{"id":23078,"date":"2024-02-01T19:21:15","date_gmt":"2024-02-01T18:21:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=23078"},"modified":"2024-02-01T19:21:17","modified_gmt":"2024-02-01T18:21:17","slug":"la-disparate","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2024\/02\/la-disparate\/","title":{"rendered":"La disparate"},"content":{"rendered":"\n<p>par <strong>Jacques-Alain Miller<\/strong>, <em>Quarto<\/em>, <em>n<\/em>\u00b0 <em>57<\/em>, 1995, p. 24-29.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019interroge cette ann\u00e9e, dans mon cours du d\u00e9partement de psychanalyse, sur le <strong>mode de jouissance<\/strong>. J\u2019aimerais arriver \u00e0 en faire une cat\u00e9gorie usuelle dans la psychanalyse, pour autant que le mode de jouissance du sujet ait \u00e9t\u00e9 prouv\u00e9 par le psychanalyste, dans l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 laquelle il pr\u00e9side, comme une r\u00e9sistance \u2013 en tout cas, c\u2019est cet usage qui me para\u00eet le plus int\u00e9ressant. Il me semble que lorsque le psychanalyste d\u2019aujourd\u2019hui en parle, c\u2019est commun\u00e9ment parce qu\u2019il doute de pouvoir contribuer \u00e0 ce que ce mode de jouissance change pour le sujet dont il a la charge. L\u2019analyste d\u2019aujourd\u2019hui admet que pour un sujet son mode de jouissance peut s\u2019isoler, mais il n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019il puisse se modifier, ou en quel sens il peut se modifier. Je parle l\u00e0 de ce qui me semble \u00eatre des \u00e9vidences communes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mode de jouissance me semble marqu\u00e9 d\u2019une formule en d\u00e9finitive assez pr\u00e9cise : d\u2019un \u00ab <strong>une fois pour toutes<\/strong>\u00bb \u2013 <strong>c\u2019est une modalit\u00e9 temporelle tr\u00e8s pr\u00e9cise, qui est celle de l\u2019irr\u00e9versible<\/strong>. Peut-\u00eatre ce que l\u2019on admet au titre de structures cliniques ne fait-il qu\u2019habiller un mode typique de jouissance, d\u00e9termin\u00e9 une fois pour toutes. Peut-\u00eatre est-ce dans la structure clinique dite de la perversion que cet \u00ab une fois pour toutes \u00bb appara\u00eet dans une sorte d\u2019\u00e9vidence et, si j\u2019ose dire, dans sa glorieuse permanence \u2013 glorieuse et \u00e9ventuelle malheureuse permanence \u2013, cette permanence devant quoi les pouvoirs de la parole d\u00e9faillent. La parole, lorsqu\u2019elle est confront\u00e9e au \u00ab une fois pour toutes \u00bb o\u00f9 se d\u00e9termine le mode pervers de jouissance, se trouve r\u00e9duite \u00e0 l\u2019impuissance. Et il para\u00eet l\u00e0 assez \u00e9vident qu\u2019elle ne peut pas aller plus loin que de r\u00e9concilier le sujet avec son mode de jouissance. \u00c0 cet \u00e9gard, s\u2019il y a une mutation, elle concerne le sujet et elle laisse intact le mode de jouissance, \u00e0 moins qu\u2019on ne donne au mode de jouissance une d\u00e9finition qui inclut le sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici le jeune homosexuel. Il n\u2019a jamais pens\u00e9 qu\u2019aux gar\u00e7ons. Une s\u00e9duction l\u2019a initi\u00e9. Il s\u2019interroge sur la d\u00e9viance de son mode de jouissance. Il sait qu\u2019elle le voue \u00e0 la marge : il craint la r\u00e9probation sociale, il se dissimule, il \u00e9prouve de l\u2019angoisse. Il vient vous trouver. Comme analyste, vous ne lui promettez certainement pas la gu\u00e9rison, pour autant que vous la promettez \u00e0 personne-vous pouvez tout de m\u00eame \u00e0 l\u2019occasion, confront\u00e9 \u00e0 certains sympt\u00f4mes gnon vous am\u00e8ne et \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude du sujet, vous avancer en affirmant que c\u2019est traitable par l\u2019analyse, qu\u2019il y a indication d\u2019analyse. Dans le cas du jeune homosexuel, je crois que vous ne promettez certainement pas la gu\u00e9rison de ce que lui-m\u00eame d\u2019ailleurs n\u2019\u00e9prouve pas comme une maladie, mais bien comme une sorte de vocation, comme un appel, connue sa \u00abvraie nature \u00bb. Mais il ne vous est pas interdit de penser que l\u2019angoisse qui s\u2019attache \u00e0 ce mode de jouissance, vous saurez la faire passer. Vous ne voulez pas autre chose que de le r\u00e9concilier avec le fait de son mode de jouissance. Le sujet vous imputera peut-\u00eatre de vouloir autre chose, de vouloir modifier, normaliser son mode de jouissance. \u00c0 mon avis, il faut s\u00e9rieusement se garder de le lui faire accroire, si vous voulez qu\u2019il poursuive son \u00e9laboration aupr\u00e8s de vous. Il faudrait plut\u00f4t le rassurer sur votre neutralit\u00e9 quant \u00e0 son mode de jouissance : \u00abc\u2019est la perversion, direz-vous, on n\u2019y peut rien, on n\u2019y peut mais. