26 avril 2013

Usages du corps, corps usagés par Damien Botté

Aujourd’hui, l’Organisation Mondiale de la Santé préconise de manière hygiéniste trente minutes de marche rapide par jour, comme si faire du sport tous les jours devenait un devoir voire un droit. L’OMS serait-elle influencée par la lecture d’un ouvrage d’anticipation de Georges Perec1 , où dans une île imaginaire dénommée W, la population vit toute unie pour le sport ? Toujours est-il que certains êtres parlants confondent désir et devoir, désir et contrainte, désir et jouissance, et font du sport pendant des heures chaque jour. Pourquoi tant de personnes, notamment depuis les années 1970 et l’apparition du signifiant jogging, courent-elles autant et longtemps, parfois tous les jours ? Les psychanalystes sont rarement de grands passionnés de sport, trop occupés à recevoir leurs patients ou à lire et écrire. Pourtant, semble-t -il, Lacan lui-même aimait partir aux sports d’hiver, bien qu’il en parlait en terme de « camp de concentration pour la vieillesse aisée »2 … Faire du sport à outrance est un mode de jouir singulier. Lors de ses Entretiens à Sainte-Anne en 1971, Lacan s’interroge : « Où est-ce que ça gite, la jouissance ? Qu’est-ce qu’il y faut ? Un corps. Pour jouir il faut un corps. »3  L’usage jouissif du corps peut entraîner certains sportifs dans une réitération à l’extrême, quitte à transformer ce corps en corps usagé, torturé par la souffrance.

Au-delà des écrits de certains sportifs de haut-niveau, le romancier Haruki Murakami4 nous a livré il y a quelques années un essai fort intéressant sur la course à pied. Il n’est qu’amateur, néanmoins très assidu,5 mais cela l’aide à écrire, dit-il, ce dont témoigne fort bien sa dernière trilogie6 . Dans son livre, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, il décrit justement « la jubilation qu’éprouve [son] corps »7 dans la souffrance issue de la course à pied, ce qui lui permet d’atteindre « le désir d’être seul» 8 , formulation de son exil dans sa jouissance autistique. Il précise ce qu’il recherche : « Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais- je le dire autrement : je cours pour obtenir le vide»9 . Courir pour obtenir le vide et se retrouver seul, seul avec son corps qui se jouit à travers la souffrance. Le corps, entraîné par des dizaines d’heures de répétition de travail, devient alors extérieur, quasi indépendant et réagissant tel un automate : il se transforme en corps-machine. Nous pourrions référer cela à ce que Marie-Hélène Brousse caractérise comme « la rencontre avec le réel dans le traumatisme répétée de la compétition »10 .

Alors que l’ auteur décrit son expérience dans l’exercice d’un cent kilomètres en course à pied, la jouissance apparait à nouveau : « Cette fois, je voudrais jouir, jusqu’à un certain point, des derniers kilomètres »11. Il ne parle pas de libération d’enképhalines ou d’endorphines, mais plutôt de la « sensation d’être semblable à un morceau de bœuf en train de passer à vitesse réduite au hachoir à viande »12 . Ce mode de jouir si singulier permet de repérer à nouveau que la jouissance n’est pas que plaisir mais aussi déplaisir pour reprendre les principes freudiens, qu’elle est plaisir combiné à une « sorte de torture très raffinée»13 . Souffrance et déplaisir extrêmes, au point dit-il, que son « corps était comme dispersé et sentait que sous peu il serait hors d’usage »14 . Hors d’usage, confirmant l’énonciation de Lacan : « Il n’y a de jouissance que de mourir »15 , c’est-à-dire celle de retourner à l’état inanimé. Ou comme le dit l’écrivain japonais, le corps devient pendant l’effort « juste un rouage d’une machine» 16 , en se faisant « entrer de force dans un lieu inorganique, […] seul moyen de survivre»17 et d’atteindre le nirvana au sens freudien.

« La jouissance, c’est ce qui ne sert à rien »18  , nous dit Lacan, au sens où Bentham définissait ce qu’il en est de l’utilitarisme moral, qui a pour principe, comme l’eudémonisme, le plus grand bien pour le plus grand nombre dans une visée totalisante. L’utile serait donc dans l’agréable, le plaisir et l’absence de douleur. Ce mode de jouir de Murakami ne sert donc à rien, au sens de Bentham, sauf à l’aider à écrire, ce qui lui est utile, au sens lacanien, pour se nommer et exister.

