{"id":29153,"date":"2026-05-23T15:10:24","date_gmt":"2026-05-23T13:10:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=29153"},"modified":"2026-08-18T18:22:12","modified_gmt":"2026-08-18T16:22:12","slug":"sur-beckett-encore-dans-un-peu-profond-ruisseau-de-catherine-millot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2026\/05\/sur-beckett-encore-dans-un-peu-profond-ruisseau-de-catherine-millot\/","title":{"rendered":"Sur Beckett, encore,  dans Un peu profond ruisseau de Catherine Millot"},"content":{"rendered":"<p><img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" data-attachment-id=\"29162\" data-permalink=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2026\/05\/sur-beckett-encore-dans-un-peu-profond-ruisseau-de-catherine-millot\/samuel-beckett\/\" data-orig-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/samuel-beckett.jpg?fit=1600%2C900&amp;ssl=1\" data-orig-size=\"1600,900\" data-comments-opened=\"0\" data-image-title=\"samuel beckett\" data-image-description=\"\" data-image-caption=\"\" data-large-file=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/samuel-beckett.jpg?fit=900%2C506&amp;ssl=1\" class=\"alignnone wp-image-29162 size-large\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/samuel-beckett.jpg?resize=900%2C506&#038;ssl=1\" alt=\"\" width=\"900\" height=\"506\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/samuel-beckett.jpg?resize=1024%2C576&amp;ssl=1 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/samuel-beckett.jpg?resize=470%2C264&amp;ssl=1 470w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/samuel-beckett.jpg?resize=150%2C84&amp;ssl=1 150w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/samuel-beckett.jpg?resize=1536%2C864&amp;ssl=1 1536w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/samuel-beckett.jpg?resize=1568%2C882&amp;ssl=1 1568w, https:\/\/i0.wp.com\/www.disparates.org\/iota\/wp-content\/uploads\/samuel-beckett.jpg?w=1600&amp;ssl=1 1600w\" sizes=\"(max-width: 900px) 100vw, 900px\" \/><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pendant ces longs mois o\u00f9 j\u2019\u00e9tais occup\u00e9e par ma m\u00e8re, je lisais <em>La c\u00e9r\u00e9monie des adieux<\/em> de Simone de Beauvoir, et relisais <em>Les derniers jours d\u2019Emmanuel Kant<\/em> de Thomas De Quincey, qui est le grand chef-d\u2019\u0153uvre du d\u00e9clin, o\u00f9 l\u2019humour et le tragique se c\u00f4toient. Mais c\u2019est surtout Beckett qui m\u2019a retenue, en particulier sa correspondance, dont j\u2019ai pass\u00e9 des mois \u00e0 lire et relire les quatre volumes, ainsi que sa biographie par James Knowlson. Une vie exemplaire sur la voie de la simplification \u00e0 laquelle toute vie devrait tendre, me disais-je.<\/p>\n<p>Beckett voulut aller par l\u2019\u00e9criture dans le sens de la faiblesse et de l\u2019impuissance. Il choisit pour cela d\u2019\u00e9crire en fran\u00e7ais, langue \u00e9trang\u00e8re, afin d\u2019avancer \u00ab mal arm\u00e9 \u00bb, le plus d\u00e9sarm\u00e9 possible, d\u00e9muni des facilit\u00e9s de la langue natale.<\/p>\n<p>Il prit conscience de cette orientation en fr\u00e9quentant Joyce qui, lui, \u00e9tait du c\u00f4t\u00e9 de la profusion, du d\u00e9ploiement des richesses du polyglottisme, de la polys\u00e9mie sans limites. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 ils se voyaient beaucoup \u00e0 Paris, Joyce travaillait \u00e0 son <em>Work in progress<\/em>, qui prit le titre de <em>Finnegans wake<\/em>, tiss\u00e9 de mots-valises condensant toutes les langues. Beckett, quant \u00e0 lui, opta pour l\u2019appauvrissement, la p\u00e9nurie. Ils \u00e9taient tr\u00e8s amis.