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019hyst\u00e9rie ? Vous permettrez sans doute au sujet hyst\u00e9rique de se d\u00e9faire de beaucoup de ses sympt\u00f4mes. Mais l\u2019hyst\u00e9rie elle-m\u00eame, pensez-vous la faire passer ? Lacan au moins vous interdit de le croire : l\u2019hyst\u00e9rique gu\u00e9rit de ses sympt\u00f4mes, mais l\u2019hyst\u00e9rie elle-m\u00eame ne se gu\u00e9rit pas. Ce qui demeure, c\u2019est ce qu\u2019on peut appeler le mode de jouissance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Mode de jouissance \u00bb veut dire au moins que la jouissance ne se dit pas en un seul sens, comme l\u2019\u00eatre au sens d\u2019Aristote. <strong>La jouissance est diverse, elle se dit en plusieurs sens et elle s\u2019obtient de montages divers. Ces montages, Freud les a baptis\u00e9s du nom de \u00ab pulsions \u00bb. Les pulsions sont des modes de jouissance, qui se rencontrent chez tous les sujets, dans des intensit\u00e9s variables. <\/strong>Freud a pu dire que la th\u00e9orie des pulsions constituait une mythologie et que ses pulsions \u00e9taient des \u00eatres mythiques, grandioses dans leur ind\u00e9termination. Il est notable que Freud n\u2019ait pas dit de ces pulsions, que nous ne sommes jamais s\u00fbrs de voir clairement, qu\u2019elles \u00e9taient des hypoth\u00e8ses. Il les a qualifi\u00e9es de mythes. Pourquoi dire \u00ab <strong>mythes<\/strong> \u00bb et non pas \u00ab hypoth\u00e8ses \u00bb ? Sans doute pensait-il \u00e0 \u00c9ros et Thanatos, \u00e0 ces r\u00e9f\u00e9rences auxquelles il avait eu recours pour aller au-del\u00e0 de ce que l\u2019exp\u00e9rience permet d\u2019observer. Sans doute voulait-il signaler ainsi que nous ne supposons pas les pulsions comme on peut supposer des hypoth\u00e8ses ou les forger, mais bien qu\u2019elles s\u2019imposent \u00e0 nous. <strong>M\u00eame si nous ne savons qu\u2019en faire, nous sommes contraints d\u2019admettre que le sujet est serf d\u2019une volont\u00e9 de jouissance et, dans la pulsion, serf d\u2019une volont\u00e9 de jouissance qui n\u2019est pas seulement un <em>Wunsch, <\/em>qui n\u2019est pas simplement un d\u00e9sir qui se r\u00e9alise en r\u00eave.<\/strong> Que le mot de \u00ab mythe \u00bb ait \u00e9t\u00e9 ici \u00e9crit par Freud, c\u2019est sans doute assez pour nous justifier d\u2019aller chercher une r\u00e9f\u00e9rence chez celui qui a renouvel\u00e9 en notre temps la signification du mythe. J\u2019ai nomm\u00e9 Claude L\u00e9vi-Strauss.<\/p>\n\n\n\n<p>Au terme de sa prodigieuse enqu\u00eate intitul\u00e9e <em>Mythologiques <\/em>en quatre volumes et qui \u00e9tudie des centaines et des milliers de mythes. L\u00e9vi-Strauss tire cette sorte de conclusion dans <em>L\u2019homme nu, <\/em>le quatri\u00e8me tome : \u00ab <strong>Pour tout syst\u00e8me mythologique, il n\u2019y a qu\u2019une s\u00e9quence absolument ind\u00e9cidable, qui se r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9nonc\u00e9 d\u2019une opposition ou, plus exactement, \u00e0 l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de l\u2019opposition comme \u00e9tant la premi\u00e8re de toutes les donn\u00e9es.<\/strong>\u00bb1<sup data-fn=\"9319e9ea-68af-4222-ab4c-cdd39287732c\" class=\"fn\"><a href=\"#9319e9ea-68af-4222-ab4c-cdd39287732c\" id=\"9319e9ea-68af-4222-ab4c-cdd39287732c-link\">1<\/a><\/sup> De cette \u00e9norme masse qu\u2019il a formalis\u00e9e, le voil\u00e0 \u00e0 la fin du quatri\u00e8me volume dire qu\u2019en d\u00e9finitive, la matrice, le noyau de tout syst\u00e8me mythologique, c\u2019est l\u2019\u00e9nonc\u00e9 d\u2019une opposition, ind\u00e9cidable dans la mesure o\u00f9 on ne peut pas lui assigner une valeur de v\u00e9rit\u00e9 : on peut seulement dire : \u00ab cela est \u00bb, \u00ab c\u2019est l\u00e0 \u00bb. De ce qu\u2019il lui semble constater au terme de son enqu\u00eate, il suppose alors qu\u2019il existe comme un appareil de savoir pr\u00e9domin\u00e9, fait avant tout d\u2019oppositions, et qui s\u2019enclenche suivant un programme inn\u00e9 quand les contingences en fournissent l\u2019occasion. <strong>\u00ab Un appareillage d\u2019oppositions, en quelque sorte mont\u00e9 d\u2019avance dans l\u2019entendement, fonctionne quand des exp\u00e9riences r\u00e9currentes actionnent la commande comme ces conduites inn\u00e9es qu\u2019on pr\u00eate aux animaux. \u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A partir de ce noyau d\u2019oppositions qu\u2019il voit au mythe, il a une vision du mythe qui est essentiellement plurielle. <\/strong>Ce