci, cette voix entra\u00eenante comme un charme &#8211; c&rsquo;est la voix de l&rsquo;autre, mod\u00e8le de celle du moi.\u00a0\u00bb<sup>8<\/sup>\u00a0Et c&rsquo;est bien cette voix \u00ab\u00a0de l&rsquo;autre\u00a0\u00bb qui manque au m\u00e9lancolique, le hante et qui initie l&rsquo;acte po\u00e9tique.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">Dans\u00a0<em>Aspasie<\/em>\u00a0Leopardi pr\u00e9cise les effets de la musique : \u00ab\u00a0La beaut\u00e9, la musique ont un effet semblable \/ Qui semble bien souvent d\u00e9voiler le myst\u00e8re profond\u00a0de cieux inconnus\u00a0\u00bb et plus loin \u00ab\u00a0C&rsquo;est tout pareillement \/ Que le musicien ne sait ce qu&rsquo;il \u00e9veille \/ Aux accords de sa main ou de sa voix \/ En qui l&rsquo;\u00e9coute\u00a0\u00bb. Dans\u00a0<em>L&rsquo;effigie fun\u00e9raire d&rsquo;une belle dame<\/em>, on lit : \u00ab\u00a0Des infinis d\u00e9sirs \/ Et d&rsquo;alti\u00e8res visions \/ Cr\u00e9e dans l&rsquo;esprit r\u00eavant \/ Par le pouvoir du son, la musique ; \/ Ainsi par les flots inconnus, d\u00e9licieux\/Erre l&rsquo;esprit de l&rsquo;homme \/ Comme \u00e0 plaisir\/Un nageur audacieux dans l&rsquo;Oc\u00e9an. \/ Mais qu&rsquo;une dissonance \/ Blesse l&rsquo;oreille et tout soudain \/ Ce ciel retourne au rien.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0In nulla\/Torna quel paradiso in un momento.\u00a0\u00bb&#8230; Ce texte est \u00e0 commenter : on y voit combien la musique est investie d&rsquo;un pouvoir spirituel mais aussi pour maintenir \u00e0 la fois le d\u00e9sir et les puissances de l&rsquo;imagination qui sont fondamentales dans la cr\u00e9ation po\u00e9tique pour Leopardi. De plus on trouve ici ce que nous voyons d\u00e9velopp\u00e9 par Baudelaire, l&rsquo;importance des relations entre l&rsquo;impression voluptueuse que donne la musique de sombrer dans l&rsquo;eau, et de nager d\u00e9licieusement &#8211; sans doute cela \u00e9claire-t-il la fin de\u00a0<em>L&rsquo; Infini<\/em>\u00a0\u00ab\u00a0Et le naufrage m&rsquo;est doux en cette mer\u00a0\u00bb. &#8211; et la dissonance toujours possible qui fait dispara\u00eetre tout dans le n\u00e9ant. Michel Orcel<sup>9<\/sup>\u00a0montre que pour Leopardi il y a \u00ab\u00a0discordance absolue des \u00e9l\u00e9ments dont est compos\u00e9e la condition de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb, la v\u00e9rit\u00e9 \u00ab\u00a0disharmonique\u00a0\u00bb les \u00ab\u00a0contradictions palpables \u00a0\u00bb de la nature\u00a0\u00bb Mais il y a plus : Leopardi a th\u00e9oris\u00e9 sur la musique et sur le langage dans ses \u00e9crits philosophiques, il montre que la po\u00e9tique de la voix s&rsquo;oppose \u00e0 la m\u00e9lancolie, \u00e0 l&rsquo;ennui, au rien. La voix du po\u00e9tique est un autre langage, fond\u00e9 sur un son des origines, un souvenir de chant lointain que sans doute un souvenir-\u00e9cran fait correspondre \u00e0 des chansons humaines ou des bruits de la nature, la voix du po\u00e9tique est hors du langage, dans le rythme, qui am\u00e8ne tout naturellement \u00e0 des images marines, \u00e0 un bercement de la douleur, autre concept fondateur de la po\u00e9sie et de la pens\u00e9e l\u00e9opardienne. Comme chez Baudelaire il y a un rem\u00e8de, qui efface cette voix, \u00ab\u00a0criarde\u00a0\u00bb comme la vie, que doit emprunter le po\u00e8te : la musique d&rsquo;avant la parole. C&rsquo;est ainsi que dans le Voyage on peut lire la qu\u00eate de l&rsquo;impossible dans une volupt\u00e9 sans espoir : \u00ab\u00a0Et nous allons, suivant le rythme de la lame \/ Ber\u00e7ant notre infini sur le fini des mers.