{"id":368,"date":"2010-06-26T06:04:56","date_gmt":"2010-06-26T04:04:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/?p=368"},"modified":"2014-05-27T20:56:40","modified_gmt":"2014-05-27T18:56:40","slug":"seance-du-11-mars-1959","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2010\/06\/seance-du-11-mars-1959\/","title":{"rendered":"J. LACAN, Le d\u00e9sir et son interpr\u00e9tation \u2013 Hamlet 2"},"content":{"rendered":"<p>[s\u00e9ance du 11 mars 1959]<\/p>\n<p>Nous voici donc depuis la derni\u00e8re fois dans <strong>Hamlet<\/strong>. (( Texte provenant du site gaogoa, \u00e0 l&rsquo;adresse :\u00a0 <a href=\"http:\/\/gaogoa.free.fr\/Seminaires_HTML\/06-DI\/DI11031959.htm \" target=\"_blank\">http:\/\/gaogoa.free.fr\/Seminaires_HTML\/06-DI\/DI11031959.htm <\/a>)) Hamlet ne vient pas l\u00e0 par hasard, encore que je vous aie dit qu&rsquo;il \u00e9tait introduit \u00e0 cette place par la formule du<strong> <em>\u00eatre ou ne pas \u00eatre <\/em><\/strong>qui s&rsquo;\u00e9tait impos\u00e9e \u00e0 moi \u00e0 propos du r\u00eave d&rsquo;Ella Sharpe.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 relire une part de ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit d&rsquo;Hamlet sur le plan analytique, et aussi de ce qui en a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit avant. Les auteurs, du moins les meilleurs, ne sont pas\u00a0 sans faire \u00e9tat de ce qui en a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit bien avant. Et je dois dire que nous sommes amen\u00e9s fort loin, quitte de temps en temps \u00e0 nous perdre un petit peu, non sans plaisir, et que le probl\u00e8me est de rassembler ce dont il s&rsquo;agit pour ce qui est de notre but pr\u00e9cis.<\/p>\n<div class=\"pullquote\">Notre but pr\u00e9cis \u00e9tant de donner, ou de redonner son sens \u00e0 la fonction du d\u00e9sir dans l&rsquo;analyse et l&rsquo;interpr\u00e9tation analytique.<\/div>\n<p>Notre but pr\u00e9cis \u00e9tant de donner, ou de redonner son sens \u00e0 la fonction du d\u00e9sir dans l&rsquo;analyse et l&rsquo;interpr\u00e9tation analytique. Il est clair que pour cela nous ne devons pas avoir une trop grande peine car, j&rsquo;esp\u00e8re vous le faire sentir et je vous donne ici tout de suite mon propos, je crois que ce qui distingue la trag\u00e9die d&rsquo;Hamlet, Prince de Danemark, c&rsquo;est essentiellement d&rsquo;\u00eatre la <strong>trag\u00e9die du d\u00e9sir<\/strong>.<\/p>\n<p>Hamlet qui, sans qu&rsquo;on en soit absolument s\u00fbr, mais enfin, selon vraiment les recoupements les plus rigoureux, devrait avoir \u00e9t\u00e9 jou\u00e9 \u00e0 Londres pour la premi\u00e8re fois <strong>pendant la saison d&rsquo;hiver 1601<\/strong> ; Hamlet dont la premi\u00e8re \u00e9dition <em>in-quarto<\/em>, cette fameuse \u00e9dition qui a \u00e9t\u00e9 quasiment ce que l&rsquo;on appelle une \u00e9dition pirate \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, \u00e0 savoir qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait point faite sous le contr\u00f4le de l&rsquo;auteur, mais emprunt\u00e9e \u00e0 ce que l&rsquo;on appelait les prompt-books, les livrets \u00e0 usage du souffleur. Cette \u00e9dition &#8211; c&rsquo;est amusant quand m\u00eame de savoir ces petits traits d&rsquo;histoire litt\u00e9raire &#8211; a \u00e9t\u00e9 inconnue jusqu&rsquo;en 1823, lorsqu&rsquo;on a mis\u00a0 la main sur un de ces exemplaires sordides &#8211; ce qui tient \u00e0 ce qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 beaucoup manipul\u00e9s, emport\u00e9s probablement aux repr\u00e9sentations. Et l&rsquo;\u00e9dition <em>in-folio<\/em>, la grande \u00e9dition de Shakespeare, n&rsquo;a commenc\u00e9 \u00e0 para\u00eetre qu&rsquo;apr\u00e8s sa mort en 1623, pr\u00e9c\u00e9dant la grande \u00e9dition o\u00f9 l&rsquo;on trouve la division en actes. Ce qui explique que la division en actes soit beaucoup moins d\u00e9cisive et claire dans Shakespeare qu&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<p>En fait, <strong>on ne croit pas que Shakespeare ait song\u00e9 \u00e0 diviser ses pi\u00e8ces en cinq actes<\/strong>. Cela a son importance parce que nous allons voir comment se r\u00e9partit cette pi\u00e8ce.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignright\" title=\"\u00c9lisabeth Ire, repr\u00e9sent\u00e9e avec un rameau d'olivier. Elle est ici garante de la paix. Marcus Gheeraerts l'ancien, 1580 ou 1585.\" src=\"http:\/\/upload.wikimedia.org\/wikipedia\/commons\/thumb\/9\/96\/El_bieta_w_p%C3%B3_nym_wieku.jpg\/220px-El_bieta_w_p%C3%B3_nym_wieku.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"269\" \/>L&rsquo;hiver 1601, c&rsquo;est <a title=\"En savoir plus sur la Reine Elisabeth 1re d'Angleterre\" href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89lisabeth_Ire_d%27Angleterre\" target=\"_blank\">deux ans avant la mort de la reine Elisabeth<\/a>. Et en effet, on peut consid\u00e9rer approximativement qu&rsquo;Hamlet, qui a une importance capitale dans la vie de Shakespeare, redouble si l&rsquo;on peut dire, <strong>le drame de cette jointure entre deux \u00e9poques<\/strong>, deux versants de la vie du po\u00e8te, car le ton change compl\u00e8tement lorsque appara\u00eet sur le tr\u00f4ne Jacques l<sup>er<\/sup> ; et d\u00e9j\u00e0 quelque chose s&rsquo;annonce, comme dit un auteur, qui brise ce charme cristallin du r\u00e8gne d&rsquo;Elisabeth, de la reine vierge, celle qui r\u00e9ussira ces longues ann\u00e9es de paix miraculeuses au sortir de ce qui constituait dans l&rsquo;histoire d&rsquo;Angleterre, comme dans beaucoup de pays, une p\u00e9riode de chaos dans laquelle elle devait promptement rentrer avec tout le drame de la r\u00e9volution puritaine.<\/p>\n<p>Bref, 1601 annonce d\u00e9j\u00e0 cette mort de la reine qu&rsquo;on ne pouvait assur\u00e9ment pas pr\u00e9voir, par <strong>l&rsquo;ex\u00e9cution de son amant, le comte d&rsquo;Essex, <\/strong>qui se place la m\u00eame ann\u00e9e que la pi\u00e8ce d&rsquo;Hamlet.<\/p>\n<p>Ces rep\u00e8res ne sont pas absolument vains \u00e0 \u00e9voquer, d&rsquo;autant\u00a0 plus que nous ne sommes pas les seuls \u00e0 avoir essay\u00e9 de restituer Hamlet dans son contexte. Ce que je vous dis l\u00e0, je ne l&rsquo;ai vu dans aucun auteur analytique soulign\u00e9. Ce sont pourtant des esp\u00e8ces de faits premiers qui ont bien leur importance.<\/p>\n<p>\u00c0 la v\u00e9rit\u00e9, ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit chez les auteurs analytiques ne peut pas \u00eatre dit avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9claircissant . Et ce n&rsquo;est pas aujourd&rsquo;hui que je ferai la critique de ce vers quoi a vers\u00e9 une esp\u00e8ce d&rsquo;interpr\u00e9tation analytique \u00e0 la ligne d&rsquo;Hamlet. Je veux dire, j&rsquo;essaye de retrouver tel ou tel \u00e9l\u00e9ment, sans \u00e0 vrai dire qu&rsquo;on puisse en dire autre chose que s&rsquo;\u00e9loigne de plus en plus, \u00e0 mesure que les auteurs insistent, la compr\u00e9hension de l&rsquo;ensemble, la coh\u00e9rence du texte.<\/p>\n<p>Je dois dire aussi de notre Ella Sharp dont je fais grand cas, que l\u00e0-dessus, dans son papier, il est vrai <em>unfinished<\/em>, trouv\u00e9 apr\u00e8s sa mort, elle m&rsquo;a grandement d\u00e9\u00e7u. J&rsquo;en ferai \u00e9tat quand m\u00eame parce que c&rsquo;est significatif. C&rsquo;est tellement dans la ligne que nous sommes amen\u00e9s \u00e0 expliquer, eu \u00e9gard \u00e0 la tendance qu&rsquo;on voit prise par la th\u00e9orie analytique, que cela vaut la peine d&rsquo;\u00eatre mis en valeur. Mais nous n&rsquo;allons pas commencer par l\u00e0.<\/p>\n<p><strong>Nous allons commencer par l&rsquo;article de Jones <\/strong>( ( JONES E., \u00ab The \u0152dipus Complex as an Explanation of Hamlet&rsquo;s Mystery : A Study in Motive. American journal of Psychology \u00bb, vol. XXI, part 3, pp. 72 -113. )) paru en 1910 dans le <em>Journal of American Psychology<\/em>, qui est une date et un monument, et qu&rsquo;il est essentiel d&rsquo;avoir lu. Il n&rsquo;est pas facile actuellement de se le procurer. Et dans la petite r\u00e9\u00e9dition qu&rsquo;il en a faite, Jones a je crois ajout\u00e9 autre chose, quelques compl\u00e9ments \u00e0 sa th\u00e9orie d&rsquo;Hamlet dans cet article : <em>The \u0152dipus Complex : an explanation of Hamlet&rsquo;s mystery<\/em>, ( le complexe d&rsquo;\u0152dipe en tant qu&rsquo;explication du\u00a0 myst\u00e8re d&rsquo;Hamlet ). Il ajoute comme sous-titre : \u00ab\u00a0A study on Motive\u00a0\u00bb ( une \u00e9tude de motivation ) .