Histoire de temps ( celui qui peut projeter le passé dans le futur)

Quand je me réveille, toutes les difficultés afférant* au travail dans lequel je suis, toutes sortes d’idées inquiètes m’engorgent la tête
le cerveau.

Ce matin il me sera apparu** comment le blog oblige à  faire des choses qui puissent accrocher « le visiteur de hasard».*** Que tout y soit sur une seule page, celle de garde, l’index. Chaque note, chaque article devant constituer une petite entité qui puisse être indépendante des autres.

Sans doute m’aura-t-il paru difficile de poursuivre une réflexion – une réflexion qui en passe par l’écriture, de la mener à  son terme, peut-être lointain, à coups d’autant de moments de réflexion qui contiennent ou évoquent suffisamment leur propre terme qu’on puisse les séparer de ceux qui les précèdent et des possibles de ceux qui les suivront. Que je ne puisse m’appuyer sur ce que j’aurais déjà  écrit dans la mesure où ça n’aura pas déjà  été lu.****

Si tout doit se trouver sur l’index, c’est que n’est plus attendu que ce qui est daté d’aujourd’hui. Tout, c’est aujourd’hui. Les archives, c’est accessoire. Ça ne fait plaisir, ça ne rassure ou ça n’inquiète que celui qui les nourrit. Est-ce qu’il y a du nouveau ?

Nous sommes des millions de blogs. Nous disposons des outils de
production. Qu’est-ce qu’on en fait ? Est-ce qu’on surproduit, on
surconsomme ? Que nous soyons des millions me donne un sentiment de communauté,  fût-ce de symptôme. Et je trouve ça bien. On a vu pire qu’écrire. C’est pour ça que je vais voir les autres. Comment est-ce qu’ils s’en sortent. Je les sais les vois différents, mais je m’en fous. On est issu du même moule. Ça crée des liens. Ces liens mêmes que je suis toujours tentée de rompre, pour travailler totalement en autiste, y échapper.*****

Alors pourquoi passer par les blogs, le blog, moi qui connais si bien
l’html et même pire. A cause des liens. Les liens et le moule. Le blog, le temps, fait le lien pour moi. Ce qui tente de se saisir dans le blog, la tentation la force l’impulsion, c’est celle de saisir cette matière impalpable de ce qui s’échappe dans le temps, ce qui se perd.****** Comme si, d’y coller, ça le retiendrait. ça en dirait quelque chose. Et ça en dit quelque chose. C’est même ça qui ressort, qui en ressort le plus magistralement, le vide de tout ça. C’est ici je crois que peut s’entendre que le blog surmoitise. Ce que je cherche à  formuler depuis que je suis là-dedans. Le croisement du blog et du surmoi. Le surmoi se forme à  partir de la parole, à  partir de ce que la parole ne dit pas. Ce qu’elle lève de lièvre absent. Que la voix, sa chair, trahit et que les mots ne disent. Le surmoi entend ce qui ne se dit pas. Pas seulement parce qu’on a manqué de les dire, mais parce qu’ils n’y sont
pas, aurait-on voulu, on n’aurait pas pu. La pensée, quand elle
tourne fou comme la mienne, essaie de combler ce vide, de le nier. Le paradoxe c’est qu’à  force de chercher à  produire du sens, d’en produire, elle rejoigne elle retrouve, de l’insensé (cet insensé du manque) qu’elle tente de recouvrir, la jouissance. La pensée recouvre et recouvre. De son grand manteau recouvre et dans son grand manteau retrouve. La jouissance, c’est ce qui a échappé à  la H de l’histoire, qui nage encore dans le liquide amniotique (Jules ne me démentira pas).

Le choix, dont il m’est arrivé de parler ici, c’est le choix
fait en connaissance de cause : « pas-tout » passe au dit. Le choix donc, en matière de blog, pour moi, c’est de renoncer à un certain « tout dire » qui ne reviendrait jamais qu’à  un amoncellement une accumulation de dits (qui à  l’instar de ma pensée tenteraient derecouvrir le manque du dire). C’est de renoncer à  vivre ma vie comme un livre.
Renoncer à  l’établissement de mes «Oeuvres complètes» (petits papiers compris).

Le surmoi tente de faire passer le « dire » au« dit» à  force des «dits» et en se passant du «dire». Tente d’imposer ça. C’est pour ça que sa force d’impulsion, sa manoeuvre, se fait constante.
Devient constante. Est de l’ordre d’une parole qui ne s’arrêterait pas – murmure incessant. Brouhaha insensé.********

J’ai été trop longue. J’en reste là . Même moi je ne me lirais
jamais si je devais tomber sur moi sur le net. Et je doute que j’arrive jamais à  me relire. Quelque chose cloche.

Aussi, je vous embrasse.

