8 mars 2015

«Un répartitoire sexuel» par Jacques-Alain Miller – I

J’ai terminé le cours de la dernière fois par un dialogue que m’apportait l’actualité. Une dame dit – Je suis prête à tout. Et le monsieur répond, en manière d’objection – Plutôt à pas tout.

L’apologue de la dame au volant

Cela m’a été illustré il y a un instant, au moment où je me précipitais vers ce lieu, conduit par une dame. J’arrive un tout petit peu plus tard que je n’arrive en retard d’habitude. C’est que nous avons été arrêtés par la police.

Je suis encore sous le coup de la surprise de l’énumération qui est sortie de la bouche du Pandore de service, qui, sautant au bas de sa petite camionnette, dans un bel uniforme, a énuméré à ma compagne une liste impressionnante des infractions qu’elle venait de commettre depuis un kilomètre – d’avoir doublé à gauche, coupé la route de la camionnette policière, changé de file continûment, jusqu’à ce que, finalement, ils réussissent à la rattraper, et à signaler que le retrait de permis de conduire s’imposait. Ce qui n’a rencontré aucune objection, que sourire, que désolation, que soumission. Et, à ma stupéfaction, après le savon qui a été là passé – moi, je me faisais tout petit, me réservant, si nous étions emmenés, d’alléguer la désolation qui se serait répandue dans cette salle, et la mauvaise image qui en serait résultée pour les forces de l’ordre –, on s’en est tiré.

C’est sans doute que j’étais conduit par une dame presque prête à tout pour me livrer à vous, qui s’était fort heureusement, tout de même, arrêtée avant de passer un feu rouge. Délit qui, évidemment, n’aurait permis aucune indulgence de la part des puissances supérieures.

Comme j’étais tout de même un petit peu habité des raisonnements que je vais développer devant vous, cela n’a pas pu ne pas faire un petit écho à ce saisissant dialogue, sur quoi j’ai terminé à l’emporte-pièce la dernière fois.

Gardons cet incident comme un petit apologue qui vient illustrer la marge qui est finalement autorisée aux dames quand elles sont au volant, et qu’elles conduisent fort bien d’ailleurs, puisque, malgré ces diverses infractions, on n’a pu alléguer contre la conductrice aucun accident – c’est à mettre à son crédit.

I LE DIALOGUE DU TOUT ET DU PAS-TOUT

Ce dialogue de la dernière fois en évoque un autre, celui du masochiste et du sadique. Le premier dit – Fais-moi mal. Et le second répond – Non.

Ce dialogue a été mentionné dans son Séminaire par Lacan, qui note que les deux pervers en présence seraient apparemment faits pour s’entendre, qu’ils seraient complémentaires, que tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, s’ils ne se parlaient pas. Mais, à s’exprimer l’un à l’autre ce qui est leur jouissance, ils introduisent une fatale dysharmonie, que traduit l’échec de la demande émise par le premier, et qui doit se contenter de souffrir de cet échec. Il se trouve donc frustré de la douleur physique qu’il attendait et réclamait.

Le dialogue du tout et du pas-tout ne se comprend que s’il s’agit de deux locuteurs qui sont lacaniens. Le monsieur suppose que la dame le soit, pour lui objecter ainsi le concept lacanien du pas-tout. Peut-être sous-entend-il qu’une femme digne de ce nom, analyste qui plus est, une vraie femme – une vraie femme analyste ! cela va loin –, doit s’en tenir au pas-tout. Mais, plus généralement, le monsieur, lui- même analyste, il dit non au tout.

J’ai à mon tour fait objection, la dernière fois, au monsieur lacanien, en poursuivant le dialogue dans un petit polylogue, lui supposant qu’il pensait que la dame allait trop loin, qu’il cherchait à l’arrêter sur sa pente. Il la voyait déjà glisser vers on ne sait quelle abomination qui lui vaudrait – ce à quoi on a assisté – la descente de la force publique pour bloquer le projectile. Ce qui semble impliquer que le monsieur croit que le pas-tout est moins que le tout. Il croit, en objectant le pas-tout – s’il vous plaît, Madame –, mettre une limite à ce que le prête-à-tout ouvre comme abîme. En effet, ce prête-à-tout dessine un horizon sans limite, où tous les fantasmes peuvent proliférer sur les dispositions de la dame, et il convient, un petit peu, de la menotter dans le pas-tout – Jusque-là, mais pas plus loin.

Le vrai sens du pas-tout lacanien

Cet épisode n’est pas une mauvaise occasion, dans le cours de ces leçons, de rappeler doucement le vrai sens du pas-tout lacanien, qui n’est pas du tout fait pour installer une réserve, une limite, une frontière, au-delà de quoi il y aurait transgression.