<\/p>\n<p>En 1910 , Jones aborde le probl\u00e8me magistralement indiqu\u00e9 par Freud, comme je vous l&rsquo;ai montr\u00e9 la derni\u00e8re fois dans cette demi-page sur laquelle on peut dire qu&rsquo;en fin de compte tout est d\u00e9j\u00e0, puisque m\u00eame les points d&rsquo;horizon sont marqu\u00e9s, \u00e0 savoir les rapports de Shakespeare avec le sens du probl\u00e8me qui se pose pour lui : <strong>la signification de l&rsquo;objet f\u00e9minin<\/strong>. Je crois que c&rsquo;est l\u00e0 quelque chose de tout \u00e0 fait central. Et si Freud nous pointe \u00e0 l&rsquo;horizon <em>Timon d&rsquo;Ath\u00e8nes<\/em> , c&rsquo;est une voie dans laquelle assur\u00e9ment Ella Sharp a essay\u00e9 de s&rsquo;engager\u00a0 Elle a fait de toute l&rsquo;\u0153uvre de Shakespeare une sorte de vaste oscillation cyclothymique y montrant les pi\u00e8ces ascendantes, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;on pourrait croire optimistes, les pi\u00e8ces o\u00f9 l&rsquo;agression va vers le dehors, et celles o\u00f9 l&rsquo;agression revient vers le h\u00e9ros ou le po\u00e8te, celles de la phase descendante. Voil\u00e0 comment nous pourrions classer les pi\u00e8ces de Shakespeare, voire m\u00eame \u00e0 l&rsquo;occasion les dater.<\/p>\n<p>Je ne crois pas que ce soit l\u00e0 quelque chose d&rsquo;enti\u00e8rement valable, et nous allons nous en tenir pour le moment au point o\u00f9 nous en sommes, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;abord \u00e0 Hamlet pour essayer &#8211; je donnerai peut-\u00eatre quelques indications sur ce qui suit ou pr\u00e9c\u00e8de, sur la Douzi\u00e8me nuit et <em>Troylus and Cressida<\/em>, car je crois que c&rsquo;est presque impossible de ne pas en tenir compte, cela \u00e9claire grandement les probl\u00e8mes que nous allons d&rsquo;abord introduire sur le seul texte d&rsquo;Hamlet.<\/p>\n<p>Avec ce grand style de documentation qui caract\u00e9rise ses \u00e9crits &#8211; il y a chez Jones une solidit\u00e9, une certaine ampleur de style dans la documentation qui distingue hautement ses contributions &#8211; Jones fait une sorte de r\u00e9sum\u00e9 de ce qu&rsquo;il appelle, \u00e0 tr\u00e8s juste titre, <em>le myst\u00e8re d&rsquo;Hamlet<\/em>.<\/p>\n<p>De deux choses l&rsquo;une, ou vous vous rendez compte de l&rsquo;ampleur qu&rsquo;a prise la question, ou vous ne vous en rendez pas compte. Pour ceux qui ne s&rsquo;en rendent pas compte, je ne vais pas r\u00e9p\u00e9ter l\u00e0 ce qu&rsquo;il y a dans l&rsquo;article de Jones. D&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, informez-vous. Il faut que je dise que la masse des \u00e9crits sur Hamlet est quelque chose de sans \u00e9quivalent . L&rsquo;abondance de la litt\u00e9rature est quelque chose d&rsquo;incroyable. <strong>Mais ce qui est plus incroyable encore, c&rsquo;est l&rsquo;extraordinaire diversit\u00e9 des interpr\u00e9tations qui en ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9es. <\/strong>Je veux dire que les interpr\u00e9tations les plus contradictoires se sont succ\u00e9d\u00e9e, ont d\u00e9ferl\u00e9 \u00e0 travers l&rsquo;histoire, instaurant le probl\u00e8me du probl\u00e8me : \u00e0 savoir pourquoi tout le monde s&rsquo;acharne-t-il \u00e0 y comprendre quelque chose ; et elles donnent les r\u00e9sultats les plus extravagants, les plus incoh\u00e9rents, les plus divers. On ne peut pas dire que cela n&rsquo;aille excessivement loin, nous aurons \u00e0 y revenir \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame de ce que je vais rapidement rappeler des versants de cette explication que r\u00e9sume Jones dans son article.<\/p>\n<p>\u00c0 peu pr\u00e8s tout a \u00e9t\u00e9 dit, et pour aller \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, il y a un <em>Popular Science Monthly<\/em>, qui doit \u00eatre une esp\u00e8ce de publication de vulgarisation plus ou moins m\u00e9dicale, qui a fait quelque chose\u00a0 en 1860 (1880 ? ) qui s&rsquo;appelle <em>Impediment of Adipose <\/em>( les emb\u00eatements de l&rsquo;adipose ) . \u00c0 la fin d&rsquo;Hamlet on nous dit qu&rsquo;Hamlet est gros, et court de souffle, et dans cette revue il y a tout un d\u00e9veloppement sur l&rsquo;adipose d&rsquo;Hamlet .<\/p>\n<p>Il y a un certain Vining ( VIKING, <em>The mystery of Hamlet<\/em>, 1881 ) qui en 1881, a d\u00e9couvert qu&rsquo;Hamlet \u00e9tait une femme d\u00e9guis\u00e9e en homme, dont le but \u00e0 travers toute la pi\u00e8ce \u00e9tait la s\u00e9duction d&rsquo;Horatio, et que c&rsquo;\u00e9tait pour atteindre le c\u0153ur d&rsquo;Horatio qu&rsquo;Hamlet manigan\u00e7ait toute son histoire. C&rsquo;est tout de m\u00eame une assez jolie histoire . En m\u00eame temps on ne peut pas dire que ce soit absolument sans \u00e9cho pour nous. Il est certain que les rapports d&rsquo;Hamlet avec les gens de son propre sexe sont quand m\u00eame \u00e9troitement tiss\u00e9s dans le probl\u00e8me de la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Revenons \u00e0 des choses s\u00e9rieuses et, avec Jones, rappelons que <strong>ces efforts de la critique se sont group\u00e9s autour de deux versants. Quand il y a deux versants dans la logique, il y a toujours un troisi\u00e8me versant, contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;on croit, le tiers n&rsquo;est pas si exclu que cela. <\/strong>Et c&rsquo;est \u00e9videmment le tiers qui, dans le cas, est int\u00e9ressant.<\/p>\n<p><strong>Les deux versants n&rsquo;ont pas eu de minces tenants<\/strong>. <em>Dans le premier versant<\/em> il y a ceux qui ont, en somme, interrog\u00e9 la <strong>psychologie <\/strong>d&rsquo;Hamlet. C&rsquo;est \u00e9videmment \u00e0 eux qu&rsquo;appartient la primaut\u00e9, que doit \u00eatre donn\u00e9 le haut du pav\u00e9 de notre estime. Nous y rencontrons Goethe, Coleridge qui dans ses <em>Lectures on Shakespeare <\/em> a pris une position tr\u00e8s caract\u00e9ristique dont je trouve que Jones aurait pu peut-\u00eatre faire un \u00e9tat plus ample . Car Jones, chose curieuse, s&rsquo;est surtout lanc\u00e9 dans un extraordinairement abondant commentaire de ce qui a \u00e9t\u00e9 fait en allemand, qui a \u00e9t\u00e9 prolif\u00e9rant, voire prolixe.<\/p>\n<p>Les positions <strong>de Goethe et de Coleridge<\/strong> ne sont pas identiques. Elles ont cependant une grande parent\u00e9 qui consiste \u00e0 mettre l&rsquo;accent sur la <strong>forme spirituelle du personnage d&rsquo;Hamle<\/strong>t.<\/p>\n<p>En gros, disons que pour Goethe, c&rsquo;est <strong>l&rsquo;action paralys\u00e9e par la pens\u00e9e.<\/strong> Comme on le sait, ceci a une longue lign\u00e9e. On s&rsquo;est rappel\u00e9, et non en vain bien s\u00fbr, qu&rsquo;Hamlet avait v\u00e9cu un peu longtemps \u00e0 <strong>Wittenberg<\/strong>. Et ce terme renvoyant l&rsquo;intellectuel et ses probl\u00e8mes \u00e0 une fr\u00e9quentation un peu abusive de Wittenberg , repr\u00e9sent\u00e9 non sans raison comme l&rsquo;un des centres d&rsquo;un certain style de formation de la jeunesse \u00e9tudiante allemande, est une chose qui a eu une tr\u00e8s grande post\u00e9rit\u00e9. Hamlet est en somme l&rsquo;homme qui voit tous les \u00e9l\u00e9ments, toutes les complexit\u00e9s, les motifs du jeu de la vie, et qui est en somme suspendu, paralys\u00e9 dans son action par cette connaissance. C&rsquo;est un probl\u00e8me \u00e0 proprement parler goeth\u00e9en, et qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 sans profond\u00e9ment retentir, surtout si vous y ajoutez le charme et la s\u00e9duction du style de Goethe et de sa personne.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 Coleridge, dans un long passage que je n&rsquo;ai pas le temps de vous lire, il abonde dans le m\u00eame sens, avec un caract\u00e8re beaucoup moins sociologique, beaucoup plus psychologique. Il y a quelque chose \u00e0 mon avis qui domine l\u00e0, dans tout le passage de Coleridge sur cette question et que je me plais \u00e0 retenir . \u00a0\u00bb Il faut bien que je vous avoue que je ressens en moi quelque go\u00fbt de la m\u00eame chose \u00a0\u00bb . C&rsquo;est ce qui dessine chez lui le caract\u00e8re psychasth\u00e9nique, l&rsquo;impossibilit\u00e9\u00a0 de s&rsquo;engager dans une voie, et une fois y \u00eatre entr\u00e9, engag\u00e9, d&rsquo;y rester jusqu&rsquo;au bout.<\/p>\n<p>L&rsquo;intervention de l&rsquo;h\u00e9sitation, des motifs multiples, est un morceau brillant de psychologie qui donne pour nous l&rsquo;essentiel, le ressort, le suc de son essence, dans cette remarque dite au passage par Coleridge : apr\u00e8s tout j&rsquo;ai quelque go\u00fbt de cela. C&rsquo;est-\u00e0-dire, je me retrouve l\u00e0-dedans . Il l&rsquo;avoue au passage, et il n&rsquo;est pas le seul. On trouve une remarque analogue chez quelqu&rsquo;un qui est quasi contemporain de Coleridge, et qui a \u00e9crit des choses remarquables sur Shakespeare dans ses <em>Essays on Shakespeare<\/em>, c&rsquo;est Hazlitt, dont Jones ne fait pas, \u00e0 tort, du tout \u00e9tat, car c&rsquo;est quelqu&rsquo;un qui a \u00e9crit les choses les plus remarquables sur ce sujet \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>Il ( Coleridge ) va plus loin encore, il dit qu&rsquo;en fin de compte parler de cette trag\u00e9die . . . Elle nous a \u00e9t\u00e9 si rebattue cette trag\u00e9die, que nous pouvons \u00e0 peine savoir comment en faire la critique, pas plus que nous ne saurions d\u00e9crire notre propre visage. Il y a une autre note qui va dans le m\u00eame sens. Et ce sont l\u00e0 des lignes dont je vais faire grand \u00e9tat.