* « afférant » me vient de ce que je lisais Christian Oster hier soir, qui utilise à l’abord de son histoire d’amour un certain type de langage, d’ordinaire réservée aux bureaux. Donnant une idée du décalage entre ce que le narrateur vit et les mots par lesquels il en passe pour le décrire, de la distance entre ce qu’il vit et le langage même. Et donnant une idée d’où le narrateur se tient face à ça, pour supporter ça, cette distance, ce décalage, usant du
langage comme d’une rambarde à laquelle il peut finalement devenir comique de s’accrocher et malgré qu’on en soit là : à devoir s’accrocher.
L’effet n’en n’est pas directement comique, d’abord plutôt doucement étrange. Étrangeté douce plutôt qu’inquiétante, révélée par l’usage même de ce langage bureaucratique. On sent quelque chose de l’ordre d’un acquiescement à la condition humaine, langagière. Acquiescement qui n’est pas résignation dépit : il va vers le plus difficile, on dirait « en marchant sur des œufs», aussi silencieusement que possible, vers l’amour.

** Qu’il me soit « apparu »¦
aussi convenue que soit l’expression, j’aimerais cependant me permettre de préciser que s’il s’agit bien de quelque chose de l’ordre de l’irruption, oui – ça serait comme une révélation, ça
aurait cette force-là , de conviction, c’est pour ça que c’est pénible,
je ne peux rien faire d’autre que d’y croire, sur le moment – à strictement parler, rien ne m’apparait, c’est le noir, j’entends : je m’entends me dire. Et l’usage, auquel je me vois obligée de recourir, du futur antérieur, ce drôle de temps de l’incertitude, d’après la mort, qui anticipe ce moment où il ne restera que des mots, « Words, words, words… » vient de que dès que je me lève, la certitude de mon angoisse se dissipe. Le doute prend.

*** Je pense ici au texte de Marcel Broodthaers qu’on peut lire sur l’index de 2balles : « Je voudrais rompre cette solitude, mais ça ne marche pas, car il n’y a pas foule ici. Et il m’est difficile de donner au pied levé une réponse théorique à votre question sur le visiteur. Disons ceci: je suis toujours heureux de voir arriver ici des amis ou des visiteurs que je connais, car il naît toujours un contact direct. Mais j’aime aussi le visiteur de hasard, bien qu’il viennne le plus souvent sur le conseil d’un ami ou d’une
connaissance. Mon rapport au visiteur est un rapport personnel, mais je me demande si ce n’est pas grâce à ces contacts personnels que ce Musée peut continuer à exister, grâce à la bonne volonté des visiteurs qui acceptent tout simplement ma fiction. Et ce qui m’inquiète, c’est la réaction possible de quelqu’un qui se trouve entièrement en dehors de ce réseau personnel. »

**** Or, c’est aussi ce que je cherchais au départ : « en finir (avec les faux impossibles) ». Apprendre à finir. A quoi, le blog, et son visiteur éclair, obligent.

***** ça a été un soulagement, un coup de panique d’abord puis un soulagement, que de me dire que vraiment ça n’avait pas d’importance qui venait sur mon site, combien ils venaient (les logs, les stat.), et de me débarrasser de l’outil qui me permettait de le savoir.

******* « Si le signifiant est ainsi un creux, c’est en tant qu’il témoigne d’une présence passée. Inversement, dans ce qui est signifiant, dans le signifiant pleinement développé qu’est la parole, il y a toujours un passage, c’est-à -dire quelque chose qui est au-delà de chacun des éléments qui sont articulés, et qui sont de leur nature fugaces, évanouissants. C’est ce passage de l’un à l’autre qui constitue l’essentiel de ce que nous appelons la chaîne signifiante.

Ce passage en tant qu’évanescent, c’est cela même qui se fait
voix – je ne dis même pas articulation signifiante, car il se peut que l’articulation reste énigmatique, mais ce qui soutient le passage est voix. C’est aussi à ce niveau qu’émerge ce qui répond à ce que nous avons d’abord désigné du signifiant comme témoignant d’une présence passée. Inversement dans un passage qui est actuel, il se manifeste quelque chose qui l’approfondit, qui est au-delà , et qui en fait une voix.

Ce que nous retrouvons là encore, c’est que, s’il y a un texte, si le
signifiant s’inscrit parmi d’autres signifiants, ce qui reste après
effacement, c’est la place où l’on a effacé, et c’est cette place aussi
qui soutient la transmission. La transmission est là quelque chose
d’essentiel, puisque c’est grâce à elle que ce qui se succède dans le passage prend consistance de voix. »

Jacques Lacan, Le séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient (1956-1957), p. 343.

******* Oster, qui a du talent,
en usant du langage du moule le plus convenu, le plus éloigné de ce qui le travaille, parvient, dans le sourire, à franchir l’écart, à faire franchir l’écart, celui du dit au dire, à faire entendre sa voix.