qui l\u2019int\u00e9resse, ce ne sont pas ces mythes chacun unique, comme nous avons dans la psychanalyse, et qui sont par nous mont\u00e9s en \u00e9pingle pour rendre compte de ceci ou de cela. Ce qui int\u00e9resse L\u00e9vi-Strauss, ce sont les mythes, les paquets de mythes, les mythes au pluriel. Il les con\u00e7oit comme s\u2019engendrant les uns \u00e0 partir des autres en fonction de cette opposition initiale : <strong>\u00ab C\u2019est en appliquant syst\u00e9matiquement des r\u00e8gles d\u2019opposition que les mythes naissent, surgissent, se transforment en d\u2019autres mythes. \u00bb<\/strong> Il y a toute une v\u00e9g\u00e9tation mythologique qui est au fond assez proche de ce que nous trouvons dans l\u2019observation du petit Hans, et le point de vue que Lacan adopte l\u00e0-dessus est, en raison de la clinique dit cas, la perspective l\u00e9vistraussienne, d\u2019ailleurs ant\u00e9rieure \u00e0 <em>L\u2019homme nu.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9vi-Strauss conclut par une sorte de <strong>loi du mythe qui est le binarisme, l\u2019opposition binaire<\/strong>. C\u2019est ainsi qu\u2019on pourrait dire que pour L\u00e9vi-Strauss, le mythe est la forme \u00e9pique donn\u00e9e \u00e0 la structure linguistique de Jakobson, \u00ab Pour qu\u2019un mythe soit engendr\u00e9 par la pens\u00e9e et engendre \u00e0 son tour d\u2019autres mythes, il faut et il suffit qu\u2019une premi\u00e8re opposition signifiante s\u2019injecte dans l\u2019exp\u00e9rience. D\u2019o\u00f9 il r\u00e9sultera que d\u2019autres oppositions s\u2019engendreront \u00e0 la suite. \u00bb Voil\u00e0 la loi l\u00e9vistraussienne du mythe ou des mythes. On pourrait s\u2019arr\u00eater l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins L\u00e9vi-Strauss dit quelque chose d\u2019un peu diff\u00e9rent \u00e0 la page 539, o\u00f9 il ne parle plus simplement d\u2019opposition. <strong>\u00ab Nous avons v\u00e9rifi\u00e9 sur plusieurs centaines de r\u00e9cits en apparence tr\u00e8s diff\u00e9rents les uns des autres et chacun pour son compte fort complexe, que ces centaines proc\u00e8dent d\u2019une s\u00e9rie de constatations en cha\u00eene : il y a le ciel, il y a la terre. Entre les deux, on ne saurait concevoir de parit\u00e9. Par cons\u00e9quence, la pr\u00e9sence sur terre de cette chose c\u00e9leste qu\u2019est le feu constitue un myst\u00e8re. Enfin et du moment que le feu du ciel se trouve maintenant ici-bas au titre du foyer domestique, il a bien fallu que de la terre on f\u00fbt all\u00e9 au ciel pour l\u2019y chercher. \u00bb<\/strong> 2<sup data-fn=\"c93a8b1d-de52-459e-889c-d618e852c4d2\" class=\"fn\"><a href=\"#c93a8b1d-de52-459e-889c-d618e852c4d2\" id=\"c93a8b1d-de52-459e-889c-d618e852c4d2-link\">2<\/a><\/sup> Il n\u2019est pas l\u00e0 seulement question d\u2019opposition. Il est question exactement de <strong>disparit\u00e9<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui appara\u00eet un peu plus tard lorsqu\u2019il dit : <strong>\u00ab la s\u00e9quence absolument ind\u00e9cidable se ram\u00e8ne, sinon \u00e0 l\u2019affirmation d\u00e9cidable qu\u2019il y a un monde, au moins \u00e0 celle que cet \u00eatre du monde consiste en une <em>disparit\u00e9. \u00bb<\/em><\/strong><em> <\/em>Voil\u00e0 le mot que je retiens, qui n\u2019est pas tout \u00e0 fait le mot <em>d\u2019<\/em>\u00ab opposition \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019une disparit\u00e9 ? C\u2019est sans doute une opposition, mais o\u00f9 il entre de l\u2019in\u00e9gal, o\u00f9 il entre une asym\u00e9trie. Le plus souvent. L\u00e9vi-Strauss note ses oppositions par [ + ] et [-], qui sont des termes r\u00e9ciproques et r\u00e9versibles, par exemple, au regard de l\u2019addition: [+] ajout\u00e9 \u00e0 [+] donne [ + ], [-] ajout\u00e9 \u00e0 [-] donne [-]. Mais ce ne sont pas des termes r\u00e9ciproques et r\u00e9versibles au regard de la multiplication : [ + ] multipli\u00e9 par [ + ] donne [ + ], mais [-] multipli\u00e9 par [-] donne aussi [ + ], selon nos r\u00e8gles de fonctionnement.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous disons simplement que <strong>la disparit\u00e9 nomme l\u2019asym\u00e9trie dans l\u2019opposition<\/strong>. En effet, le haut et le bas, le ciel et la terre, ce n\u2019est pas une opposition, c\u2019est une opposition qui inclut une disparit\u00e9. Et ainsi, la diff\u00e9rence sexuelle telle qu\u2019on l\u2019appelle est toujours en d\u00e9finitive dot\u00e9e d\u2019une signification hi\u00e9rarchis\u00e9e dans le mythe. C\u2019est un mythe dont d\u00e9j\u00e0 la petite Sandy, dont Lacan reprend l\u2019exemple dans <em>Le S\u00e9minaire. Livre IV, <\/em>fait l\u2019exp\u00e9rience cruelle : \u00ab peut-\u00eatre que toutes les femmes sont malades \u00bb, se demande-t-elle \u00e0 deux ans et demi.