<\/p>\n<p><strong>Je\u00a0 passe assez vite l&rsquo;autre versant, celui d&rsquo;une difficult\u00e9 ext\u00e9rieure, <\/strong> qui a \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9e par un groupe de critiques allemands dont les deux principaux sont Klein et Werder qui \u00e9crivaient \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle \u00e0 Berlin. C&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s comme cela que Jones les groupe . Et il a raison. Il s&rsquo;agit de mettre en relief les causes ext\u00e9rieures de la difficult\u00e9 de la t\u00e2che qu&rsquo;Hamlet s&rsquo;est donn\u00e9e, et aux ( les ) formes que la t\u00e2che d&rsquo;Hamlet aurait. Elle serait\u00a0 de faire reconna\u00eetre \u00e0 son peuple la culpabilit\u00e9 de Claudius, de celui qui, apr\u00e8s avoir tu\u00e9 son p\u00e8re et \u00e9pous\u00e9 sa m\u00e8re, r\u00e8gne sur le Danemark. Il y a l\u00e0 quelque chose qui ne soutient pas la critique, car les difficult\u00e9s qu&rsquo;aurait Hamlet \u00e0 accomplir sa t\u00e2che, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 faire reconna\u00eetre la culpabilit\u00e9 d&rsquo;un roi, ou bien de deux choses l&rsquo;une, \u00e0 intervenir d\u00e9j\u00e0 de la fa\u00e7on dont il s&rsquo;agit qu&rsquo;il intervienne, par le meurtre, et ensuite d&rsquo;\u00eatre dans la possibilit\u00e9 de justifier ce meurtre, sont \u00e9videmment tr\u00e8s facilement lev\u00e9es par la seule lecture du texte.<\/p>\n<p>Jamais Hamlet ne se pose un probl\u00e8me semblable\u00a0 Le principe de son action, \u00e0 savoir que ce qu&rsquo;il doit venger sur celui qui est le meurtrier de son p\u00e8re, et qui en m\u00eame temps a pris son tr\u00f4ne et sa place aupr\u00e8s de la femme qu&rsquo;il aimait par dessus tout, doit se purger par l&rsquo;action la plus violente, et par le meurtre, n&rsquo;est non seulement jamais mis en cause chez Hamlet, mais je crois que je vous lirai l\u00e0-dessus des passages qui vous montrent qu&rsquo;il se traite de l\u00e2che, de couard. Il \u00e9cume sur la sc\u00e8ne du d\u00e9sespoir de ne pouvoir se d\u00e9cider \u00e0 cette action.<\/p>\n<p>Mais le principe de la chose ne fait aucune esp\u00e8ce de doute. Il ne se pose pas le moindre probl\u00e8me concernant la validit\u00e9 de cet acte, de cette t\u00e2che. Et l\u00e0-dessus il y a un nomm\u00e9 Loening, dont Jones fait grand \u00e9tat, qui a fait une remarque \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode, discutant les th\u00e9ories de Klein et Werder de fa\u00e7on d\u00e9cisive. Je signale au passage que c&rsquo;est la plus chaude recommandation que Jones apporte sur ces remarques. En effet il en cite quelques unes qui paraissent fort p\u00e9n\u00e9trantes.<\/p>\n<p>Mais tout ceci n&rsquo;a pas une extraordinaire importance puisque la question est v\u00e9ritablement d\u00e9pass\u00e9e \u00e0 partir du moment <strong>o\u00f9 nous prenons la troisi\u00e8me position, celle par laquelle Jones introduit la position analytique.<\/strong><\/p>\n<p>Ces lenteurs d&rsquo;expos\u00e9 sont n\u00e9cessaires, car elles doivent \u00eatre suivies pour que nous ayons le fond sur lequel se pose le probl\u00e8me d&rsquo;Hamlet.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me position est celle-ci : c&rsquo;est que, bien que le sujet ne doute pas un instant d&rsquo;avoir une t\u00e2che \u00e0 accomplir, pour quelque raison inconnue de lui cette t\u00e2che lui r\u00e9pugne. Autrement dit, c&rsquo;est dans la t\u00e2che m\u00eame, et non pas ni dans le sujet, ni dans ce qui se passe \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. Inutile de dire que pour ce qui se passe \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur il peut y avoir des versions beaucoup plus subtiles que celle que je vous ai amorc\u00e9e pour d\u00e9blayer.<\/p>\n<p>Il y a donc l\u00e0 <strong>une position essentiellement conflictuelle par rapport \u00e0 la t\u00e2che elle-m\u00eame. <\/strong>Et c&rsquo;est de cette fa\u00e7on, en somme tr\u00e8s solide, et qui doit tout de m\u00eame nous donner une le\u00e7on de m\u00e9thode, que Jones introduit la th\u00e9orie analytique. Il montre que la notion du conflit n&rsquo;est pas du tout nouvelle, \u00e0 savoir : la contradiction interne \u00e0 la t\u00e2che a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e par un certain nombre d&rsquo;auteurs qui ont tr\u00e8s bien vu, comme Loening, si nous en croyons les citations que Jones en donne, qu&rsquo;on peut saisir le caract\u00e8re probl\u00e9matique, conflictuel, de la t\u00e2che, \u00e0 certains signes dont on n&rsquo;a pas attendu l&rsquo;analyse pour s&rsquo;apercevoir de leur caract\u00e8re signal\u00e9tique : \u00e0 savoir la diversit\u00e9, la multiplicit\u00e9, la contradiction, la fausse consistance\u00a0 des raisons que peut donner le sujet d&rsquo;atermoyer cette t\u00e2che, de ne pas l&rsquo;accomplir au moment o\u00f9 elle se pr\u00e9sente \u00e0 lui. La notion en somme du caract\u00e8re superstructural, rationalis\u00e9, rationalisant des motifs que donne le sujet, avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 aper\u00e7u par les psychologues bien avant l&rsquo;analyse, et Jones sait tr\u00e8s bien le mettre en valeur, en relief.<\/p>\n<p>Seulement, il s&rsquo;agit de <strong>savoir o\u00f9 g\u00eet le conflit <\/strong>dont les auteurs qui sont sur cette voie ne laissent pas d&rsquo;apercevoir qu&rsquo;il y a <strong>quelque chose qui se pr\u00e9sente au premier plan, et une sorte de difficult\u00e9 sous-jacente<\/strong> qui, sans \u00eatre \u00e0 proprement parler articul\u00e9e comme inconsciente , est consid\u00e9r\u00e9e comme plus profonde et en partie non ma\u00eetris\u00e9e, <strong>pas compl\u00e8tement \u00e9lucid\u00e9e ni aper\u00e7ue par le sujet.<\/strong><\/p>\n<p>Et la discussion de Jones pr\u00e9sente ce caract\u00e8re tout \u00e0 fait caract\u00e9ristique de ce qui chez lui donnera un des traits dont il sait le mieux faire usage dans ses articles qui ont jou\u00e9 le plus grand r\u00f4le pour rendre valable \u00e0 un large public intellectuel la notion m\u00eame d&rsquo;inconscient. Il articule puissamment que ce que les auteurs, certains subtils, ont mis en valeur, c&rsquo;est \u00e0 savoir que le motif sous-jacent, contrariant, pour l&rsquo;action d&rsquo;Hamlet, est par exemple <strong>un motif de droit<\/strong>. A savoir, a-t-il le droit de faire ceci ?<\/p>\n<p>Et Dieu sait si les auteurs allemands n&rsquo;ont pas manqu\u00e9, surtout alors que ceci se passait en pleine p\u00e9riode d&rsquo;h\u00e9g\u00e9lianisme, de faire \u00e9tat de toutes sortes de registres sur lesquels Jones a beau jeu d&rsquo;ironiser, montrant que si quelque chose doit entrer dans les ressorts inconscients, ce ne sont <strong>pas des motifs d&rsquo;ordre \u00e9lev\u00e9, d&rsquo;un haut caract\u00e8re d&rsquo;abstraction, faisant entrer en jeu la morale, l&rsquo;\u00c9tat, le savoir\u00a0 absolu, mais qu&rsquo;il doit y avoir quelque chose de beaucoup plus radical, de plus concret <\/strong>et que ce dont il s&rsquo;agit c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que Jones va alors produire, puisque c&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s vers cette ann\u00e9e l\u00e0 que commencent \u00e0 s&rsquo;introduire en Am\u00e9rique les points de vue freudiens &#8211; c&rsquo;est cette m\u00eame ann\u00e9e qu&rsquo;il publie un compte-rendu de la th\u00e9orie de Freud sur les r\u00eaves, que Freud donne son article sur les Origines et le d\u00e9veloppement de la psychanalyse (( FREUD S., K \u00dcber Psychoanalyse. F\u00fcnf Vorlesungen, gehalten zur 20 jdhrigen (1910). Gr\u00fcnd\u00fcngsfeier der ClarkUniversity in Worcester, Mass. G. W. X p. 44-113. Trad. fr., Paris 1973, Payot. )) , directement \u00e9crit en anglais si mon souvenir est bon, puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit des fameuses conf\u00e9rences de la Clark University.<\/p>\n<p>Je crois qu&rsquo;on ne peut pas toucher du doigt, dans une analyse qui va vraiment aussi loin qu&rsquo;on peut aller \u00e0 cette \u00e9poque, qui met en valeur dans le texte de la pi\u00e8ce, dans le d\u00e9roulement du drame, pour en montrer la signification oedipienne, qui met en valeur ce que nous pouvons appeler la structure mythique d&rsquo;Oedipe . . .