 

être à l’heure à son rendez-vous

Voilà, je retrouve le texte, ce n’est pas l’art qui est comparé à un rendez-vous (soit, « son artefact au second degré »), c’est le readymade :

Traquant dans l’œuvre de Duchamp le rapport de l’objet à l’auteur, on trouve dans la Boîte verte :

Préciser les « Readymades » en projetant pour un moment à venir (tel jour, telle date, telle minute), « d’inscrire un readymade ». Le readymade pourra ensuite être cherché (avec tous délais). L’important alors est donc cet horlogisme, cet instantané, comme un discours prononcé à l’occasion de n’importe quoi mais à telle heure. C’est une sorte de rendez-vous. Inscrire naturellement cette date, heure, minute, sur le readymade comme renseignements. Aussi le côté exemplaire du ready-made.

Marcel Duchamp, La Boîte verte (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même) 1934
Marcel Duchamp, La Boîte verte (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même) 1934

Exemplaire en effet : le readymade est une sorte de rendez-vous. L’œuvre d’art, ou son artefact au second degré, naît de la rencontre d’un objet et d’un auteur.

[…]

L’auteur aussi est un donné. Le texte ne lui suppose aucun talent, aucune intériorité, aucune motivation. Il n’a pas de vérité à dire, seulement un discours prononcé à l’occasion de n’importe quoi mais à telle heure. Il est sans intention autre que celle d’inscrire un readymade, d’être à l’heure à son rendez-vous. Étant donné un objet et un auteur, il suffit donc qu’ils se rencontrent pour que, déjà, l’énonciation artistique, que Duchamp appelle « l’inscription du readymade », soit possible. Duchamp est on ne peut plus explicite. Il déclare que le readymade prend ses fonctions suite à une sorte de rendez-vous et termine en soulignant le côté exemplaire du readymade. Le doigt est mis sur le paradigme.

Thierry de Duve, Résonances du readymade, Édition Jacqueline Chambon, pp. 20, 21

Que nul n’entre dans le XXIe siècle s’il n’est hypomane…

Are Mokkelbost (b-o-r-g.org), Entity 12

La communication immédiate caractérise l’époque, pour le meilleur et pour le pire. Elle a du bon : augmentation de notre puissance d’agir, liberté croissante, agilité, faculté permanente de faire salon, mise en commun des ressources intellectuelles, la vie quotidienne vécue à plusieurs… enfer ou paradis… […]

Le pire ? Pas de doute, c’est une tyrannie. La contemplation, la méditation, la mélancolie, l’acédie, la dépression, l’otium, le loisir, la lenteur, les langueurs, le flâner, le musarder, le baguenauder, le glander, non pas seulement le dimanche de la vie de la triade sacrée Hegel-Kojève-Queneau, mais même le sacro-saint Week-end franchouillard, et, par dessus le marché, « les sanglots longs des violons de l’automne… » – toutes ces institutions augustes de la pensée, et de la sensibilité fléchissent sous les assauts incessants du signifiant toujours dispo. Que nul n’entre dans le XXIe siècle s’il n’est hypomane…

L’appareil dit nomade, ou portable, si serviable, corvéable à merci, jamais un mot plus haut que l’autre, a fait son nid dans notre cervelle, il y a pondu ses oeufs, il y est désormais accroché comme une tique à la peau d’un chien. Alléluia ! un nouvel organe nous est poussé, Notre cher et vieux In-der-Welt-sein s’en trouve chaviré de façon irréversible. Quelque chose du rapport du Dasein à l’espace et au temps, resté intouché depuis l’origine, a été pollué, qu’aucune écologie ne nous rendra pur. Des constantes anthropologiques parmi les plus assurées, ont désormais la danse de Saint-Guy.

Le monde de la longue durée n’a pas disparu, non. Il n’est pas englouti comme l’Atlantide, non. Il est toujours là, oui. Il survit, il vivote, il papote, il tremblote, il est passé au rang de patrimoine. Il fait l’objet de tendres nostalgies, il est le ressort de résistances féroces, mais tout le monde sent bien que c’est une cause perdue, comme la monarchie héréditaire et l’Algérie française. Tout doucement, il sort de l’actualité, il s’efface, fade away… Bientôt, demain, tout à l’heure, il sera hors service, honoré, muséifié. Tel le Roi d’Egypte, c’est « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » qui triomphe au son des trompettes d’Aîda.

