mardi 5 juillet 2005 · 17h28

la fiction de ma vie

séance d’hier
– la fiction, j’en rêve…
– vous en REVEZ?
– ben oui, pour me débarrasser de la psychanalyse. me débarrasser de moi.

au sortir: je n’ai pas du tout envie qu’on pense que je veux voudrais devrais pourrais écrire de la fiction. qu’on pense que mon désir soit là . et qu’à  nouveau on veuille m’en embarrasser.

le jour après: mais souligner que je « rêve » de la fiction, n’implique pas nécessairement qu’on pense que mon désir soit là .

je veux me débarrasser de l’écriture. je veux me débarrasser de mon lien malade à  l’écriture. je veux justement cesser de « rêver » d’écrire. ça en passe par écrire. ça en passe par écrire, ça en passe par le faire. ce blog pourrait me le permettre.

je ne pense pas que je puisse retourner à  la fiction. et il est vrai que la psychanalyse, la pratique de la psychanalyse, a entraîné que je me suis passionnée pour la fiction que j’y découvrais, que j’y construisais, de ma vie.

vendredi 2 juin 2023 · 17h39

#00 | le livre oublié

Texte source : Atelier François Bon #été2023 #00 | le prologue ( 2 juin)
Je le publie ici au 2 juin pour qu’il apparaisse en premier, à la date où FB a donné cet atelier, mais la véritable date de publication sur le blog du Tiers Livre est celle 29 juillet 2023.

j’essaie de me souvenir d’un livre auquel je tiens beaucoup, et rien ne vient, rien ne revient, et cela me stupéfie. je ne me souviens ni du titre ni du nom de l’auteur, de l’autrice. du visage, je me souviens, de son très beau visage, ses cheveux noirs, lisses, tirés en arrière, sa bouche qui malgré le noir et blanc de la couverture paraissait fardée. je n’ose rien dire de plus de ce visage. je n’ose rien dire de plus, un petit quelque chose qui me retient, de ce visage dont je m’étais étonnée, à le découvrir, qu’il ne ressemblât pas davantage au mien. c’est dire. que nous fûmes même, l’une et l’autre, d’un « type » opposé. c’est la chose difficile à dire. l’une blonde, l’autre brune. c’était le deuxième livre que je lisais d’elle. mais quel avait été le premier. le souvenir est encore plus dégradé, voire absent, totalement. #blonde #brune

c’est l’été, drôle d’été. il a fait chaud, il a fait froid, je n’ai pas cessé, d’aller et de venir, de là à là, à encore là. ne pas penser à ça.

là, je me concentre. assise au bord de la piscine, je me concentre. que je ne me souvienne ni du titre ni de l’auteur indique qu’il s’agit d’une lecture récente. parce qu’au début de ma vie de lectrice, je retenais les noms. à mes premières lectures se sont toujours attachées et de façon solide les noms et titres de ce que je lisais. leurs noms d’ailleurs à l’opposé de tous les autres noms. mes balises. cette faculté s’est perdue. et je perds aujourd’hui les noms d’auteur au même titre que tous les autres noms. #lire #livres #loublidesnoms #loublidesnomspropres

découverte pendant des vacances, je crois. l’autrice. à cette époque de l’année. sur ce même siège. au bord de cette même piscine. c’était il y a deux ans.

au départ, il n’y avait que les noms propres qui faisaient trou. en dehors des noms d’auteurs.trices. aujourd’hui, ça s’est étendu à tous. il n’y a plus de distinction. l’oubli des noms propres s’est étendu aux noms communs. subsistent quelques noms du passé. ce n’est pas l’alzheimer. même s’il y a l’alzheimer de la mère. c’est aussi la vieillesse. et puis encore autre chose, probablement.

ce qui est curieux c’est que là, j’ai presque l’impression de faire l’effort de ne pas me souvenir de ce livre, de ce titre, de cet auteur. de cette autrice.

je le ferais pour m’attarder à cette matière de l’oubli. à la matière-même de l’oubli.

il était épais, le livre.

dans les premières pages, souvent il avait fallu que je reprenne ma lecture, que je lise et relise des passages entiers. je ne comprenais pas ce que je lisais. je ne comprenais pas pourquoi j’insistais. il y avait quelque chose d’extraordinaire. dès les premières pages.

je crois qu’elle est épouse de diplomate. l’autrice. il est possible que le personnage aussi, l’était. le personnage principal.