\u00a0 Je dois dire que nous ne sommes pas si d\u00e9barbouill\u00e9s mentalement que de pouvoir tous si ais\u00e9ment sourire de voir amener \u00e0 propos d&rsquo;Hamlet, T\u00e9l\u00e9sphore, Amphion, Mo\u00efse, Pharaon, Zoroastre, J\u00e9sus, H\u00e9rode, &#8211; tout le monde vient dans le paquet &#8211; et en fin de compte, ce qui est essentiel, deux auteurs qui ont \u00e9crit \u00e0 peu pr\u00e8s vers 1900 ont fait un <em>Hamlet in Iran <\/em>dans une revue fort connue, une r\u00e9f\u00e9rence du mythe d&rsquo;Hamlet aux mythes iraniens qui sont autour de la l\u00e9gende de S\u00fcrrhus ( Pyrrhus ), dont un autre auteur a fait aussi grand \u00e9tat dans une revue inconnue et introuvable.<\/p>\n<p>L&rsquo;important c&rsquo;est que dans l&rsquo;introduction par Jones, \u00e0 la date de 1910, d&rsquo;une nouvelle critique d&rsquo;Hamlet, et d&rsquo;une critique qui va consister toute enti\u00e8re \u00e0 nous amener \u00e0 cette conclusion : \u00a0\u00bb <strong>Nous\u00a0 arrivons \u00e0 ce paradoxe apparent que le po\u00e8te et l&rsquo;audience sont tous deux profond\u00e9ment remu\u00e9s par des sentiments dus \u00e0 un conflit de la source duquel ils ne sont pas conscients &#8211; ils ne sont pas \u00e9veill\u00e9s, ils ne savent pas de quoi il s&rsquo;agit.<\/strong> \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je pense qu&rsquo;il est essentiel de remarquer <strong>le pas franchi \u00e0 ce niveau<\/strong>. Je ne dis pas que ce soit le seul pas possible, mais que le premier pas analytique consiste \u00e0 <strong>transformer une r\u00e9f\u00e9rence psychologique<\/strong> non pas en une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une psychologie plus profonde, mais <strong>en une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un arrangement mythique cens\u00e9 avoir le m\u00eame sens pour tous les \u00eatres humains<\/strong>. <strong>Et il faut tout de m\u00eame bien quelque chose de plus,<\/strong> car Hamlet ce n&rsquo;est tout de m\u00eame pas les Syrrhos ( Pyrrhus ) Saga, les histoires de Cyrus avec Cambyse, ni de Pers\u00e9e avec son grand-p\u00e8re Acrysios, c&rsquo;est quand m\u00eame autre chose.<\/p>\n<p>Si nous en parlons ce n&rsquo;est pas seulement parce qu&rsquo;il y a eu des myriades de critiques, mais aussi parce que c&rsquo;est int\u00e9ressant de voir ce que cela fait qu &lsquo; ( d &lsquo; ) Hamlet.<\/p>\n<p>Vous n&rsquo;en avez en fin de compte aucune esp\u00e8ce d&rsquo;id\u00e9e parce que par une esp\u00e8ce de chose tout \u00e0 fait curieuse je crois pouvoir dire d&rsquo;apr\u00e8s ma propre exp\u00e9rience que <strong>c&rsquo;est injouable en fran\u00e7ais. Je n&rsquo;ai jamais vu un bon Hamlet en fran\u00e7ais.<\/strong> Ni quelqu&rsquo;un qui joue bien Hamlet, ni un texte qu&rsquo;on puisse entendre.<\/p>\n<p>Pour ceux qui lisent le texte, c&rsquo;est quelque chose \u00e0 tomber \u00e0 la renverse, \u00e0 mordre le tapis, \u00e0 se rouler par terre, c&rsquo;est quelque chose d&rsquo;inimaginable. Il n&rsquo;y a pas un vers d&rsquo;Hamlet, ni une\u00a0 r\u00e9plique qui ne soit en anglais d&rsquo;une puissance de percussion, de violence de termes qui en fait quelque chose o\u00f9 \u00e0 tout instant on est absolument stup\u00e9fait. On croit que c&rsquo;est \u00e9crit d&rsquo;hier, qu&rsquo;on ne pouvait pas \u00e9crire comme cela il y a trois si\u00e8cles.<\/p>\n<p>En Angleterre, c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u00e0 o\u00f9 la pi\u00e8ce est jou\u00e9e dans sa langue, une repr\u00e9sentation d&rsquo;Hamlet, c&rsquo;est toujours un \u00e9v\u00e9nement. J&rsquo;irai m\u00eame plus loin &#8211; parce qu&rsquo;apr\u00e8s tout on ne peut pas mesurer la tension psychologique du public si ce n&rsquo;est au bureau de location &#8211; , et je dirai ce que c&rsquo;est pour les acteurs, ce qui nous enseigne doublement; d&rsquo;abord parce qu&rsquo;il est tout \u00e0 fait clair que jouer Hamlet pour un acteur anglais c&rsquo;est le couronnement de sa carri\u00e8re, et que lorsque ce n&rsquo;est pas le couronnement de sa carri\u00e8re c&rsquo;est tout de m\u00eame qu&rsquo;il veut se retirer avec bonheur en donnant ainsi sa repr\u00e9sentation d&rsquo;adieu, m\u00eame si son r\u00f4le consiste \u00e0 jouer le premier fossoyeur.<\/p>\n<p>Il y a l\u00e0 quelque chose qui est important, et nous aurons \u00e0 nous apercevoir de ce que cela veut dire, car je ne le dis pas au hasard.<\/p>\n<p>Il y a une chose curieuse, c&rsquo;est qu&rsquo;en fin de compte lorsque l&rsquo;acteur anglais arrive \u00e0 jouer Hamlet, il le joue bien . Ils le jouent tous bien. Une chose encore plus \u00e9trange est que l&rsquo;on parle de l \u2019Hamlet de tel ou tel, d&rsquo;autant d&rsquo;Hamlet qu&rsquo;il y a de grands acteurs. On \u00e9voque encore d\u2019Hamlet de Garrick, d\u2019Hamlet de Kenns, etc. C&rsquo;est l\u00e0 aussi quelque chose d&rsquo;extraordinairement indicatif.<\/p>\n<p>S&rsquo;il y a autant d&rsquo;Hamlet qu&rsquo;il y a de grands acteurs, je crois que c&rsquo;est pour une raison analogue &#8211; ce n&rsquo;est pas la m\u00eame parce que c&rsquo;est autre chose de jouer Hamlet et d&rsquo;\u00eatre int\u00e9ress\u00e9 comme spectateur et comme critique &#8211; . . . . Mais la pointe de convergence de tout cela, ce qui frappe particuli\u00e8rement et que je vous prie de retenir, c&rsquo;est qu&rsquo;on peut croire en fin de compte que c&rsquo;est en raison de <strong>la structure du probl\u00e8me qu&rsquo;Hamlet comme tel pose \u00e0 propos du d\u00e9sir, \u00e0 savoir ce qui est la th\u00e8se que j&rsquo;avance ici qu&rsquo;Hamlet fait jouer les diff\u00e9rents plans, le cadre m\u00eame auquel j&rsquo;essaye de vous introduire ici, dans lequel vient se situer le d\u00e9sir.<\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;est par ce que cette <strong>place y est exceptionnellement bien articul\u00e9e<\/strong>, aussi bien je dirais de fa\u00e7on telle que tout un chacun y vient trouver sa place, vient s&rsquo;y reconna\u00eetre, que l&rsquo;appareil,<strong> le filet de la pi\u00e8ce d&rsquo;Hamlet <\/strong>est cette esp\u00e8ce de r\u00e9seau, de <strong>filet d&rsquo;oiseleur o\u00f9 le d\u00e9sir de l&rsquo;homme<\/strong>, dans les coordonn\u00e9es que justement Freud nous d\u00e9couvre, \u00e0 savoir son rapport \u00e0 l&rsquo;Oedipe et \u00e0 la castration, <strong>y est l\u00e0 articul\u00e9 essentiellement<\/strong>.<\/p>\n<p>Mais ceci suppose que ce n&rsquo;est pas simplement une autre \u00e9dition, un autre tirage de l&rsquo;\u00e9ternel type drame, conflit, de la lutte du h\u00e9ros contre le p\u00e8re, contre le tyran, contre le bon ou le mauvais p\u00e8re. L\u00e0 j&rsquo;introduis des choses que nous allons voir se d\u00e9velopper par la suite. C&rsquo;est que les choses sont pouss\u00e9es par Shakespeare \u00e0 un point tel que ce qui est important ici, c&rsquo;est de montrer les caract\u00e8res atypiques du conflit, la fa\u00e7on modifi\u00e9e dont se pr\u00e9sente la structure fondamentale de l&rsquo;\u00e9ternelle Saga que l&rsquo;on retrouve\u00a0 depuis l&rsquo;origine des \u00e2ges, par cons\u00e9quent dans la fonction o\u00f9, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on les coordonn\u00e9es de ce conflit sont modifi\u00e9es par Shakespeare de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir faire appara\u00eetre comment dans ces conditions atypiques vient jouer, de tout son caract\u00e8re le plus essentiellement probl\u00e9matique, le probl\u00e8me du d\u00e9sir pour autant que l&rsquo;homme n&rsquo;est pas simplement poss\u00e9d\u00e9, investi, <strong>mais que ce d\u00e9sir il a \u00e0 le situer, \u00e0 le trouver. \u00c0 le trouver \u00e0 ses plus lourds d\u00e9pens, et \u00e0 sa plus lourde peine, au point de ne pouvoir le trouver qu&rsquo;\u00e0 la limite, \u00e0 savoir dans une action qui ne peut pour lui s&rsquo;achever, se r\u00e9aliser, qu&rsquo;\u00e0 condition d&rsquo;\u00eatre mortel.<\/strong><\/p>\n<p>Ceci nous incite \u00e0 regarder de plus pr\u00e8s le d\u00e9roulement de la pi\u00e8ce. Je ne voudrais pas trop vous faire tarder, mais il faut quand m\u00eame que j&rsquo;en mette les traits saillants principaux.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;acte 1,<\/strong> concerne quelque chose qu&rsquo;on peut appeler l&rsquo;introduction du probl\u00e8me, et l\u00e0 tout de m\u00eame au point de recoupement, d&rsquo;accumulation, de confusion o\u00f9 tourne la pi\u00e8ce il faut bien quand m\u00eame que nous revenions \u00e0 quelque chose de simple qui est le texte. Nous allons voir que cette composition m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre retenue, qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas quelque chose qui flotte ni qui aille \u00e0 droite ou \u00e0 gauche.<\/p>\n<p>Comme vous le savez, les choses s&rsquo;ouvrent sur une garde, une <strong>rel\u00e8ve de la garde sur la terrasse d&rsquo;Elseneur<\/strong>. Et je dois dire que c&rsquo;est une des entr\u00e9es les plus magistrales de toutes les pi\u00e8ces de Shakespeare, car toutes ne sont pas aussi magistrales \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e. C&rsquo;est \u00e0 minuit que se fait la rel\u00e8ve, une rel\u00e8ve o\u00f9 il y a des choses tr\u00e8s jolies, tr\u00e8s frappantes. Ainsi c&rsquo;est ceux qui viennent\u00a0 pour la rel\u00e8ve qui demandent : <em>Qui est l\u00e0 ?