Rien à voir avec l’éternel présent du « Sonntag des Lebens », où l’on se prélassait aux frais de la princesse. Quelle princesse ? Prinzessin Geschichte, la princesse Histoire, venue à bout de course, et retirée des affaires du monde. La vieille coquette entretenait dans sa thébaïde un gigolo fourbu, Herr Geistes, qui passait son temps à siroter des apéros dans un petit caboulot, en racontant les bobards de ses hauts faits. Enfin Georg Wilhelm Friedrich Hegel vint. Il prit au sérieux le vieux cabot, et se fit son amanuensis, comme le furent pour Socrate, Samuel Johnson et Napoléon, Platon, Boswell et Las Cases. Sur une île déserte, qu’emporterais-je plus volontiers ? La Phénoménologie de l’Esprit, ou Casanova, l’Histoire de ma vie ? Plus de concepts d’un côté, de femmes de l’autre. Au fond, avec la Bible, on a les deux. Voilà pourquoi ce bouquin a tant de fans.

Notre présent à nous est parcouru des secousses instantanées. Valéry disait déjà de Bossuet : « il spécule sur l’attente qu’il crée, tandis que les modernes spéculent sur la surprise ». L’instant impensable, impalpable, et informe, ne règne, ni ne triomphe, car, pour ça, il faudrait encore qu’il durât. Il fulgure. Il n’a pas plus de réalité dans le temps que le point dans l’espace. L’instant est dématérialisé, et, nous qui vivons au rythme du signal instantanée, il nous dématérialise à sa suite. La séance avec Lacan, telle que je l’imagine, n’était pas « courte », elle était instantanée, dématérialisante.

Ah ! mais… voilà pourquoi ce grand appétit de « Journées », de raouts, de fêtes – de rencontres, dit Z* : apporter son corps, trouver des corps…

Jacques-Alain MillerExtrait du Journal des Journées n°32 du mardi 6 octobre

C’est que l’objet est mouvement malgré qu’il n’y paraisse.

de duve manet courbet moi le monde et le n’importe quoi (suite), et de la perte de l’histoire

Le blog est un symptôme. Il n’y a pas lieu (donc) d’y échapper.

(Non plus mon père, je n’ai jamais compris, comment, dans la vie, il pouvait sembler à ce point hors de son époque tandis que sa peinture y était. Y allait, de son côté. (Il est vrai que lui pensait aller contre, son époque.))

Alors, le n’importe quoi des artistes. Manet, son asperge, Courbet, ses casseurs de pierre. Sont les exemples donnés par Thierry de Duve1 . Est-ce à dire que je pense que nous en soyons toujours là. Oui, à certains égards. La petite chose est sortie de, montée sur, s’est extraite. La petite chose, les petites gens. Démocratisation. Extraction. Objet. De la botte sort l’asperge, du jeu tire son épingle. Individualisation.

Je sais que si mon regard s’émerveille se laisse surprendre encore – quand parfois le monde me semble paraît partout beau -, c’est qu’il s’est passé ce qui s’est passé pour que Manet puisse veuille peindre son asperge (sur le bord d’une table). Qui évoque ce que Lacan désigne sous le terme “Y’a d’l’Un” tout seul. Qui allait contre un certain savoir établi, la grande peinture, les tableaux dits d’histoire.

Où nous en serions encore : un monde qui se dégage, s’extrait de l’histoire, de celle même éventuellement avec un grand H. La perd. (Un monde qui trouve cherche comment s’y renouer, à l’histoire. S’y renouer, y renouer sans renier ce qu’il vient de découvrir sans renouer avec ce qu’il vient de lâcher.)

de Duve encore : (Dieu est mort) montée sur la scène de l’objet – et puis pour les artistes en venir à quelque chose de l’ordre de la présentation de l’objet (son exposition Voici) .

de parenthèse en parenthèse, avancer par où se taisent les parents.

Lacan – L’objet est pulsionnel
Lacan – Qu’il s’agit de rejoindre la pulsion. De la dégager du fantasme.
Lacan – Ce qu’il y a d’éthique à la pulsion : c’est que justement elle agisse hors cadre, ne fonctionne pas à l’idéal, affine à la jouissance – le réel donc.

[Il y aurait eu traversée d’un certain fantasme : le père]

Or la pulsion, si on n’y prend garde, aura toujours tendance à faire son chemin toute seule. Parce que c’est sa nature à la jouissance : autiste – auto.
Tandis que le désir appelle à ce qui ne jouit pas.

De la difficulté de conclure.

Parler encore de l’accumulation (les enchaînements) des parenthèses, dans la droite ligne de l’asperge de Manet.

C’est que l’objet est mouvement malgré qu’il n’y paraisse.

