vendredi 2 juin 2023 · 17h39

#00 | le livre oublié

Texte source : Atelier François Bon #été2023 #00 | le prologue ( 2 juin)
Je le publie ici au 2 juin pour qu’il apparaisse en premier, à la date où FB a donné cet atelier, mais la véritable date de publication sur le blog du Tiers Livre est celle 29 juillet 2023.

j’essaie de me souvenir d’un livre auquel je tiens beaucoup, et rien ne vient, rien ne revient, et cela me stupéfie. je ne me souviens ni du titre ni du nom de l’auteur, de l’autrice. du visage, je me souviens, de son très beau visage, ses cheveux noirs, lisses, tirés en arrière, sa bouche qui malgré le noir et blanc de la couverture paraissait fardée. je n’ose rien dire de plus de ce visage. je n’ose rien dire de plus, un petit quelque chose qui me retient, de ce visage dont je m’étais étonnée, à le découvrir, qu’il ne ressemblât pas davantage au mien. c’est dire. que nous fûmes même, l’une et l’autre, d’un « type » opposé. c’est la chose difficile à dire. l’une blonde, l’autre brune. c’était le deuxième livre que je lisais d’elle. mais quel avait été le premier. le souvenir est encore plus dégradé, voire absent, totalement. #blonde #brune

c’est l’été, drôle d’été. il a fait chaud, il a fait froid, je n’ai pas cessé, d’aller et de venir, de là à là, à encore là. ne pas penser à ça.

là, je me concentre. assise au bord de la piscine, je me concentre. que je ne me souvienne ni du titre ni de l’auteur indique qu’il s’agit d’une lecture récente. parce qu’au début de ma vie de lectrice, je retenais les noms. à mes premières lectures se sont toujours attachées et de façon solide les noms et titres de ce que je lisais. leurs noms d’ailleurs à l’opposé de tous les autres noms. mes balises. cette faculté s’est perdue. et je perds aujourd’hui les noms d’auteur au même titre que tous les autres noms. #lire #livres #loublidesnoms #loublidesnomspropres

découverte pendant des vacances, je crois. l’autrice. à cette époque de l’année. sur ce même siège. au bord de cette même piscine. c’était il y a deux ans.

au départ, il n’y avait que les noms propres qui faisaient trou. en dehors des noms d’auteurs.trices. aujourd’hui, ça s’est étendu à tous. il n’y a plus de distinction. l’oubli des noms propres s’est étendu aux noms communs. subsistent quelques noms du passé. ce n’est pas l’alzheimer. même s’il y a l’alzheimer de la mère. c’est aussi la vieillesse. et puis encore autre chose, probablement.

ce qui est curieux c’est que là, j’ai presque l’impression de faire l’effort de ne pas me souvenir de ce livre, de ce titre, de cet auteur. de cette autrice.

je le ferais pour m’attarder à cette matière de l’oubli. à la matière-même de l’oubli.

il était épais, le livre.

dans les premières pages, souvent il avait fallu que je reprenne ma lecture, que je lise et relise des passages entiers. je ne comprenais pas ce que je lisais. je ne comprenais pas pourquoi j’insistais. il y avait quelque chose d’extraordinaire. dès les premières pages.

je crois qu’elle est épouse de diplomate. l’autrice. il est possible que le personnage aussi, l’était. le personnage principal.

cela commencerait dans une cuisine. puis, il y la traversée longue d’un appartement et l’arrivée dans une pièce, une chambre, qui n’est pas celle de la narratrice, tout à l’écart. et claire, très claire. cette clarté — l’éclat du soleil, la blancheur d’un mur — est longuement décrite. aveuglante. il y a un lit. où s’assoira la narratrice. il y aura quelque chose au pied du lit. enfin, voilà, je me souviens, cette pièce avait été habitée par une personne ayant travaillé pour la narratrice, petit personnel de maison, et qui était partie, ou qui avait été chassée, dans des circonstances sombres, décrites sommairement. avec quelque chose d’énoncé sur une réalité sociale dure, implacable. une jeune femme chassée.

la pièce est petite, comme un poing au bout d’un bras, un point d’aboutissement, comme suspendue au-dessus de la ville, de l’histoire, un point d’exil aussi, de réclusion, qui fut celle de la personne qui avait vécu là, d’oubli. et il y a une façon de présence de la ville en contrebas. d’une ville qui aurait été grouillante.

comme j’aime ce souvenir, comme j’aime cette sensation.

il ne faut rien croire de ce que je dis.

tout le livre je pense se passera là.

et je ne sais plus ce qu’il se passe dans le livre.

et je ne sais plus s’il faut que je mette les virgules où il faut. ou si je peux me permettre de ne pas finir mes phrases.

à la fin, il y a une culpabilité qui se révèle, très forte. celle d’un meurtre ? une culpabilité monstrueuse. et le meurtre… mon dieu. il est question d’un enfant.  je n’en dirai rien de plus. #culpabilité #meurtre

c’est une écriture qui ne ressemble à aucune autre. absolument particulière. qui se lit très agréablement à haute voix. enfin, agréable n’est pas le terme. c’est d’une véritable expérience qu’il s’agit. j’en avais enregistré un extrait, que j’avais publié sur instagram, je le disais filmant le jardin autour de moi. ce jardin où je suis maintenant. le texte lu parlait de son rapport à la voix, de ce que son écriture appartienne à la voix.

je me souviens que j’ai rêvé le monter, ce texte, le jouer.

j’ai lu ensuite de nombreux livres d’elle.

je me suis récemment rendu compte qu’il m’était devenu très difficile de croire à la fiction. comme si tout devenait réel. comme si l’écart entre la fiction et le réel ne cessait de s’amenuiser. ainsi, il y a peu — par exemple —, je lisais un livre de X ( = autre nom oublié), et je me suis dit, tiens, X, elle a été scénariste, je ne le savais pas, et elle a vécu à Los Angeles, je ne le savais pas. et : tiens, elle est partie au Congo ? est-ce qu’elle ne serait pas belge par hasard ? comme moi, alors. après vérification : eh bien non, X n’était pas scénariste, mais non, ne l’avait jamais été et n’avait pas vécu à LA, jamais. elle est juste tout à fait capable de l’inventer. je n’invente rien. #fiction #réel

pour ce qui me concerne, cela fait quelques temps que j’ai remarqué que je suis de plus en plus amenée à coller au réel, à coller à la réalité de ce qui m’arrive au moment où cela m’arrive, cela s’appellerait le présent, ce serait comme ma matière — couchée sur la roue du temps, je cherche à produire les mots d’une histoire qui ne cesse de se dérober, qui ne cesse de me dérober, et donc à voir s’éloigner de moi la possibilité de la fiction. comme s’il me fallait constamment tisser autour de moi le grillage où je m’enroule, et que je ne puisse utiliser que les mots à portée, à ma portée directe. #présent

au cinéma, c’est pareil. je ne peux plus voir un film violent : sur ma chaise, c’est moi qui encaisse tous les coups, qui gémis, qui me projette sur les côtés tentant d’y échapper.

il reste certainement un lieu de fiction. je crois d’ailleurs absolument à sa nécessité.

(on pourrait dire : la fiction au lieu que le vide, une fiction, n’importe laquelle, plutôt que le vide. mais ce serait peut-être trop facile. on pourrait dire : la fiction plutôt que le réel. parce que le réel serait ennuyeux. l’ennui du réel. je ne sais pas si c’est mieux dit. est-ce que l’on aime le réel. je suis liée aux sensations, et je tiens à ce qui me lie. est-ce que les sensations sont réelles ? on tient aux mots qui décrivent le réel. la sangsue fiction suffisante. c’est ce qui est aimé. est-ce ce qui est aimé ? mon univers de mots ne tient pas. l’univers des mots qui m’entoure(nt) ne me tient pas. il ne tient que par la colle du réel, de la sensation réelle. de la présence. est-ce que cette chose qui a lieu là, ça me fait quelque chose, comment est-ce que ça résonne en moi. suis-je marquée, de quelle façon ? sinon, les mondes se délitent. les mondes symboliques se délitent. c’est la (forte) limite de mon intelligence. je dois tout le temps recréer du lien. de la sensation, du corps, au monde.) #colleduréel #sensation #intelligence

je ne dis pas que je ne serais pas tentée de trouver le moyen d’aller un peu sans les mains, regarde maman, sans les mains, de me détendre, et de m’embarquer dans autre chose, sans le soutien de la réalité directe. je ne dis pas que je ne cherche pas un moyen. je cherche.

là, dans ce livre-là cependant, la fiction était tangible. on avait affaire à quelque chose de l’ordre de la métamorphose de kafka. il y a peut-être un insecte. seigneur ! il y a un insecte ! et ça met un très long livre pour aller chercher déterrer ce qui est probablement un souvenir autobiographique. ce souvenir étant vécu du point de vue de ce qui n’est pas su, de l’inconscient, de l’horreur de ce qui se raconte par en dessous pour parer à l’insoutenable. #kafka #inconscient

du réel de cette horreur. qui revient à la surface. dont l’émergence fait événement.