<\/em> alors que ce devrait \u00eatre le contraire. C&rsquo;est qu&rsquo;en effet tout se passe anormalement. Ils sont tous angoiss\u00e9s par quelque chose qu&rsquo;ils attendent. Et cette chose ne se fait pas attendre plus de quarante vers. Alors qu&rsquo;il est minuit, quand la rel\u00e8ve a lieu, une heure sonne \u00e0 une cloche lorsque le spectre appara\u00eet.<\/p>\n<p>Et \u00e0 partir du moment o\u00f9 le spectre appara\u00eet nous sommes entr\u00e9s dans un mouvement fort rapide avec d&rsquo;assez curieuses stagnations.<\/p>\n<p>Tout de suite apr\u00e8s, la sc\u00e8ne o\u00f9 apparaissent le roi et la reine, le roi qui dit : il est tout \u00e0 fait temps de quitter notre deuil, nous pouvons pleurer d&rsquo;un \u0153il, mais rions de l&rsquo;autre, et o\u00f9 Hamlet qui est l\u00e0 fait appara\u00eetre ses sentiments de r\u00e9volte devant la rapidit\u00e9 du remariage de sa m\u00e8re et du fait qu&rsquo;elle s&rsquo;est remari\u00e9e avec quelqu&rsquo;un qui, aupr\u00e8s de ce qu&rsquo;\u00e9tait son p\u00e8re, est un personnage absolument inf\u00e9rieur.<\/p>\n<p>\u00c0 tout instant dans les propos d&rsquo;Hamlet nous verrons mise en valeur l&rsquo;exaltation de son p\u00e8re comme d&rsquo;un \u00eatre dont il dira plus tard que tous les dieux semblaient avoir sur lui marqu\u00e9 leurs sceaux, pour montrer jusqu&rsquo;o\u00f9 la perfection d&rsquo;un homme pouvait \u00eatre port\u00e9e . C&rsquo;est sensiblement plus tard, dans le texte que cette phrase sera dite par Hamlet . Mais d\u00e8s la premi\u00e8re sc\u00e8ne il y a des mots analogues. C&rsquo;est essentiellement dans cette sorte de trahison, et aussi de d\u00e9ch\u00e9ance, &#8211; sentiments que lui inspire la conduite de sa m\u00e8re, ce mariage h\u00e2tif, deux mois, nous dit-on, apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re, qu&rsquo;Hamlet se pr\u00e9sente. C&rsquo;est l\u00e0 le fameux dialogue avec Horatio : \u00e9conomie, \u00e9conomie, le r\u00f4ti des fun\u00e9railles n&rsquo;aura pas le temps de refroidir pour servir\u00a0 au repas des noces. Je n&rsquo;ai pas besoin de rappeler ces th\u00e8mes c\u00e9l\u00e8bres.<\/p>\n<p>Ensuite, tout de suite, nous avons l&rsquo;introduction de deux personnages : Oph\u00e9lie et Polonius, et ceci \u00e0 propos d&rsquo;une sorte de petite mercuriale que Laerte, qui est un personnage tout \u00e0 fait important dans notre histoire d&rsquo;Hamlet, dont on a voulu faire &#8211; nous y viendrons &#8211; quelqu&rsquo;un qui joue un certain r\u00f4le par rapport \u00e0 Hamlet dans le d\u00e9roulement mythique de l&rsquo;histoire, et \u00e0 juste titre bien entendu, adresse \u00e0 Oph\u00e9lie qui est la jeune fille dont Hamlet fut, comme il le dit lui-m\u00eame, amoureux, et qu&rsquo;actuellement dans l&rsquo;\u00e9tat o\u00f9 il est,\u00a0 il repousse avec beaucoup de sarcasmes. Polonius et La\u00ebrte se succ\u00e8dent aupr\u00e8s de cette malheureuse Oph\u00e9lie pour lui donner tous les sermons de la prudence, pour l&rsquo;inviter \u00e0 se m\u00e9fier de cet Hamlet.<\/p>\n<p>Vient ensuite la quatri\u00e8me sc\u00e8ne. La rencontre sur la terrasse d&rsquo;Elseneur d&rsquo;Hamlet, qui a \u00e9t\u00e9 rejoint par Horatio, avec le spectre de son p\u00e8re. Dans cette rencontre il se montre passionn\u00e9, courageux puisqu&rsquo;il n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 suivre le spectre dans le coin o\u00f9 le spectre l&rsquo;entra\u00eene, \u00e0 avoir avec lui un dialogue assez horrifiant. Et je souligne que le caract\u00e8re d&rsquo;horreur est articul\u00e9 par le spectre lui-m\u00eame. Il ne peut pas r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 Hamlet l&rsquo;horreur et l&rsquo;abomination du lieu o\u00f9 il vit et de ce qu&rsquo;il souffre, car ses organes mortels ne pourraient le supporter. Et il lui donne une consigne, un commandement. Il est int\u00e9ressant de noter tout de suite que le commandement consiste en ce que, de quelque fa\u00e7on qu&rsquo;il s&rsquo;y prenne, <strong>il ait \u00e0 faire cesser le scandale de la luxure de la reine<\/strong> ; et qu&rsquo;en tout ceci\u00a0 au reste, il contienne ses pens\u00e9es et ses mouvements ; qu&rsquo;il n&rsquo;aille pas se laisser aller \u00e0 je ne sais quels exc\u00e8s concernant des pens\u00e9es \u00e0 l&rsquo;endroit de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr les auteurs ont fait grand \u00e9tat de cet esp\u00e8ce d&rsquo;arri\u00e8re-plan trouble dans les consignes donn\u00e9es par le spectre \u00e0 Hamlet, <strong>d&rsquo;avoir en somme \u00e0 se garder de lui-m\u00eame dans ses rapports avec sa m\u00e8re<\/strong>. Mais il y a une chose dont il ne semble pas qu&rsquo;on ait articul\u00e9 ce dont il s&rsquo;agissait, qu&rsquo;en somme d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 et tout de suite, c&rsquo;est autour d&rsquo;une question \u00e0 r\u00e9soudre : que faire par rapport \u00e0 quelque chose qui appara\u00eet ici \u00eatre l&rsquo;essentiel malgr\u00e9 l&rsquo;horreur de ce qui est articul\u00e9, les accusations formellement prononc\u00e9es par le spectre contre le personnage de Claudius, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;assassin. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il r\u00e9v\u00e8le \u00e0 son fils qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par lui.<\/p>\n<p><strong>La consigne que donne le <em>ghost <\/em>n&rsquo;est pas une consigne en elle-m\u00eame ; c&rsquo;est quelque chose qui d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 met au premier plan, et comme tel, le d\u00e9sir de la m\u00e8re. <\/strong>C&rsquo;est absolument essentiel, d&rsquo;ailleurs nous y reviendrons.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me acte est constitu\u00e9 par ce qu&rsquo;on peut appeler l&rsquo;organisation de la surveillance autour d&rsquo;Hamlet. Nous en avons en somme une sorte de prodrome sous la forme &#8211; c&rsquo;est assez amusant, et cela montre le caract\u00e8re de doublet du groupe Polonius, La\u00ebrte, Oph\u00e9lie, par rapport au groupe Hamlet, Claudius et la reine &#8211; des instructions que Polonius, premier ministre, donne \u00e0 quelqu&rsquo;un pour la surveillance de son fils qui est parti \u00e0 Paris. Il lui dit comment il faut proc\u00e9der pour se renseigner sur son fils. Il y a l\u00e0 une esp\u00e8ce de petit morceau\u00a0 de bravoure du genre v\u00e9rit\u00e9s \u00e9ternelles de la police, sur lequel je n&rsquo;ai pas \u00e0 insister. Puis interviennent, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9par\u00e9 au premier acte, Guildenstern et Rosencrantz, qui ne sont pas simplement les personnages souffl\u00e9s qu&rsquo;on pense. Ce sont des personnages qui sont d&rsquo;anciens amis d&rsquo;Hamlet. Et Hamlet qui se m\u00e9fie d&rsquo;eux, qui les raille, les tourne en d\u00e9rision, les d\u00e9route, et joue avec eux un jeu extr\u00eamement subtil sous l&rsquo;apparence de la folie &#8211; <strong>nous verrons aussi ce que veux dire ce probl\u00e8me de la folie ou pseudo-folie d&rsquo;Hamlet<\/strong> &#8211; fait v\u00e9ritablement appel, \u00e0 un moment, \u00e0 leur vieille et ancienne amiti\u00e9, avec un ton et un accent qui lui aussi, m\u00e9riterait d&rsquo;\u00eatre mis en valeur si nous avions le temps, et qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre retenu, qui prouve qu&rsquo;il le fait sans aucune confiance. Et il ne perd pas un seul instant sa position de ruse, et de jeu avec eux. Pourtant, il y a un moment o\u00f9 il peut leur parler sur ce certain ton.<\/p>\n<p>Rosencrantz et Guildenstern sont les v\u00e9hicules en venant le sonder pour le roi . . . et c&rsquo;est bien ce que sent Hamlet qui les incite vraiment \u00e0 lui avouer. \u00cates-vous envoy\u00e9s pr\u00e8s de moi ? Qu&rsquo;avez-vous \u00e0 faire pr\u00e8s de moi ? Et les autres sont suffisamment \u00e9branl\u00e9s pour qu&rsquo;un deux demande \u00e0 l&rsquo;autre : qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on lui dit ? Mais cela passe . Car tout toujours \u00e7a passe d&rsquo;une certaine fa\u00e7on . C&rsquo;est-\u00e0-dire que jamais ne soit franchi un certain mur qui d\u00e9tendrait une situation qui appara\u00eet essentiellement, et d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre, essentiellement nou\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment Rosencrantz et Guildenstern introduisent les com\u00e9diens qu&rsquo;ils ont rencontr\u00e9s en route, et qu&rsquo;Hamlet conna\u00eet. Hamlet s&rsquo;est toujours int\u00e9ress\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre et, ces com\u00e9diens, il va les accueillir\u00a0 d&rsquo;une fa\u00e7on qui est remarquable. L\u00e0 aussi il faudrait lire les premiers \u00e9chantillons qu&rsquo;ils lui donnent de leur talent.