9 février 2006 – 11:48 / le n’importe quoi /

Notes:
  1. dans, si mon souenir est bon, Résonances du readymade []

“La sensation”

la sensation. souvenir m’en est revenu dimanche soir – j’avais passé le week-end à la retranscription du cours de jacques-alain miller. J’étais un peu vidée. Contente, mais dans le doute, comme je peux l’être à chaque fois que j’ai passé « trop » de temps à quelque chose, « trop » de temps à un ordinateur. Je voulais me remettre à la séance du lendemain, retourner, réinvestir ça, l’analyse. J’ai pensé aux derniers mots du dernier cours de Jacques-Alain Miller sur la jouissance féminine. Et au débat lors de la Journée de l’intranquillité du psychanalyste – débat qui n’a d’ailleurs pas vraiment un lieu – entre F.  Hugo Freda et Patricia Bosquin-Caroz. 1en bref,  j’avais surtout pensé que Hugo Freda parlait en homme, d’une façon un peu guerrière, tandis que la parole de Patricia Bosquin pouvait bien venir « d’ailleurs ». il ne me semblait pas qu’elle doive être attaquée, ce qui n’a d’ailleurs pas été le cas, sur la tranquillité qu’elle avait dite avoir éprouvée à la fin de son analyse, et, de façon plus ou moins claire, s’était alors évoquée à moi, la jouissance féminine, ainsi qu’une capacité d’absence que je dirais féminine. j’avais également pensé à ce que lacan dit de la position d’analyste comme position féminine. l’analyste n’est pas analyste tout le temps, il l’est dans le temps de son acte… il me semble qu’il aurait fallu préciser le moment de ladite intranquillité qui si bien parlait à chacun des analystes qui s’est exprimé. et donc j’aurais finalement plutôt parlé en terme d’a-tranquillité. quoi qu’il en soit, l’intranquilllité m’a parue loin de pouvoir prendre place parmi les concepts (fondamentaux) de la psychanalyse – du moins en l’état des travaux au moment de la journée, pratiquement chacun ayant eu à se référer au dictionnaire pour la trouver, commencer de la cerner.  mais elle est bien affaire d’analyste. (éventuellement quelque chose me semblerait n’avoir pas été dit de la difficulté du métier d’analyste, de la façon dont chacun arrivait à se dépatouiller avec ça – mais peut-être est-ce moi qui me suis montrée, dans mon écoute, à certains endroits, de mauvaise volonté.) (et est-ce qu’il est interdit de parler de la « jouissance de l’analyste »? lui est-il interdit de jouir? ils disent, pourtant, aimer, leur métier). bah….

Ça m’a ramenée à cette sensation que j’avais décrite à G* (précédent analyste, lorsque je suis arrivée à paris), probablement parce que ce que je vivais en analyse à ce moment-là m’y avait ramenée), et sur le bord de laquelle je me sentais arriver. L’analyste m’avait dit « C’est un très exemple, une très belle description de jouissance féminine, ce que dont vous me parlez là ». Je n’avais pas été vraiment convaincue, pensant que la jouissance féminine, c’était ce dont, justement,  on ne pouvait pas parler.

Ce dont il s’agit. Quand j’étais enfant, j’ai beaucoup manqué l’école. Je simulais la maladie en faisant augmenter artificiellement la température du thermomètre. Des otites m’étaient à chaque fois diagnostiquées -et, maintenant que j’y pense- des angines (blanches). Je pouvais alors rester à la maison – en général une semaine. J’étais alors autorisée à m’installer, à m’aliter,  dans le lit de mes parents, à la place de ma mère.

Parfois, tout d’un coup, ça venait. Ça s’annonçait par une sorte de sensation de ralentissement du temps. Il me semblait que j’entendais le temps ralentir. Tout me semblait aller plus lentement. Rien ne bougeait dans la chambre, mais le temps -même des objets inertes- m’apparaissait. Je l’entendais, ralenti. Le son de la présence des choses m’apparaissait, lent. Alors, couchée sur le dos, les yeux fermés ou ouverts,  des parties de mon corps s’allongeaient, s’éloignaient de moi, allaient loin, très loin, et gonflaient. La sensation était si curieuse que je me suis souvent risquée à la vérifier, à la tester – me disant qu’elle disparaîtrait alors, mais non, je pouvais, presque à volonté, en faire l’épreuve, sur une partie au choix de mon corps. Mes pensées se poursuivaient, au ralenti, j’observais, j’étais dans l’infini, calme, dans un espace noir et infini.

J’avais demandé à ma mère si elle connaissait ça, elle m’avait répondu que c’était probablement dû à la fièvre. Comme je savais que je n’en n’avais pas, j’en avais conclu qu’elle ne connaissait pas.

Lors de la dernière séance, lundi, quand je raconte ça, je me souviens, je me rends compte que j’étais alors dans la chambre de mes parents – au même niveau donc que celui de la chambre, de la pièce blanche dont il était question dans un précédent rêve – vidée et devant être maintenue vide… pour devenir un cabinet d’analyste.