\u00a0\u00bb Tout l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e2me du spleen\u00e9tique est ici r\u00e9sum\u00e9 : l&rsquo;infinitude accept\u00e9e et reconnue de l&rsquo;\u00eatre ne saurait \u00eatre autrement calm\u00e9e que par le rythme &#8211; tout particuli\u00e8rement le bercement &#8211; qui envo\u00fbte et endort, qui met dans un \u00e9tat de vertige permettant, un moment peut-\u00eatre, l&rsquo;oubli.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">Un po\u00e8me essentiel de Pessoa dit ce que repr\u00e9sente le souvenir d&rsquo;un chant (143) et montre comment le po\u00e8te utilise le rythme :<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"text-align-justify\">Au fond de ma pens\u00e9e<br \/>\nUn chant tient lieu de sommeil,<br \/>\nUn chant sourd et lent<br \/>\nSans mots pour l&rsquo;exprimer.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">Si je pouvais le traduire<br \/>\nAvec des mots parlants,<br \/>\nTous pourraient trouver<br \/>\nCe qu&rsquo;il ne cesse de cacher.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">Tous pourraient d\u00e9couvrir<br \/>\nAu fond de leur pens\u00e9e<br \/>\nL&rsquo;insoup\u00e7onn\u00e9e pr\u00e9sence<br \/>\nD&rsquo;un chant sourd et lent.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">Et chacun, distrait de la vie<br \/>\nQu&rsquo;il se doit de trouver,<br \/>\nAurait la satisfaction<br \/>\nD&rsquo;entendre un chant qui est mien.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"text-align-justify\">Le po\u00e8me est un art po\u00e9tique et un appel au lecteur : le chant au fond de la pens\u00e9e ne laisse pas de nous rappeler le chat (chant) de Baudelaire, qui hante le po\u00e8te. Mais ici, ce chant \u00ab\u00a0sourd et lent\u00a0\u00bb renvoie, avant toute autre \u00e0 la musique portugaise, au Fado. R\u00e9pondant \u00e0 une enqu\u00eate sur le Fado, Pessoa \u00e9crit (le 14 avril 1929) : \u00ab\u00a0Toute po\u00e9sie &#8211; et la chanson est une po\u00e9sie assist\u00e9e &#8211; refl\u00e8te ce que l&rsquo;\u00e2me n&rsquo;a pas. Aussi la chanson des peuples tristes est- elle gaie, et la chanson des peuples gais est triste. Mais\u00a0<em>le fado<\/em>\u00a0n&rsquo;est ni gai ni triste. C&rsquo;est un \u00e9pisode d&rsquo;intervalle. L&rsquo;\u00e2me portugaise l&rsquo;a con\u00e7u quand elle n&rsquo;existait pas, et d\u00e9sirait tout sans avoir la force de le d\u00e9sirer. Les \u00e2mes fortes attribuent tout au Destin ; seuls les faibles font confiance \u00e0 la volont\u00e9 parce qu&rsquo;elle n&rsquo;existe pas.\u00a0<em>Le fado<\/em>\u00a0est la lassitude de l&rsquo;\u00e2me forte, le regard de m\u00e9pris du Portugal au Dieu en qui il a cru et qui l&rsquo;a aussi abandonn\u00e9. Dans le\u00a0<em>fado<\/em>\u00a0les Dieux reviennent, l\u00e9gitimes et lointains. Tel est le second sens de la figure du Roi D. Sebasti\u00e2o.\u00a0\u00bb Sans analyser compl\u00e8tement ces r\u00e9ponses qui sont une sorte de profession de foi de Pessoa, on peut remarquer combien la musique est li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;origine, au mythe et au pays. Dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Au fond de ma pens\u00e9e\u00a0\u00bb Pessoa s&rsquo;adresse \u00e0 \u00ab\u00a0tous\u00a0\u00bb, aux siens, \u00e0 ses contemporains et \u00e0 ses compatriotes : le \u00ab\u00a0message\u00a0\u00bb (titre d&rsquo;un de ses plus c\u00e9l\u00e8bres po\u00e8mes) concerne autrui, et le chant sourd et lent qui se