cela commencerait dans une cuisine. puis, il y la traversée longue d’un appartement et l’arrivée dans une pièce, une chambre, qui n’est pas celle de la narratrice, tout à l’écart. et claire, très claire. cette clarté — l’éclat du soleil, la blancheur d’un mur — est longuement décrite. aveuglante. il y a un lit. où s’assoira la narratrice. il y aura quelque chose au pied du lit. enfin, voilà, je me souviens, cette pièce avait été habitée par une personne ayant travaillé pour la narratrice, petit personnel de maison, et qui était partie, ou qui avait été chassée, dans des circonstances sombres, décrites sommairement. avec quelque chose d’énoncé sur une réalité sociale dure, implacable. une jeune femme chassée.

la pièce est petite, comme un poing au bout d’un bras, un point d’aboutissement, comme suspendue au-dessus de la ville, de l’histoire, un point d’exil aussi, de réclusion, qui fut celle de la personne qui avait vécu là, d’oubli. et il y a une façon de présence de la ville en contrebas. d’une ville qui aurait été grouillante.

comme j’aime ce souvenir, comme j’aime cette sensation.

il ne faut rien croire de ce que je dis.

tout le livre je pense se passera là.

et je ne sais plus ce qu’il se passe dans le livre.

et je ne sais plus s’il faut que je mette les virgules où il faut. ou si je peux me permettre de ne pas finir mes phrases.

à la fin, il y a une culpabilité qui se révèle, très forte. celle d’un meurtre ? une culpabilité monstrueuse. et le meurtre… mon dieu. il est question d’un enfant.  je n’en dirai rien de plus. #culpabilité #meurtre

c’est une écriture qui ne ressemble à aucune autre. absolument particulière. qui se lit très agréablement à haute voix. enfin, agréable n’est pas le terme. c’est d’une véritable expérience qu’il s’agit. j’en avais enregistré un extrait, que j’avais publié sur instagram, je le disais filmant le jardin autour de moi. ce jardin où je suis maintenant. le texte lu parlait de son rapport à la voix, de ce que son écriture appartienne à la voix.

je me souviens que j’ai rêvé le monter, ce texte, le jouer.

j’ai lu ensuite de nombreux livres d’elle.

je me suis récemment rendu compte qu’il m’était devenu très difficile de croire à la fiction. comme si tout devenait réel. comme si l’écart entre la fiction et le réel ne cessait de s’amenuiser. ainsi, il y a peu — par exemple —, je lisais un livre de X ( = autre nom oublié), et je me suis dit, tiens, X, elle a été scénariste, je ne le savais pas, et elle a vécu à Los Angeles, je ne le savais pas. et : tiens, elle est partie au Congo ? est-ce qu’elle ne serait pas belge par hasard ? comme moi, alors. après vérification : eh bien non, X n’était pas scénariste, mais non, ne l’avait jamais été et n’avait pas vécu à LA, jamais. elle est juste tout à fait capable de l’inventer. je n’invente rien. #fiction #réel

pour ce qui me concerne, cela fait quelques temps que j’ai remarqué que je suis de plus en plus amenée à coller au réel, à coller à la réalité de ce qui m’arrive au moment où cela m’arrive, cela s’appellerait le présent, ce serait comme ma matière — couchée sur la roue du temps, je cherche à produire les mots d’une histoire qui ne cesse de se dérober, qui ne cesse de me dérober, et donc à voir s’éloigner de moi la possibilité de la fiction. comme s’il me fallait constamment tisser autour de moi le grillage où je m’enroule, et que je ne puisse utiliser que les mots à portée, à ma portée directe. #présent

au cinéma, c’est pareil. je ne peux plus voir un film violent : sur ma chaise, c’est moi qui encaisse tous les coups, qui gémis, qui me projette sur les côtés tentant d’y échapper.

il reste certainement un lieu de fiction. je crois d’ailleurs absolument à sa nécessité.