Comme je racontais cette/la sensation au docteur G, le psychiatre, il me dit, lui  « c’est ça, vous êtes une usurpatrice » (parce que je suis à la place de ma mère, dans le lit, quand ça me vient). Oui, cela fait partie du rapport à ma mère, ce sentiment d’avoir été trop aimée par mon père. Mais, dis-je à l’analyste, ce n’est pas de ça dont je voulais parler. Ce dont je voulais parler c’est, sans être à proprement parler de l’amour, ou n’était-ce pas non plus de ce l’amour que je voulais parler – mais de cette identification, ce collage, cette répétition d’elle. Le mot du docteur G était juste. Je ne trouve pas ma place, de penser que je l’usurpe. C’est l’histoire de ma vie. Mais ça n’explique pas l’angoisse qui m’étreint aujourd’hui dès que je suis en sa présence ( ravage?).

Une autre chose m’est revenue – mon père était toujours en vie -, je parlais avec ma mère en voiture, j’étais seule avec elle, elle conduisait, j’étais à ladite place du mort et j’ai pensé  « ça devrait toujours être comme ça » (seule avec ma mère).

 

Notes en bas de page

  • 1
    en bref,  j’avais surtout pensé que Hugo Freda parlait en homme, d’une façon un peu guerrière, tandis que la parole de Patricia Bosquin pouvait bien venir « d’ailleurs ». il ne me semblait pas qu’elle doive être attaquée, ce qui n’a d’ailleurs pas été le cas, sur la tranquillité qu’elle avait dite avoir éprouvée à la fin de son analyse, et, de façon plus ou moins claire, s’était alors évoquée à moi, la jouissance féminine, ainsi qu’une capacité d’absence que je dirais féminine. j’avais également pensé à ce que lacan dit de la position d’analyste comme position féminine. l’analyste n’est pas analyste tout le temps, il l’est dans le temps de son acte… il me semble qu’il aurait fallu préciser le moment de ladite intranquillité qui si bien parlait à chacun des analystes qui s’est exprimé. et donc j’aurais finalement plutôt parlé en terme d’a-tranquillité. quoi qu’il en soit, l’intranquilllité m’a parue loin de pouvoir prendre place parmi les concepts (fondamentaux) de la psychanalyse – du moins en l’état des travaux au moment de la journée, pratiquement chacun ayant eu à se référer au dictionnaire pour la trouver, commencer de la cerner.  mais elle est bien affaire d’analyste. (éventuellement quelque chose me semblerait n’avoir pas été dit de la difficulté du métier d’analyste, de la façon dont chacun arrivait à se dépatouiller avec ça – mais peut-être est-ce moi qui me suis montrée, dans mon écoute, à certains endroits, de mauvaise volonté.) (et est-ce qu’il est interdit de parler de la « jouissance de l’analyste »? lui est-il interdit de jouir? ils disent, pourtant, aimer, leur métier). bah….

moyen-âge

ce rêve « un treillis sur la mer », donne quelques indices de que nous sommes au moyen-âge. il fait sombre, il fait sale. longeons des murs, comme longerions des murailles, sommes en hauteur comme si grimpions une tour. la fenêtre qui s’ouvre dans le mur découvre son épaisseur. il est fait de gros moellons. les fenêtres sont fermées par des volets, des battants en bois, mais ne comportent pas de vitre. quand les personnages apparaissent, ils sont plutôt vêtus de longues tuniques, sombres. le mobilier est très sommaire, rudimentaires. ce sont de très pauvres gens qui habitent là-  dont il est important de noter l’in-différence.

cet aspect du moyen-âge, pauvreté, dangerosité, m’a fait penser à François Villon et à sa biographie que j’avais prêtée à mon père. il m’en avait lu des extraits et surtout parlé du peu de prix qu’avaient les vies dans les rues à cette époque là.

donc, nous sommes au moyen âge et je donne l’âge de ma mère qui n’est pas exactement  le sien, 80, et le mien qui n’est pas tout a fait le mien non plus, « + de 40, dis-je ». je donne une sorte de moyenne. son âge valant 2 x le mien.

ça m’a fait penser à ce que je disais de la façon dont j’entendais le temps ralentir quand j’étais dans le lit de mes parents, à la place de ma mère.

dans mes petites recherches sur le schème kantien suite à un cours de Miller, j’avais été intriguée par la place du temps, ayant moi-même avec le temps de grandes difficultés. Miller rapportait l’écriture du schème de Kant à celle du fantasme, situant le réel de la jouissance du côté de l’intuition et le symbolique du côté de l’entendement. Le schème de Kant, pour lequel il aurait inventé une capacité de l’âme, le schématisme, agit à la façon du fantasme en reliant, nouant des catégories qui autrement seraient sans rapport, en nouant réel et symbolique, le réel apportant lieu et temps au symbolique.