<\/p>\n<p>L&rsquo;important est une trag\u00e9die concernant la fin de Troie, le meurtre de Pryam &#8211; et concernant ce meurtre, nous avons une sc\u00e8ne fort belle en anglais, o\u00f9 nous voyons Pyrrhus suspendre un poignard au-dessus du personnage de Pryam, et rester ainsi :<\/p>\n<p><em>So, as a painted tyrant, Pyrrhus stood,<br \/>\nAnd like a neutral to his will and matter,<br \/>\nDid nothing.<\/em><\/p>\n<p>C&rsquo;est ainsi que, comme un tyran en peinture, Pyrrhus s&rsquo;arr\u00eate, et, comme neutralis\u00e9 entre sa volont\u00e9 et ce qu&rsquo;il y a \u00e0 faire, ne fit rien. Comme c&rsquo;est un des th\u00e8mes fondamentaux de l&rsquo;affaire, cela m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre relev\u00e9 dans cette premi\u00e8re image, celle d&rsquo;un com\u00e9dien ( des com\u00e9diens ) , \u00e0 propos desquels va venir chez notre Hamlet l&rsquo;id\u00e9e de les utiliser dans ce qui va constituer le corps du troisi\u00e8me acte &#8211; ceci est absolument essentiel &#8211; ce que les Anglais appellent d&rsquo;un terme st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9, the <em>play scene<\/em> : le th\u00e9\u00e2tre sur le th\u00e9\u00e2tre. Hamlet l\u00e0 conclu :<\/p>\n<p><em>The play&rsquo;s the thing<br \/>\nWherein I&rsquo;ll catch the conscience of the king.<\/em><\/p>\n<p>Cet esp\u00e8ce de bruit de cymbales qui termine l\u00e0 une longue tirade d&rsquo;Hamlet qui est \u00e9crite toute enti\u00e8re en vers blancs &#8211; je le signale &#8211; et o\u00f9 nous trouvons ce couple de rimes, est quelque chose qui a toute sa valeur introductive. Je veux dire que c&rsquo;est l\u00e0-dessus que se termine le deuxi\u00e8me acte et que le troisi\u00e8me, o\u00f9 va justement\u00a0 se r\u00e9aliser the play scene, est introduit.<\/p>\n<p>Ce monologue est essentiel. Par l\u00e0 nous voyons, et la violence des sentiments d&rsquo;Hamlet, et la violence des accusations qu&rsquo;il porte contre lui-m\u00eame d&rsquo;une part :<\/p>\n<p><em>Am I a coward ?<br \/>\nWho calls me villain ? breaks my pate across ?<br \/>\nPlucks off my beard, and blows it in my face ?<br \/>\nTweaks me by the nose ? gives me the lie i&rsquo;th&rsquo;throat .<br \/>\nAs deep as to the lungs ? who does me this ?<br \/>\nHa !<\/em><\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Suis-je un l\u00e2che ? qui m&rsquo;appelle \u00e0 l&rsquo;occasion vilain ? Qu&rsquo;est-ce qui me d\u00e9molit la caboche ? Qu&rsquo;est-ce qui m&rsquo;arrache la barbe, et m&rsquo;en jette des petits morceaux \u00e0 la face ? Qu&rsquo;est-ce qui me tord le nez ? Qu&rsquo;est-ce qui me renfonce dans la gorge jusqu&rsquo;au niveau des poumons ? Qu&rsquo;est-ce qui me fait tout cela ? \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cela nous donne le style g\u00e9n\u00e9ral de cette pi\u00e8ce qui est \u00e0 se rouler par terre. Et tout de suite apr\u00e8s, il parle de son beau-p\u00e8re actuel :<\/p>\n<p><em>Swounds, I should take it : for it cannot be<br \/>\nBut I am pigeon-liver&rsquo;d and lack gall<br \/>\nTo make oppression bitter, or ere this<br \/>\nI should have fatted all the region kites<br \/>\nWith this slaves offal . <\/em><\/p>\n<p>Nous avions parl\u00e9 de ces <em> kites<\/em>, \u00e0 propos du souvenir de L\u00e9onard de Vinci. Je pense que c&rsquo;est une sorte de milan. Il s&rsquo;agit de son\u00a0 beau-p\u00e8re et de cette victime, et de cet esclave fait pour \u00eatre justement offert en victime aux muses. Et l\u00e0 commence une s\u00e9rie d&rsquo;injures :<\/p>\n<p><em>bloody, bawdy villain !<br \/>\nRemorseless, treacherous, lecherous, kindless villain <\/em><\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Sanglant, putassier vilain ! sans remord ! tr\u00e8s bas et ignoble vilain \u00a0\u00bb .<\/p>\n<p>Mais ces cris, ces injures, s&rsquo;adressent tout autant \u00e0 lui qu&rsquo;\u00e0 celui auquel l&rsquo;entend le contexte. Ce point est tout \u00e0 fait important, c&rsquo;est le culmen du deuxi\u00e8me acte. Et ce qui constitue l&rsquo;essentiel de son \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0[ d\u00e9sespoir ] est ceci <strong>qu&rsquo;il a vu les acteurs pleurer en d\u00e9crivant le triste sort d&rsquo;H\u00e9cube devant laquelle on d\u00e9coupe en petits morceaux son Pryam de mari<\/strong>. Car apr\u00e8s avoir longtemps gard\u00e9 la position fig\u00e9e, son poignard suspendu, le Pyrrhus prend un plaisir malicieux &#8211; c&rsquo;est le texte qui nous le dit :<\/p>\n<p><em>When she saw Pyrrhus make malicious sport<br \/>\nIn mincing with his sword ber husband&rsquo;s limbs ,<\/em><\/p>\n<p>\u00e0 d\u00e9couper &#8211; <em>mincing <\/em>est je pense le m\u00eame mot qu&rsquo; \u00e9mincer en fran\u00e7ais &#8211; devant cette femme qu&rsquo;on nous d\u00e9crit tr\u00e8s bien enroul\u00e9e dans je ne sais quelle sorte d&rsquo;\u00e9dredon autour de ses flancs efflanqu\u00e9s, le corps de Pryam. Le th\u00e8me c&rsquo;est tout cela pour H\u00e9cube. Mais qu&rsquo;est-ce que H\u00e9cube pour ces gens ? Voil\u00e0 des gens qui en viennent \u00e0 cette extr\u00e9mit\u00e9 d&rsquo;\u00e9motion pour quelque chose qui ne les concerne en rien. <strong>C&rsquo;est l\u00e0 que se d\u00e9clenche pour Hamlet ce d\u00e9sespoir de ne rien ressentir d&rsquo;\u00e9quivalent. <\/strong>Ceci est important pour introduire ce dont il s&rsquo;agit, c&rsquo;est-\u00e0-dire ce play scene dont il donne la raison. Comme attrap\u00e9 dans\u00a0 l&rsquo;atmosph\u00e8re, il semble s&rsquo;apercevoir tout d&rsquo;un coup de ce qu&rsquo;on peut en faire.<\/p>\n<p>Quelle est la raison qui le pousse ? Assur\u00e9ment <strong>il y a l\u00e0 une motivation rationnelle : attraper la conscience du roi<\/strong> . C&rsquo;est-\u00e0-dire, en faisant jouer cette pi\u00e8ce avec quelques modifications introduites par lui-m\u00eame, s&rsquo;apercevoir de ce qui va \u00e9mouvoir le roi ; le faire se trahir. Et en effet c&rsquo;est ainsi que les choses se passent. A un moment, avec un grand bruit, le roi ne peut plus y tenir. On lui repr\u00e9sente d&rsquo;une fa\u00e7on tellement exacte le crime qu&rsquo;il a commis, avec commentaires d&rsquo;Hamlet, qu&rsquo;il fait brusquement : \u00ab\u00a0lumi\u00e8res, lumi\u00e8res\u00a0\u00bb et qu&rsquo;il s&rsquo;en va avec un grand bruit. Et qu&rsquo;Hamlet dit \u00e0 Horatio : il n&rsquo;y a plus de doute.<\/p>\n<p>Ceci est essentiel. Et je ne suis pas le premier \u00e0 avoir pos\u00e9, dans le registre analytique qui est le n\u00f4tre, quelle est la fonction de ce play scene. Rank l&rsquo;a fait avant moi dans un livre qui s&rsquo;appelle Scenespiel Hamlet, Psychanalytik ( Das \u00a0\u00bb Schauspiel \u00a0\u00bb in Hamlet, ) paru dans International psychanalitik ( Psychoanalytische Bewegung Myth. ) en 1919 \u00e0 Vienne-Leipzig. ((\u00a0 RANK O., Das \u00ab Schauspiel\u00bb in Hamlet. Ein Beitrag zur Analyse und zum dynamischen Verst\u00e4ndnis der Dichtung. Imago, 1915, 4, pp. 41-51. Psychoanalytische Bewegung Myth, 1919, pp. 72-85. ))<\/p>\n<p><strong>La fonction de ce scenespiel ( \u00a0\u00bb Schauspiel \u00a0\u00bb ) a \u00e9t\u00e9 articul\u00e9e par Rank <\/strong>d&rsquo;une certaine fa\u00e7on sur laquelle nous aurons \u00e0 revenir. Il est clair de toute fa\u00e7on qu&rsquo;elle pose un probl\u00e8me qui va au-del\u00e0 de son r\u00f4le fonctionnel dans l&rsquo;articulation de la pi\u00e8ce. Beaucoup de d\u00e9tails montrent qu&rsquo;il s&rsquo;agit tout de m\u00eame de savoir jusqu&rsquo;o\u00f9 et comment nous pouvons interpr\u00e9ter ces d\u00e9tails. C&rsquo;est \u00e0 savoir s&rsquo;il nous suffit de faire ce dont Rank se contente, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;y relever tous les\u00a0 traits qui montrent que <strong>dans la structure m\u00eame du fait de regarder une pi\u00e8ce, il y a quelque chose qui \u00e9voque les premi\u00e8res observations par l&rsquo;enfant de la copulation parentale. <\/strong>C&rsquo;est la position que prend Rank, je ne dis pas qu&rsquo;elle soit sans valeur, qu&rsquo;elle soit m\u00eame fausse ; je crois qu&rsquo;elle est incompl\u00e8te, et qu&rsquo;en tout cas elle m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre articul\u00e9e dans l&rsquo;ensemble du mouvement, \u00e0 savoir dans ce par quoi <strong>Hamlet essaye d&rsquo;ordonner, de donner une structure, de donner justement cette dimension<\/strong> que j&rsquo;ai appel\u00e9 quelque part <strong>de la v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9guis\u00e9e, sa structure de fiction par rapport \u00e0 quoi seulement il trouve \u00e0 se r\u00e9orienter, <\/strong>au-del\u00e0 du caract\u00e8re plus ou moins efficace de l&rsquo;action pour faire se d\u00e9voiler, se trahir ( Claudius ? ). Il y a quelque chose ici, et Rank a touch\u00e9 un point juste en ce qui concerne sa propre orientation par rapport \u00e0 lui-m\u00eame. Je ne fais que l&rsquo;indiquer pour montrer l&rsquo;int\u00e9r\u00eat des probl\u00e8mes qui sont ici soulev\u00e9s.<\/p>\n<p>Les choses ne vont pas tout simplement, et le troisi\u00e8me acte ne s&rsquo;ach\u00e8ve pas sans que les suites de cette articulation n&rsquo;apparaissent sous la forme suivante : c&rsquo;est qu&rsquo;il est convoqu\u00e9 &#8211; Hamlet &#8211; de toute urgence aupr\u00e8s de la m\u00e8re qui bien entendu, n&rsquo;en peut plus &#8211; c&rsquo;est litt\u00e9ralement les mots qui sont employ\u00e9s : <em>speak no more<\/em> &#8211; Et qu&rsquo;au cours de cette sc\u00e8ne il voit Claudius, alors qu&rsquo;il marche vers l&rsquo;appartement de sa m\u00e8re, en train de venir, sinon \u00e0 r\u00e9sipiscence, du moins \u00e0 repentir, et que nous assistons \u00e0 toute la sc\u00e8ne dite de la pri\u00e8re repentante de cet homme qui se trouve ici en quelque sorte pris dans les rets m\u00eames de ce qu&rsquo;il garde, les fruits de son crime, et qui \u00e9l\u00e8ve vers Dieu je ne sais quelle pri\u00e8re d&rsquo;avoir la force de s&rsquo;en d\u00e9p\u00eatrer.<\/p>\n<p>Et, le prenant litt\u00e9ralement \u00e0 genoux et \u00e0 sa merci, sans \u00eatre vu par le roi, Hamlet <strong>a la vengeance \u00e0 sa port\u00e9e<\/strong>. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il s&rsquo;arr\u00eate avec cette r\u00e9flexion : est-ce qu&rsquo;en le tuant maintenant il ne va pas l&rsquo;envoyer au ciel, alors que son p\u00e8re a beaucoup insist\u00e9 sur le fait qu&rsquo;il souffrait tous les tourments d&rsquo;on ne sait pas tr\u00e8s bien quel enfer ou quel purgatoire, est-ce qu&rsquo;il ne va pas l&rsquo;envoyer droit au bonheur \u00e9ternel ? C&rsquo;est justement ce qu&rsquo;il ne faut pas que je fasse . C&rsquo;\u00e9tait bien l&rsquo;occasion de r\u00e9gler l&rsquo;affaire. Et je dirai m\u00eame que tout est l\u00e0 de <em>to be or not to be<\/em> qui, je vous l&rsquo;ai introduit la derni\u00e8re fois, ce n&rsquo;est pas pour rien que c&rsquo;est essentiel \u00e0 mes yeux.<strong> L&rsquo;essentiel est l\u00e0 en effet tout entier,<\/strong> je veux dire qu&rsquo;en raison du fait que ce qui est arriv\u00e9 au p\u00e8re, c&rsquo;est justement ceci de venir nous dire qu&rsquo;il est fig\u00e9 \u00e0 tout jamais dans ce moment, cette barre tir\u00e9e au bas des comptes de la vie fait qu&rsquo;il reste en somme identique \u00e0 la somme de ses crimes ; c&rsquo;est l\u00e0 aussi ce devant quoi Hamlet s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 avec son<em> to be or not to be<\/em>. Le suicide, ce n&rsquo;est pas si simple. Nous ne sommes pas tellement en train de r\u00eaver avec lui \u00e0 ce qui se passe dans l&rsquo;au-del\u00e0, mais simplement ceci, <strong>c&rsquo;est que de mettre le point terminal \u00e0 quelque chose n&#8217;emp\u00eache pas que l&rsquo;\u00eatre reste identique \u00e0 tout ce qu&rsquo;il articulait par le discours de sa vie, <\/strong>et que <strong>l\u00e0 il n&rsquo;y a pas de <em>to be or not to be<\/em>, que le <em>to be<\/em> quoi qu&rsquo;il en soit, reste \u00e9ternel.<\/strong><\/p>\n<p>Et c&rsquo;est justement pour lui aussi, Hamlet, \u00eatre confront\u00e9 avec cela, c&rsquo;est-\u00e0-dire <strong>n&rsquo;\u00eatre pas purement et simplement le v\u00e9hicule du drame,<\/strong> celui \u00e0 travers lequel passent les passions, celui qui comme \u00c9t\u00e9ocle et Polynice continuent dans le crime ce que le p\u00e8re a achev\u00e9 dans la castration ; c&rsquo;est parce que justement, il se pr\u00e9occupe du <em>to be<\/em> \u00e9ternel dudit Claudius, que d&rsquo;une fa\u00e7on tout \u00e0 fait coh\u00e9rente en effet \u00e0 ce moment l\u00e0 il ne tire m\u00eame pas son \u00e9p\u00e9e du fourreau.<\/p>\n<p>Ceci est en effet un point clef, un point essentiel. Ce qu&rsquo;il veut, c&rsquo;est attendre, <strong>surprendre l&rsquo;autre dans l&rsquo;exc\u00e8s de ses plaisirs, autrement dit dans sa situation toujours par rapport \u00e0 cette m\u00e8re <\/strong>qui est l\u00e0 le point clef, \u00e0 savoir ce d\u00e9sir de la m\u00e8re, et qu&rsquo;il va avoir en effet avec la m\u00e8re cette sc\u00e8ne path\u00e9tique, une des choses les plus extraordinaires qui puisse \u00eatre donn\u00e9e, cette sc\u00e8ne o\u00f9 est montr\u00e9 \u00e0 elle-m\u00eame le miroir de ce qu&rsquo;elle est, et o\u00f9, entre ce fils qui incontestablement aime sa m\u00e8re comme sa m\u00e8re l&rsquo;aime &#8211; ceci nous est dit &#8211; au-del\u00e0 de toute expression, se produit ce dialogue dans lequel il l&rsquo;incite, \u00e0 proprement parler, \u00e0 rompre les liens de ce qu&rsquo;il ap<sub>pelle ce monstre damn\u00e9 de l&rsquo;habitude . \u00a0\u00bb Ce monstre, l&rsquo;accoutumance, qui d\u00e9vore toute conscience de nos actes, ce d\u00e9mon de l&rsquo;habitude est ange encore en ceci, qu&rsquo;il joue aussi pour les bonnes actions. Commence \u00e0 te d\u00e9prendre. Ne couche plus &#8211; tout cela nous est dit avec une crudit\u00e9 merveilleuse &#8211; avec le Claudius, tu verras ce sera de plus en plus facile . \u00ab\u00a0<\/sub><\/p>\n<p><sub>C&rsquo;est l\u00e0 le point sur lequel je veux vous introduire, il y a deux r\u00e9pliques qui me paraissent tout \u00e0 fait essentielles. Je n&rsquo;ai pas encore beaucoup parl\u00e9 de la pauvre Oph\u00e9lie . C&rsquo;est tout autour de cela que cela va tourner ; \u00e0 un moment Oph\u00e9lie lui dit : mais vous \u00eates un tr\u00e8s bon ch\u0153ur ( chorus ) , c&rsquo;est-\u00e0-dire vous commentez tr\u00e8s bien cette<\/sub> pi\u00e8ce. Il r\u00e9pond :<\/p>\n<p><em>I could interpret between you and your love, if I could see the puppets dallying<\/em><\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Je pourrais entrer dans l&rsquo;interpr\u00e9tation entre vous et votre amour, dans toute la mesure o\u00f9 je suis en train de voir les puppets jouer leur petit jeu \u00ab\u00a0. \u00c0 savoir de ce qu&rsquo;il s&rsquo;agit sur la sc\u00e8ne. Il s&rsquo;agit en tout cas de quelque chose qui se passe entre you et your love.<\/p>\n<p>De m\u00eame, dans la sc\u00e8ne avec la m\u00e8re, quand le spectre appara\u00eet, car le spectre appara\u00eet \u00e0 un moment o\u00f9 justement les objurgations d&rsquo;Hamlet vont commencer \u00e0 fl\u00e9chir, il dit :<\/p>\n<p><em>O, step between her and er fighting soul :<br \/>\nConceit in weakest bodies strongest works :<br \/>\nSpeak to her, Hamlet<\/em>.<\/p>\n<p>C&rsquo;est-\u00e0-dire que le spectre, qui appara\u00eet l\u00e0 uniquement pour lui &#8211; car habituellement quand le spectre appara\u00eet tout le monde le voit &#8211; vient lui dire : \u00a0\u00bb Glisse-toi entre elle et son \u00e2me en train de combattre . \u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>Conceit <\/em>est univoque. <em>Conceit <\/em>est employ\u00e9 tout le temps dans cette pi\u00e8ce, et justement \u00e0 propos de ceci qui est l&rsquo;\u00e2me. Le <em>conceit <\/em>c&rsquo;est justement le <em>concetti<\/em>, la pointe du style, et c&rsquo;est le mot qui est employ\u00e9 pour parler du style pr\u00e9cieux. \u00a0\u00bb Le <em>conceit <\/em>op\u00e8re le plus puissamment dans les corps fatigu\u00e9s. Parle lui, Hamlet . \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cet endroit o\u00f9 il est toujours demand\u00e9 \u00e0 Hamlet d&rsquo;entrer, de jouer, d&rsquo;intervenir, c&rsquo;est l\u00e0 quelque chose qui nous donne la v\u00e9ritable situation du drame. Et malgr\u00e9 l&rsquo;intervention, l&rsquo;appel significatif &#8211; C&rsquo;est significatif pour nous parce que c&rsquo;est bien de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit, d&rsquo;intervenir pour nous : <em>between ber and ber<\/em> ; c&rsquo;est notre travail cela .\u00a0 <em>Conceit in weakest bodies strongest works<\/em> , c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;analyste que c&rsquo;est adress\u00e9, cet appel .<\/p>\n<p>Ici, une fois de plus Hamlet fl\u00e9chit et quitte sa m\u00e8re en disant : apr\u00e8s tout laisse-toi caresser, il va venir, va te donner un baiser gras sur la joue et te caresser la nuque. Il abandonne sa m\u00e8re, il la laisse litt\u00e9ralement glisser, retourner, si l&rsquo;on peut dire, \u00e0 l&rsquo;abandon de son d\u00e9sir. Et voil\u00e0 comment se termine cet acte, \u00e0 ceci pr\u00e8s que dans l&rsquo;intervalle, le malheureux Polonius a eu le malheur de faire un mouvement derri\u00e8re la tapisserie et qu&rsquo;Hamlet lui a pass\u00e9 son \u00e9p\u00e9e \u00e0 travers le corps.<\/p>\n<p>On arrive au quatri\u00e8me acte. Il s&rsquo;agit \u00e0 ce moment-l\u00e0 de quelque chose qui commence assez joliment, \u00e0 savoir la chasse au corps. Car Hamlet a cach\u00e9 le cadavre quelque part, et v\u00e9ritablement il s&rsquo;agit au d\u00e9but d&rsquo;une chasse au corps qu&rsquo;Hamlet a l&rsquo;air de trouver tr\u00e8s amusante. Il crie : on joue \u00e0 cache-renard et tout le monde court apr\u00e8s. Finalement, il leur dit, ne vous fatiguez pas, dans quinze jours vous commencerez \u00e0 le sentir, il est l\u00e0 sous l&rsquo;escalier, n&rsquo;en parlons plus .<\/p>\n<p>Il y a l\u00e0 une r\u00e9plique qui est importante et sur laquelle nous reviendrons :<\/p>\n<p><strong><em>The body is with the king, but the king is not with the body.<br \/>\nThe king is a thing &#8211;<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Le corps est avec le roi, mais le roi n&rsquo;est pas avec le corps, le roi est une chose \u00a0\u00bb . Ceci fait vraiment partie des propos schizophr\u00e9niques d&rsquo;Hamlet. Il n&rsquo;est pas non plus sans pouvoir nous livrer\u00a0 quelque chose dans l&rsquo;interpr\u00e9tation, nous le verrons dans la suite.<\/p>\n<p>L&rsquo;acte ( IV ) est un acte o\u00f9 il se passe beaucoup de choses rapidement : l&rsquo;envoi d&rsquo;Hamlet en Angleterre ; son retour avant qu&rsquo;on ait eu le temps de se retourner &#8211; on sait pourquoi, il a d\u00e9couvert le pot aux roses, qu&rsquo;on l&rsquo;envoyait \u00e0 la mort; son retour s&rsquo;accompagne de quelque drame, \u00e0 savoir qu&rsquo;Oph\u00e9lie dans l&rsquo;intervalle est devenue folle, disons de la mort de son p\u00e8re et probablement d&rsquo;autre chose encore ; que La\u00ebrte s&rsquo;est r\u00e9volt\u00e9, qu&rsquo;il a combin\u00e9 un petit coup ; que le roi a emp\u00each\u00e9 sa r\u00e9volte en disant que c&rsquo;est Hamlet qui est coupable, qu&rsquo;on ne peut le dire \u00e0 personne parce que Hamlet est trop populaire, mais qu&rsquo;on peut r\u00e9gler la chose en douce en faisant un petit duel truqu\u00e9 o\u00f9 p\u00e9rira Hamlet.<\/p>\n<p>C&rsquo;est vraiment ce qui va se passer. La ( premi\u00e8re ) sc\u00e8ne du dernier acte est constitu\u00e9e par la sc\u00e8ne du cimeti\u00e8re. Je faisais appel tout \u00e0 l&rsquo;heure au premier fossoyeur ; vous avez \u00e0 peu pr\u00e8s tous dans les oreilles ces propos stup\u00e9fiants qui s&rsquo;\u00e9changent entre ces personnages qui sont en train de creuser la tombe d&rsquo;Oph\u00e9lie et qui font sauter \u00e0 chaque mot un cr\u00e2ne dont un est recueilli par Hamlet qui fait un discours l\u00e0-dessus.<\/p>\n<p>Puisque je parlais des acteurs, de m\u00e9moire d&rsquo;habilleur de th\u00e9\u00e2tre, on n&rsquo;a jamais vu un Hamlet et un premier fossoyeur qui n&rsquo;\u00e9taient pas \u00e0 couteaux tir\u00e9s. Jamais le premier fossoyeur n&rsquo;a pu supporter le ton sur lequel lui parle Hamlet, ce qui est un petit trait qui vaut la peine d&rsquo;\u00eatre not\u00e9 au passage, et qui nous montre jusqu&rsquo;o\u00f9 peut aller la puissance des relations mises en valeur dans ce drame.<\/p>\n<p>Venons \u00e0 ceci, sur lequel j&rsquo;attirerai votre attention la prochaine fois, c&rsquo;est que c&rsquo;est apr\u00e8s cette longue et puissante pr\u00e9paration que se trouve effectivement, dans le cinqui\u00e8me acte, le quelque chose dont il s&rsquo;agit, ce d\u00e9sir toujours retombant, ce quelque chose d&rsquo;\u00e9puis\u00e9, d&rsquo;inachev\u00e9, d&rsquo;inachevable qu&rsquo;il y a dans la position d&rsquo;Hamlet. Pourquoi allons-nous le voir tout d&rsquo;un coup possible ?<\/p>\n<p>C&rsquo;est-\u00e0-dire pourquoi allons-nous voir tout d&rsquo;un coup Hamlet accepter, dans les conditions les plus invraisemblables, le d\u00e9fi de La\u00ebrte? Dans des conditions d&rsquo;autant plus curieuses qu&rsquo;il se trouve l\u00e0 \u00eatre le champion de Claudius. Nous le voyons d\u00e9faire La\u00ebrte dans tous les rounds . &#8211; Il le touche quatre ou cinq fois alors qu&rsquo;on avait fait le pari qu&rsquo;il le toucherait au plus cinq contre douze &#8211; et venir s&#8217;embrocher comme il est pr\u00e9vu sur la pointe empoisonn\u00e9e, non sans qu&rsquo;il y ait eu une sorte de confusion o\u00f9 cette pointe lui revient dans la main et o\u00f9 il blesse La\u00ebrte aussi ; et c&rsquo;est dans la mesure o\u00f9 ils sont tous les deux bless\u00e9s \u00e0 mort qu&rsquo;arrive le dernier coup qui est port\u00e9 \u00e0 celui que depuis le d\u00e9but il s&rsquo;agit d&rsquo;estoquer, Claudius.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas pour rien que j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9 la derni\u00e8re fois une sorte de tableau qui est celui de\u00a0 Millais (( MILLAIS John Everrett (1829-1896), Ophelia, 1851-2 (Tate Gallery) )) avec l&rsquo;Oph\u00e9lie flottante sur les eaux . Je voudrais vous en proposer un autre pour terminer nos propos d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Je voudrais que quelqu&rsquo;un fasse un tableau o\u00f9 l&rsquo;on verrait le cimeti\u00e8re \u00e0 l&rsquo;horizon, et ici le trou de la tombe, des gens s&rsquo;en allant comme les gens \u00e0 la fin de la trag\u00e9die oedipienne se dispersent et se couvrent les yeux pour ne pas voir ce qui se passe, \u00e0 savoir quelque chose qui par rapport \u00e0 \u0152dipe est \u00e0 peu pr\u00e8s la liqu\u00e9faction de M. Valdemar.<\/p>\n<p>Ici c&rsquo;est autre chose. Il s&rsquo;est pass\u00e9 quelque chose sur lequel on n&rsquo;a pas attach\u00e9 assez d&rsquo;importance. Hamlet, qui vient de red\u00e9barquer d&rsquo;urgence gr\u00e2ce aux pirates qui lui ont permis d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;attentat, tombe sur l&rsquo;enterrement d&rsquo;Oph\u00e9lie. Pour lui, premi\u00e8re nouvelle, il ne savait pas ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 pendant sa courte absence. On voit La\u00ebrte se d\u00e9chirer la poitrine, et bondir dans le trou pour \u00e9treindre une derni\u00e8re fois le cadavre de sa sueur en clamant de la voix la plus haute son d\u00e9sespoir. Hamlet, litt\u00e9ralement, non seulement ne peut pas tol\u00e9rer cette manifestation par rapport \u00e0 une fille, comme vous le savez qu&rsquo;il a fort mal trait\u00e9e jusque l\u00e0, mais il se pr\u00e9cipite \u00e0 la suite de La\u00ebrte apr\u00e8s avoir pouss\u00e9 un v\u00e9ritable rugissement, cri de guerre dans lequel il dit la chose la plus inattendue . Il conclut en disant : qui pousse ces cris de d\u00e9sespoir \u00e0 propos de la mort de cette jeune fille? Et il dit : celui qui crie cela, c&rsquo;est moi, Hamlet le Danois .<\/p>\n<p>Jamais on a entendu dire qu&rsquo;il est danois, il les vomit, les Danois. Tout d&rsquo;un coup le voil\u00e0 absolument r\u00e9volutionn\u00e9 par quelque chose dont je peux dire qu&rsquo;il est tout \u00e0 fait significatif par rapport \u00e0 notre sch\u00e9ma. C&rsquo;est dans la mesure o\u00f9 quelque chose, S , ( <img data-recalc-dims=\"1\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/gaogoa.free.fr\/images\/06-DI\/11021959\/S.jpg?resize=21%2C32\" alt=\"\" width=\"21\" height=\"32\" align=\"middle\" \/> ) , est l\u00e0 dans un certain rapport avec A ( a ) qu&rsquo;il fait tout d&rsquo;un coup cette identification qui lui fait retrouver pour la premi\u00e8re fois son d\u00e9sir dans sa totalit\u00e9.<\/p>\n<p>Cela dure un certain temps qu&rsquo;ils sont dans le trou \u00e0 se colleter\u00a0 On les voit dispara\u00eetre dans le trou et \u00e0 la fin on les tire pour les s\u00e9parer. Ce serait ce que l&rsquo;on verrait dans le tableau : ce trou d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on verrait des choses s&rsquo;\u00e9chapper. Nous verrons comment on peut concevoir ce que cela peut vouloir dire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[s\u00e9ance du 11 mars 1959] Nous voici donc depuis la derni\u00e8re fois dans Hamlet. (( Texte provenant du site gaogoa, \u00e0 l&rsquo;adresse :\u00a0 http:\/\/gaogoa.free.fr\/Seminaires_HTML\/06-DI\/DI11031959.htm )) Hamlet ne vient pas l\u00e0 par hasard, encore que je vous aie dit qu&rsquo;il \u00e9tait introduit \u00e0 cette place par la formule du \u00eatre ou ne pas \u00eatre qui s&rsquo;\u00e9tait&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/2010\/06\/seance-du-11-mars-1959\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">J. LACAN, Le d\u00e9sir et son interpr\u00e9tation \u2013 Hamlet 2<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"quote","meta":{"_acf_changed":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1063,44],"tags":[1542,567,1670],"class_list":["post-368","post","type-post","status-publish","format-quote","hentry","category-copiecolle","category-psychanalyse","tag-ella-sharpe","tag-hamlet","tag-nevrose-obsessionnelle","post_format-post-format-quote","entry"],"acf":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/368","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=368"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/368\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=368"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=368"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.disparates.org\/iota\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=368"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}