(on pourrait dire : la fiction au lieu que le vide, une fiction, n’importe laquelle, plutôt que le vide. mais ce serait peut-être trop facile. on pourrait dire : la fiction plutôt que le réel. parce que le réel serait ennuyeux. l’ennui du réel. je ne sais pas si c’est mieux dit. est-ce que l’on aime le réel. je suis liée aux sensations, et je tiens à ce qui me lie. est-ce que les sensations sont réelles ? on tient aux mots qui décrivent le réel. la sangsue fiction suffisante. c’est ce qui est aimé. est-ce ce qui est aimé ? mon univers de mots ne tient pas. l’univers des mots qui m’entoure(nt) ne me tient pas. il ne tient que par la colle du réel, de la sensation réelle. de la présence. est-ce que cette chose qui a lieu là, ça me fait quelque chose, comment est-ce que ça résonne en moi. suis-je marquée, de quelle façon ? sinon, les mondes se délitent. les mondes symboliques se délitent. c’est la (forte) limite de mon intelligence. je dois tout le temps recréer du lien. de la sensation, du corps, au monde.) #colleduréel #sensation #intelligence

je ne dis pas que je ne serais pas tentée de trouver le moyen d’aller un peu sans les mains, regarde maman, sans les mains, de me détendre, et de m’embarquer dans autre chose, sans le soutien de la réalité directe. je ne dis pas que je ne cherche pas un moyen. je cherche.

là, dans ce livre-là cependant, la fiction était tangible. on avait affaire à quelque chose de l’ordre de la métamorphose de kafka. il y a peut-être un insecte. seigneur ! il y a un insecte ! et ça met un très long livre pour aller chercher déterrer ce qui est probablement un souvenir autobiographique. ce souvenir étant vécu du point de vue de ce qui n’est pas su, de l’inconscient, de l’horreur de ce qui se raconte par en dessous pour parer à l’insoutenable. #kafka #inconscient

du réel de cette horreur. qui revient à la surface. dont l’émergence fait événement.

le réel de l’inconscient est hors temps. le réel de l’inconscient est a-géographique. de là vient que je me raccroche à ses fictions. elles trouvent leur encre encore en ma chair.

s’est-elle suicidée, l’autrice? je ne dirais pas que ce serait une raison de plus de l’aimer. il y a un moment dans le livre où elle parle de sa folie. bien sûr que c’est très important. ça. très important pour moi. je crois, oui, qu’elle trouve le moyen d’en parler. de dire des choses inouïes sur la folie, sur ce qui s’apparenterait à la folie. #folie

je crois que je me disais : parle-t-elle de la folie, là. elle est vraiment occupée à parler de la folie, là. c’est ce dont elle parle. que ce soit de folie qu’elle parlait ou pas, peu importe, ce dont elle parlait était profondément juste, méritait absolument d’être dit, redit encore, continué à dire.

je ne suis pas sûre finalement de vouloir me souvenir de son nom. et je ne sais pas pourquoi. comme si. la perte d’elle, son oubli était aussi, plus justement encore, l’amour d’elle. #amour

il faut faire un effort contre ça, résister.

résister à faire exister par le silence ce qui échappe aux mots.

je me souviens de son pays d’origine. amérique du sud.

j’ai aimé passionnément ce livre, et comme tous les livres que j’aime passionnément, je l’ai lu dans la tristesse déjà, le désespoir de l’inéluctable de sa perte, à l’idée que je le terminerais, que je sortirais du livre. et je me promettais, comme à chaque fois, de le relire. ce que je n’ai pas fait, bien sûr, puisque je suis passée à d’autres livres d’elle.  ce que j’ai fait pourtant, pour partie.

gourmande, boulimique. #boulimie

j’ai parlé d’elle, autour de moi. à une amie comédienne, j’ai espéré, qu’elle me dise, on le fait. et à une autre amie qui aime suffisamment le théâtre que pour vouloir m’aider à le monter. c’est ça aussi l’effet que me ferait un livre, il m’amènerait à. il donne du désir. il permettrait presque de recommencer à y croire, à.

son écriture, son invention, venait me chercher puissamment.

l’été suivant, je lisais une grande quantité de livres de Duras, dont je m’étais rendue compte peu auparavant, lisant le livre de Yann Andrea, après avoir vu le film, qu’il y en avait un bon nombre que je n’avais pas lus, joie, un bon nombre qu’il restait à lire. des romans, des pièces de théâtre. j’ai cherché Yann aussi, à qui je n’avais été pas loin de m’identifier. qui révèle dans son interview par Michèle Manceaux une face terrible de MD. ont suivi tout ce que je pouvais de YA et de biographies de Duras.

j’ai beau ne pas me souvenir, je continue d’avoir envie de lire des livres que je n’ai pas lus.

je lis de moins en moins. et ces coups de cœur sont rares.

est-ce que ma vie alors est vide.

il y a quelque chose de vide.

et quelque chose de toujours plein.

je sais que lire, la lecture, l’écriture, me permettent de me raccrocher, en noyée parfois, à la grande hache de l’histoire. il n’y a qu’eux qui défroissent le temps.

je me souviens du nom de Yann Andrea parce qu’il m’a été donné par MD, que j’ai commencé à lire à une époque où ma mémoire ne m’avait pas encore désertée.

et duras avait une façon bien à elle de nommer, de pouvoir nommer ses personnages et de restituer le prix de cette nomination. le prix exceptionnel de ces baptêmes. de ce qui se donne alors à un corps, à un être.

j’avais d’ailleurs appris que le nom, qu’il adopta dans un soulagement infini, de Yann Andrea, lui avait été donné par Duras.

duras me l’avait appris, ça, que pour certains, le don du nom, c’était de l’amour, et ça pénètre directement le corps, et ça vous ramène dans le monde.

je reviendrai lire ceci. et à paris, je retrouverai le livre.

Donn. Ce texte aurait dû constituer le prologue. “Ce qu’on attend du roman”. J’ai l’impression d’avoir triché. Il aurait fallu parler d’un roman sous le nommer, sans en donner ni le titre, ni l’auteur : j’ai parlé d’un roman qui m’est cher, mais dont j’avais oublié aussi bien le titre que le nom de l’auteur, ainsi qu’il en est d’ailleurs pour tous les livres que je lis. C’est ce qui m’a mise sur le track, la voie de l’oubli. J’espère que ce ne sera pas une dead end, au pire, une ornière, au mieux. Mais j’aime que cela m’ait conduit à ce qui est mon dada du moment, ma secrète ambition. J’y parle donc de l’oubli des noms, des noms propres en particulier. J’y parle de la fiction aussi. Et du point de vue de ce qui se passe par en dessous, souterrain. J’y parle de ma façon d’aimer les livres, de ce que Duras m’a appris, sur le pouvoir de la simple articulation d’un nom. Bien sûr, le texte est démesurément long.

lundi 18 septembre 2023 · 16h54

#12bis | retour sur la fiction

un peu n’imp. premier essai de vidéo, de lecture. je relis mon texte, en le corrigeant. 2 x d’ailleurs. la deuxième commence à 09:10. je le referai… je suis tout à fait affreuse.

