en cours d’écriture
J’abandonne (provisoirement). Je projette de tenter une édition papier qui travaillerait avec les incises, qui ont débordé ce texte de toutes parts et dont je ne sais que faire, toutes parlent du moment dont je voulais parler. Donc, je vois une mise en page à la façon des manuscrits du Moyen-Age. Il faudrait aussi que je travaille à un enregistrement vocal.
06h43. mai 2026. ça faisait longtemps que je n’écrivais plus au matin. l’idée était d’écrire ce qui s’est passé hier, ce que je fais depuis quelques jours maintenant, ce que je fais dans le blog1.
Parler de ce qui m’inquiète, comment depuis plusieurs jours je lis reprends tout janvier 2023, sans aucun espoir — malgré l’effort mis, l’urgence où je suis, la fièvre, l’impatience — d’arriver à l’extraire de ce blog et d’en faire une édition séparée.
il pleut.

Ecrivant, ce mot de vaisselle ne me vient pas tout de suite, je ne le retrouve pas, je lui substitue celui de couverts, qui fonctionne; je note ceci en bas de page, quand c’est l’un des objets de mon écriture, l’une des causes : le mot qui manque, le mot qui vient à manquer, le mot qui a manqué, l’oubli. dans une première version du texte, j’avais inclu ce manque dans le cours du texte, j’y renonce donc, privilégiant la clarté. le moment de l’écriture m’importe aussi, écrire et que le lecteur soit là, lise avec moi ce que j’écris, ce qui se déroule, ce qui a lieu. Moins pour qu’il y soit, avec moi, que pour écrire l’écriture, pour l’inclure.
un peu plus tôt, à la cuisine, après avoir lancé l’eau chaude pour une Ricoré, j’ai commencé à ranger vaisselle2, ce faisant, ayant commencé par les couverts, je songeais une fois encore à la façon dont adolescente j’étais réveillée par ma mère qui elle-même au matin rangeait la vaisselle — probablement pendant que le café coulait dans le percolateur, la cafetière filtre électrique, le café qu’elle préparait pour tout le monde, quand je ne prépare jamais rien à personne, à une époque où j’avais installé ma chambre dans une pièce à cet étage de la cuisine, à l’exact opposé de sa cuisine, de la cuisine. c’est le genre de chose que je faisais, sans rien demander à personne, j’ai descendu mes affaires d’un étage, de la mansarde où j’étais voisine de mes deux frères, à cette pièce où je ne pense pas que je sois alors restée longtemps, ne fût-ce qu’à cause de ce désagrément de l’entrechoc métallique des couverts au matin.









cet étage était le deuxième de la maison où nous habitions alors à Bruxelles. la chambre investie se trouvait côté rue, adjacente à une grande pièce que nous appelions la pièce du téléphone, parce qu’il y était posé sur un petit bureau mais où se trouvaient encore les bureaux de mes frères ainsi qu’une table où ma mère parfois s’installait pour faire de la couture, elle avait taper à la machine là aussi, la cuisine éclairée d’une immense verrière se trouvait côté jardin, entre les deux, un salon assez sombre par comparaison. cet étage comptait encore deux pièces sans destination fixe, de l’autre côté de la cage d’escalier, l’une qui contint un temps une table de poing pong et le bac (=la litière) du chat, l’autre… celle donc que j’ai un temps investie comme chambre.
je devais avoir quinze, seize ans.
(j’ai découvert avec grand plaisir, l’an dernier, des croquis par mon père de moi dans cette chambre. certains dessins sont pris de l’extérieur de la pièce, depuis la pièce du téléphone, d’autres de l’intérieur même de la chambre. on m’y voit lisant couchée sur mon lit. j’en ai retrouvé quelques photos sur mon téléphone, que je publie ici, elles ne se sont pas de très bonnes qualité.)
et donc aujourd’hui, quand au petit matin il m’arrive de ranger les couverts lavés la veille et laissés à sécher sur le rebord de l’évier, à chaque fois je me demande si je risque de réveiller quelqu’un, et je me souviens du passé.
je me demande si à mon tour je dérange quelqu’un, je me dis qu’il faut que je leur en parle, d’autant que ce bruit des couverts qui se heurtent, qui s’entrechoquent, est assez désagréable et que le sommeil est précieux.