L’intuition,   relevant des contingences spatio-temporelles (le réel),  tandis que l’entendement, le concept,  est spontané, relèverait d’une nécessité intérieure du sujet, de déterminations conceptuelles.

« Le schème kantien, dit Lacan, on peut arriver à le réduire à la Beharrlichkeit, à la permanence, à la tenue, dirais-je vide, mais à la tenue possible de quoi que ce soit, dans le temps. »

On voit bien que le concept puisse être considéré comme a-temporel, « le mot est le meurtre de la chose », c’est aussi, nous dit Lacan, ce qui lui apporte l’éternité. Le mot d’une  chose la fait être de tout temps. Ce qui m’a intriguée, c’est que le temps et le lieu puisse être induits par la jouissance, le réel.  que ce soit la jouissance  qui apporte le temps au concept, qui introduise au temps. le schème, nous dit lacan, est-ce qui permet la tenue des choses dans le temps.

 

vie d’intérieur : de la cire sur un meuble en bois

l’amour passe par la beauté. la beauté passe par l’entretien. l’entretien passe par l’usage des produits ad hoc. l’entretien donne à l’objet et à sa matière le temps de son appréciation. son appréciation est tactile, gestuelle, visuelle, odorante. etc.

(ainsi en va-t-il probablement du travail de restaurateur d’œuvre d’art.)

et cela ne s’applique-t-il qu’aux objets qui vous sont proches, qui sont les vôtres.  il ne saurait en aller de même pour les objets dont dont doit s’occuper une femme de ménage. 

~

la loque passée sur un objet le caresse.  l’objet alors soigneusement replacé, ajusté. certaines femmes de ménage apportent d’ailleurs à vos objets un ordre qui n’auraient jamais été le vôtre, nouveau, mais que vous appréciz (une jeune fille d’origine polonaise rangeait toujours mes produits de salle de bain par ordre de grandeur apportant à ma salle de bain une note d’humour dont elle était sinon  bien dépourvue. d’autres bien sûr peuvent les déplacer d’une façon qui peut s’avérer irritante pour certains, mais que des gens comme moi, trop plein de compassions, n’osent faire remarquer.)

~

écrit optimistiquement un dimanche matin ensoleillé.

25 août 21 – C’est la fin de l’été

Outrée,

Qu’on ne me rende pas mes étés éternels, c’est ce que je ne comprends pas. De l’enfance, l’éternité de mes étés. Et c’est ce que j’attends. J’ai beau rester immobile, j’ai beau me tenir coite, le temps passe. Tout juste ai-je eu le temps quelques instants de m’arrêter, de fondre en moi-même, d’admirer.

Ceci aura fait le fond de mes angoisses durant toutes ces années, dès les premiers signes de l’été, face à son inexorable passage, alors que j’aurais voulu m’enfoncer éternellement dans son arrêt, sa chaleur, son oubli.

Ah, que ne se plaint-on un peu partout davantage de cette fin de l’été. C’est maintenant qu’il en faudrait des processions de pleureuses, des cérémonies de lamentations. De protestation. Des fêtes où l’on se tiendrait les mains, où on les lèverait au ciel, où dans des feux de joie se raconteraient jusqu’à l’aube les mille mini-merveilles rencontrées. L’infinité des riens, des silences splendides dans les cieux scrutés et ramenés au creux des entrailles. Ne pourrait-on ensemble cette fabuleuse indifférence célébrer. Reconnaître, célébrer. Cette matière dont nous sommes. Baisers de chair mouvements de vertèbres cœurs pognés. Dans le détournement, les yeux qui voient au-delà, loin. Cette volonté de plus de davantage d’encore. La fin les dents l’éblouissant écrasement. Adieux à jamais, rendez-vous à l’année prochaine.

D’aucuns aiment l’hiver et je les comprends, or ce n’est pas tant de saison qu’il s’agit, que des grandes vacances passées…N’allons-nous pas devoir retourner qui à l’école, qui au travail. Ne va-t-il falloir recommencer à compter. Et faire mille choses contre notre gré.

N’est-ce à pleurer, vraiment.

Parenthèse : Tout cela n’est pas valable pour moi qui y suis arrivée à force d’anxiétés, à faire de ma vie un éternel été. Mais, rien ne vaut le vrai le beau le grand l’admirable été, l’été originaire, fût-il pourri, comme le fut celui-ci, aussi y ai-je droit moi aussi, à faire couler des larmes et courir embrasser ses derniers jours.

tenir des fragments autour d’un vide qui les sépare et les protège

 » J’ai le souvenir d’une conversation avec ma femme sur ce sujet (…), on en a beaucoup parlé, et c’était pour moi très important : il me semble qu’on ne peut commencer à devenir un tout petit peu intelligent que si on accepte de reconnaître en soi-même la confusion mentale, si l’on accepte de reconnaître que l’état de la pensée dans lequel on est, celui à partir duquel il faut penser, est un état de grande confusion. Tant qu’on reste dans l’idée qu’on devrait avoir une vie mentale ordonnée et claire, à laquelle on peut commander, parce qu’on s’imagine que les autres ont une pensée organisée de la sorte, alors on ne peut pas, on ne peut rien penser. Et c’est à partir du moment où on reconnaît en soi-même le caractère hybride, mélangé, constamment interrompu de ce qui a lieu, et la difficulté extrême d’extraire de tout ça des paroles, des pensées qui tiennent debout, autrement dit à partir du moment où on se réconcilie en quelque sorte avec cette confusion – de la même façon qu’on peut se réconcilier avec son ennui – alors, on peut accéder à une réflexion qui ne sera pas une pose prétentieuse ou mimétique, mais qui sera enracinée précisément dans cette confusion même. Je ne sais pas si cela est intelligible.

(…)

Continuité, en effet : chacun de nous est requis de passer d’un moment de sa vie consciente au moment suivant, non pas en s’imaginant qu’il y a une suite de l’un à l’autre, une consécution, mais en quelque sorte en assurant la permanence, en étant de permanence à travers ces moments qui sont en réalité disjoints. Il s’agirait donc, non pas d’homogénéiser l’espace interne, de lui donner une coloration, un style ou une odeur uniques, mais de tenir des fragments autour d’un vide qui les sépare et les protège. Le vide reste essentiel, et on ne peut à chaque moment qu’inventer le passage d’un fragment à l’autre. Le journal intime, par exemple, figure comme le temps réel de la vie psychique, dans la mesure où il se présente comme une succession de dates, de moments nécessairement discontinus. Cette discontinuité est très angoissante, c’est l’épreuve du vide intérieur, et cette épreuve se manifeste en particulier à travers l’émotion.« 

Ceci m’évoque, le reproche que je me suis souvent fait, que je me fais depuis le début que je tiens des blogs, et celui-ci n’est certes pas le premier : celui de me coucher sur le temps. Que l’on songe à Charlot dans les temps modernes, pris dans les rouages d’une immense machine. Avec la roue du temps, il me semble que je veuille intimement coïncider et que ce soit d’elle que je puisse tire cette continuité dont il est ici question et qui ne cesse de nous échapper. La continuité, le fil, que je tienne, celui-là, à défaut d’aucun autre. Et ce serait donc au vide qu’il s’agirait pour moi d’échapper. Je ne l’avais jamais vu aussi clairement que dans ce texte sur lequel je suis tombée par hasard (comme je cherchais à me renseigner sur la mélancolie féminine, Marie-Claude Lambotte qui interviewe ici Pierre Pachet, étant l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur la mélancolie). Le temps et son décompte s’offrant comme seule et plus sûre rambarde.

« Un piège auquel je m’efforce d’échapper, et qui gît au cœur de l’entreprise consistant à être soi, ce serait non seulement de vouloir plaire par ce qu’on est (et non par ce qu’on fait), mais surtout de vouloir se plaire ; et plus généralement de prétendre se composer une intériorité non seulement belle, mais regardable, se donnant à un éventuel regard. Ce serait une sorte d’esthétisation de l’expérience intérieure qui la dénaturerait, la dévoierait. Transformer l’intériorité en spectacle, et en définitive en spectacle qui se regarde lui-même, compromettrait selon moi la fonction de cet espace intérieur que l’évolution humaine nous lègue, espace qui est un laboratoire, un atelier qui rend possible l’action, la pensée, la parole, la vie sentimentale, à condition de rester un atelier qui a le droit au désordre, à la saleté, à la contiguïté entre éléments hétérogènes, à des sautes d’attention comme à des pannes de courant. Je crois l’intériorité essentielle, et je crois qu’il est possible à la fois d’en donner le goût et l’usage à ceux qui l’ignorent, et d’essayer d’en parler et de la décrire comme vous avez voulu le faire par cet entretien ; mais c’est pour la garder vivante dans son efficacité contre la mort et contre la paralysie, productive, utile à soi et aux autres, et pas comme une œuvre. Quant à l’œuvre consacrée à l’individu dont j’ai parfois rêvé et que je ne fais pas, elle est une contradiction dans les termes, en tout cas dans mes termes, si l’individu est la réalité essentiellement disjointe de soi et vouée au mouvement que je voudrais qu’il soit.« 

Pierre Pachet, interviewé par Marie-Claude Lambotte – https://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=RDES_043_0070

Réflexion à propos de l’individu : Le seul endroit où on est un, c’est dans la jouissance, où on acquiert une forme d’unité, mais on y est juste ça : un, un un qui ne détermine rien, complètement seul à l’univers; on voit bien les portes que ça ouvre, que ça renverse, et les limites que ça impose.

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