elle disait qu’elle s’était récemment rendue compte qu’il lui était de plus en plus difficile de croire à la fiction, comme si tout devenait réel. idem, ajoutait-elle, au cinéma : de l’impossibilité de voir un film violent : sur sa chaise c’est elle qui encaisse les coups, qui gémit, qui se projette sur le côté tentant d’y échapper. ou encore : sortir épuisée d’un spectacle de danse. c’est-à-dire : toujours faire corps avec ce qu’il y a, avec ce qui arrive. et donc il lui semble que pour elle la fiction, tu vois, c’est fini. la possibilité d’écrire un livre de fiction, à plus forte raison un roman… tu parles. je ne vois pas le rapport. tu ne vois pas le rapport. le rapport va venir, il va venir le rapport, il viendra. alors que justement, alors que de plus en plus, elle en ressent la nécessité intérieure, de la fiction. de quoi croire? oui, à quoi croire. je crois qu’une fiction, on y croit. voilà. donc, partout où on dit ouin ouin c’est de la fiction écartez-moi ça, faites venir la vérité ou pire la science, elle dit mais non, dans son for intérieur elle le dit, mais non, son fort for, n’écartez rien, gardez, gardez tout. bien, là dessus elle ne dira rien de plus. elle, tenez, elle a cru, en Dieu, elle ne s’en trouvait pas mal, ça lui faisait de la compagnie, des discussions. et des sensations en pagaïe? pas tant que ça, non, elle aurait bien aimé, les trucs des mystiques, ça lui aurait plu, mais elle non, rien de ça, juste qu’elle papotait avec Dieu, un peu tout le temps. c’était ça, sa sensation, ce qui lui faisait sensation. ça n’est pas si mauvais. ben non, en fait, non. qu’est-ce qui compte finalement? pas sombrer dans le désespoir, ça compte, par exemple. pour ma part, je dirais, ça compte. c’est sûr, ça compte. après, y a eu la psychanalyse, toussatoussa. enfin pas jeter le bébé avec l’eau du bain, c’est ce que je dis toujours, et à raison, puis on va pas s’attarder à ca maintenant, on en garde pour plus tard, voila. elle dirait : une fiction au lieu que le vide, une fiction, n’importe laquelle, plutôt que le vide. et ce serait mal dit. une voix dans l’ombre ajouterait, de façon presqu’inaudible : c’est que cela viserait quelque chose comme le spectre d’un goulot d’effroi. d’un goulot d’effroi ! d’étranglement. c’est vrai qu’on connaît, faut bien le dire, quand ça s’étrangle. elle essaierait de dire autrement : la fiction comme lien, comme liant, comme ce qui lierait les choses les unes aux autres. elle dirait : la fiction plutôt que le réel, le réel nu, qui n’est jamais vraiment rencontré, qui d’ailleurs parfois manque, manquerait, auquel on en appelle, peut-être ne sachant pas vraiment ce qu’on fait, mais auquel il ne faudrait pas rester trop longtemps réduit. elle dit : je parle de ce qui existe, des choses qui existent, chacune individuellement, les unes à côté des autres, sans que rien ne les lie ni ne les délie, indifféremment. cela existe-t-il? est-ce que tu n’as pas l’impression que cela existe? moi je ne sais plus si cela existe. ce moment où les choses ne disent plus rien. la sorte d’ennui qui en ressort. le rideau que cela jette. mais le rideau, quel rideau. oh je ne sais pas. est-ce qu’on aime le réel? l’aime-t-on le réel? elle ajoute : je suis liée aux sensations, et je tiens à ce qui me lie. ben oui. à cause de ce sentiment, parfois, de déliaison, voilà. être une chose sans nom parmi les choses sans nom. c’est ça la déliaision. est-ce que c’est ça la déliaision. ben ça va, on a compris, pas besoin de répéter, non? cela n’a pas de mémoire, cela est sans mémoire, cela est non-remémoré. mais pourquoi répéter ça trois fois. mais tu est folle. mais je ferais mieux de barrer. est-ce que les sensations sont réelles? on tient aux mots qui décrivent le réel. c’est ça qui est aimé. je ne tiens pas spécialement à la description, je tiens à ce qui parle. il ne faut pas chercher plus loin, dès que ça parle, il y a fiction. il y a l’aspiration du grand silence. mais d’où ça vient ça. c’est ce qui te vient à toi. on dit parole, tu dis silence. c’est ce que tu connais, c’est ce que je connais. tu connais aussi le long parler, la longue parole continue. je connais. et la parole qui s’entame qui se bouscule qui se heurte qui se précipite. tu parles de la pensée, de ses emballements. le recouvrement du vide. la déliaision. il faut alors faire quoi. il est possible de prendre alors une chose et de la décrire. quant à dire que c’est possible. laquelle, quand toutes se valent. la sensation, écrire la seule chose certaine. voilà. la sensation, c’est la certitude. à défaut de croire : ressentir. mon univers de mots ne tient pas bien. il ne tient que par la colle du réel, de la sensation réelle. mal dit. ben non c’est comme ça. face aux choses, se dire : est-ce que cela me fait quelque chose, je veux dire : physiquement. tu mens. je crois que je dis toujours la vérité. sans cette colle, de la sensation, les mondes se délitent. il n’y a plus de monde. c’est là la limite de son intelligence. toujours il faut qu’elle interroge le lien, physique, la sensation, et la sensation n’appartient qu’au présent. c’est là que se perd l’histoire, le temps. dira-t-on la sourde angoisse pourtant du temps qui passe. non. dira-t-on : tu inventes. oui. il faut inventer des fictions suffisamment forte qu’on puisse s’en souvenir quand ça dérape. tu crois que c’est possible? des marchepieds d’où repartir. je pourrais parler des sensations du temps qui m’ont été offertes par la peinture, les musées, la parole de mon père. je pourrais parler de l’endroit, du moment où le temps s’est figé, cet héritage de ton père, oui, la guerre, les camps. alors ça s’est arrêté, pour lui, pour toi. est-ce que tu crois qu’il faut y revenir. non. je ne crois pas. tu pleures? c’est de l’eau. un homme que j’ai aimé le disait : c’est de l’eau. je lui disais : tu pleures, Claude ? Claude, tu pleures ? il disait : c’est de l’eau. c’est comme ça. il pleuvait, il pleurait, c’est de l’eau. c’est la nuit. c’est aussi par là qu’on survit. à le dire, ça : c’est de l’eau. le corps réagit. tu me parleras de l’histoire en peinture? de tout ce que tu veux, tu ne pleures pas pour de vrai. qui le sait. le point de déliaison est aussi le point de liaison. l’ère de l’en même temps. oui.