Avec le pas-tout, précisément, pas de transgression. Le pas-tout de Lacan n’est pas fait pour justifier les prudences, les accommodements, les tempérances, les divers micmacs qui sont au contraire, à en croire Lacan, l’apanage du mâle, rationnel.

C’est là une erreur sur le pas-tout. Ce qui excuse le monsieur de l’histoire, c’est que c’est précisément l’erreur du mâle sur le pas-tout. Elle n’est donc pas à lui imputer dans sa subjectivité. C’est une erreur d’espèce, si je puis dire, qui consiste à penser le pas-tout sur le mode de l’incomplet.

Cela peut se représenter ainsi. Voici un tout. Formuler un tout suppose une unité, donc exige ce que je trace ici comme la limite qui renferme un espace. Dès qu’on a tracé ce trait d’unité, on ne voit pas comment on représenterait le pas-tout, sinon en prélevant, en séparant, par une seconde limite, à l’intérieur du premier espace, une zone réservée, qui serait en l’occurrence ce qu’on n’a pas à se permettre – Jusqu’ici, mais pas plus loin.

Et le monsieur peut dire – Je suis prêt à ceci ou à cela – dans la zone qui est là laissée libre –, mais je ne suis pas prêt à ça. Voilà le schéma qui supporte le pas-tout objecté au tout aventuré par la darne.

Il n’y a pas là scandale. Il n’y a pas là motif à insurrection. Ce schéma reflète très bien l’idée, l’idéologie spontanée selon laquelle le pas-tout entendu comme incomplet est ce qui convient par excellence à l’être féminin.

La comparaison imaginaire des corps

On peut représenter, de cette façon élémentaire, la notion que l’être féminin est à penser comme amoindri, c’est-à-dire marqué d’un moins. Je donne ici à ce mot d’«être» la valeur que j’évoquai la dernière fois, c’est ce qui supporte cet emploi, même si, pour l’instant, je ne le fais pas valoir, je le rappelle. Il peut en effet sembler que le pas-tout – c’est ce qui fait sa petite vacillation, son petit scintillement – ne fait que reprendre, qu’illustrer cette idéologie spontanée, que c’est une façon de dire le moins stigmatisant l’être féminin.

Si c’est une idée, c’est une idée qui s’enracine dans la comparaison imaginaire des corps. C’est de cette comparaison imaginaire que Freud a fait surgir la découverte de la castration de l’autre par l’enfant. C’est certainement un épisode de l’expérience infantile qui peut s’atteindre, être retrouvé dans l’expérience analysante, et, dans la règle, sous la forme du traumatisme.

La perception des organes génitaux de l’autre a toujours un caractère spécial et s’inscrit d’une façon qui, pour nombre de sujets, reste, dans sa primarité, indélébile. Quand on se trouve y revenir dans l’analyse, c’est volontiers un épisode qui est entouré d’un certain halo de fascination, voire même de terreur. Que ce soit, pour les deux sexes, s’apercevoir que la mère est châtrée. Que ce soit, spécialement pour le garçon, de noter la taille supérieure de l’organe paternel. Que ce soit, pour la fille, de relever le privilège du petit garçon, avec les conséquences qui peuvent s’ensuivre, et qui ne sont pas logiquement déductibles, qui peuvent aller de la déception à la rancœur, à la mise au service du petit garçon. Que ce soit, pour le garçon, l’inquiétude de la menace que fait planer sur ce qu’il a de réel quant à son pénis, l’absence qu’il croit remarquer à cette place dans le corps de l’autre, dans le corps de l’être féminin.

J’ai fait là une liste qui n’a rien d’exhaustif, et qui ouvre seulement à une énumération qui traduit précisément l’absence ici de déduction logique. Il y a un hiatus entre le fait d’observation et les conséquences que le sujet en élabore. En tout cas, quoi qu’il en soit, c’est de cette expérience primordiale, que l’homme, le mâle, peut être pensé comme complet, tandis que l’Autre sexe apparaît comme marqué d’une irrémédiable incomplétude.

Si je voulais l’exprimer d’une formule, je dirais – Tu n’es pas toute. C’est de là que procède l’épouvantable topos, ce pesant lieu commun, qui fait de la femme l’être inférieur, l’être privé, et donc aussi bien, à l’occasion, l’être avide, insatiable, et j’ajouterai, peu fiable, paraît-il au volant. J’ajoute à ce propos qu’il n’en est rien, puisque c’est bien la première fois que, par une mauvaise rencontre d’une camionnette, je me trouve ralenti et arrêté.