Aussi n’est-ce que récemment qu’il m’arrive de le faire, de ranger les couverts au réveil, parfois vraiment tôt le matin, la nuit encore, alors que le jour dispose enfouis dans sa poche des promesses, je me suis longtemps empêchée de faire, et si j’ai commencé à le faire, à m’y autoriser, c’est probablement espérant arriver un jour à respecter un rituel, n’importe lequel, en ayant peut-être un peu plus besoin en ce moment qu’à d’autres, ne serait-ce que posant des pieds prudents dans les pas de ma mère, les traces, que j’ai toujours soigneusement évitées, espérant ainsi trouver le moyen d’apporter ma quote-part au travail ménager de cette maison, de cet appartement.
Ce moment en tout cas a toujours quelque chose d’un peu mystérieux, et porté à être écrit, ce que je ne comprends pas bien. quelle particularité de la présence dans cette cuisine, parfois dans la seule lumière du frigo que j’ouvre pour m’éclairer, mais enfin non, le plus souvent déjà dans la lumière de la fenêtre perpendiculaire au plan de l’évier, quel lien à ce souvenir de ma mère et la présence de F qui dort encore, et parfois de J, que je crains de déranger? ou est-ce de la vaisselle qu’encore il me faut parler? ou de la réduction de mes possibilités d’agir dans le monde, réduction peut-être à ce seul geste, cette seule action de la vaisselle? dans le monde qui ne soit pas virtuel. dans ces instants de l’aube où je suis à l’abri de tout.
pourquoi est-ce que ce moment de le faire, de procéder au débarrassage des couverts du pot en fer qui les contient, semble comporter en soi le désir de se translater à l’écriture, quelle promesse, oui, crois-je y trouver, que je voudrais transmettre, par où je serais serais sauvée, par où je me sauverais (et contribuerais à la consolation du monde)? qu’y a t-il de si précieux, quelle infime aurais-je à communiquer, traduire, qui me soulage un instant, ou quel soulagement tentai-je de mettre en ces gestes, de mettre ou d’y reconnaître, d’y formaliser, d’inventer ? quelle théorie, quelle élaboration, qui puisse s’offrir en contrepoint du vide que les jours parfois laissent transparaître, entre extase et étranglement.
récemment, quand je suis me trouvée surprise par des difficultés de façon toujours un peu étonnante, je me suis souvenue d’un matin, non d’une nuit, avant que de me lever déjà, au lit encore, où je m’étais souvenue des paroles d’un ami qui me recommandait, alors que je vivais des drames extraordinaires, de respirer, ce qui m’agaçait — mon père lui me conseillait de faire le tour du bloc, du bloc de rue, ce que je n’ai jamais fait, je m’égare encore —, mais cette nuit-là, je l’ai fait, j’ai cherché la respiration, de porter mon attention à la respiration et tout s’est effacé autour, instantanément. miraculeusement —
j’étais sauvée, j’exagère, je n’en n’aurais pas mouru, j’étais allégée. et ces jours derniers, face à que je nomme l’angoisse par praticité, je suis retournée à cela, qui me revenait ce matin encore et que je testais, par jeu cette fois, par curiosité, j’allais à la respiration, et je l’avoue, aux gestes, au goût du geste, dans le désir de trouver le moyen de retourner à sa joie, sa joie qui n’est pas énorme, son silence, son enfance, comment faire revenir le geste et les rythmes, plus souvent dans le quotidien? pour ne pas dire la danse. autrement qu’en faisant du sport. dans les quelques pas dans la cuisine entre l’évier et le tiroir à couverts?