le réel de l’inconscient est hors temps. le réel de l’inconscient est a-géographique. de là vient que je me raccroche à ses fictions. elles trouvent leur encre encore en ma chair.

s’est-elle suicidée, l’autrice? je ne dirais pas que ce serait une raison de plus de l’aimer. il y a un moment dans le livre où elle parle de sa folie. bien sûr que c’est très important. ça. très important pour moi. je crois, oui, qu’elle trouve le moyen d’en parler. de dire des choses inouïes sur la folie, sur ce qui s’apparenterait à la folie. #folie

je crois que je me disais : parle-t-elle de la folie, là. elle est vraiment occupée à parler de la folie, là. c’est ce dont elle parle. que ce soit de folie qu’elle parlait ou pas, peu importe, ce dont elle parlait était profondément juste, méritait absolument d’être dit, redit encore, continué à dire.

je ne suis pas sûre finalement de vouloir me souvenir de son nom. et je ne sais pas pourquoi. comme si. la perte d’elle, son oubli était aussi, plus justement encore, l’amour d’elle. #amour

il faut faire un effort contre ça, résister.

résister à faire exister par le silence ce qui échappe aux mots.

je me souviens de son pays d’origine. amérique du sud.

j’ai aimé passionnément ce livre, et comme tous les livres que j’aime passionnément, je l’ai lu dans la tristesse déjà, le désespoir de l’inéluctable de sa perte, à l’idée que je le terminerais, que je sortirais du livre. et je me promettais, comme à chaque fois, de le relire. ce que je n’ai pas fait, bien sûr, puisque je suis passée à d’autres livres d’elle.  ce que j’ai fait pourtant, pour partie.

gourmande, boulimique. #boulimie

j’ai parlé d’elle, autour de moi. à une amie comédienne, j’ai espéré, qu’elle me dise, on le fait. et à une autre amie qui aime suffisamment le théâtre que pour vouloir m’aider à le monter. c’est ça aussi l’effet que me ferait un livre, il m’amènerait à. il donne du désir. il permettrait presque de recommencer à y croire, à.

son écriture, son invention, venait me chercher puissamment.

l’été suivant, je lisais une grande quantité de livres de Duras, dont je m’étais rendue compte peu auparavant, lisant le livre de Yann Andrea, après avoir vu le film, qu’il y en avait un bon nombre que je n’avais pas lus, joie, un bon nombre qu’il restait à lire. des romans, des pièces de théâtre. j’ai cherché Yann aussi, à qui je n’avais été pas loin de m’identifier. qui révèle dans son interview par Michèle Manceaux une face terrible de MD. ont suivi tout ce que je pouvais de YA et de biographies de Duras.

j’ai beau ne pas me souvenir, je continue d’avoir envie de lire des livres que je n’ai pas lus.

je lis de moins en moins. et ces coups de cœur sont rares.

est-ce que ma vie alors est vide.

il y a quelque chose de vide.

et quelque chose de toujours plein.

je sais que lire, la lecture, l’écriture, me permettent de me raccrocher, en noyée parfois, à la grande hache de l’histoire. il n’y a qu’eux qui défroissent le temps.

je me souviens du nom de Yann Andrea parce qu’il m’a été donné par MD, que j’ai commencé à lire à une époque où ma mémoire ne m’avait pas encore désertée.

et duras avait une façon bien à elle de nommer, de pouvoir nommer ses personnages et de restituer le prix de cette nomination. le prix exceptionnel de ces baptêmes. de ce qui se donne alors à un corps, à un être.

j’avais d’ailleurs appris que le nom, qu’il adopta dans un soulagement infini, de Yann Andrea, lui avait été donné par Duras.

duras me l’avait appris, ça, que pour certains, le don du nom, c’était de l’amour, et ça pénètre directement le corps, et ça vous ramène dans le monde.

je reviendrai lire ceci. et à paris, je retrouverai le livre.

Donn. Ce texte aurait dû constituer le prologue. “Ce qu’on attend du roman”. J’ai l’impression d’avoir triché. Il aurait fallu parler d’un roman sous le nommer, sans en donner ni le titre, ni l’auteur : j’ai parlé d’un roman qui m’est cher, mais dont j’avais oublié aussi bien le titre que le nom de l’auteur, ainsi qu’il en est d’ailleurs pour tous les livres que je lis. C’est ce qui m’a mise sur le track, la voie de l’oubli. J’espère que ce ne sera pas une dead end, au pire, une ornière, au mieux. Mais j’aime que cela m’ait conduit à ce qui est mon dada du moment, ma secrète ambition. J’y parle donc de l’oubli des noms, des noms propres en particulier. J’y parle de la fiction aussi. Et du point de vue de ce qui se passe par en dessous, souterrain. J’y parle de ma façon d’aimer les livres, de ce que Duras m’a appris, sur le pouvoir de la simple articulation d’un nom. Bien sûr, le texte est démesurément long.

dimanche 11 juin 2023 · 11h36

#01 | l’invention de l’auteur

Atelier François Bon:  #01 | Annie Dillard, le roman commence par en inventer l’auteur (11 juin 23), publié sur le site du Tiers Livre le 1er août. Je le publie ici au 11 juin.

Donc, elle oublie les noms propres, les chiffres aussi, les dates. Quand elle les lit dans les romans, elle les saute, surtout les noms trop compliqués. Elle reconnaît la graphie, la forme des noms. C’est enfant à la lecture de Dostoïevski qu’elle s’en rend compte : de nombre de personnages les lettres du nom s’entrechoquent, s’emboutissent, s’intervertissent, font un petit tas imprononçable. C’est un léger obstacle rencontré dans le fil sinon continu de la lecture, une petite pierre sur la route. Elle saute les noms propres, qu’il s’agisse de noms de personne ou de lieux, elle saute les dates et l’ensemble des chiffres. Cela se fait en silence, un silence de chambre, un silence de lit, de soirée, de nuit, le silence de l’endroit où l’on lit. Cela se fait dans sa tête.

(Image supplémentaire, comme un souvenir-écran : L’enfant assise sur le bord de son lit dans sa mansarde, sur ses genoux tient un livre lit. Lit son livre. Dans sa tête, dans le creux sombre de sa tête, à chaque nom survenance de ses lettres embouties qu’elle observe jusqu’à pouvoir les relier au personnage qu’elles désignent. Autour de ces cailloux, de ces trous des noms, c’est le récit, l’aventure où elle est toute entière. Deux chambres plus loin, présence de sa mère.)

Les histoires tiennent, elles tiennent très bien les histoires, mais sans les noms. Les personnages tiennent, ils tiennent parfaitement, mais sans les noms. La seule chose, à ce stade, peut-être, à noter : c’est que sans les noms, les histoires, cela les rend un peu plus difficile à raconter. On y arrive, notez bien. On dit : le héros principal, on dit : la soeur, le père, l’inconnue.

Pendant longtemps cependant, elle retient le nom des auteurs et les titres des livres qu’elle a lus. (Elle en tire même une sorte de joie, à les énoncer ces noms – les prénoms, les noms -, car elle les retient particulièrement bien.) Et pendant des années, cela tient. Les vagues notions d’histoire qu’elle aurait, de l’histoire avec un grand H, ne lui viennent que de là. D’une culture littéraire qu’elle se forme autour de ces noms, ces noms liés à des livres qu’elle a lus, dévorés. Les noms d’auteur auraient eu un statut particulier. Elle leur est particulièrement attachée.

Jusqu’à cela lâche aussi. Comme une subite aggravation. Mais, c’est beaucoup plus tard. Elle aurait eu trente ou quarante ans. Subite aggravation qu’elle constate alors, qu’elle observe. Les noms d’auteurs également la quittent. Multiplication des trous. Elle assiste à ce qu’on serait tenté d’appeler une désertion. Elle désertée. Un peu elle comme un désert. Désert d’elle. Désert où le vent souffle en silence et principalement dans sa tête, cela passe finalement inaperçu. Sinon qu’elle s’interroge. Sur cette singularité. Cherche à en faire un symptôme, de sorte qu’il y ait une cause et son remède. Que cela trouve à s’inscrire. Le grand livre des raisons.

C’est une occupation solitaire. Des méditations solitaires, qu’elle note.

L’observation de l’oubli.

( Image parallèle : le long couloir d’un appartement parisien, ses pas, sa prise dans l’appartement, le passage d’un chambre à l’autre, les pièces essayées, encombrement des placards dans le couloir, le désarroi. Plus tard la naissance de l’enfant.)