Cet épisode infantile est, si l’on veut suivre Freud dans cette voie, le principe de la déchéance de l’être féminin, et aussi bien le principe de la menace qu’il est susceptible, cet être féminin, d’incarner pour celui qui est le propriétaire de l’organe qui fonde son unité et sa totalité.

II UNE STRUCTURE DÉDUITE DE L’AVOIR

Pour être simple, commençons ici un tableau (Pour le tableau, se reporter à la fin du texte, où on le trouvera représenté dans son état complet). Commençons un petit répartitoire sexuel, en partant de l’existence des deux sexes présentés par leurs symboles, des symboles qui ne doivent rien au discours analytique. La différence que nous avons là mise en scène est au niveau de l’avoir, précisément du pénis réel – voilà la référence – en tant qu’il appartient à l’un des partenaires, et non pas à l’autre. Nous l’écrivons, pour mettre les idées en place, en opposant simplement le plus et le moins, le il y a et le il n’y a pas.

 

C’est de plus de conséquences qu’on ne pourrait le croire, à partir du moment où nous avons dans notre perspective de réélaborer le concept du grand Autre pour y faire venir quelque chose du corps. C’est bien ce que nous avons vu la dernière fois qu’impliquait la construction de ce que je me trouvais vous présenter comme le quatrième couple.

Remarquons que, lorsqu’on se règle sur cette expérience, on se réfère à l’avoir, et que c’est un avoir qui est chevillé au corps. La référence au corps est ici inéliminable. Même quand, avec Lacan, on fait passer l’organe au signifiant, même quand, au-delà de l’organe pénien, on vise le signifiant phallique, l’appartenance au corps continue de garder toute sa pertinence.

Parler du phallus comme signifiant – une nouveauté introduite par Lacan – ne dénoue pas du tout le rapport au corps de l’un et de l’autre, ne dénoue pas le rapport au corps sexué. On s’en aperçoit quand on lit, par exemple, dans l’écrit de Lacan « La signification du phallus », page 694 des Écrits, une phrase comme celle-ci – je la modifie à peine pour la réduire, pour la comprimer – La femme trouve le signifiant du désir dans le corps de l’homme. Même si, dans cette phrase, Lacan nous introduit le phallus comme signifiant du désir, tout signifiant qu’il soit, il indique qu’il est localisé dans le corps sexué. C’est précisément de cela que toutes les conséquences ne sont pas tirées dans cet écrit.

Une opposition du complet et de l’incomplet

Pour retrouver notre sympathique controverse du monsieur et de la dame, disons qu’il s’en déduit une structure. Nous pouvons l’indiquer par un simple adjectif – nous en trouverons un autre plus tard –, nous avons une opposition du complet et de l’incomplet. Il y a en effet une version du pas-tout que l’on peut situer à ce niveau-là.

Il m’est déjà arrivé, sans donner ce schéma, de commenter les significations qui peuvent se rassembler autour de cette thèse que le manque serait du côté femme. Cette thèse peut se vérifier de ce que la féminité trouve en effet volontiers à se marquer et à se remarquer de tous les insignes de la déficience – comme si porter un signe de déficience avait la vertu d’intensifier le caractère de la féminité.

C’est à l’occasion, par exemple, faire que la femme par excellence, ce soit la femme pauvre, comme le signale Lacan. On met en scène le sujet masculin cherchant comme la preuve de la féminité dans un objet de l’autre sexe, dont il exige comme d’une condition de désir que cet objet soit marqué de la pauvreté, la pauvreté ne venant ici que remarquer, marquer de nouveau, redoubler, le manque intrinsèque qui qualifie cet objet comme féminin. Dans la même veine – Dieu reconnaîtra les siens –, l’homme peut chercher la femme par excellence chez la femme blessée, chez la femme battue, par lui-même ou par un autre, la femme handicapée, la femme entravée, la femme humiliée. Cela peut aller jusqu’à cette norme perverse qui voulait, dans les classes élevées de la société de la Chine antique, que l’on s’attache à mutiler les pieds de la femme, et en même temps à trouver dans cette partie du corps ainsi blessée la cause fascinante du désir – partie restant voilée, objet d’une pudeur spéciale.

Dans cet ordre de choses, la féminité se trouve, si l’on veut, exaltée par tous les traits qui peuvent valoir comme traits de manque. C’est aussi, par une inversion dialectique, que tous les traits contraires peuvent à l’occasion prendre leur caractère fascinatoire. C’est alors, mais toujours enracinée dans ce moins, dans l’incomplétude, la femme riche qui paraît au contraire l’excellence de la féminité, la femme puissante, la femme affichant sa complétude. Mais, à un rien près. Même lorsqu’elle prend toutes ces valeurs positives, restant marquée d’un excès. C’est toujours la femme trop riche, la femme trop puissante, la femme inflexible. Cet excès est justement ce qui affecte cette positivité récupérée d’un accent d’illégitimité, qui trahit le secret du manque qui est par là voilé, compensé, ce manque qui est toujours surcompensé.