j’ai ça depuis longtemps, ces pensées, cette obsession silencieuse, est-ce elle qui demande l’écriture? est-ce elle qui demande l’écriture? quelle société pourrait ressortir la gym et le sport de leurs salles, de leurs horaires où ils s’exercent détachés du quotidien, d’un quotidien où le corps est cramponné à un ordinateur, où la possibilité de courir, de faire quelques gestes extravagants, serait restituée à chacun, retrouverait sa valeur autre que celle attachée à notre bonne santé, que la pensée, ou son absence, du corps ou par le corps, soit rendue, comme il en était autrefois pour les enfants, ou comme il en était dans les fêtes de campagne.
ou comme aujourd’hui encore, il se pratique dans les parcs en Chine, même si là c’est revenu par intelligence du fonctionnement de l’humain, de sa santé, je dois certainement dire n’importe quoi, et que l’on voit revenir dans les entreprises, de façon odieuse, je le trouve, puisqu’il ne s’agit que de nous rendre plus rentables, d’augmenter notre productivité ; comment est-ce qu’on sort de ça, j’ai bien des idées là-dessus et je ne suis pas la seule.
j’exagère, tout au plus dans les gestes que je fais, leur pensée à eux, à leur ordonnancement (beauté de ce mot) sur le moment même, j’essaie d’y mettre quelque loi, et donc d’y trouver quelques lois, de m’y reposer, ce sont des lois à usage privé, qui me soulagent, que je destine à me soulager de mes trop grandes libertés, de mes errances, j’y cherche un cadre, minimal, un point de rendez-vous avec moi-même, minimal, quelque chose à respecter, un semblant de loi qui s’oppose au réel du trajet de la bille que je suis, qui glisse, coule, d’un obstacle à l’autre, d’une parois à l’autre d’un labyrinthe.
donc, j’ai pu constater que je commençais en général par les couteaux, le plus facile, puis, si je ne m’arrête pas là, car il n’est pas grand chose qui me contraigne à terminer quoi que ce soit, si ne m’y arrête pas, je passe alors aux grandes cuillères, ensuite, si décidément je continue, je fais les fourchettes, le plus désagréable, et enfin, last but not least, et non sans un peu de contentement, c’est léger, ça participe de la grande légéreté du monde, de la gratuité, je fais les petites cuillers et les petites fourchettes et les petits couteaux, tous rangés en vrac dans le même casier du tiroir.
mais n’oublions pas le souvenir de ma mère, de sa cuisine, le tintinnabulement des couverts et ma chambre claire, ainsi que la présence endormie de f , et de j quand il est là.
// j’ajoute : la loi? mais la loi ne s’oppose-t-elle pas au silence du geste, oui, c’est pour ça que je parlerais de rite, de rite privé s’agissant du mien, c’est du silence organisé, de la chorégraphie minimale : ne pas se retrouvée livrée aux dangers du seul réel, à l’errance susdite de la bille, à ses égarements alors de l’esprit. et c’est consciemment repousser la raison, le sens et ses passions, pour se reposer, retrouver des forces, se réparer, revenir à soi.//
ma mère ne pratiqua jamais aucun sport, sinon celui quotidien des courses et du ménage, sa santé, en dehors de ce terrible alzheimer, est resplendissante, à l’âge qu’elle a, 90, je crois, que l’on m’excuse, je n’ai pas la mémoire des chiffres, elle est très vieille, très vieille, c’est un amour, rien que je n’écrive encore qui ne soit pris dans la conscience de cet amour. rien qui ne s’effraie et ne se réjouisse à la fois de la façon dont je m’engage à sa suite, ma santé ne cesse de s’améliorer, et les efforts que je fais pour me préserver de l’alzheimer risquent bien d’y contribuer encore tout en s’avérant vains, pour sûr.
je reviens à la chambre de mon adolescence, celle qui est très haute et très claire, qui donnait sur la rue — avec ses murs verts clairs, ses rideaux en coton-lin beiges cousus par ma mère —, je me souviens que j’y écoutais de la musique.
je me souviens que, me réveillant au matin avec la gueule de bois, il est arrivé que je me lève, traverse les pièces jusqu’à la cuisine, repasse au salon, y verse du whisky dans mon jus d’orange, à défaut de coca, mes parents n’en achetant jamais — parents anti-coca3. je faisais de ces choses, qui passaient inaperçues. je ne suis pas sûre de l’avoir fait très souvent.