Nous avons avancé trop vite. Enfant, elle songe à devenir écrivain. Elle pense que ce n’est pas pour tout de suite. Elle aime écrire mais n’écrit pas. Un jour, elle s’écrit. Souvenir-écran : elle s’est par voie postale envoyé une lettre sous un autre nom et son père qui trouve l’enveloppe la lui donne en riant, éperdument. Ils sont debout devant la porte d’entrée, la porte d’entrée vitrée à grille ouvragée, la grille noire en fer-forgé qui laisse entrer la lumière, la lumière qui tombe sur le marbre blanc, qui tombe sur le paillasson à ses pieds, où ses yeux tombent aussi, se ramassent, ils sont debout devant la boîte aux lettres. Elle ne comprend pas son rire, qui se déverse, du haut de sa haute taille, pas plus qu’elle n’aurait pu expliquer son geste. Elle s’était adressée la lettre à Sonia. Du nom, du patronyme qu’elle avait choisi, elle ne se souvient plus.

A vrai dire elle est plutôt auteur en quête d’un nom. Écrirait-elle – elle écrit -, il lui serait impossible de signer de son nom.

Dussions-nous l’inventer auteure, il lui faudrait un nom.
Alors, faisons-le, appelons-la.
Te voilà Sonia, je te pré-nomme.
Pré-nom : Sonia, cela sonne.
Nom.
Je te nomme.
D’un vilain nom, ma chérie, il te sera toujours temps d’en changer plus tard.
A chacun ses petits problèmes.
Te voilà Sonia, Delarue.
Pour le reste, le corps etc., on verra plus tard.
Bienvenue Sonia parmi nous.

Il est possible que toute cette histoire ne quitte jamais ce seuil, cette porte de rue où celle qui répète ici sa première tentative d’auto-baptême fut moquée par son père. Déplaçons cette tentative de nomination, d’auto-nomination, de la réalité à la fiction, dans l’écriture.

Invention d’un auteur, d’une auteure.

Elle est Sonia, Delarue. L’autrice.

Elle est l’autrice.

L’autrice, signifiant nouveau, récent, dans sa langue, elle s’en tenait jusque-là à celui d’écrivaine. Écrivaine ça ne marcha pas, ou trop bien, trop bien dans l’inanité. Etant entendu que ce qui rate réussit. Signifiant lié à son inscription à un atelier d’écriture. Atelier plus au fait qu’elle des actuels usages de la langue, des actuels usages sémantiques. Elle se refait. La voilà autrice.

– Tenez, ce qu’il y a de plaisant aussi, dans cette adoption d’un nouveau terme : qu’il dénonce / démontre l’inconsistance finalement de toute nomination, mette en présence (même de loin) de l’arbitraire (du signe). Génie dira-t-on du siècle, dût-il être court, qui hélas s’en trouve obligé de multiplier les arrêtés, les règlements, les lois; les regroupements, les communautés, toutes les formes d’ostracisme, pour re-solidifier ce dont la nature s’est révélé liquide. C’est bien dommage. Les liquides de natures différentes peuvent parfaitement se côtoyer, dans l’ondulation parallèle. –

Sonia l’autrice. Y a d’l’autre, c’est pas mal.

Ce nom, de Sonia, Delarue, Delarue Sonia, Sonia Delarue, adjoignons-le à sa pratique de l’écriture.

Cette autrice inventera écrirait essentiellement la nuit.

Elle en sera venue là, tenez, à n’écrire jamais que la nuit, dans le noir. Faux. Comme tout jamais, toujours. A quoi j’en suis rendue, tenez, venue. Dans le noir, hors vue, hors-la-vue. C’est ce qui lui plaît, soulignons-le. Quand tout le monde dort. Et préférablement dans son lit. De préférence dans la moiteur. De préférence dans la zone de demi-conscience du réveil, dans le sortir du sommeil. Dans la zone d’entre sommeil et réveil, tel est son lieu, préféré, de prédilection. Dans cet espace-là, le corps est très plein d’un liquide noir. On dit : un noir d’encre.

Il fut cependant un temps, très lointain, où elle avait un bureau, très grand, en plein milieu d’un appartement, très grand, vide, et où tout son monde s’organisait autour de ce bureau, immense, et de son immense, et lourd, inamovible, ordinateur (tour au sol et écran bombé). Seule chose fixe dans sa vie : ce bureau. Son lieu d’ancrage. Organisationnel.

Elle vivait alors seule, au cinquième étage sans ascenseur d’un grand appartement.

Mais qui ? Tu l’oublies à nouveau ? Qui ? Ton héroïne, l’auteur. Sonia Delarue.
Avoue que tu as du mal. J’ai du mal. On verra comment ça se nouera, ou pas, ça prendra, ou pas. Ce qui opérera.
Sonia Delarue. Sonia Rue. Sonia Ruhe?
Plutôt Sonia Ruhe ?

Pourquoi la ferait-on, cette opération, cette nomination : pour changer d’air, d’ère, d’identification.

A quoi sert l’identification : à se présenter dans le monde, à recouvrir le fantôme, de bandelettes la fantômette.

Les événements (une rencontre amoureuse) font qu’elle quitte ce lieu (le grand bureau susdit) et ne trouve plus jamais le moyen de le reconstituer. Cela ne se fait pas, ne trouve pas le moyen de se faire.  Elle qui était fillette à fumer des cigarettes là-haut dans sa chambrette ne trouve plus de cachette. Or, l’héroïque auteure dont on est toujours sur le point, on the verge, d’oublier le nom, a besoin pour écrire de se cacher, se cacher dans un temps volé, dérobé, inaperçu. Cela ne se laisse pas joliment dire, peut-être parce que cela n’aurait pas dû l’être. L’auteure fait alors cette découverte qu’il lui est possible facile agréable d’écrire sur son téléphone. Sonia découvre ça. Élément nouveau : téléphone, smartphone. Et mieux encore en mode nuit. (Conséquences : phrases raccourcies (étroitesse de l’écran)).

Après peut-être des années d’errance, à multiplier les supports, à n’écrire finalement plus du tout faute de savoir du tout où, le téléphone.

La nuit, Sonia, sur son téléphone. Elle écrit. Sonia écrit.

Les nuits alors se différencièrent selon les lieux et l’heure.

En pleine nuit, il y a le canapé du salon de Paris dans la lumière orange des lampadaires qu’elle n’aime pas, et l’ombre sur les murs des grilles ouvragées des balconnets (typiquement parisiens). La montée du jour dans l’interstice des rideaux et des murs. Allongée ou accroupie dans un coin du canapé, concentrée. Le matin venu, quand la crainte est moindre de réveiller l’autre, le partenaire, ou en son absence, c’est dans l’incomparable noirceur de la chambre et la chaleur du lit qu’elle tapote. A Donn, qui est à la campagne, c’est à peu près pareil. Si ce n’est qu’il n’y a pas au salon la lumière non-aimée des lampadaires, et que la chambre lui offre, par ses fenêtres ouvertes ou fermées, le réveil de la terre (les fenêtres ne sont pas en double vitrage). Ce qui est une grande chose.

Sonia, Delarue, use d’un vocabulaire restreint. Même si ce n’est pas déjà le moment de parler de ce vocabulaire. Il y a la perte, bien sûr, des mots. Il y a ce qu’elle vise. Il y a ce qui en elle vise et cherche à se faire entendre. En elle de cruel. In… Iné…

Il y quelque chose de l’ordre de l’amour même de la perte, du goût, de la défense, de l’ivresse.

Depuis toute petite Sonia se déleste de ce à quoi elle tient le plus.

Enfin, là, à partir du moment où elle se met à écrire sur téléphone, au bout d’un moment, à cause aussi du poids de cet appareil, et des douleurs qu’il parvient à provoquer, elle reprend petit à petit le travail sur ordinateur portable, avec une préférence pour son Mac. Le centre de gravité devenu mobile, elle bouge de moins en moins.

Sonia Ruhe immobile. Auteure immobile.

Dans la maison de sa mère, où quand elle vient elle vit seule, elle écrit au petit matin, en plein soleil.

What else ? Est-ce que ça ira comme ça pour l’instant ?

Inflexible, inébranlable. Intraitable.

Je crois que c’est ça, il faut rejoindre l’intraitable. En fait, il n’y a juste pas le choix.

(L’artifice du nom y suffira-t-il ? That is the question. La question, elle est vite répondue. Pas grave, on n‘a pas entendu, on fera COMME SI).