convertirait en langage est celui des autres aussi. Ce chant traduit en mots, ce chant qui tient \u00e9veill\u00e9 le po\u00e8te \u00ab\u00a0comme un veilleur attend l&rsquo;aurore\u00a0\u00bb, est celui de tous, mais ils ne savent pas qu&rsquo;ils l&rsquo;ont dans l&rsquo;\u00e2me : la vie est distraction de l&rsquo;\u00e9coute de la musique du fond de la pens\u00e9e, et cette \u00ab\u00a0insoup\u00e7onn\u00e9e pr\u00e9sence\u00a0\u00bb, c&rsquo;est au po\u00e8te de la r\u00e9v\u00e9ler. Alors le po\u00e8te est entendu des autres qu&rsquo;il comble de son chant singulier. Le monde int\u00e9rieur est tout entier habit\u00e9 par un chant int\u00e9rieur qui veut \u00eatre. Et Pessoa \u00e9crit dans\u00a0<em>Sh\u00e9h\u00e9razade<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0&#8230; Je ne suis rien sinon l&rsquo;harmonie \/ Int\u00e9rieure entre exister et entendre \/ La musique qui te chante et dissuade \/ De la vie&#8230; \u00a0\u00bb (71) &#8230;<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">La forme du po\u00e8me est extr\u00eamement simple, comme un chant, et a toujours aim\u00e9 cette forme strophique populaire. Le fado est \u00e0 l&rsquo;origine strophique et on ne sait si la strophe a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite pour s&rsquo;adapter \u00e0 la musique ou si la musique a \u00e9t\u00e9 mise sur des po\u00e8mes d\u00e9j\u00e0 existants<sup>10<\/sup>. Quoi qu&rsquo;il en soit, les strophes sont simples et courtes, relativement r\u00e9p\u00e9titives. Deux types de celle \u00e0 rythme \u00ab\u00a0parlando rubato\u00a0\u00bb, tempo musical et flexible qui peut \u00eatre acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 ou ralenti, selon les besoins de la chanson, et celle \u00e0 \u00ab\u00a0tempo giusto\u00a0\u00bb plus rigide, souvent de rythme \u00e9gal, destin\u00e9e \u00e0 accompagner la danse et le chant. Ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es des Quadras ao gosto popular formes utilis\u00e9es d&rsquo;abord dans sa jeunesse, puis reprises peu de temps avant sa mort. Le premier des ann\u00e9es 1906\/7, est pour nous tr\u00e8s touchant, parce qu&rsquo;il dit combien, d\u00e8s sa jeunesse, le po\u00e8te est sensible au fameux \u00ab\u00a0bercement\u00a0\u00bb de la musique et du chant, et accessible \u00e0 la m\u00e9lancolique langueur de ce mouvement, pour l&rsquo;\u00eatre humain :<\/p>\n<div class=\"table-wrapper\">\n<table border=\"1\" cellspacing=\"1\" cellpadding=\"1\">\n<tbody>\n<tr>\n<td>\n<p class=\"text-align-center\">Cantigas de portugueses<br \/>\nS\u00e2o como barcos no mar<br \/>\nV\u00e2o de uma aima para outra<br \/>\nCom riscos de naufragar.<\/p>\n<\/td>\n<td>\n<p class=\"text-align-center\">Les chansons des portugais<br \/>\nSont comme des barques sur la mer<br \/>\nElles vont d&rsquo;une \u00e2me \u00e0 l&rsquo;autre<br \/>\nEt risquent le naufrage.<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<\/div>\n<p class=\"text-align-justify\">Le naufrage &#8211; naufrage de l&rsquo;\u00e2me, naufrage de l&rsquo;\u00eatre &#8211; est aussi chez fortement li\u00e9 \u00e0 la musique. On a vu qu&rsquo;il nommait le Fado un \u00ab\u00a0intervalle\u00a0\u00bb, pour lui la vie est cette sorte d&rsquo;entre-deux \u00e9trange et impr\u00e9cis. De m\u00eame dans le po\u00e8me \u00ab\u00a0Trilles d&rsquo;une fl\u00fbte&#8230;\u00a0\u00bb : (78)<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"text-align-justify\">Trilles d&rsquo;une fl\u00fbte au c\u0153ur de la nuit. Sont-ils de quelque<br \/>\nBerger ? Qu&rsquo;importe ? Evanescente<br \/>\nS\u00e9rie de notes, confuse et sans aucun sens,<br \/>\nComme la vie.