j’avais probablement plutôt seize, dix-sept ans.
une chose en entraînant une autre, je me souviens aussi que me réveillant avec la gueule de bois, il est arrivé que je me lève — la haute porte blanche poussée —, que je traverse les pièces jusqu’à la cuisine, le frigo, que je revienne au salon, la grande armoire (1683) (date dite au hasard, à vérifier) qui abritait le bar4 et ajoute du whisky au verre de jus d’orange précédemment versé, jus d’orange à défaut de coca, mes parents n’en achetant jamais, parents anti-coca. je faisais de ces choses, qui passaient inaperçues. je ne suis pas sûre de l’avoir fait très souvent. j’ai le souvenir de ce trajet entre ma chambre et la cuisine et le salon et le retour avec le verre haut aux parois octogonales.
// j’écris je me souviens, je circule dans l’étage, l’éblouissement de ces pièces hautes, les variations de lumière, je revois, je pourrais presque compter les pas. je comprends mal ce que c’est écrire. rien de ceci que j’évoque ici, avec quoi je suis sans distance, ne peut passer à vous. le plancher blond sous mes pas. //
je ne pense pas que ça me soûlait, bizarrement, et je ne sais pas pourquoi je le faisais, dans l’idée de me dessouler, j’imagine, de combattre la gueule de bois. ce devait être mon amie Ilke qui m’avait parlé de ce truc. c’est donc l’époque — charnière, funeste — où j’avais commencé à sortir la nuit en boîte de nuit, en cachette de mes parents, j’attendais que tous soient endormis pour sortir, je revenais au petit matin.
je me souviens de moi qui revenais aux petites heures du matin, montais à la chambre du grenier (non, je me souviens pas être montée à la chambre du deuxième), me changeais là, mettre le pijama, descendre, prendre le petit déjeuner en famille, passer à la salle de bain, remonter, enfiler mon uniforme, faire semblant de m’en aller, sortir et… remonter doucement dans la chambrette sous les toits pour y dormir. ce n’était pas systématique non plus, que je me recouche, mais cela arrivait. tout cela s’était assez mal terminé.
maintenant, il est 6h42, et je vais me faire une deuxième Ricoré. mal aux mains. je tape sur mon téléphone. il fait plus clair. nous pensons en phrases, lorsque nous écrivons à tout le moins. est-il des écritures ou des langues qui ne soient pas organisées en phrases.
- L’idée était de parler de ce qui m’inquiète, comment depuis plusieurs jours je lis et relis, comment je retravaille, je reprends tout janvier 2023, sans aucun espoir — malgré l’effort mis, l’urgence où je suis, la fièvre, l’impatience — d’arriver à l’extraire de ce blog et d’en faire une édition séparée. ↩︎
- En écrivant, le mot de vaisselle ne me vient pas tout de suite, étonnée, je ne le retrouve pas, je lui substitue alors celui de couverts, qui fonctionne aussi; je tiens à le noter en bas de page, parce que c’est peut-être devenu l’un des objets de mon écriture, l’une des causes : le mot qui manque, le mot qui vient à manquer, le mot qui a manqué, l’oubli. dans une première version du texte, j’avais inclu ce manque dans le cours du texte, j’y renonce, privilégiant la clarté. le moment de l’écriture m’importe aussi, écrire et que le lecteur soit là, lise avec moi ce que j’écris, ce qui se déroule, ce qui a lieu. Moins pour qu’il y soit, avec moi, que pour écrire l’écriture, pour l’inclure. ↩︎
- Parents anti-coca. Quels parents sont anti-coca? Est-ce leur catholicisme? « C’est mauvais « — c’est ce qui se disait, pas de ça chez nous, aucune boisson pétillante, sucrée. A la limite un peu de jus d’orange, pour mon père, je crois. ↩︎
- J’avais d’abord écrit : la grande armoire gothique, le haut buffet qui abritait (mot qui manque) l’alcool (=pas le mot que je cherchais) (je cherche un mot plus large, qui indique un lieu de recueil des alcools, le bar, ma foi, ce n’était pas le bon mot)… ↩︎