Paris. Ça a été, jusque là, le texte le plus « artificiel », qui participait du pari, un pari forcé pour avancer sinon point de texte, je crois. Il est possible cependant que je doive trouver le moyen de retourner en arrière, que le pari soit perdu. Ça n’était pas tout à fait confortable. J’y procédais à une nomination qui m’a parue tout à fait artificielle, à laquelle il est vrai j’avais choisi d’avoir recours en raison de croyances accumulées qui peut-être pourront se briser ou trouver à s’accomplir. En même temps qu’à l’exercice je me suis prêtée volontiers, toujours amusée : le risque n’est pas mortel. Et je n’y étais pas seule. Il y a l’atelier. Sinon, ce nom que je donne à mon auteur ne semble pas devoir tenir. Quelle colle à son étiquette utiliser. Comment moi pourrais-je la faire tenir cette étiquette ? J’arrive peut-être dans le meilleur atelier pour moi, le plus vraiment impossible. Suffira-t-il d’établir son impossibilité pour la dépasser. Ou écrire le roman de cette impossibilité, est-ce que je saurais le faire? J’étais d’abord venue pour écrire le roman du corps, je crois. Le roman d’un corps. Enfin, l’idée m’en avait été insufflée par l’atelier corps (le #07) avec lequel j’ai en fait commencé cet exercice.

Enfin, tout de même, ce nom : Sonia Delarue. Véritablement impossible, n’est-il pas. Comment rendre cette personne, ce personnage aimable ? Plus tard, je reviens sur le nom, le modifie encore : Sonia Ruhe. Je n’arrive pas à me décider.

J’ajoute : J’avais écrit ceci plutôt que de passer au #08 (après les deux premiers textes, les #07 et #07bis), parce qu’il me semblait que je n’avais pas produit assez de textes que pour passer déjà au #08 et que cela m’inquiétait. A priori, j’aurais préféré écrire en même temps que les autres. Aussi l’ai-je écrit sans même avoir lu Annie Dillard, lue après-coup, dans un sentiment d’urgence qui persiste, que je ne déteste pas, qui me permet pour le moment de ne pas trop juger de ce que je fais, de ne pas trop regarder en arrière, d’avancer.

Annie Dillard écrit:

« Il y avait le long bureau blond et sa chaise et, sur ce bureau, une douzaine de stylos de couleurs différentes, quelques grands bristols soigneusement classés en piles biseautées et mes calepins jaunes remplis de notes brouillonnes. Dès que je voyais ce bureau, je me souvenais de ma tâche : le chapitre, ses problèmes, ses tournures, ses enjeux.. »Annie Dillard, En vivant, en écrivant

Arriver sur le site de cet atelier, ça me fait le même effet.

J’ajoute encore : ce qui était amusant, très amusant : l’invention de l’auteur après l’invention du corps. Je prends quant à moi ces inventions très au sérieux.

(Ici, le “je” du roman au titre oublié du chapitre précédent passe au elle et prend nom. // à nouveau texte trop long. Il faut attendre qu’il retombe, et alors couper dedans.)

mercredi 14 juin 2023 · 03h18

#01bis  |  le bloc brouillon

Source : Atelier François Bon  #01bis | une scène originelle de l’écriture (atelier du 14 juin), écrit dans la nuit du 2 au 3 août. Publié de façon antidatée sur ce blog à la date du 14 juin.

Avant cela. Réfléchir peut-être à la façon dont ça a commencé. Dont ça aurait commencé, écrire. Il y eut les devoirs d’école, les rédactions les dissertations. Et déjà, il est vrai la surprise de ce que ça s’écrive et qu’il n’y ait pratiquement rien à rajouter, jamais à corriger, tout d’un coup le point final et puis les félicitations des professeurs. Il dut y avoir quelques lettres. Des journaux quelquefois entamés, rapidement détruits. Et l’accident, elle a 18 ou 19 ans. Elle se rend à une répétition de théâtre et une voiture lui cogne le genoux comme elle avance la jambe gauche pour traverser. Elle est opérée, on lui annonce ensuite qu’elle doit rester 3 mois sans mettre son pied à terre. Elle loge chez ses parents. 

Sonia, dans le canapé lit les livres que lui apporte son ami, lit les livres, regarde les films. Découvre ainsi Duras. Les films, les livres. Son premier livre de Freud. Beckett. Une introduction à la lecture de Jacques Lacan, Tome 1, Tome 2, qu’elle dévore. Et c’est au cours de cette  dernière découverte  qu’elle se met à écrire un roman qui lui vient comme un rêve, dans la plus grande facilité, aussi bien qu’étrangeté. Jour après jour, elle remplit le bloc, les blocs de papier brouillon qui ne sont ni lignés ni quadrillés, aux feuilles beiges, un peu rêches, qui se détachent par le dessus, à la couverture verte, de son écriture régulière. À aucun moment avant d’écrire elle ne sait ce qu’elle va écrire et cela lui plaît. Si ce n’est qu’elle aura quelques difficultés à le terminer, cela ne sera terminera pas vraiment. Enfin, la fin ne sera pas à la hauteur de l’intrigue de départ. Un homme a un accident, se retrouve à l’hôpital, on découvre qu’il a trois lettres écrites dans sa tête, PER, il se dit qu’il a la marque d’un produit à laver la vaisselle inscrite dans sa tête. Et c’est alors son histoire qui commence, qui est plutôt son absence d’histoire. L’homme est calme et fade. Sa femme, il en a une, à tout d’une marâtre. A-t-il une fille. Il rencontre dans des circonstances étranges une jeune femme, Anna, qui s’avère être une extra-terrestre. D’où elle vient, les êtres sont faits entièrement de lettres. 

Il avait fallu alors taper le roman, à la machine. Peut-être même fallut-il pour cela apprendre à taper à la machine. C’est la grosse machine à écrire électrique de sa mère. Les 3 mois d’arrêt avaient passé, il fallait reprendre là où on avait tout laissé. 

Sonia pensait qu’elle était entre-temps devenue écrivain.  

Même si elle n’en était pas absolument convaincue. 

Ne restait il l’importante question de l’édition.  

Enfin, elle pensait que ça ne cesserait pas, la facilité à écrire. La possibilité de la fiction.  

Elle continua. 

Il y eut des écrits volés1. Auxquels, elle tenait beaucoup. Des écrits lumineux. 

Un fol amour épistolaire.

Elle commença une analyse. 

Tout en poursuivant l’écriture d’un roman qu’elle finit pas découper en nouvelles.  

Car son écriture change avec l’apparition des ordinateurs et les possibilités infinies du copier/coller. Ils sont loin les blocs de papier brouillon sans rature. Son écriture toujours pleine de ses lectures. Duras, mais surtout Beckett.  De courtes fictions proches du rêve, de la fable. Petit à petit, elle se perd dans les phrases qu’elle ne cesse plus de retravailler et le doute l’assaille.  Elle envoie des manuscrits à des éditeurs. Elle n’ose se faire lire de personne.  

Elle abandonne l’écriture de fiction. Bien plutôt la fiction l’abandonne-t-elle.

Elle se met à écrire sur sa propre analyse. 

Elle mit un temps fou à rejoindre, à entendre ce qui se formulait d’elle dans ce qui fut son premier roman et s’avèrera être le dernier. A le rejoindre et à peut être trouver le moyen de le dépasser.  

  1. La première fois, il s’était agi d’un bloc brouillon rempli des histoires de Decodine. Ils étaient dans son sac qu’elle avait à l’arrêt déposé sur le siège avant de la voiture, à sa place, celle du mort, et le temps qu’elle charge à l’arrière le coffre de la voiture, le sac et ses précieux écrits disparurent. C’était le jour où elle quittait la maison de ses parents. La seconde fois, ce fut un peu plus tard, ils lui furent subtilisés lors d’une perquisition de police dans son appartement et jamais restitués. Là, il s’agissait d’un journal « secret » (dont certains propos lui furent renvoyés à la figure lors d’un interrogatoire; des coups à cesser à tout jamais de tenir un journal). ↩︎

Bruxelles. La scène originelle….. qui aurait perdu tant d’aura pour s’être avérée si décevante. Qui n’aurait tenu aucune de ses promesses. En vérité, j’ai déjà si souvent renoncé à l’écriture et le livre, l’objet livre, s’est suffisamment désacralisé pour moi qu’il n’agisse plus en soleil noir. Une méfiance enfin traversée et une distance nouvellement acquise à l’œuvre, à l’écriture, au roman, au livre. Au nom, au nom d’auteur. Distance acquise par une forme de relativisation : aujourd’hui à écrire n’aller que pour guérir.

Plaisir de retrouver ce bloc brouillon.

Ce que j’ai manqué de dire : la constante inadéquation à un nom, à une profession, à ce par quoi il est attendu qu’on se fasse un trou (dans le monde). Le manque de garant dans l’autre et l’impossibilité d’être mon propre juge. La trop haute idée et cruelle idée de l’œuvre. L’œuvre comme surmoi.

Ce qu’il y aurait à dire : ce qui s’est perdu de l’écriture à rentrer en analyse. Perdu, gagné?

Il aurait fallu n’écrire que cette première scène, encore une fois j’ai trop écrit.

mercredi 21 juin 2023 · 10h26

#02bis | La disparition inaperçue

Ecrit dans la nuit du 5 au 6 août. pour répondre à la proposition 2bis de l’atelier du 21 juin, https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article5245

On essaiera d’être ailleurs que nulle part. Ailleurs qu’à l’heure de nulle part.