Les figures de la féminité incomplète peuvent être des figures tout à fait opposées, mais c’est le même secret qui se trahit dans leur opposition. Dans un cas comme dans l’autre, dans ce fil, elle n’atteint pas à ce qui serait l’apanage du mâle, à savoir la possession tranquille, légitime, de ce qui lui revient. Justement parce que son être est marqué d’un moins irrémédiable, elle va toujours trop loin. Elle ne connaît pas la divine juste mesure, pour ici utiliser le terme pivot de la modique de l’éthique aristotélicienne, qui est en effet, comme l’indique Lacan, tout entière pensée du côté mâle.

Juste mesure ou excès

L’éthique de la juste mesure est par excellence une éthique mâle. De ce fait, ce qui occupe ce mâle, c’est de faire passer cet être en défaut ou en excès sous le joug, et même de dessiner pour cet être un joug tout spécial.
On peut regretter que soit passé le temps où l’on s’intéressait, où l’on se divertissait à prescrire dans le détail l’éducation des filles. On le fait pour tous, aujourd’hui. Mais il n’est pas sûr que ce soit absolument un progrès non plus. D’ailleurs, dans cette matière, on cherche en vain où est le progrès. C’est toute la question.

Pour compléter notre petit tableau, qui n’aura pas de fin, ouvrons un chapitre de plus, qui serait celui de la mesure, et nous inscrirons à gauche l’équilibre, la juste mesure, et de l’autre côté, l’excès ou le supplément. L’équilibre, c’est notre vieux tout, bien intégré en lui-même. De l’autre côté, c’est ce pas-tout avec son manque, ou avec son excès, mais qui se promène quelque part hors du tout, qui vient en plus, et donc supplémentaire plutôt que complémentaire.

Identité et altérité

Cette structure élémentaire, qui est déduite de l’avoir, elle se répercute sur l’être.

Essayons voir ce qu’elle donne si nous la répercutons sur l’être d’un côté et de l’autre, en commençant par relever – comme je l’ai fait d’ailleurs tout à fait au début – que le tout est un. Donnons ici la valeur de l’unité, et même celle de l’identité. Inscrivons de ce côté-là le privilège du je sais qui je suis, voire, comme je l’ai entendu dire, non sans forfanterie de la part du locuteur, je sais ce que je dis. Je complète même ces termes de l’uniformité, parce que c’est de ce côté-là, en effet, que peut se distinguer un trait commun qui permet de rassembler un tout – le tout de l’équipe, le tout de la classe, le tout de la phalange, le tout de l’armée, voire le tout de l’Église. Ces formations totales supposent que les éléments soient suffisamment identiques pour faire une unité, et donc qu’ils présentent un caractère d’uniformité.

C’est pourquoi on mettra plus volontiers de l’autre côté, non pas l’Un mais l’Autre, non pas l’identité
mais la différence, le sans-identité. C’est une simple allusion à ce qui fait une partie de la sagesse des nations, inconsistante, mais qui attribue spécialement la variabilité au côté femmeSouvent femme varie, bien fol qui s’y fie. Le proverbe, le dicton s’inscrit à cette place dans cette logique, et il y a même déjà à l’horizon ce que Lacan, l’attribuant à l’hystérique, appelle le trait de Sans-Foi.

Donc, d’un côté l’Un, et de l’autre, l’Autre, l’altérité comme telle, que Lacan, dans ses «Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine», attribue à la femme comme telle, d’être Autre même pour elle-même.

Dans la même veine, l’être féminin est supposé, dans cette logique, incarner comme tel la différence, y compris la différence d’avec soi-même, ce qui met en sous-jacence une vacuité essentielle, voire une disponibilité que Lacan lui attribue à l’endroit du fantasme de l’homme, de recevoir son identité seulement à partir de l’homme.

Ce répartitoire sexuel est, disons-le, un répartitoire de conneries. C’est le répartitoire où nous trouvons à loger, simplement à leur place, en quelque sorte déductive, ce que Lacan appelait par exemple les dits de l’amour, les grands lieux communs du rapport des sexes.

Il faut aller pas à pas, parce qu’il y a un point où ça se défait, où ça s’inverse, où ça se mélange. Je progresse pas à pas pour qu’on trouve à loger les considérations que nous faisons les uns et les autres à l’occasion, que ce soit dans des cours ou dans la vie privée.