<br \/>\nPar bribes, sans commencement ni fin, ondoie,<br \/>\nL&rsquo;a\u00e9rienne cantil\u00e8ne.<br \/>\nPauvre chant priv\u00e9 de musique et de voix, et si plein<br \/>\nDe n&rsquo;\u00eatre rien.<br \/>\nAucun lien, aucun fil pour qu&rsquo;on retienne l&rsquo;\u00e9trange<br \/>\nChant lorsqu&rsquo;il s&rsquo;arr\u00eatera&#8230;<br \/>\nRien qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;entendre j&rsquo;\u00e9prouve avec douleur qu&rsquo;il me manque d\u00e9j\u00e0,<br \/>\nEt l&rsquo;instant o\u00f9 il va cesser.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p class=\"text-align-justify\">La forme populaire est ici abandonn\u00e9e au profit d&rsquo;une forme bris\u00e9e comme ces notes disjointes, priv\u00e9es de sens, ne donnant aucune impression de coh\u00e9rence structurale, mais en revanche une intense impression d&rsquo;\u00e9vanescence, le rythme de la perte et de la disparition, li\u00e9, on le sait, au bercement pour dans un aller dont on attend le retour sans en \u00eatre jamais s\u00fbr &#8211; on ne peut s&#8217;emp\u00eacher de penser \u00e0\u00a0<em>\u00c0 soi-m\u00eame\u00a0<\/em>de Leopardi. Le son est d\u00e9j\u00e0 mort avant d&rsquo;avoir cess\u00e9, le sentiment de la perte \u00e9prouv\u00e9e avant la fin des trilles, la na\u00eet du deuil ant\u00e9rieur qu&rsquo;on doit faire de la s\u00e9rie de notes, qui ressemble \u00e0 la vie. Du deuil ant\u00e9rieur de la vie, qui est un chant, &#8211; au fond de la pens\u00e9e, sourd et lent &#8211; mais priv\u00e9 de voix &#8211; et la voix du po\u00e8te a du mal \u00e0 mettre en paroles ce chant &#8211; pas m\u00eame une musique, et plein du vide de ce qu&rsquo;il est, ou n&rsquo;est pas.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">Quel rapport y a-t-il entre musique, po\u00e9sie et d\u00e9senchantement, nostalgie, ennui, spleen,\u00a0<em>desassosego\u00a0<\/em>? On ne saurait dire s\u00e9rieusement que le m\u00e9lancolique &#8211; si tant est qu&rsquo;on puisse r\u00e9unir aussi cavali\u00e8rement les trois po\u00e8tes sous cette \u00e9tiquette &#8211; est port\u00e9 \u00e0 aimer la musique, ou \u00e0 utiliser la musique pour calmer son mal de fa\u00e7on privil\u00e9gi\u00e9e. Le contre-exemple de Stendhal -qui n&rsquo;avait pas grand chose d&rsquo;un \u00ab\u00a0m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb et qui adorait la musique et la voix ! &#8211; un parmi mille autres, est l\u00e0 pour d\u00e9mentir les conclusions h\u00e2tives. Il est tr\u00e8s difficile de traiter des rapports de la structure &#8211; n\u00e9vrotique ici -, des \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me, &#8211; m\u00e9lancolie, nostalgie,<em>\u00a0desassosego<\/em>\u00a0ou ennui &#8211; et d&rsquo;un art aussi complexe et vari\u00e9 que la musique. Et puis, on l&rsquo;a vu : quelle musique ? Le go\u00fbt de la musique populaire peut tenir aux circonstances historiques, et culturelles, Leopardi vit \u00e0 la campagne, Baudelaire \u00e0 Paris et Pessoa dans le pays du<em>\u00a0fado<\/em>. La musique savante, qu&rsquo;ils connaissent tous, en l&rsquo;op\u00e9ra italien pour Leopardi, Wagner pour Baudelaire, les a influenc\u00e9s. Il y a bien des diff\u00e9rences dans les r\u00e9actions \u00e0 ces musiques, et dans les descriptions\u00a0de ces musiques. Pourtant, il y a cette pr\u00e9dilection pour la musique chant\u00e9e. Sans forcer les textes, sans g\u00e9n\u00e9ralisation abusive, on peut tout de m\u00eame