On séparera le dehors et le dedans, on dressera la porte battante. On le fera artificiellement, par jeu. On se fiera une fois de plus au hasard, sachant qu’il n’y a pas de hasard personnel. Le hasard personnel est reprise, toujours. On quittera cet insupportable ton emphatique. On y ira, on recréera le passé. On partira dans l’inconnu.

On utilisera des lignes, des passages à la ligne, des paragraphes, des phrases. On écoutera la voix, on entendra son rythme, le rythme de ses syllabes, on galopera avec les doigts, petit trot sur les touches du clavier, petit rebond à chaque lettre, tu as vu comment ça se vit, l’écrit, de lettre à lettre, de petit bruit à petit bruit à petit bruit, le rythme battra, le corps vivra, l’auteur, si ça trouve, s’inventera.

Le jour étant venu, on tirera les rideaux, accueille le jour, te voilà, seul, me voilà seule, à nous mon chou, et les vitres sont bien sales qui me séparent de la maison d’en face et de ses fenêtres qui ne me regardent pas, endormies encore.

A moins que je ne remonte me coucher.

J’éteins la lumière inutile, je n’effacerai pas ces mots inutiles, j’agis en témoin de l’inanité. Je donne le nom, non, je donne son initiale : W, rue W. Voilà, je peux aller me coucher maintenant. Non. Le labo de la rue W. Le grand laboratoire vide et de blanc carrelé de la rue W. L’un de ses quatre murs, celui sur la droite en rentrant, recouvert sur toute sa moitié supérieure d’une grande fenêtre divisée en meneaux qui s’ouvraient verticalement, quelques uns, pas tous, quelques uns disposaient d’une poignée horizontale, qu’on abaissait pour ouvrir le carreau qu’on tirait vers soi, quelques uns, un seul peut-être, était doté d’un ventilateur. Tout le long des quatre murs courrait la paillasse, une table carrelée de blanc elle aussi, encastrée dans le mur, par endroits trouée de profonds lavabos rectangulaires de faïence blanche, et abritant des placards dont les portes de bois peintes en blanc s’ouvraient d’un petit coup sec accompagné d’un bruit bref caractéristique par une poignée métallique verticale, dont le design fuselé rappelait les années 60. Dans l’un des 4 coins de la pièce, le plan de travail s’interrompait, et, alors que ça paraît tout à fait improbable, il me semble me souvenir qu’il y avait une douche, ou deux, je ne sais plus sous quelle forme, et que le sol à cet endroit, toujours carrelé, était abaissé, formait une sorte de pédiluve de piscine, équipé d’ailleurs d’un grille métallique carrée d’évacuation d’eau. L’espace du laboratoire était clair, nécessitant rarement la lumière des néons pendus au plafond. Cet endroit avait dû être très occupé, je veux dire, je les vois, les laborantins en blouse blanche, tous assis sur des tabourets, il en restait d’ailleurs 2, penchés sur leurs tubes et leurs petites affaires à faire quoi? Nul ne le sait plus. Tandis qu’au dessus du coin à la douche qu’il n’y avait probablement pas, j’avais fini par remarquer une petite trappe surélevée dans le plafond. Qu’un jour je ne sais comment j’étais arrivée à soulever, à me hisser alors dans ce grenier caché pour y découvrir, sous une hauteur trop basse de plafond pour s’y tenir debout, quelques tonneaux vides. Je m’étais alors installée là, assise au sol, en tailleur, avec cette idée, saugrenue, de ne plus en ressortir. Il va de soi que ça n’avait pas longtemps tenu, que j’étais ressortie de mon abri, ma cachette, personne probablement ne s’étant aperçu de ma disparition. De cet endroit, je n’avais révélé l’existence à personne.

(Le laboratoire était attenant à l’arrière de la maison, son toit plat se penchant de toutes les fenêtres côté cour. Il n’avait aucune utilité. Mes frères y ont joué au ping pong. Pour atteindre aux parties occupées de la maison, il fallait traverser le dépôt de toiles du rez-de-chaussée, ne trouver personne dans la salle de télé et grimper les escaliers. Moi, je jouais au jokari, seule, sur les pavés de l’allée qui longeait la maison, où l’on parvenait par le laboratoire.)

Je crois que ça ira bien comme ça.

Ecrit dans la nuit du 5 au 6 août, pour répondre à la proposition 2bis de l’atelier du 21 juin, https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article5245

C’est peut-être la proposition que j’ai écrite le plus à contrecoeur, mais toujours avec amusement et paresse. Il me semble que je suis très loin de la proposition, faute d’avoir correctement suivi la précédente.
Je réfléchis encore au moyen d’imposer le mouvement de jokari à ce texte 2bis et je ne pense pas que je puisse y arriver.
Une fois encore, j’ai l’impression de tricher.
Dans le précédent texte, le 2, je m’étais surprise à dire qu’il me fallait passer de l’extérieur à l’intérieur. Il me semble que je décrivais le possible projet comme celui d’enfoncer un doigt dans une boule compacte d’extérieur, d’y creuser du dedans (en usant du sang de l’extérieur). Et que cela passerait par le consentement à la nomination, accepter de nommer un lieu.
Et je n’ai pas développé l’idée qui pointait que j’étais dans un espace ou intérieur et extérieur se confondait.
Je sens bien que j’écris des choses auxquelles je ne comprendrai plus rien moi-même dans 6 mois, ce qui m’embête et me donne l’envie d’être dans 6 mois et d’effacer tout ça.
Maintenant, que les exercices ont été tentés, je vois que l’intérieur ne sera pas atteint et que ce n’est pas l’objet de ce que je cherche à écrire.
L’intérieur est le vide et le restera.
Je pense : il faut respecter le vide central.
Même si je fais l’effort de nomination, même si je fais l’effort de localisation géographique, en passant par l’usage des noms propres, je resterai toujours à l’extérieur. Si ce n’est que je suis peut-être entrée dans la fiction de façon plus caractérisée, plus romanesque.

Dans ce 2bis, qui est plus un 2.2 qu’un 2.bis, une suite du 2, que le 2bis proposé, je commence en disant que je vais distinguer l’intérieur et l’extérieur. Et la vérité c’est que je dessine encore une forme d’extériorité, une autre. En ce sens, c’est réussi. Mais je le fais de l’intérieur de l’extérieur.
Je pense que je ferais mieux de renoncer à obéir aux consignes, de façon à m’éviter ces délires.
Cela dit, si je désobéis, c’est que je me sens pressée par le temps, pressée d’avancer.

Sinon, j’aurais fait de ce texte un 2.2, une prolongation du premier deux, un mouvement du général au particulier. du lieu en général à un lieu en particulier, nommé, et qui existe géographiquement. Et non pas le 2bis en jokari, le mouvement de l’extérieur depuis l’intérieur pénétré. Or, j’ai tout de même fait une excursion en extérieur, me tenant à ce que j’avais développé en 2. Donc, je peux me rassurer comme ça.

Ce n’est pas que ça m’inquiète tant. Mais je sens que je peux faire confiance aux propositions.

mercredi 28 juin 2023 · 06h28

#03bis  | crème à la vanille

Écrit à Donn, tout à fait à contrecoeur, mais il faut bien continuer, la nuit du 16 au 17 août, et publié ici à la date de l’atelier du 28 juin, #03bis | quatre par quatre (Gertrude Stein encore)

Son père avait pourtant été le dernier arrivé à table. Et ce n’est jamais qu’un court moment qu’ils avaient été là tous les 4 à l’attendre. Chacun se ressemblant. 

Sa mère n’avait simplement pas osé dire qu’elle ne l’avait pas trouvée, se taisait, perdue dans le silence de cette disparition. Elle était montée dans les chambres, le dîner prêt, chercher les frères, puis descendue au sous-sol, la chercher, elle Blanche, où elle ne l’avait pas trouvée. Etait remontée, n’avait rien dit. Cette fatigue. Les garçons déjà à table, avait rallumé les plats, puis éteints, ne savait pas quoi faire, craignait l’embarras de l’arrivée du père. Etait alors redescendue dans un sentiment de catastrophe, de mort, dans ce sentiment que sa fille était morte, était redescendue à son appartement, était allée au laboratoire, qu’elle avait ouvert puis fermé, ne la trouvant pas. Elle est remontée, s’en voulait d’avoir d’aussi sombres pensées et les disputes qui allaient suivre la fatiguaient à l’avance. Blanche est sortie sans rien dire, s’est-elle dit, elle sera sortie acheter des cigarettes, voilà, elle va revenir, et comment éviter la colère du père, qui n’était pas bonne pour lui. A la cuisine, assis l’un à côté de l’autre; les garçons avaient faim, s’inquiétaient du dessert. Où est Blanche, Blanche ne va pas tarder.  