Je suis parti de l’avoir. J’ai essayé de voir comment cette structure se répercutait au niveau de l’être. Elle se répercute – c’est peut-être moins aperçu – au niveau de l’objet, c’est-à-dire elle se répercute quant à la forme que chacun des êtres sexués impose à son partenaire.

L’objet-fétiche ou érotomanie

C’est ici que je considère que l’on peut ordonner à ce tableau ce que Lacan signale précisément quant à l’objet de chacun des êtres sexués. Du côté homme, l’objet prend la forme du fétiche, c’est-à-dire d’un élément qui a le caractère de l’unité, de la permanence, voire de l’uniformité, c’est-à-dire qu’on peut le chercher comme objet dans différents supports qui se présentent. On peut même ajouter friche, petit a. Lacan accentue, comme objet de base, l’objet petit a, qui est cohérent avec les caractères que nous avons précédemment énumérés.

De l’autre côté, je mettrai l’indication que Lacan donne en y situant la forme érotomaniaque, que j’écris érotomanie. L’érotomanie suppose que l’objet est moins objectal de ce côté droit qu’il n’est du côté gauche. C’est un objet support de l’amour. C’est pourquoi, d’emblée, Lacan le marque d’un grand A barré, qui le distingue de la compacité du petit a.

Le fétiche, bien sûr, accentue le caractère de l’objet petit a. Ce n’est qu’une des versions de l’objet a, mais l’appeler fétiche fait voir qu’il s’agit ici d’un objet invariable, susceptible d’être trouvé dans des supports individuels divers, à condition que l’on retrouve les mêmes traits.

Quand j’avais abordé la question par le biais des divins détails, il est certain que c’était plutôt par cette case-là que j’étais entré dans la question de la cause du désir – par le biais où l’objet se fait reconnaître par le fait qu’il présente des traits uniformes répondant à une même condition. Quant aux perversions, c’est ce qui conduit Lacan à dire – ce que la clinique indique en effet – que le fétichisme est du côté mâle. Ce que cela ajoute ici, c’est que, hors perversion, le mâle fétichise son objet, et précisément en lui imposant un certain nombre de conditions typées.

C’est du côté mâle, ce n’est pas chez les femmes, que l’on trouve ce genre d’exigence du type que l’autre devrait se vêtir d’une certaine façon. Cela ne prend l’allure perverse que lorsque ces exigences perverses sont absolument rigides et marquées d’une certaine extravagance mâtinée d’humiliation. Mais sans aller jusque-là, c’est tout de même plutôt les messieurs qui s’occupent de savoir comment doit se présenter le corps de l’autre. Lorsque cela dérive, ce sont à l’occasion des exigences qui se font entendre avec toute la rage du désir devant la plus ou moins bonne volonté recueillie de l’autre côté. Il y a là une zone qui relève de la perversion normale du mâle, plus ou moins accentuée. La disponibilité féminine est là mise à l’épreuve, à l’occasion, de ce qui se fait sentir comme une volonté d’uniformiser, de mettre un uniforme, l’uniforme du désir, sur le corps de l’autre. Cela peut aussi bien conduire, de l’autre côté, à jouer et à rechercher ce supposé uniforme du désir. Ce qui le caractérise, c’est tout de même la précision de la condition, et puis les supports multiples qui peuvent la réaliser. C’est très différent du côté érotomaniaque, où il n’y a pas la série.

Le désir par le plus-de-jouir ou par L’AMOUR sans-limite

Ce qui est là indiqué par Lacan, c’est que, chez le mâle, le désir passe par la jouissance, c’est-à-dire requiert le plus-de-jouir, tandis que, du côté femme, le désir passe par l’amour. L’amour a une différence avec le fétiche. C’est que le fétiche, ou la condition fétichiste, peut avoir des supports multiples, alors que l’amour n’est pas du côté du multiple.

Cette exigence de l’amour répercute la structure initiale que nous avons posée, qui est celle d’un certain moins. Cela suppose que l’amour, du côté de l’avoir, concerne un objet qui n’a pas.

Lacan a souligné, de façon répétitive, que, pour qu’il y ait de l’amour, il y a une condition de castration. C’est pourquoi Lacan pouvait dire que, pour une femme, l’Autre de l’amour doit être privé de ce qu’il donne.

Mettons ici, à la rubrique cause du désir, une opposition entre le plus-de-jouir et, de l’autre côté, l’amour. Nous pouvons même l’accentuer. De façon conforme avec l’accent érotomaniaque que Lacan signale, ajoutons l’amour fou.