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aime ce mot de \u00ab disparit\u00e9 \u00bb \u2013 d\u00e9faut de parit\u00e9, h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9, dissonance, dysharmonie. M\u00eame le mot \u00ab <strong>disparate<\/strong> \u00bb, qui peut \u00eatre adjectif ou substantif f\u00e9minin, et qui a les meilleures r\u00e9f\u00e9rences \u2013 Madame de S\u00e9vign\u00e9, le p\u00e8re Andr\u00e9 \u2013, et qui d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment <strong>ce qui n\u2019est pas en accord, en harmonie avec un contexte, ce qui peut, c\u2019est m\u00eame un sens originaire, \u00eatre extravagant<\/strong>. Le <em>Robert <\/em>cite Madame de Genlis : \u00ab Un contraste est agr\u00e9able, une disparate est toujours choquante. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-blue-background-color has-background\"><strong>Pourquoi ne pas dire que la jouissance est toujours la disparate ? Elle n\u2019est jamais comme il faut. <\/strong>Nous pourrions aussi essayer de formuler un principe comme L\u00e9vi-Strauss : \u00ab l\u00e0 o\u00f9 il y a disparate, il y a jouissance \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce pourrait \u00eatre le principe d\u2019une esth\u00e9tique. Peut- \u00eatre trouverait-on dans ce principe de la disparate le ressort du go\u00fbt affirm\u00e9 par Lacan pour le baroque, car le baroque est le nom d\u2019une sublimation qui n\u2019efface pas mais qui c\u00e9l\u00e8bre la disparate, tandis que m\u00e9rite le nom de classique l&rsquo;art qui r\u00e9sorbe la disparate dans l\u2019harmonie. Peut-\u00eatre le Romantisme, qui est vraiment notre philosophie du XIXe si\u00e8cle<sup data-fn=\"d5dd3426-411e-429c-b9a4-969b501bffb3\" class=\"fn\"><a href=\"#d5dd3426-411e-429c-b9a4-969b501bffb3\" id=\"d5dd3426-411e-429c-b9a4-969b501bffb3-link\">3<\/a><\/sup>, peut-il \u00eatre class\u00e9 comme le retour du baroque, pour autant qu\u2019il pr\u00e9serve toujours la place de la disparate, ne serait-ce que sous la forme de l\u2019anacoluthe, cette rupture de construction dont Barthes signalait la pr\u00e9sence constante dans <em>La vie de Ranc\u00e9. <\/em>Si Stendhal qualifiait la politique de \u00ab coup de pistolet tir\u00e9 au concert \u00bb, il ne manquait pas, ce coup de pistolet, de le tirer r\u00e9guli\u00e8rement dans <em>Le rouge et le noir <\/em>comme dans <em>La chartreuse de Parme, <\/em>sans parler de <em>Lucien Leuwen, <\/em>oh c\u2019est une v\u00e9ritable canonnade qu\u2019il fait entendre. Dans le Romantisme, on a la place m\u00e9nag\u00e9e pour la disparate.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais laissons l\u2019esth\u00e9tique et cherchons dans notre clinique le t\u00e9moignage de cette disparate. Ce t\u00e9moignage, nous le trouvons d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e en analyse, qui peut bien \u00eatre justifi\u00e9e par les raisons les plus diverses \u2013 puisque justification il y a et que l\u2019analyste exige qu\u2019on lui dise le pourquoi. Qu\u2019exigeons-nous en tant qu\u2019analystes ? Que ces raisons se pr\u00e9sentent toujours sous les esp\u00e8ces du sympt\u00f4me, <strong>c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019une disparate se fasse jour \u00e0 travers ces raisons<\/strong>. S\u2019il n\u2019y a pas de la disparate dans les raisons qu\u2019on nous am\u00e8ne, nous sommes bien emb\u00eat\u00e9s, de ne plus savoir quoi faire. Peut-\u00eatre peut-on dire qu\u2019il n\u2019est point de demande que nous consentions \u00e0 recevoir \u00e0 moins qu\u2019elle ne se fonde d\u2019une disparate.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore faut-il que cette demande prenne forme de question \u2013 c\u2019est tout un chemin que celui qui va de la demande \u00e0 la question. Que la demande passe \u00e0 la question, cela veut dire qu\u2019elle ne stagne pas sous forme de la plainte, ce qui veut dire que les sympt\u00f4mes finissent par appara\u00eetre comme des ph\u00e9nom\u00e8nes de savoir et que se pose la question : \u00ab Pourquoi ? Qu\u2019est-ce que cela veut dire ? \u00bb Ces ph\u00e9nom\u00e8nes de savoir, on peut les ranger sous la rubrique de l\u2019\u00e9nigme.