Cela faisait des jours qu’il pleuvait sans discontinuer. De l’autre côté des immenses fenêtres qui ouvraient tout le mur de la cuisine, eux dans un paquebot, la pluie tombait souveraine sur les toits.

Théo inquiet, se taisait, ne répondait que distraitement aux sollicitations de son frère qui s’agitait. Des inquiétudes à propos de l’école, une vague inquiétude, ou plutôt certaine, cet élève qui, et cet autre, et qu’il allait falloir y retourner, ce qui pourrait se passer pour n’y retourner pas, un tremblement de terre, un tremblement de terre, et être seulement avec sa mère, être seul avec elle, voilà, qu’ils disparaissent, attraper sa mère au passage, maman. Maman. Fermer les yeux. Enfouir son visage dans son giron, que ça s’arrête. Que ça s’arrête. Mais ça continuait. Bien sûr, ça continuait.

Yann lui tel un oiseau volète et se lève et se rassied, et s’éloigne, et revient, lui l’absence de sa soeur l’inquiète. Comme sa mère il redoute les scènes qui ne manqueront pas de survenir.

Le père alors rentre, et tout de suite, Elle est où, Blanche. Et la mère qui dit qu’elle va arriver, et le père qui tape du poing sur la table en se mordant les lèvres et la mère, Ne t’énerve pas chouchou, ce n’est pas bon pour toi, Oh écoute Lydie, dit-il, c’est toujours quand il est énervé qu’il dit son nom en entier, Lydie, s’il-te-plaît, ne dis rien, on sait bien que tu… On n’en peut plus à la fin. Il se tait, il ne dit plus rien. Yann dit un mot sur ses derniers résultas, J’ai eu dix, dit-il, en math. Ah, c’est bien, dit la mère, c’est formidable ça, elle ajoute. Bravo, Yann. Et, Yann se tourne vers Théo et lui parle d’une carte du jeu d’atout, Quartet, ça s’appelle le jeu, auquel ils sont occupés à jouer en ce moment, lui et son frère, un jeu sur les avions de chasse, parce qu’il sait que le père aime beaucoup entendre parler de la guerre et des avions, donc, il parle des extraordinaires atouts d’un avion untel, qui est l’avion à avoir, qui est sa carte préférée. Et Théo embraye de sa voix douce, il le fait, c’est comme dans un rêve, il répond à son frère, il parle d’une autre carte, d’un autre avion, et les voilà partis, et Yann est sur le point d’interroger son père sur un avion quand il entend derrière s’ouvrir la porte, là voilà, elle est là. Ah, mais c’est pas trop tôt, dit le père, trop fort, c’est pas trop tôt, et est-ce qu’il va falloir comme ça tous les jours, etc. Yann entend les talons de Blanche sur le plancher, il voit le visage de son père trembler d’exaspération, sa mère s’est levée, s’enfuit-elle, non, elle se lève, va chercher les plats, elle revient. Blanche s’assoit à sa place. La mère dit : C’est raté, je ne sais pas comment j’ai fait, c’est raté, elle parle du plat, et personne n’y prête attention. Et le père dit à Blanche : Alors, tu ne dis pas bonjour au créateur de tes jours ? Et Blanche ne dit rien, et le père pousse un soupir excédé, un de ses extraordinaires soupirs excédés. Et Blanche est championne pour ne rien dire, sans qu’on puisse dire que cela lui plaise, le silence où elle se mure. Donc, elle ne dit rien. La mère dit, vous, ça va être froid. Et puis, Il n’y en aura jamais assez. Je ne sais pas ce que j’ai fait. Et Yann demande ce qu’il y a comme dessert. Oui , maman, qu’est-ce qu’il y a comme dessert, renchérit Théo. Des crèmes à la vanille. Miam. Et Blanche dit J’en prends pas, régime. Et le père lève les yeux au ciel.

17/08.23 C’est fait, je l’ai sorti cette nuit le #03bis, ça ne me plaît pas du tout, mais enfin, il fallait. Bien avancer. Que fallait-il, il fallait, Une situation à quatre. A quatre personnages, un quatuor. Et tout en moi qui y résistait, qui y répugnait. Je m’en rends compte : il n’ y a pas, il n’y a plus d’autres personnages dont je veuille que le mien. Bon sang. Quel. Narcissime. Prête, je ne suis plus du tout alors alors à écrire un roman? C’est fini pour moi, le roman? A ces autres personnages, quelle utilité trouver? Bien sûr, il y a la possibilité de l’invention. C’est-à-dire, il n’y a pas. Il n’y a plus pour moi. Comme je l’ai déjà dit. A moins que ça ne me vienne, me revienne. Ce que je ne vois toujours pas venir. Je fais l’atelier pour donner la chance à ça. Ici, la scène que j’ai écrite, je la crois bien absolument inutile. Je ne vois absolument pas ce qu’elle pourrait apporter. J’ai juste fait ce qu’il fallait pour avoir une scène à quatre. J’ai cherché, cherché, j’ai d’ailleurs eu d’autres idées. Mais rien qui me. Enfin, très franchement, je ne pense pas que je vais garder ce texte. Qu’est-ce que j’y aimerais dans ce texte : la pluie par la fenêtre que je ne suis par arrivée pourtant à dire. C’est la fenêtre que je ne suis pas arrivée à dire, les fenêtres. La mère qui met les plats sur la table en disant : C’est raté. Pour le reste, je pourrais tenter de régulièrement d’y revenir, et gonfler les personnages de davantage de sang, de fièvre, de paroles, de corps, d’histoire, que sais-je. Je vais essayer. Je vais essayer, d’écrire d’autres frères que ceux que j’ai écrits. Mais quel autre frère serait possible. Comment affiner les portraits. Quelle petite touche? Que sais-je de ces deux enfants? Attendre que vienne cela qui m’entraînera autre part. Je ne pense pas que je vais garder ce texte. Vraiment, ce n’est pas ce que je veux faire. Se rendre compte, qu’au fond, un roman, peut-être pas… Ou apprendre à prendre plus de liberté avec les consignes. Ou…. Ne pas trop se poser de questions, continuer….J’ai pourtant a priori confiance en ce qui s’écrit, comme j’aurais confiance dans un rêve. Qui plus est, évidemment, c’est loin, très loin de la consigne Gertrude Stein… Y a pas à dire. Gertrude Stein fit des portraits. En relire alors, l’un ou l’autre. Je suis complètement enfermée en moi-même. Altos que l’envie de faire des portraits, pour justement me rapprocher des autres, pour aller vers eux, pourrait me tenter.

Aussi, plutôt découragée par moment. J’écris trop long et la vie, les contingences, sont trop prenantes. En même temps, que je voudrais lui donner du temps, aussi, à la vie : faire à manger, courir, se promener, errer. Et je me relis plus que je ne devrais, épouvantée alors par une virgule mal placée, tentée de passer au je un texte écrit au elle, etc, je ne devrais pas tant regarder en arrière, avancer. Avancer, avancer. Qu’est-ce qui m’attend pour le #04. Boire un café, me coucher, et réfléchir à ce que j’aurais pu faire d’autre, comme #03bis. Cette scène, par exemple, à laquelle je pense également, l’écrire? Dans la nuit de demain? L’affreuse scène du bar du Zodiac ? Faire une #3bis bis? Et le rêve? “Blanche ou le non au père”, Le réécrire? Un #3bis Ter?

Sur le site du Tiers Livre, dans le blog de l’atelier : #été2023 #03bis | crème à la vanille

mercredi 28 juin 2023 · 09h26

#03ter  | semblant de mer

Le lendemain, rêve de Blanche :

Je suis au château (Noirtier). Il y beaucoup de monde. Nous devons partir, prendre un train, rentrer à Bruxelles. Je rencontre Nathalie Fièvre qui me demande de rester quelques jours encore, qu’on puisse étudier, réviser ensemble pour l’examen. Je pense que je n’ai aucune envie d’étudier, que je ne me sens pas du tout en état d’étudier, mais que je resterais volontiers là quelques jours encore. Elle me dit de l’accompagner pour le petit-déjeuner qui va se prendre au village, avant le départ. Je la suis et descendant la route, nous fumons un joint.

C’est un drôle d’endroit où nous arrivons. Très grand, il y plusieurs niveaux, du monde. Je ne me sens pas bien, c’est à cause du joint. Je repère la table du petit-déjeuner. Mon père arrive. Il s’y assied en bout de table. Je m’en vais. Je dois chercher mon petit-déjeuner, et surtout, je voudrais appeler ma mère pour lui dire que je ne rentrerai pas à Bruxelles tout de suite. Mais je n’arrive pas à faire son numéro. Je ne me sens vraiment pas bien.  Je retourne finalement à la table du petit-déjeuner, je sais que je les ai fait beaucoup attendre. Mes deux frères sont là assis, assis côte à  côte. Mon père fait une réflexion sur mon retard. Il dit : « Je déteste … » Je pourrais lui expliquer, lui dire que j’ai fumé, que je ne me sens pas bien du tout, mais je ne le fais pas. Je me lève. Je m’en vais, c’est définitif.