Que veut dire fou ici ? C’est un titre d’André Breton. Mais cet adjectif ne met en valeur que l’amour, par essence, est sans limite – comme Lacan nous le présente, nous l’introduit, dans ses schémas comme dans sa dialectique –, que parce qu’il est au-delà, et précisément au-delà de l’avoir.

L’amour, dans sa définition lacanienne – donner ce qu’on n’a pas – repose sur l’annulation complète de l’avoir. C’est par là qu’il peut viser l’être en tant qu’au-delà de l’avoir. C’est ce que nous pouvons isoler comme structure (II), parce qu’elle est plutôt là dépendante de l’objet et de la cause du désir. Cette structure (II) nous fait inscrire à gauche le limité, et à droite l’illimité. Cette illimitation est en quelque sorte déductible du statut de l’amour comme au-delà de l’avoir.

III UNE PSYCHOLOGIE QUI FLUE, ET QUI S’INVERSE

Nous pourrions déjà ici accrocher une psychologie. La psychologie, c’est fluant. Mais, si nous essayons d’inscrire ici la psychologie, cela nous donne un peu ces caractères des êtres sexués tels que Lacan nous les met en scène à la La Bruyère.

Des caractères des êtres sexués

Du côté mâle, c’est le monsieur de tout à l’heure, le monsieur qui a, complet, bien équilibré – unité, uniformité, le fétiche là où il faut, le plus-de-jouir… Ainsi que Lacan le met en scène, c’est une psychologie de la prudence. C’est aussi, structurellement, la timidité. Et puis, c’est ce qui s’impose au propriétaire, la valeur de la protection. Là est la racine du jusque-là, mais pas plus loin. C’est là aussi qu’il y a l’agressivité de protection, tout cela faisant l’homme rationnel. La vertu de la prudence a d’ailleurs été spécialement célébrée par Aristote dans son Éthique.

Qu’est-ce que je vais oser inscrire de l’autre côté, me laissant porter par la logique de l’illimité ? En face de la prudence, je mettrai l’intrépidité, la jactance des pasionarias – on n’a jamais parlé du pasionario. Là où il y a timidité, dans cette logique, je mettrai l’effronterie, par exemple. Là où j’avais la protection, je mettrai le risque. Et puis, là où j’avais l’agressivité imaginaire, qui est le rapport au petit autre comme semblable, je mettrai volontiers en face la mystique, qui est justement le rapport au grand Autre de l’amour. Tout cela faisant une belle irrationalité.

Eh bien, quand vous parcourez les Séminaires de Lacan, les écrits de Lacan, vous trouvez volontiers à placer les caractères des êtres sexués dans l’une et l’autre colonne, ce qui donne en effet au portrait de l’être mâle par Lacan un aspect un petit peu rassis, et fait au contraire flamboyer la position féminine.

Je l’ai dit, quand on est dans la psychologie, ça flue, ça bouge, ça glisse. Et même là, ça s’inverse. En même temps que tous ces traits que j’ai énumérés, nous avons comme une inversion saisissante. 

A suivre les caractères de Lacan, on placerait plutôt l’idéalisme, le sacrifice pour les idéaux – avec un caractère qui paraît bien opposé à la prudence, à la timidité, etc – dans cette colonne, du côté femme. Pourtant, à suivre cette galerie des portraits, ce caractère idéaliste appartient plutôt au mâle.

De l’autre côté, une vertu signalée par Lacan, qui devrait plutôt se trouver dans la colonne du limité, se trouve attribuée à la femme, exactement le bon sens. Il ne reste vraiment pas grand-chose à l’homme. On pourrait attendre que la prudence, la timidité, etc., la rationalité lui affectent le bon sens. Non. Chez Lacan, c’est du côté femme.

Les grands rôles de notre Commedia dell’arte

Au niveau des grands rôles qui sont tenus dans notre Commedia dell’arte de l’existence, c’est curieusement du côté mâle que l’on trouve le héros, et du côté femme que l’on trouve la bourgeoise. Comment cette apparente inversion psychologique s’explique-t-elle ? Qu’est-ce qui fait que l’héroïsme est un rôle du répertoire mâle ?

C’est que le héros est celui qui transgresse, celui qui va au-delà de la limite. Cela suppose qu’il opère dans un espace où est constituée la limite. C’est pourquoi le caractère du héros est côté mâle.

La bourgeoise est ici une partenaire du héros. Tout héros a sa bourgeoise. C’est le partenaire caractérisé par le fait que, pour lui, il n’y a pas de transgression, et qui, par là, assure l’intendance. Les rôles de ce couple se distribuent à partir du côté mâle.