<\/p>\n\n\n\n<p>La disparate peut appara\u00eetre dans la pens\u00e9e ou dans le corps comme une pr\u00e9sence insistante de pens\u00e9es qui m\u2019encombrent, comme la perte inopin\u00e9e de la ma\u00eetrise d\u2019une partie du corps, ou encore comme le tourment que peut m\u2019apporter l\u2019intrusion d\u2019un Autre, par exemple dans le champ du d\u00e9sir du partenaire. Ce que l\u2019hyst\u00e9rique surtout nous apprend, c\u2019est que la disparate qui fait \u00e9nigme c\u2019est la jouissance, par excellence. Les r\u00e9cits de s\u00e9duction, de viol, d\u2019abandon, le p\u00e8re qui n\u2019est pas assez l\u00e0 pour interdire ou qui serre lui-m\u00eame de trop pr\u00e8s la fille, illustrent un fait constant, que l\u2019on peut dire primaire, que la sexualit\u00e9 se pr\u00e9sente essentiellement toujours par sa face de traumatisme, par son c\u00f4t\u00e9 disparate, au moins. Ce n\u2019est jamais la bonne: mesure \u2013 c\u2019est trop, ce n\u2019est pas assez quant \u00e0 la quantit\u00e9, c\u2019est trop t\u00f4t ou trop tard quant au temps, ce n\u2019est pas \u00e0 la bonne place quant au lieu. On peut \u00e9num\u00e9rer ainsi tontes les modalit\u00e9s de l\u2019insatisfaction \u2013 bref, ce n\u2019est jamais la bonne. Et quand c\u2019est la bonne, comme il peut arriver dans la perversion au gr\u00e9 du sujet, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, elle est r\u00e9prouv\u00e9e, de l\u2019autre, il faut que ce soit trop pour \u00eatre juste assez.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui fait la tromperie fondamentale de l\u2019oracle de Delphes, si pr\u00e9sent dans les mythes antiques. Sa tromperie quant \u00e0 la jouissance, quand cet oracle formule comme un principe : <strong>\u00ab Rien de trop \u00bb<\/strong>. C\u2019est un principe qui est trompeur quant \u00e0 la jouissance. <strong>J\u2019\u00e9voque l\u2019oracle parce que le trop, l\u2019exc\u00e9dent, le plus-de-jouir se traduit dans le savoir en termes d\u2019\u00e9nigme.<\/strong> D\u2019o\u00f9 le r\u00eave de jouir sans se poser de questions \u2013 ce qui d\u2019ailleurs n\u2019est pas impossible, mais un moment. \u00c7a ne dure pas. La question refoul\u00e9e revient et se fait d\u2019autant plus terrible.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne serait-ce pas cela, au moins pour nous, <strong>la disparit\u00e9 originelle ?<\/strong> Celle que le signifiant met au principe du mythe. Non pas l\u2019opposition signifiante, non pas le binarisme tranquille, mais <strong>la disparit\u00e9 entre le signifiant et la jouissance, cette disparit\u00e9 o\u00f9 la jouissance fore sa place dans le signifiant<\/strong>. Ce serait dire qu\u2019il n\u2019y a pas de signifiant de la jouissance, qu\u2019il n\u2019y a pas de signifiant qui lui soit ad\u00e9quat \u2013 il ne manque pas de pr\u00e9tendants \u00e0 \u00eatre le signifiant de la jouissance, mais il n\u2019y a pas \u00e0 proprement parler de signifiant de la jouissance, il n\u2019y a pas de signifiant qui puisse r\u00e9sorber la disparate de la jouissance. Cela veut dire qu\u2019il n\u2019y a pas de signifiant qui la calcule, pas de signifiant qui la <em>compute<\/em>, <strong>bien que Freud ait r\u00eav\u00e9 d\u2019une libido qui serait une constante \u2013 mais c\u2019est qu\u2019il en trouvait le symbole dans le phallus.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il n\u2019y a pas de signifiant de la jouissance, alors la cons\u00e9quence est bonne qui pose la fatalit\u00e9 du factice, qui pose qu\u2019il y a dans le monde \u00ab quelque chose de plus que ta philosophie, Horatio \u00bb, qui pose m\u00eame qu\u2019il se pourrait bien qu\u2019il y ait \u00ab quelque chose de pourri au royaume de Danemark \u00bb, sans que l\u2019on sache tr\u00e8s bien si c\u2019est la vraie vie qui est ailleurs, ou peut-\u00eatre seulement un cadavre dans le placard.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a pas de signifiant de la jouissance, c\u2019est ce qui est au principe de l\u2019hyst\u00e9rie, qui ne sait pas seulement ne pas savoir, mais qui sait encore qu\u2019il y a mensonge, qu\u2019il y a tromperie sur la marchandise, qu\u2019il y a erreur sur la personne, que les d\u00e9s sont pip\u00e9s. Il n\u2019y a pas de signifiant de la jouissance, ce n\u2019est pas moins au principe de la laborieuse obsession, qui s\u2019\u00e9vertue \u00e0 r\u00e9it\u00e9rer son effort d\u2019inscrire la jouissance dans le signifiant sans y parvenir davantage qu\u2019Achille \u00e0 rattraper la tortue. L\u2019effet de faux qui s\u2019ensuit du manque de signifiant de la jouissance ouvre ici \u00e0 une v\u00e9rification infinie. C\u2019est sans doute parce que le signifiant ment ou qu\u2019il manque la jouissance qu\u2019en tant qu\u2019analyste, vous incarnerez plus facilement le savoir \u00e0 rester muet plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 bavarder. Et quand vous avez \u00e0 parler en tant qu\u2019analyste, il me semble qu\u2019il faut encore que votre parole n\u2019annule pas votre silence mais qu\u2019elle l\u2019entoure, qu\u2019elle l\u2019abrite, qu\u2019elle prot\u00e8ge votre silence, qu\u2019elle pr\u00e9serve la place de ce qui ne peut se dire. C\u2019est tr\u00e8s curieux qu\u2019on appelle cela l\u2019interpr\u00e9tation. On l\u2019appelle interpr\u00e9tation sans doute par antiphrase, alors que c\u2019est une \u00e9nigme. Au fond, l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019\u00e9nigme dans la psychanalyse, c\u2019est encore une \u00e9nigme : c\u2019est l\u2019\u00e9nigme report\u00e9e, transform\u00e9e, traduite, et peut-\u00eatre par un syst\u00e8me comme ceux qu\u2019\u00e9voque L\u00e9vi- Strauss. Sans doute, dans la traduction d\u2019une \u00e9nigme en une autre, y a-t-il effet de sens.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un discours, cela ne peut s\u2019atteindre sans d\u00e9tours, car l\u2019objet dont il s\u2019agit est identique \u00e0 ces d\u00e9tours eux-m\u00eames. C\u2019est ce que Lacan notait des complications de tel r\u00eave rapport\u00e9 par Freud dans la <em>Traumdeutung : <\/em>ici, l\u2019objet est identique aux d\u00e9tours. Cela me para\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment vrai dans ce dont il s\u2019agit dans les rapports du signifiant et de la jouissance : on ne peut pas faire l\u2019\u00e9conomie des d\u00e9tours. Si vous ne faites pas l\u2019interpr\u00e9tation par \u00e9nigme, elle se fera finalement le plus souvent entendre comme insulte.<\/p>\n\n\n\n<p>La jouissance ne peut \u00eatre cern\u00e9e dans un discours qu\u2019\u00e0 faire sa place \u00e0 la disparate. Il me semble qu\u2019il y a l\u00e0 le paradoxe d\u2019une structure \u00e0 disparate qui impose sa logique, quoi qu\u2019en ait le th\u00e9oricien de la psychanalyse: il n\u2019y a pas de th\u00e9orie de la jouissance sans un terme disparate.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lacan va dans un premier temps tenter de th\u00e9oriser la jouissance en tant que libido selon Freud : libido du moi<\/strong> qui flue vers les objets et qui peut revenir sur le moi. Le site premier de la libido freudienne chez Lacan c\u2019est, je l\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 dans mon cours, le rapport <em>a \u2013 a&rsquo;<\/em>, l\u2019axe imaginaire. Voil\u00e0 selon toute apparence, c\u2019est pourquoi il est s\u00e9duisant, un sch\u00e9ma de r\u00e9versibilit\u00e9, un sch\u00e9ma qui est tout le contraire de la disparit\u00e9. C\u2019est un sch\u00e9ma, au contraire, d\u2019opposition entre a et a&rsquo;, mais o\u00f9 on suppose avec Freud que la libido va d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de l\u2019autre et se distribue. Mais en fait, on constate que la th\u00e9orie de l\u2019antinomie se reporte sur les deux termes, <strong>\u00e0 savoir qu\u2019ils sont li\u00e9s par un \u00ab toi ou moi \u00bb mortel<\/strong>. En d\u00e9finitive, on th\u00e9orise cette relation comme agression, agressivit\u00e9, intention agressive et, m\u00eame si \u00e7a a l\u2019air r\u00e9versible et r\u00e9ciproque, il y a une disparit\u00e9 fondamentale entre les termes, puisque <strong>l\u2019un est toujours de trop<\/strong>. Ainsi, m\u00eame au moment o\u00f9 semble s\u2019\u00e9tablir la paix duelle de la libido, la pulsion de mort accompagne \u00c9ros comme son ombre et marque que la jouissance reste impensable comme harmonie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Deuxi\u00e8mement, il est venu \u00e0 Lacan d\u2019incarner la jouissance dans le phallus comme symbole de la libido. Et ce symbole, il le dit dans <em>Le S\u00e9minaire, Livre IV, <\/em>\u00eatre un \u00e9l\u00e9ment tiers et m\u00e9diateur. <\/strong>Mais en fait, dans son \u00e9laboration, il ne le d\u00e9couvrira pas du tout comme un \u00e9l\u00e9ment m\u00e9diateur, mais bien comme un \u00e9l\u00e9ment disparate parce qu\u2019exactement <strong>sans pair : lui \u00e9l\u00e9ment disjoint et disparate<\/strong>, au fond <strong>peut-\u00eatre assez semblable \u00e0 ce feu du ciel tomb\u00e9 sur la terre<\/strong>, puisque le phallus selon Lacan est un Janus, \u00e0 la fois imaginaire et symbolique, et peut-\u00eatre aussi bien ni&#8230; ni. En effet au cours du travail m\u00eame de Lacan, la logique de la jouissance lui impose de faire de <strong>ce phallus un terme trop \u00e0 part pour \u00eatre vraiment inclus dans l\u2019imaginaire du corps : la jouissance fait le phallus hors-corps, et pas non plus \u00e0 sa place dans le symbolique comme signifiant de la jouissance,<\/strong> parce qu\u2019en d\u00e9finitive, r\u00e9fractaire \u00e0 la barre de la