noter l&rsquo;importance qu&rsquo;ils accordent au rythme, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la m\u00e9lodie et le rythme lie la musique et la po\u00e9sie, depuis les origines. Nos trois auteurs ont, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, renouvel\u00e9 le rythme des formes \u00ab\u00a0classiques\u00a0\u00bb (savantes, mais aussi souvent populaires) qu&rsquo;ils ont adopt\u00e9es, tout en restant attach\u00e9s \u00e0 ces formes. Une analyse stylistique pr\u00e9cise &#8211; qui a \u00e9t\u00e9 faite pour chacun, et on y renvoie, faute de pouvoir ici en faire \u00e9tat de fa\u00e7on d\u00e9taill\u00e9e &#8211; montre leur go\u00fbt de la tradition, leur subversion de cette tradition. Cette subversion,\u00a0ce renouvellement portent sur le vocabulaire, les images, mais surtout sur les codes de structure et de rythme : c&rsquo;est pourquoi on a tenu \u00e0 montrer pr\u00e9cis\u00e9ment les points de ressemblance des diverses \u0153uvres qui pensent l&rsquo;importance du chant entendu et perdu, l&rsquo;importance du rapport de ce chant \u00e0 une \u00ab\u00a0origine\u00a0\u00bb mythique, \u00e0 une identit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;enfance, qui disent les effets psychiques et corporels de ces chants &#8211; donc de la voix et du rythme &#8211; et leur lien avec des \u00e9tats de conscience assez voisins. Michel Collot<sup>11<\/sup>\u00a0a montr\u00e9 combien l&rsquo;\u00e9motion \u00e9tait un \u00ab\u00a0impens\u00e9 de la po\u00e9tique contemporaine\u00a0\u00bb : il est certain qu&rsquo;elle est au c\u0153ur de l&rsquo;exp\u00e9rience de la po\u00e9sie lyrique, et qu&rsquo;elle resurgit dans le po\u00e8me. Mati\u00e8re-\u00e9motion et d\u00e9sir, qui sont \u00e0 la base de l&rsquo;\u00e9criture lyrique : Colette Astier, dans\u00a0<em>Po\u00e9sie, lyrisme et narration<\/em>\u00a0:<em>\u00a0pour une approche comparatiste<\/em><sup>12<\/sup>\u00a0explique de fa\u00e7on lumineuse ce lien du lyrisme avec le d\u00e9sir, la po\u00e9sie lyrique \u00e9tant fond\u00e9e sur deux vocations, \u00ab\u00a0l&rsquo;une \u00e9tant de raconter comment le d\u00e9sir va, l&rsquo;autre de figurer sa rencontre ou sa peine.\u00a0\u00bb On comprend pourquoi la musique populaire est particuli\u00e8rement apte \u00e0 transmettre de fa\u00e7on directe ces deux vocations, qu&rsquo;elle partage avec le lyrisme. Tout ceci ne se s\u00e9pare pas d&rsquo;un \u00ab\u00a0chant\u00a0\u00bb donc d&rsquo;un rythme originel, et du souvenir d&rsquo;une voix, non moins li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;origine, de l&rsquo;\u00eatre et du d\u00e9sir.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">Si l&rsquo;on veut une argumentation plus historique et plus litt\u00e9raire, on peut en revenir aux origines, du lyrisme m\u00eame cette fois-ci. Le rythme est \u00e0 la base du lyrisme, la notion de lyrique est dans son double sens de \u00ab\u00a0personnel et de musical\u00a0\u00bb li\u00e9 \u00e0 la notion de rythmique comme l&rsquo;explique Soshanna Felman<sup>13<\/sup>, le rythme \u00e9tant selon elle \u00ab\u00a0un moyen de survivre du sujet\u00a0\u00bb. L&rsquo;histoire fonde le rapprochement : dans la tradition lyrique europ\u00e9enne : la\u00a0<em>canso<\/em>\u00a0est premi\u00e8re (chanson des Trouv\u00e8res,\u00a0<em>canzone<\/em>\u00a0des Siciliens, cantigas des Gallego-Portugais), les mots et les sons sont indissolublement li\u00e9s, et les \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me li\u00e9s \u00e0 la perte de l&rsquo;objet