J’essaie peut-être encore de  téléphoner à ma mère.

Ensuite, changement de scène. Au travers d’une vitre, je vois l’intérieur d’une sorte de sauna, pour femmes. Elles sont quatre. Nathalie et Irène sont là. Irène surtout. Irène Doutremont. Elles sont toutes très bronzées. Je pense que ça a l’air agréable. Couchée sur une banquette, nue, peut-être recouverte d’une serviette blanche, Irène est comme envahie par des vagues, qui la prennent, la contournent. Prise dans un semblant de mer. On la sort sur sa civière, nue, élevée dans les airs, à bout de bras, son visage radieux.

Je m’étais demandée si je pourrais y aller moi aussi, mais j’avais pensé que je n’étais pas assez  bronzée. Que j’étais blanche, blanche, blanche. J’avais regardé toutes les femmes, il y en avait bien qui étaient moins belles, normales, mais toutes étaient bronzées.

En me réveillant, je réalise que le numéro de téléphone n’était pas celui de ma mère, mais que son indicateur est celui du château, comme si au lieu d’appeler ma mère, j’essayais de m’appeler.

Écrit à Donn, matin du 17 août, et publié ici à la date de l’atelier du 28 juin, #03bis | quatre par quatre (Gertrude Stein encore)

dimanche 2 juillet 2023 · 14h58

#04-00 | le train vers Noirtier

Je voudrais qu’on la voie, je voudrais vraiment qu’on la voie dans un train, et qu’on voie d’elle l’image qu’elle ne voit pas d’elle-même, cette image que l’auteur, Sonia, n’a pas plus les moyens que moi de décrire.  

Je voudrais qu’on la voie, Blanche dans son compartiment de train, elle dont à vrai dire l’auteure ne possède pas grand chose de plus que le nom. Qui pourtant aimerait l’écrire ce personnage de Blanche, mais qui ne peut le faire qu’en creuxQui a cette faiblesse de vouloir écrire le creux et qui en fait trop.  

On arriverait seulement à dire d’elle, de Blanche, qu’elle est une enfant, on ajouterait avec empressement qu’elle est une petite fille.  

Je voudrais qu’on en voie l’image aussi bien que l’image qui manque. L’image qui lui manque à elle.  

Blanche à ce moment là n’est pas seule. Elle n’est pas encore seule. 

Sonia qui écrit, écrit depuis cette absence de Blanche à l’image, depuis l’intérieur de Blanche, où il y a probablement une voix, de conscience, et un grand nombre de particules, une densité sombre, mouvante. Il est possible que Blanche n’ait alors pas de regard sur elle-même. Aucun. 

Dans le compartiment où ils sont cette fois à cinq, où ils sont tous les cinq, il y a son père sa mère ses 2 frères. Elle a une place près de la fenêtre, son autorité d’aînée. Les enfants volèteront d’une place à l’autre, s’échangeront. 

Autorité d’aînée, exception féminine. Elle, les deux garçons. 

C’est dingue ce que ne rien dire peut prendre de mots et  rapidement trop. 

Je ne ferai pas semblant que c’est facile, cela je ne le ferai pas, en effet.  

Je disais donc qu’il était possible que Blanche n’ait alors aucun regard sur elle-même. Il y aura probablement le regard du père, et le regard de la mère, et qu’elle se tienne là, dans leur regard, de l’un ou de l’autre ou de l’un et l’autre confondus, que ce soit là sa consistance principale. Vous ne l’auriez pas vu, si vous aviez été là.   Vous, vous auriez vu le jeune corps long, les cheveux bouclés, on lui dit blond vénitien souvent,  les yeux bleus. C’est  à Sonia qui écrit de le montrer.  Il est possible qu’il y ait son regard à elle, Blanche, son regard sur ses frères, ses frères aussi sous le regard de leurs parents. Il est aussi possible qu’on se situe dans une sorte d’avant, qui serait celui de l’enfance. L’avant de l’enfance de Blanche. Quand Blanche est dans le regard. Le regard qui va se défaire, qui va s’éloigner. S’effilocher. Ce qui se passe pendant les vacances. 

Il est certain qu’il y eut un moment où Blanche l’a vécu ce moment, s’y trouva, y était. Qu’elle tînt un conversation, qu’elle bavarda, qu’elle rit, qu’elle fit rire, qu’elle bouda, qu’elle se tourna tantôt vers son père, tantôt vers sa mère. Qu’elle le fit tout ça, qu’elle inventa des jeux avec ses frères, pour ses frères, qu’elle commandait. Qu’elle ferma les yeux.  

Nous ne vivons pas tous dans le même rapport au temps. Celui de Blanche est difficile à ponctuer.  A préciser, à nommer. Le temps de Blanche a tendance à se superposer. Une tranche se pose sur une autre, une feuille de temps sur l’autre, les feuilles sont fines et ne sont pas numérotées. Les étés se superposent, bientôt ne font qu’un seul été, de plus en plus rapide.

Les parents ce jour-là  conduisent les enfants au château de  Noirtier où ils resteront tout l’été. Cela est sans souvenir, cela a eu lieu. Aussi sûrement que Sonia écrit ceci aujourd’hui, cette quantité excessive pour étoffer le manque, qui n’a d’ailleurs pas plus que ça besoin d’être étoffé, mais pourquoi alors tant dire, broder. S’il arrivait par inadvertance que quelque chose se dise, se dise de cette entité, familiale, de cet amour, de ce qui est sur le point de se défaire, et qui touche à ce que Sonia à pu dire de l’être-dans-le-regard de Blanche, où elle était jusque là sans interrogation.  

L’extraordinaire, c’est que ce moment où Sonia écrit, destiné à l’oubli, est, a été, aussi sûrement que l’est, que ne l’a été ce voyage à cinq vers Noirtier.  

Blanche retournera à Noirtier, au château de Noirtier. Ceci se répétera, avec d’infimes glissements qui lentement, précautionneusement se superposent. Une année venant creuser l’écart de l’autre. Ceci se répète dans le même et dans la différence. Les parents qui les conduisaient, accompagnaient, la mère qui y alla seule, les conduire là-bas, les laisser. Et enfin Blanche seule avec les garçons pour ce long voyage vers les Ardennes belges, qui durait 4 heures, qu’il lui arriva d’ailleurs de faire seule. Avec toutes ces angoisses concernant les changements, les changements de train.  

Une chose ici est inventée : qu’il y ait eu Blanche dans le regard, avant, et puis qu’il y ait eu Blanche après. Un après qui vient lentement dans un corps qui se transforme lentement. Grandir. 

(On peut reprocher Duras à Sonia, on le peut. Les phrases courtes. La solennité. C’est que littéralement Sonia la reçut, cette solennité, nulle part ailleurs existante, de Duras. La solennité par la phrase. La ponctuation par la phrase. Pour celle en passe de perdre ce lieu  de consistance, du regard, la solennité d’une phrase, la certitude qui s’y lie, l’équivoque explosée, peut sortir de l’insigne, de l’indigne. Sonia qui retrace un fragment d’enfance, est rattrapée par ce style si souvent imité, jamais égalé de Duras. Que Blanche découvrira quelques années plus tard. ) 

Blanche est une petite fille normale, jolie, et qui ne remarque pas qu’elle est solitaire, que dès qu’elle sort du giron familial elle est seule. Blanche ne le remarque longtemps pas, tant qu’elle est dans une absence de regard sur elle-même, une inconscience. 

Heureusement à Noirtier, il y a Albane, tante Albane. Qui n’est d’ailleurs pas vraiment une tante. 

Ecrit et publié au matin du samedi 19 août à Donn, publié à la date du 2 juillet, en réponse à la propositions #04 | superposer les temps
Bien sûr, j’ai complètement foiré, puisque je n’ai pas le deuxième temps. Enfin, j’ai rempli la première moitié du contrat. Je pourrais, plus tard, faire le parcours répété.

mercredi 5 juillet 2023 · 06h51

#04bis-00 | l’auteure participe à un atelier d’écriture

l’auteure ma foi ne s’en sort pas. elle participe à un atelier d’écriture et les consignes qu’elle se coltine… cette fois, n’en pouvant plus, elle décide d’en inventer une nouvelle, plutôt elle décide d’adapter l’existante, d’adapter la consigne existante. on n’attend rien d’autre de toi. rien, personne, dit Sonia, n’attend rien de moi, qu’on n’essaye pas de me faire croire. elle est seule à attendre quelque chose d’elle, elle dit. cela dit, la galère de c’t’atelier. en fait, c’est une débutante.