n\u00e9gation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Troisi\u00e8mement, plus pr\u00e8s sans doute de la disparate de la jouissance, est l\u2019invention du symbole de l\u2019exc\u00e8s, du trop comme tel, <\/strong>symbole paradoxal puisque ce n\u2019est pas un signifiant mais qu\u2019il est coordonn\u00e9 \u00e0 lui: c\u2019est le symbole dit petit <em>a<\/em>. Certainement, ce que Lacan a appel\u00e9 la structure du discours nous donne l\u2019exemple d\u2019une structure \u00e0 disparate, puisque les trois termes St. Si, sont<\/p>\n\n\n\n<p>homog\u00e8nes c\u2019est simplement une case vide \u2013 alors que le terme petit <em>a, <\/em>lui, est disparate par rapport aux trois autres. Je ne d\u00e9velopperai pas l\u2019\u00e9criture des discours ni ces ternies, j\u2019attirerai seulement l\u2019attention sur des cons\u00e9quences qui ne sont peut- \u00eatre pas toujours exactement aper\u00e7ues.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Il me semble que la structure comme disparate du discours implique,<\/strong> premi\u00e8rement, que la jouissance au sens de Lacan n\u2019est pas la libido au sens de Freud. D\u2019abord parce que la jouissance au sens de Lacan n\u2019est pas une \u00e9nergie : elle n\u2019est pas constante et elle n\u2019est pas, m\u00eame mythiquement, num\u00e9rable, d\u00e9nombrable.<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8mement, cela implique que l\u2019on distingue le mode phallique de jouissance et les autres modes, non phalliques. En effet, c\u2019est le mode phallique de la jouissance qui fait croire que la jouissance a un symbole et sans doute en a-t-elle un, mais il est seulement de semblant.<\/p>\n\n\n\n<p>Troisi\u00e8mement, cette structure \u00e0 disparate implique la conjonction de la r\u00e9p\u00e9tition et de la jouissance. Cela ne va pas du tout de soi dans l\u2019enseignement de Lacan, parce qu\u2019on peut dire qu\u2019au contraire, son point de d\u00e9part \u00e9tait que la r\u00e9p\u00e9tition est symbolique tandis que la jouissance est imaginaire, et que c\u2019est \u00e0 proprement parler pour lui au d\u00e9part capital de souligner que l\u2019inconscient est m\u00e9moire. <strong>\u00c0 l\u2019autre terme de son enseignement, il est conduit \u00e0 formuler que c\u2019est la pulsion qui est m\u00e9moire. <\/strong>Dans <em>Le S\u00e9minaire VII, L\u2019\u00e9thique de lu psychanalyse, <\/em>qui sert souvent de r\u00e9f\u00e9rence, on <strong>trouve la notion d\u2019une antinomie entre m\u00e9moire et satisfaction<\/strong>. Il formule que <strong>\u00ab la rem\u00e9moration est rivale des satisfactions qu\u2019elle est charg\u00e9e d\u2019assurer \u00bb<\/strong><sup data-fn=\"e2ea96b7-650e-48f1-bad3-3127882d8e9c\" class=\"fn\"><a href=\"#e2ea96b7-650e-48f1-bad3-3127882d8e9c\" id=\"e2ea96b7-650e-48f1-bad3-3127882d8e9c-link\">4<\/a><\/sup>  C\u2019est l\u00e0 formuler fort bien les le\u00e7ons des <em>Cinq essais sur la th\u00e9orie de la sexualit\u00e9, <\/em>\u00e0 savoir que <strong>la m\u00e9moire inconsciente, la m\u00e9moire des premiers objets d\u2019investissement libidinal fait obstacle \u00e0 la jouissance libre des objets nouveaux<\/strong>, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la p\u00e9riode de latence. C\u2019est donc formuler que <strong>la m\u00e9moire inconsciente est obstacle \u00e0 la jouissance \u2013 trop de m\u00e9moire nuit<\/strong>. Et certes, on pourrait dire que <strong>l\u2019objet perdu est dit perdu par antiphrase, dans la mesure o\u00f9 il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 autant l\u00e0 que depuis qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 perdu. <\/strong>On peut dire que la m\u00e9moire inconsciente est un obstacle \u00e0 la jouissance qui serait la bonne.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si on consid\u00e8re que la disparate est interne \u00e0 la jouissance, que \u00e7a ne va jamais dans le jouir, alors, ce qui semble faire obstacle \u00e0 la jouissance, c\u2019est le chemin lui-m\u00eame. C\u2019est-\u00e0-dire, pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, <strong>que l\u2019interf\u00e9rence de la m\u00e9moire inconsciente dans la \u00ab bonne jouissance \u00bb fait partie int\u00e9grante des conditions de la jouissance effective<\/strong>. C\u2019est elle qui d\u00e9traque la jouissance qui serait la bonne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Il semble que cette conjonction de la r\u00e9p\u00e9tition et de la jouissance est quelque chose qui reste \u00e0 penser dans ses cons\u00e9quences, dans la mesure o\u00f9 elle fait de la pulsion la m\u00e9moire par excellence, o\u00f9 on verrait que la pulsion est tenue beaucoup plus serr\u00e9e par la m\u00e9moire que le d\u00e9sir qui a sa marge et ses jeux.