d&rsquo;amour. \u00c9tat d&rsquo;\u00e2me que J. Roubaud<sup>14<\/sup>\u00a0nomme celui d\u00a0\u00bbEros m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb. Cette\u00a0<em>canso<\/em>\u00a0est avant tout fond\u00e9e sur le rythme, la pulsation, le chant. Michel Zink<sup>15<\/sup>\u00a0explique que la po\u00e9sie au Moyen-Age &#8211; presque exclusivement po\u00e9sie amoureuse &#8211; est n\u00e9e de la m\u00e9lancolie de l&rsquo;amour d\u00e9\u00e7u : l&rsquo;amour rend m\u00e9lancolique et po\u00e8te. La po\u00e9sie des troubadours est chant\u00e9e, le rythme y est \u00ab\u00a0nou\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la brisure\u00a0\u00bb- et la lecture des trois po\u00e8tes, en langue originale et m\u00eame en traduction nous laisse entendre cette brisure bien souvent, preuve de la tension po\u00e9tique, de l&rsquo;effort pour vivre \u00e0 la hauteur de l&rsquo;amour, et de l&rsquo;id\u00e9alisation du moi lyrique, ce qui est le cas de Baudelaire, Leopardi, Pessoa. Le rythme est celui \u00ab\u00a0d&rsquo;une conscience tendue \u00e0 se rompre\u00a0\u00bb. La po\u00e9sie r\u00e9cit\u00e9e, plus \u00ab\u00a0autobiographique\u00a0\u00bb (on renvoie ici \u00e0 l&rsquo;article de Dominique Combe : \u00ab\u00a0La r\u00e9f\u00e9rence d\u00e9doubl\u00e9e : le sujet lyrique entre fiction et autobiographie\u00a0\u00bb<sup>16<\/sup>\u00a0utilise des modes rythmiques sentis comme adapt\u00e9s \u00e0 l&rsquo;effusion, \u00e0 la confidence, \u00e0 la confession, \u00ab\u00a0au point de para\u00eetre les signifier par eux-m\u00eames avant m\u00eame le po\u00e8me qui les exprime.\u00a0\u00bb Soit : la strophe h\u00e9liandienne (12 vers, aab bba bba) o\u00f9 la po\u00e9sie semble \u00e9chapper \u00e0 son \u00e9nonciateur, peut-\u00eatre aussi la conscience qui se raconte, s&rsquo;\u00e9panche et dit sa douleur, son mal de vivre, et le tercet \u00ab\u00a0\u00e0 la Ruteb\u0153uf fait de vers brefs, \u00ab\u00a0comme si le souffle manquait\u00a0\u00bb et que l&rsquo;on retrouve en italien chez Leopardi, (Michel Orcel parle de po\u00e8me \u00ab\u00a0cardiaque\u00a0\u00bb pour<em>\u00a0A soi-m\u00eame\u00a0<\/em>et je l&rsquo;ai dit moi-m\u00eame<em>\u00a0essouffl\u00e9<\/em>\u00a0: ce n&rsquo;est certes pas le seul exemple chez le po\u00e8te de Recanati), et en portugais, chez Pessoa. Michel Zink parle \u00e0 ce propos de reflet d&rsquo;une conscience \u00ab\u00a0porteuse des stigmates et des tourments, des vices, des mis\u00e8res quotidiennes de la vie\u00a0\u00bb et voit aussi dans ces choix de nou\u00e9 ou de l\u00e2ch\u00e9 la tension et le rel\u00e2chement de la voix po\u00e9tique. Entre les soupirs de la sainte et les cris de la f\u00e9e ? peut-\u00eatre. Mais aussi voix contradictoire du sujet lyrique &#8211; m\u00e9lancolique, comme est contradictoire la m\u00e9lancolie elle-m\u00eame, \u00ab\u00a0lunatique\u00a0\u00bb, tant\u00f4t \u00ab\u00a0maniaque\u00a0\u00bb, tant\u00f4t \u00ab\u00a0d\u00e9pressive\u00a0\u00bb, parfois plus constamment exalt\u00e9e &#8211; comme pour Baudelaire &#8211; parfois plus r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9pressive &#8211; comme pour Pessoa, quand il \u00e9crit en son nom du moins. Pr\u00e9cisons aussi que ce \u00ab\u00a0sujet lyrique m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb ne saurait \u00eatre\u00a0<em>compl\u00e8tement<\/em>\u00a0identifi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;homme : et d&rsquo;ailleurs nos auteurs portent tous, \u00e0 des degr\u00e9s divers, des masques, et se disent<em>\u00a0fingido<\/em>r ou<em>\u00a0jongleu<\/em>r. Il s&rsquo;agit bien du sujet dans le po\u00e8me : quoi qu&rsquo;il en soit, ce qu&rsquo;il nous dit de lui, de son d\u00e9sir, de ses \u00e9tats de conscience, il nous le dit d&rsquo;une mani\u00e8re\u00a0<em>rythm\u00e9e et musicale<\/em>.