<\/p>\n<p><strong>L\u2019impuissance \u00e0 \u00e9crire, qu\u2019il cultivait \u00e0 l\u2019\u00e9poque,<\/strong> demandait \u00e0 \u00eatre d\u00e9gag\u00e9e de l\u2019arrogance qu\u2019elle dissimulait : \u00eatre trop bon pour faire quoi que ce soit. La psychanalyse l\u2019aida \u00e0 s\u2019en d\u00e9faire. Sur la voie du d\u00e9pouillement, elle est tr\u00e8s efficace, et il eut la chance de rencontrer Bion, analyste alors d\u00e9butant, assez humain et original pour lui convenir. Il alla le voir trois fois par semaine pendant presque deux ans et s\u2019en trouva bien.<\/p>\n<p class=\"txt_courant_justif\">Il y gagna \u00ab\u00a0une vie au moins tol\u00e9rable\u00a0\u00bb, et de comprendre \u00e0 quel point il serait perdu s\u2019il \u00e9tait priv\u00e9 de son incapacit\u00e9. Il lui en resta suffisamment pour accomplir une \u0153uvre tout enti\u00e8re sur le fil de ce rasoir.<\/p>\n<p class=\"txt_courant_justif\">Apr\u00e8s la guerre et d\u2019autres d\u00e9possessions, il \u00e9crit \u00e0 son ami Georges Duthuit, dans un style un peu emphatique dont il se d\u00e9partira bient\u00f4t\u00a0: <strong>\u00ab\u00a0Tout est \u00e0 chercher d\u00e9sormais dans l\u2019\u00e9ternel larvaire, non, c\u2019est autre chose, dans le courage et l\u2019imperfection du non-\u00eatre aussi, o\u00f9 vient nous assaillir la tentation d\u2019\u00eatre encore, un peu, et la gloire d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 un peu, sous un ciel inoubliable. Oui \u00e0 chercher dans l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019avoir jamais assez tort, d\u2019\u00eatre jamais assez ridicule et sans armes.\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt_courant_justif\">Quelque temps plus tard, il \u00e9crira au m\u00eame\u00a0: <strong>\u00ab\u00a0Je me sens m\u2019\u00e9loigner des id\u00e9es de pauvret\u00e9 et de d\u00e9nuement. Ce sont encore des superlatifs.\u00a0\u00bb<\/strong> Il ajoute\u00a0: <strong>\u00ab\u00a0Pas m\u00eame pauvres, voil\u00e0 ce qu\u2019il faut supporter.\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt_courant_justif\">La guerre avait, pour ainsi dire, achev\u00e9 le travail de l\u2019analyse. Saint-L\u00f4 d\u00e9vast\u00e9, o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait\u00a0<span id=\"page_83\"><\/span>rendu au service de la Croix-Rouge irlandaise juste apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, l\u2019avait confront\u00e9 \u00e0 tant de souffrances, de mis\u00e8res et de deuils qu\u2019il en avait lui-m\u00eame perdu ce qui lui restait de souci de soi, de narcissisme mal plac\u00e9. De ses maux physiques ou moraux, il ne parla d\u00e9sormais plus gu\u00e8re. Les ranc\u0153urs et les griefs, les m\u00e9pris aussi le quitt\u00e8rent. Il acc\u00e9da sans doute alors \u00e0 cette bont\u00e9 qui impressionnerait tant plus tard son \u00e9diteur, J\u00e9r\u00f4me Lindon. <strong>\u00ab\u00a0Je n\u2019aurais jamais cru, disait-il, que p\u00fbt exister quelqu\u2019un qui soit \u00e0 la fois si r\u00e9el, si v\u00e9ritablement grand et si bon.\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p class=\"txt_courant_justif\">Il parvint \u00e0 une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas cherch\u00e9e avec\u00a0<i class=\"typo_italic\">En attendant Godot<\/i>. Harcel\u00e9 par le succ\u00e8s, il ne rebutait n\u00e9anmoins personne.<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<p><strong>La vieillesse lui alla comme un gant.<\/strong> Par la d\u00e9cr\u00e9pitude, il rejoignait ses personnages, les incarnait pour finir. Il consid\u00e9rait la perte de ses moyens comme ouvrant \u00e0 l\u2019\u00e9criture une possibilit\u00e9 nouvelle. Dix ans avant sa mort et d\u00e9j\u00e0 vieux, il dit avoir acquis depuis longtemps la conviction que dans le d\u00e9clin ordinaire r\u00e9side \u00ab <strong>la derni\u00e8re et de loin la meilleure chance de l\u2019\u00e9crivain.<\/strong> \u00bb\u00ab <strong>J\u2019essaie de penser, \u00e9crivait-il \u00e0 Franz Wurm, avec ce qui me reste de t\u00eate, que c\u2019est le moment enfin, la chance enfin, dans ces restes, avec ces restes, m\u00eame si penser n\u2019est pas le mot, enfin pas le mot.<\/strong> \u00bb Et encore\u00a0: \u00ab\u00a0<strong>Je m\u2019acharne avec la t\u00eate qui faiblit, en d\u2019autres mots avec des possibilit\u00e9s accrues.\u00a0<\/strong>\u00bb<\/p>\n<p>Il finit ses jours au Tiers-Temps, une maison de retraite m\u00e9dicalis\u00e9e, on dirait aujourd\u2019hui un Ehpad, non loin de son appartement du boulevard Saint-Jacques, o\u00f9 Suzanne mourut peu avant lui. Ses amis lui sugg\u00e9r\u00e8rent de s\u2019offrir une maison de sant\u00e9 plus luxueuse. Il protesta qu\u2019il n\u2019avait pas besoin de luxe. Cette chambre terne, dot\u00e9e d\u2019une petite salle de bains, n\u2019avait rien de sordide et lui convenait. Il allait marcher avec ce qui lui restait de jambes et de poumons (il \u00e9tait sous oxyg\u00e8ne) dans le petit jardin, sur la bande de gazon qu\u2019il appelait \u00ab\u00a0la bande de Gaza\u00a0\u00bb. Quelques mois avant sa mort, il \u00e9crivait \u00e0 Rick Cluchey\u00a0: \u00ab\u00a0Toujours ici avec les croulants, pas\u00a0<span id=\"page_87\"><\/span>mieux, pas pire. Que peut demander de plus un croulant ? \u00bb<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re, \u00e9videmment, me faisait penser \u00e0 la Winnie de <em>Oh les beaux jours<\/em>. Et pas seulement. Tant d\u2019autres textes de Beckett \u00e9voquaient l\u2019enlisement, l\u2019amoindrissement o\u00f9 je la voyais s\u2019enfoncer, non moins que la myst\u00e9rieuse volont\u00e9 de continuer encore, qui jaillit de la faiblesse et de l\u2019impuissance. Et, non moins, la dignit\u00e9 qui survit \u00e0 la d\u00e9cr\u00e9pitude et persiste jusque dans l\u2019imminence de la fin.<\/p>\n<p>[\u2026]<\/p>\n<p>Pire moindre. Plus pas concevable. Pire \u00e0 d\u00e9faut d\u2019un meilleur moindre. Le meilleur moindre. Non. N\u00e9ant le meilleur. Le meilleur pire. Non. Pas le meilleur pire. N\u00e9ant pas le meilleur pire. Moins meilleur pire. Non le moins. Le moins meilleur pire. Le moindre jamais ne peut \u00eatre n\u00e9ant. Jamais au n\u00e9ant ne peut \u00eatre ramen\u00e9. Jamais par le n\u00e9ant annul\u00e9. Inannulable moindre. \u00bb<\/p>\n<p>Extraits de <em>Un peu profond ruisseau\u2026<\/em> de Catherine Millot<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Pendant ces longs mois o\u00f9 j\u2019\u00e9tais occup\u00e9e par ma m\u00e8re, je lisais La c\u00e9r\u00e9monie des adieux de Simone de Beauvoir, et relisais Les derniers jours d\u2019Emmanuel Kant de Thomas De Quincey, qui est le grand chef-d\u2019\u0153uvre du d\u00e9clin, o\u00f9 l\u2019humour et le tragique se c\u00f4toient. 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