<\/strong> Cela fait une grande difficult\u00e9 que cette connexion, cette conjonction de la r\u00e9p\u00e9tition et de la jouissance, parce qu\u2019on a pris l\u2019habitude de penser la jouissance en termes de fixation, et on met donc ses espoirs dans le signifiant, dans la cha\u00eene signifiante, dans la mobilit\u00e9 du signifiant, dialectique, logique. Si la jouissance est fixation, et le signifiant, mobile, on peut l\u00e9gitimement esp\u00e9rer traiter la jouissance par le signifiant.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>D\u00e9j\u00e0 Lacan avait attir\u00e9 notre attention sur le fantasme comme coalescence du signifiant et de la jouissance<\/strong>. En vrai c\u2019est bien pire comme perspective : <strong>c\u2019est le signifiant <em>complice <\/em>de la jouissance<\/strong>. C\u2019est l\u2019ordre signifiant qui appelle le savoir comme moyen de la jouissance, solidaire de la jouissance. C\u2019est connu lorsqu\u2019on d\u00e9couvre \u00e0 la fin du roman que c\u2019est le directeur de la police qui est ce fou meurtrier qu\u2019on cherche depuis le d\u00e9but. C\u2019est d\u2019ailleurs exactement la d\u00e9couverte que vous fait faire Lacan \u00e0 propos du surmoi : vous croyiez que <strong>le surmoi \u00e9tait l\u00e0 pour interdire la jouissance, et Lacan vous d\u00e9couvre qu\u2019au contraire, c\u2019est le surmoi qui supporte l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique de la jouissance.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je dis que cette perspective reste \u00e0 mesurer, \u00e0 prolonger, parce qu\u2019elle nous pose la question des moyens, des perspectives de la pratique analytique. <strong>Sommes-nous bien s\u00fbrs que l\u2019analyse soit une entreprise \u00e9pist\u00e9mique, qu\u2019elle se fasse pour le savoir ? Ne nous vient-il pas le soup\u00e7on qu\u2019elle se fait pour la jouissance ? <\/strong>Apr\u00e8s tout, ce que Freud a appel\u00e9 n\u00e9vrose de transfert \u00e9tait sans doute une fa\u00e7on de le d\u00e9couvrir. Cela ne nous inqui\u00e8te-t-il pas parfois, le \u00ab jouir par l\u2019analyse \u00bb ? Est-ce un ph\u00e9nom\u00e8ne marginal, limite, ou est-ce un ph\u00e9nom\u00e8ne central ? Il me semble que pour Lacan c\u2019\u00e9tait un ph\u00e9nom\u00e8ne central et qu\u2019il en avait chang\u00e9 sa d\u00e9finition de l\u2019inconscient en faisant de <strong>l\u2019inconscient, si je puis dire, du signifiant \u00e0 jouir.<\/strong><\/p>\n\n\n<ol class=\"wp-block-footnotes\"><li id=\"9319e9ea-68af-4222-ab4c-cdd39287732c\">Cl. L\u00e9vi-Strauss. <em>Mythologiques. Tome IV<\/em>. \u00ab L\u2019homme nu \u00bb, pp. 538-540. <a href=\"#9319e9ea-68af-4222-ab4c-cdd39287732c-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 1\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"c93a8b1d-de52-459e-889c-d618e852c4d2\"><meta http-equiv=\"content-type\" content=\"text\/html; charset=utf-8\"><\/meta><em>Ibidem, <\/em>p. 539. <a href=\"#c93a8b1d-de52-459e-889c-d618e852c4d2-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 2\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"d5dd3426-411e-429c-b9a4-969b501bffb3\">Chez les Allemands, on suit la philosophie du XlXe si\u00e8cle chez les philosophes. En Franco on suit la grande philosophie essentiellement chez les po\u00e8tes et les artistes, et sp\u00e9cialement chez les Romantiques. <a href=\"#d5dd3426-411e-429c-b9a4-969b501bffb3-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 3\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><li id=\"e2ea96b7-650e-48f1-bad3-3127882d8e9c\">J. Lacan. <em>Le S\u00e9minaire, Livre VII, L\u2019Ethique de la psychanalyse. <\/em>Seuil. Paris, p. 262. <a href=\"#e2ea96b7-650e-48f1-bad3-3127882d8e9c-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 4\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Jacques-Alain Miller, Quarto, n\u00b0 57, 1995, p. 24-29. Je m\u2019interroge cette ann\u00e9e, dans mon cours du d\u00e9partement de psychanalyse, sur le mode de jouissance. J\u2019aimerais arriver \u00e0 en faire une cat\u00e9gorie usuelle dans la psychanalyse, pour autant que le mode de jouissance du sujet ait \u00e9t\u00e9 prouv\u00e9 par le psychanalyste, dans l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 laquelle&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2024\/02\/la-disparate\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">La disparate<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"[{\"content\":\"Cl. L\u00e9vi-Strauss. <em>Mythologiques. 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