<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">C&rsquo;est ici qu&rsquo;on retrouve, si on veut le voir ainsi, la musique, la langueur et le vertige &#8211; perte de soi dans la voix qui devient \u00e0 peine audible &#8211; qui endorment \u00e0 moiti\u00e9, la houle, le roulis, le tangage : on peut rattacher ces \u00e9l\u00e9ments au bercement de l&rsquo;enfant port\u00e9 par sa m\u00e8re en son sein, et entendant les inflexions de sa voix, puis du bercement et des berceuses qu&rsquo;on offre au nourrisson\u00a0en compensation de lui avoir \u00ab\u00a0inflig\u00e9 la vie\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<p class=\"text-align-justify\">Pessoa, pris au filet de ses contradictions, dit &#8211; en son nom, et au nom des deux autres \u00e0 qui il ressemble &#8211; \u00e0 la fois le d\u00e9sir de l&rsquo;autre et la perte de soi, et le chant pour tenter de charmer, enchanter, ensorceler la vie :<\/p>\n<blockquote>\n<p class=\"text-align-justify\">Mes vers, ce sont mes r\u00eaves transcrits<br \/>\nJe veux vivre, je ne sais vivre,<br \/>\nPour cela, anonyme et sous le charme,<br \/>\nJe chante pour m&rsquo;appartenir.\u00a0\u00bb (112)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>\u00c9lisabeth RALLO-DITCHE<\/strong>, Professeure des Universit\u00e9s, Aix-Marseille Universit\u00e9, le 15\/04\/2020<\/p>\n<p><strong>Source<\/strong> : <a href=\"https:\/\/eduscol.education.fr\/odysseum\/les-poetes-du-spleen-valse-melancolique-et-langoureux-vertige-baudelaire-les-fleurs-du-mal\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/eduscol.education.fr\/odysseum\/les-poetes-du-spleen-valse-melancolique-et-langoureux-vertige-baudelaire-les-fleurs-du-mal<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par \u00c9lisabeth RALLO-DITCHE, Professeure des Universit\u00e9s, Aix-Marseille Universit\u00e9, le 15\/04\/2020 HARMONIE DU SOIR Voici venir les temps o\u00f9 vibrant sur sa tige Chaque fleur s\u2019\u00e9vapore ainsi qu\u2019un encensoir\u00a0; Les sons et les parfums tournent dans l\u2019air du soir\u00a0; Valse m\u00e9lancolique et langoureux vertige\u00a0! Chaque fleur s\u2019\u00e9vapore ainsi qu\u2019un encensoir\u00a0; Le violon fr\u00e9mit comme un c\u0153ur&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2023\/01\/les-poetes-du-spleen-valse-melancolique-et-langoureux-vertige-baudelaire-les-fleurs-du-mal\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">Les po\u00e8tes du spleen par \u00c9lisabeth Rallo-Ditche<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"quote","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1063,2575],"tags":[2067,1953,2068,2069],"class_list":["post-19558","post","type-post","status-publish","format-quote","hentry","category-copiecolle","category-01-2023","tag-chanson","tag-melancolie","tag-poesie","tag-vent","post_format-post-format-quote","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19558","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19558"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19558\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19558"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=19558"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=19558"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}