mardi 23 avril 2024 · 10h51

Elle me raconte

Elle me raconte. Elle est en face de moi. Elle me raconte. Elle ne me regarde pas. Ses yeux sont baissés, parfois elle les lève, mais c’est très court, c’est un éclair bleu. Cet éclair me touche d’une façon incroyable. Elle me raconte comment elle jouit, comment elle a été sur le point de jouir, comment elle a voulu jouir, comment elle est partie, frustrée, dépitée. Elle avait curieusement commencé en me disant : « Il y a un épisode que je veux te raconter, c’est un épisode… » J’avais trouvé l’expression un peu curieuse. Je l’écoutais me parler en la regardant. Je la regardais comme si elle ne me voyait pas. Je n’arrivais pas à penser. Je me disais seulement : elle va vouloir que je raconte. Elle va s’attendre à ce que je raconte, à mon tour. Et ça, ça m’effrayait. Je me disais : jamais, jamais. Je me demandais s’il fallait que je coupe, que je raccroche, et que non, ce n’était plus possible. J’étais toute ouïe, je l’écoutais, je voulais l’écouter. Toute cette étrangeté. Je me suis dit : est-ce que ça me suffit ? Non. J’aurais voulu tout savoir de ce qui avait conduit à ce qu’elle me racontait. Je me demandais si elle en savait quelque chose. Comment ça se goupillait pour en arriver à ce qu’elle me racontait, et dont elle ne paraissait pas se douter de l’absolue étrangeté pour moi.

Elle termine en disant : « Je pourrais en mourir de désir, je me dis parfois. De désir de vouloir jouir. »
Elle me regarde brièvement, elle baisse les yeux à nouveau, elle appelle son chat. Et puis, ça ne rate pas : elle plante son regard bleu dans mes yeux et me dit : « Alors, et toi, raconte. » Et stupidement, je lui dis qu’elle est jeune : « Tu es jeune. — Et alors ? Raconte. — Non. » Je lui dis : « Non, Estelle, moi, je ne veux pas raconter, je ne raconte pas. » Je lui dis : « Moi, je ne raconte pas. » Ça ressemble un peu à « Moi, j’embrasse pas », c’est bizarre. Je lui dis : « Je dois y aller, mon fils m’attend », ce qui est totalement faux. « Quoi, tu as honte ?» elle dit. Je cherche à toute vitesse une petite croix pour fermer la fenêtre. Je lis « Close » ou « Quitter la réunion » et je clique, je quitte. Je me lève du lit où j’étais installée, puis je m’y recouche. Je ferme les yeux.

SMS, texto : « J’ai été maladroite, sorry. À bientôt ? »
Je pense : Non.

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu une telle réaction. Je pense qu’il n’y a plus personne à qui je voudrais raconter ça, parler de ça. Je pense que j’aurais parlé si elle m’avait parlé de quelque chose qui aurait un tant soit peu ressemblé à mon expérience, à ma propre expérience. Je pense que je pourrais en parler à mon analyste. Je pense que les choses auraient été différentes si j’avais senti qu’elle m’aimait. Mais ce que je ressens, c’est une absence d’amour, nous concernant, une absence d’amour. Qu’elle m’aime ne m’aurait pas nécessairement conduite à l’aimer, mais peut-être à parler. Or, je ne sens pas du tout de l’amour entre nous. Et elle ne m’a jamais parlé que d’une expérience sans amour. Ça m’intéresse, je ne dis pas. Et ce mot sur la honte… Comme si elle voulait, elle, me faire honte. Aujourd’hui, me dis-je, je suis contente de ne lui avoir pas parlé. De ne pas vouloir en parler tout court. Et il y a un peu de tristesse à me sentir séparée de l’amour. Mais l’amitié ? Je n’aurais pas détesté.

Le soir, à je ne sais quel moment — j’avais sans doute un peu bu —, je me retrouve à dire à mon fils : « Pendant longtemps, j’ai cru à une universalité du désir ou de la jouissance féminine, j’ai cru que ce que je vivais, toutes… C’est petit à petit que j’ai compris qu’il n’y avait rien de moins universel, rien de plus particulier, et que c’était comme ça, et que c’était pareil pour les hommes. Qu’on disait toujours : Les hommes, tous les mêmes , mais non.» Et voilà, c’est tout. Et j’ai dit ce que j’avais à dire, je m’en rends compte.

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