Inversement, la vraie femme lacanienne, celle qui est accrochée à l’illimité, si j’ose dire, qui est entraînée dans l’illimité, c’est tout de même essentiellement l’égarée. Sous un aspect, c’est la bourgeoise. Mais, à distribuer le rôle à partir d’elle, c’est l’égarée hors du tout, de l’équilibre, de l’unité, de l’uniformité, etc.

Qu’est-ce qu’elle exige comme partenaire ? Elle exige comme partenaire l’homme-boussole.

C’est le couple de l’égarée et de la boussole. Et je prétends que vous trouvez ce couple mis en scène par Lacan. Tantôt, vous avez le couple du héros et de la bourgeoise, et tantôt le couple de l’égarée et de la boussole. Cela tient à la perspective à partir de quoi vous établissez le couple.

Où mettrait-on Antigone, qui a bien l’air d’une héroïne? Antigone, c’est celle qui n’entend pas raison, et, si elle suit son chemin, c’est qu’elle a comme boussole le corps de l’homme mort. Voilà comment je récupère Antigone dans mon schéma.

Il y a une opposition, de toute façon, à faire entre le héros comme chevalier de l’absolu, et puis les figures héroïques féminines, qui sont plutôt toujours des victimes de l’absolu, et pas les chevaliers de l’absolu. Il reste les Walkyries. D’accord.

Pour saisir cette opposition, prenons par exemple le couple de ces deux figures héroïques, Jason et Médée.

Jason, c’est le héros. Pour s’accomplir comme héros, il commence par rassembler son équipe, les Argonautes, et puis, ils vont chercher l’objet, la Toison d’or. Et il revient, fier comme Artaban. Là, pas d’hésitation sur l’objet dont il s’agit, qui a vraiment tous les caractères d’un fétiche communautaire, la Toison d’or.

Médée, ce qui l’intéresse, c’est l’amour. Médée, dont il m’est arrivé de dire, jadis, en suivant une indication de Lacan, que c’était le paradigme de la vraie femme, au sens de Lacan, il faut avouer qu’elle est prête à tout. Jason lui dit – Pas tout, pas tout. Mais non ! Médée est prête à tout. Si l’amour est perdu, elle ne recule devant rien. C’est ce que veut dire le tout, en l’occurrence. Elle ne recule pas devant l’assassinat. C’est le b.a.-ba de la position. Elle ne recule pas devant l’assassinat de ses propres enfants, parce qu’elle cherche à atteindre l’homme dans sa postérité, c’est-à-dire dans ce qu’elle peut saisir de son plus-de-jouir. Elle va jusque-là.

IV LE SYMPTÔME ET LE RAVAGE COMME MODES-DE-JOUIR

Je continue mon tableau.

Conformément à cette dialectique binaire que j’ai développée jusqu’à présent, j’inscrirai là la rubrique des modes-de-jouir propres à l’être masculin et à l’être féminin, à gauche le symptôme et à droite le ravage.

Le terme de ravage, comme symétrique par rapport au symptôme, n’est pas venu à Lacan par on ne sait quelle inspiration. Il est venu dans la suite d’une construction logique, qui peut être bancale ici ou là, mais dont j’ai dit au moins la dernière fois – ce qui me semble de nature à éclairer le terme – que c’est l’autre face de l’amour. Le ravage et l’amour ont le même principe, à savoir grand A barré, le pas-tout au sens du sans-limite.

Le symptôme, dont nous nous gargarisons dans notre clinique, et qui nous permet d’avoir des échanges si fructueux avec d’autres disciplines – avec la psychiatrie, avec la psychologie, vos symptômes, ceux que nous voyons, les vôtres… –, le symptôme, c’est une souffrance toujours limitée, une souffrance localisée.

Une opposition topique

C’est précisément là que s’opposent ces deux côtés quant au lieu, quant à la topique. Du côté gauche, on a toujours des phénomènes localisés, et, du côté droit, on a toujours, au contraire, des manifestations délocalisées.

Eh bien, le symptôme, c’est la souffrance en tant qu’elle est localisée, saisissable. C’est pourquoi on fait une clinique des symptômes. C’est pourquoi on déchiffre les symptômes. C’est pourquoi on les traite. C’est pourquoi on compare ses listes de symptômes avec les listes des autres. C’est pourquoi on fait un DSM 1, 2, 3, 4, et la suite. Comment ça se passe ? C’est quelques types autour d’une table qui disent – Et ces deux symptômes, on les met ensemble ? Ça n’en fait qu’un ? Ça en fait deux ? On le divise en trois, on le met au chapitre 4, etc. Ces symptômes sont des éléments discrets, qui reposent sur une classification.

Les ravages, on ne peut pas les classer. Être ravagé !… Je ne vais pas me ravager pour autant. Le ravage, c’est quoi ? C’est être dévasté. Qu’appelle-t-on dévaster une région ? C’est lorsqu’on se livre à un pillage qui s’étend à tout. Pas au sens du gentil petit tout bien complet. Un pillage qui s’étend à tout sans limites. Ce que Lacan appelle le tout hors d’univers, le tout qui ne se boucle pas comme un univers fermé, limité. C’est un pillage, c’est une douleur qui ne s’arrête pas, qui ne connaît pas de limites.

Le mot ravage est en effet très bien choisi du côté femme. Lacan l’emploie encore dans une expression, qui a été beaucoup glosée, quand il parle du ravage de la relation mère-fille – toujours du côté femme.

Le mot ravage est un dérivé de ravir. Le verbe ravir est lui-même un surgeon du latin populaire rapire, un verbe qui veut dire saisir violemment, et que nous avons dans le rapt. Cela veut dire qu’on emmène de force, que l’on emporte.

C’est aussi bien un terme de mystique que le verbe ravir, et le ravissement. Cela veut dire qu’on est transporté au ciel, dans la langue classique. Et à l’horizon du ravir, il y a l’extase. C’est donc un terme où la valeur érotomaniaque est inscrite dans l’étymologie elle-même. On n’a plus cet emploi intense du verbe ravir, qu’on a au dix-septième siècle. Quand on ravit une personne, cela veut dire qu’on la conduit à un état de bonheur suprême. Cela veut dire aussi, quand on ravit un auditoire, qu’on excite son enthousiasme. C’est le verbe même du transport amoureux et sur-amoureux. De même, pour l’adjectif ravissant. Aujourd’hui, on dit c’est ravissant pour dire c’est joli, mignon. Au dix-septième siècle, des paroles ravissantes, ce sont des paroles qui vous conduisent à l’extase.

Une opposition fini/infini

Tout cela est impliqué, est présent dans le ravage. Ce qui est présent, c’est cette différence, qu’il faut tout de même bien faire apparaître, et qui est la solution de ce qui peut se glisser apparemment d’antinomie dans les termes que j’ai énumérés, c’est l’opposition entre le fini et l’infini. C’est bien sûr la structure d’infini qui permet de présenter le pas-tout comme autre chose que cette ablation obscène que j’ai dessinée au tableau.

Le pas-tout de Lacan n’a de valeur qu’inscrit dans la structure d’infini, et non pas dans cette pauvre incomplétude que permet seulement la première référence que j’avais prise à l’avoir. Le pas-tout n’est pas un tout amputé d’une des parties qui lui revient. Le pas-tout veut dire que l’on ne peut pas former le tout. C’est un pas-tout d’inconsistance, et non pas d’incomplétude.

Le pas-tout, en ce sens, peut parfaitement se dire dans la langue avec le mot tout. C’est ce que Lacan lui-même écrit page 732 des Écrits – Tout peut être mis au compte de la femme – c’est-à-dire tout et le contraire de tout – pour autant que dans la dialectique phallocentrique, elle représente l’Autre absolu. Qu’est-ce que cela désigne ? C’est le tout qui se réfère à l’inconsistance qui ne permet pas de former un tout pour dire ici il y a le vrai, ici il y a le faux.

Pour pouvoir faire ce partage, si essentiel dans la logique propositionnelle, il faut opérer sur un ensemble fini. Dès qu’on a un ensemble infini, cela devient beaucoup plus problématique d’opérer ce partage. C’est pourquoi le pas-tout de Lacan, auquel on peut venir par une voie logique tout à fait précise, n’a de valeur qu’inscrit dans une structure d’infini. Plutôt que de me lancer dans la partie suivante, je vous donne rendez-vous la semaine prochaine.

25 mars 1998

Le deuxième cours sur le répartitoire sexuel, ici.

sexe H F
avoir +
structure complet incomplet pas-tout
mesure équilibre excès
être unité, identité, conformité autre, différence, sans identité
objet fétiche
objet a
érotomanie
grand A barré
cause du désir plus-de-jouir amour fou
structure (II) limité illimité
psychologie prudence
timidité
protection
aggressivité
rationnalité
bon sens
intépidité
effronterie
risque
mystique
irrationnalité
idéalisme
rôles le héros la bourgeoise
modes-de-jouir symptôme ravage
lieu localisé
fini
délocalisé
infini

Publié dans La Cause freudienne n° 40, Maladies d’amour, janvier 1999.

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