Pour d’autres athlètes, participer à une activité sportive extrême permet de mettre en acte ce qui le cause, à savoir le désir impossible, car en devenant finisher d’une course d’ultra-fond, l’être parlant croit pouvoir rendre possible ce qui est impossible. Cette jouissance spécifique vise l’absolu sans l’atteindre, celle de se confronter et de se mesurer au réel de la mort, par le dépérissement du corps, afin de contrôler cet instant de finitude impossible à dépasser par définition. Car finalement, la course en ultra-fond peut se considérer pour certains comme une allégorie de la vie. La vie peut être vécue comme une course contre la mort dont on ne sort pas vivant une fois la ligne d’arrivée franchie. En étant finisher, l’athlète s’en sort vivant avec malgré tout un corps fortement usagé. Lors de l’épreuve, il sur-vit ce bout de réel, en offrant sa chair, en sacrifiant son corps afin de porter au réel le signifiant qui l’a percuté. Jean-Daniel Moussay estime que « le sacrifice consacre la position mortelle de tout sujet, mais il met en question son refus de mourir, c’est-à-dire son désir de retrouver cette part d’immortalité qui est propre aux dieux »19 , propre aux sur-hommes que peuvent se fantasmer être les ultra-fondeurs. Ces athlètes peuvent faire l’expérience de ce que Lacan nommait « l’entre-deux-morts », c’est-à-dire « la zone entre la vie et la mort »20 , dicible uniquement en « bout de course » selon la formule de Lacan , où Antigone est condamné à entrer vivante dans la tombe .

Dans notre société post-moderne où l’impératif surmoïque du plus-de-jouir devient la référence à travers un toujours plus, l’antique aphorisme olympique « plus haut, plus vite, plus fort » alimente malgré lui la course au dopage avec l’aide du discours de la science, même dans le milieu sportif amateur. Cela pousse, au sens pulsionnel, certain sportif à y avoir recours, perdant alors « la possibilité subjective d’être averti de la limite organique qu’il franchit »21 , quitte à risquer leur vie, vérifiant en acte le pari de Pascal : « hors du risque de la vie, il n’y a rien qui à ladite vie, donne un sens ».

Courir un « cent bornes », sauter en chute libre de 39 kilomètres de haut, faire un triathlon distance Ironman , ou relier les cinq continents à la nage alors qu’on est un homme-tronc… Qu’est ce qui pousse ces hommes et ces femmes à aller au-delà de leurs limites ? Qu’est-ce que cela peut-il bien signifier ? Murakami donne sa réponse : « Ce qui nous procure le sentiment d’être véritablement vivant, ou du moins, en partie, c’est justement la souffrance, la souffrance que nous cherchons à dépasser »22 . Même si cette donnée est du registre imaginaire, l’auteur tente de donner une réponse fantasmatique au réel auquel il est confronté à travers un mode de jouir singulier : « Il ne me semblait pas qu’avoir achevé cette course avait véritablement de sens. C’est comme la vie. Ce n’est pas parce qu’elle a un terme que notre existence a un sens »23. Pour traverser cet indicible, Murakami quitte son corps spéculaire pour atteindre le réel du corps, en le projetant dans un état où « plus rien n’a de connexion avec [lui] »24. Cela lui permet de se séparer de l’Autre et de pénétrer « le territoire de la métaphysique»25, à travers une abrasion de son être, pour y trouver son propre cogito : « Je cours, donc je suis »26. En termes lacaniens relus par J. – A. Miller27, nous pourrions peut-être préférer une formulation hénologique , qui se décale du propos ontologique d’un Lacan plus classique : Avec mon Un de jouissance, j’existe.

Damien Botté

Source : Lacan Quotidien 314 http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2013/04/LQ-314.pdf

Notes:
  1. Perec G., W ou le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, 1993. []
  2.  Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 173. []
  3.  Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance », Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 28. []
  4.  Murakami H., Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Belfond, 10/18, 2009. []
  5.  Il court en compétition depuis 1982 et s’entraine 6 à 7 jours par semaine, une heure pour 10 km par jour. En 2007, Murakami avait tout de même parcouru 33 marathons, 1 cent kilomètres et 6 triathlons Distance Olympique ! []
  6.  Murakami H., 1Q84, Livres 1, 2 et 3, Paris, Belfond, 2011 – 2012. []
  7.  Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 13. []
  8.  Ibid., p. 27. []
  9.  Ibid., p. 27. []
  10.  Ibid., p. 28. 10 Brousse M. – H., « Sport et psychanalyse », La Lettre Mensuelle, n° 78, Paris, avril 1989, p. 14. []
  11.  Murakamu H., Autoportrait…, op. cit., p. 91. []
  12.  Ibid., p. 137. []
  13.  Ibid., p. 176. []
  14.  Ibid. []
  15.  Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance», op. cit., p. 36. []
  16.  Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 138. []
  17. Ibid., p. 139. []
  18.  Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 10. []
  19.  Moussay J. – D., « Le sacrifice sportif », Pas Tant, n° 33, 1994, p. 57. []
  20.  Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 326. []
  21.  Labridy F. & P. Ragny, « La passion de transfert », Pas Tant, n° 33, 1 994, p. 69. []
  22.  Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 211. []
  23.  Ibid., p. 143. []
  24. Ibid., p. 139.  []
  25. Ibid., p. 143.  []
  26.  Ibid. []
  27. Miller J.-A., « L’être et l’Un », L’orientation lacanienne, enseignement du département de Psychanalyse de l’Université de Paris VIII, inédit.  []
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