« dans la nuit de samedi à dimanche » sera votre guide, votre mantra, et par sept fois, vous l’écrirez, et par sept fois, quoiqu’il vous passe par la tête, vous l’écrirez, vous voyagerez de nuit de samedi à dimanche en nuit de samedi à dimanche, sans vous soucier d’aucune chronologie, d’aucun passé, d’aucun présent, d’aucun futur. sans vous souciez de votre totale absence de mémoire, si c’était le cas. si c’était le cas, si la mémoire vous manquait, si la mémoire venait à vous manquer, si vous n’aviez jamais eu le sens du temps, eh bien, cette fois, c’est voulu, c’est l’atelier pour vous : la liberté par rapport au temps est totale. non, ça n’est pas nouveau ce que l’on fait, ça a même pris des appellations diverses, c’est historiquement daté, peu importe, on le fait à nouveau, on le refait. la seule contrainte vient de l’antienne, dans la nuit de samedi à dimanche, avec laquelle vous pourriez aussi bien ne chercher, n’entretenir qu’un rapport de rime. vous écrivez avec ce que vous êtes quand le sens du temps vous échappe, depuis l’enfermement où vous êtes dans un temps présent. et vous vous permettrez des sauts dans le temps, ou vous vous obligerez à des sauts, qui appartiennent aux sauts habituels de la conscience quand elle se laisse à dériver, quand elle laisse l’inconscient tenir la barre.  ce n’est pas nouveau ce qu’on fait, simplement on le fait. vous veillerez juste à rester conscients qu’il s’agit seulement  de la tentative de mise au monde d’un objet d’écriture, d’un jeu, de ce qui se fait avec la langue, d’une fiction avouée et donc en  rapport avec la vérité. avec une vérité, la seule qui vaille, la non-universelle et absolument ponctuelle. vous espérerez seulement la présenter d’une façon telle qu’elle puisse, au moins pour un temps, contaminer quelques lecteurs. autrement dit, vous tenez la vérité comme une maladie, vous en vantez les qualités. 

ça ne serait néanmoins pas mal que l’on ressente quelque chose de la grande hache de l’histoire de l’inexorabilité absolue de la flèche vers la fin et de la mélancolie que ça entraîne ou de la terreur (ou de la joie). l’ombre ou le motif. et c’est d’ailleurs de cela qui s’agira dans cet exercice. mais par la bande, de biais. comment on fait pour y faire face.  face à la hache.  

si vous aviez la moindre intuition que pour s’en sortir c’est au cœur de la hache qu’il faut se tenir, vous irez là, sur le fil du rasoir, comme vous savez faire. comme vous savez le faire, j’ai toute confiance en vous.

on attendrait donc de chacun qu’il donne une idée de sa mesure, de son traitement de la mesure. la mesure aussi comme la vérité, une maladie. face à la démesure de la mort, aucune mesure qui ne se conçoive au bout du compte que comme une mesurette, une dérisoire, et pourtant dans cette mesurette, on peut aller s’enfermer, trouver refuge, abri. la mesure est une fiction qui permet de battre le temps, d’en jouer, d’en jouir. enfin là c’est moi qui délire et vous m’en excuserez. 

on le fait aussi pour vous permettre de trouver votre mesure, votre tempo particulier, votre façon particulière de faire battre le temps, votre mesure et vous permettre d’échapper un moment à la mesure des autres, à la commune mesure. de faire vos propres recoupements. parce qu’enfin, l’histoire, même avec un grand H, n’est jamais qu’un traitement de l’oubli, de la perte. cette perte qui nous frappe les uns et les autres diversement, laissant certains plus longtemps sur le carreau. et quand on n’a pas l’histoire, on a la durée. ou quand on n’a plus l’histoire, on a la durée.  

ah oui donc, je disais par sept fois. ça aurait pu être par trois fois. mais par 7 fois c’est bien, c’est un tout petit peu trop long. surtout c’est arbitraire, sept, en même temps, ça n’est pas rien, non plus, comme chiffre, je ne vais pas m’embarquer par là. mais vous pourriez vous y fier, avant envie d’y croire à la magie du chiffre, à la magie du chiffre sept, à la magie tout court d’ ailleurs, comme je l’ai déjà dit. donc vous le faites, vous numérotez, vous écrivez les numéros, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, et puis vous y allez. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 à la bicyclette pouèt pouèt, comme disait ma mère du temps qu’elle mourrait lentement.  

à corriger : il faudra dans le futur  tout réécrire et dire qu’il s’agit de la reprise d’un atelier de François Bon, à l’été 2023, un atelier dont simplement on modifie un peu la consigne.  

à corriger 2 : il faudra dans le futur tout ré-écrire de façon à ce que tout soit CLAIR.

atelier François Bon du 2 juillet #04 | superposer les temps, publié ici le 23 août et écrit le 21 matin à Donn

mercredi 5 juillet 2023 · 07h05

#04bis-01 | dans la nuit de samedi à dimanche

Brouillon, les tentatives de Sonia pour répondre aux consignes.

  1. dans la nuit de samedi à dimanche, Sonia se figura qu’elle n’aurait rien à écrire sur aucune nuit jamais d’aucun samedi à aucun dimanche 
  2. dans la nuit de samedi à dimanche, Sonia admire la nuit, songe à la place de l’insomnie dans sa vie, se lève sans bruit, la nuit lui appartient, n’attend rien du matin 
  3. dans cette autre nuit de samedi à dimanche, à Paris, à songer au calvaire de sa mère eut peur de devenir folle, se rapprocha de Félix, eut envie de l’éveiller, que ses bras l’apaisent. se lève, apaisement par les  pieds dès qu’ils se posent au sol, les gestes lents, les gestes ralentis, écrira 
  4. dans une nuit de samedi à dimanche, se questionna une fois de plus sur ce qui en elle était de si mauvaise volonté, s’adressa calmement à l’entité inconnue. 
  5. dans la nuit de s à d, rêva, par 2 fois rêva, dormit. au réveil remercie le ciel des rêves reçus, les écrit.
    comment dire comment ces nuits toujours uniques toujours différentes, toujours tellement uniques, pourtant se ressemblent, s’assemblent, se superposent, se confondent, connaissent cependant une progression. s’apprivoisent. tout en restant chacune tellement une, tellement terriblement une, unique. et dans la perte déjà d’elle-même, une fois passés les somptueux moments d’éternité, ou désespérés, selon, aucune nuit qui ne soit éternelle, sinon. l’ennui, par ailleurs, de ces nuits qu’elle écrit, qu’elle décrit, nuit après nuit. un temps, elle a fait ça, Sonia.
  6. dans la nuit de samedi à dimanche, à Outrée, se prit par l’intérieur du ventre, sortit dans la nuit noire, s’éclaira d’abord de son téléphone, s’habitua, fit les mouvements de tai chi. caresser la nuit. splendeur de l’indifférence et de la vie. Sonia vit au loin le jour arriver, la rejoindre au bord du bassin.  
  7. dans une autre nuit de samedi à dimanche, elle ne comprend rien. elle voit que simplement une nuit se superpose à l’autre et que ça ne fait aucune sens. sa vie comme une longue nuit, qui pourtant lui est précieuse. appartenir à la nuit. cette réciprocité d’appartenance, cette identité, ce temps volé, ce temps reçu, ce temps d’exclusion, d’écriture. de silence. présence de la nuit. sans qu’il faille dormir à la belle étoile, présence perpétuelle du  ciel et son immensité, conscience sourde de la terre, de ses silences et des astres, de l’autre dimension, du hors-mesure. soi entre la gravité et la nuit des temps.

de sam à dim, les nuits de Blanche

  1. Dans la nuit de samedi à dimanche, Blanche dans une chambre avec Yann et Theo, ses frères, le papier peint observé, parcouru au matin des doigts, quelques chambres plus loin, les parents 
  2. Dans la nuit de samedi à dimanche. Blanche au grenier du château avec tous les autres enfants le dortoir, au milieu du dortoir, le trapèze suspendu  
  3. Dans la nuit de s à d, Donat et les autres arrivent en retard les roues sur le gravier, les voix, revenaient d’un pays chaud. Le garçon Donat.
  4. Dans la nuit de sam à di, au dortoir Blanche et quelques autres se sont silencieusement rhabillés, relevés, les marches descendues, le gravier à la queue leu leu vers l’orée du bois, ont décidé de dormir dans la grange. Cela plaît beaucoup  à Blanche, l’odeur, la clandestinité, la nuit. elle dort, ça pique, et au matin, si drôle, de raconte l’escapade à Albane, le petit déjeuner dehors sur la grande table en bois.
  5. Cette année, Blanche a une chambre seule, dans la nuit de samedi à dimanche, vers la salle de bain quand elle se lève, le plancher grince, l’odeur pourtant forte de la cire, l’image aperçue d’elle dans le miroir, quand elle pousse la porte de la sdb. Poignée de porcelaine. