samedi 13 août 2011 · 17h42

1. BAPTISTE*

Andrea Mantegna (Isola di Carturo, vers 1431 - Mantoue, 1506) La Crucifixion, dite Le Calvaire

Une certaine entrée, rue de Vercingétorix. A vérifier. Peut-être.

Avec le temps, j’étais allée.

Elle s’était réveillée, ce matin-là, rideaux ouverts, se demandant, s’il n’était pas plus simple que ça, d’être femme. Dans le lever, marcher dans l’espace dont quelques chiffres sont donnés, connus : quatre mètres sur cinq, hauteur six. Quatre fois cinq fois six, égale cent-vingt mètres cube – chiffre d’apparence anodine, qui de rester en laisse en cette histoire ne devrait être cru laissé-pour-compte. Dont il est impossible de dire, dès ce premier abord, s’il restera diviseur – et reçue la portion congrue, tout était parti de là, tout d’elle, et ce matin sans hasard reprenait bien lointain matin, un bien lointain matin. Ou s’il deviendra quotient – 1, 2, 0, la faisant devenue, revenue. D’évidence toujours dividende – avec sa césure  y jouant office de centre, d’où il renaît toujours inlassablement, parcouru d’invisibles ouvertures sur l’infini. Et je ne sais comment il pourrait, il m’aurait, laissée en reste, comme si aucune jamais division n’aurait plus lieu, et qu’elle, que je, me flatterais de rester indivisible. Spéculations.

Couloirs. Glissades. Quand est-ce que  ça avait commencé? Est-ce qu’il  ne semblait pas que beaucoup de choses avaient changé, et c’était sans inquiétude. Elle allait la tête la première – c’est une image. La tête la première avançait dans l’inconnu. Encore une image : la tête la première « fourrageait ».

Nous pourrions devenir fourmis… Comme l’herbe est haute et belle et verte, j’aperçois le ciel, je ne sais pas quand la prairie s’arrête et où commence le champ aux blés d’or, celui à la danse si différente, je suis une très grande fourmi, je vois beaucoup de choses, j’ai de très bons yeux, aujourd’hui le ciel est radieux, c’est le matin et la rosée sèche lentement, s’il a fait mauvais hier, je n’en sais rien, je suis une fourmi, grande oui, mais une grande fourmi reste petite…

Couloirs, glissades, allez va ma tête, ma douce, fourrage. Ajouter que ce fourragement de la tête semble se faire dans un vagin.

Les épis de blés d’or, inconnus à la fourmi. La fourmi avance dans l’oubli.

Comme tu avancerais, écartant des mains, des bras, des jambes, du corps, de souples rideaux de velours couleurs de l’automne, tu connais ces noirs, ces bleus, ces rouilles violettes, tu avances dans la moire, tout est velours. Tu es bien. Ces rideaux, comme les cheveux d’une femme que tu ne connais pas, sans les dangers.

mardi 23 avril 2024 · 10h51

Elle me raconte

Elle me raconte. Elle est en face de moi. Elle me raconte. Elle ne me regarde pas. Ses yeux sont baissés, parfois elle les lève, mais c’est très court, c’est un éclair bleu. Cet éclair me touche d’une façon incroyable. Elle me raconte comment elle jouit, comment elle a été sur le point de jouir, comment elle a voulu jouir, comment elle est partie, frustrée, dépitée. Elle avait curieusement commencé en me disant : « Il y a un épisode que je veux te raconter, c’est un épisode… » J’avais trouvé l’expression un peu curieuse. Je l’écoutais me parler en la regardant. Je la regardais comme si elle ne me voyait pas. Je n’arrivais pas à penser. Je me disais seulement : elle va vouloir que je raconte. Elle va s’attendre à ce que je raconte, à mon tour. Et ça, ça m’effrayait. Je me disais : jamais, jamais. Je me demandais s’il fallait que je coupe, que je raccroche, et que non, ce n’était plus possible. J’étais toute ouïe, je l’écoutais, je voulais l’écouter. Toute cette étrangeté. Je me suis dit : est-ce que ça me suffit ? Non. J’aurais voulu tout savoir de ce qui avait conduit à ce qu’elle me racontait. Je me demandais si elle en savait quelque chose. Comment ça se goupillait pour en arriver à ce qu’elle me racontait, et dont elle ne paraissait pas se douter de l’absolue étrangeté pour moi.

Elle termine en disant : « Je pourrais en mourir de désir, je me dis parfois. De désir de vouloir jouir. »
Elle me regarde brièvement, elle baisse les yeux à nouveau, elle appelle son chat. Et puis, ça ne rate pas : elle plante son regard bleu dans mes yeux et me dit : « Alors, et toi, raconte. » Et stupidement, je lui dis qu’elle est jeune : « Tu es jeune. — Et alors ? Raconte. — Non. » Je lui dis : « Non, Estelle, moi, je ne veux pas raconter, je ne raconte pas. » Je lui dis : « Moi, je ne raconte pas. » Ça ressemble un peu à « Moi, j’embrasse pas », c’est bizarre. Je lui dis : « Je dois y aller, mon fils m’attend », ce qui est totalement faux. « Quoi, tu as honte ?» elle dit. Je cherche à toute vitesse une petite croix pour fermer la fenêtre. Je lis « Close » ou « Quitter la réunion » et je clique, je quitte. Je me lève du lit où j’étais installée, puis je m’y recouche. Je ferme les yeux.

SMS, texto : « J’ai été maladroite, sorry. À bientôt ? »
Je pense : Non.

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu une telle réaction. Je pense qu’il n’y a plus personne à qui je voudrais raconter ça, parler de ça. Je pense que j’aurais parlé si elle m’avait parlé de quelque chose qui aurait un tant soit peu ressemblé à mon expérience, à ma propre expérience. Je pense que je pourrais en parler à mon analyste. Je pense que les choses auraient été différentes si j’avais senti qu’elle m’aimait. Mais ce que je ressens, c’est une absence d’amour, nous concernant, une absence d’amour. Qu’elle m’aime ne m’aurait pas nécessairement conduite à l’aimer, mais peut-être à parler. Or, je ne sens pas du tout de l’amour entre nous. Et elle ne m’a jamais parlé que d’une expérience sans amour. Ça m’intéresse, je ne dis pas. Et ce mot sur la honte… Comme si elle voulait, elle, me faire honte. Aujourd’hui, me dis-je, je suis contente de ne lui avoir pas parlé. De ne pas vouloir en parler tout court. Et il y a un peu de tristesse à me sentir séparée de l’amour. Mais l’amitié ? Je n’aurais pas détesté.

Le soir, à je ne sais quel moment — j’avais sans doute un peu bu —, je me retrouve à dire à mon fils : « Pendant longtemps, j’ai cru à une universalité du désir ou de la jouissance féminine, j’ai cru que ce que je vivais, toutes… C’est petit à petit que j’ai compris qu’il n’y avait rien de moins universel, rien de plus particulier, et que c’était comme ça, et que c’était pareil pour les hommes. Qu’on disait toujours : Les hommes, tous les mêmes , mais non.» Et voilà, c’est tout. Et j’ai dit ce que j’avais à dire, je m’en rends compte.

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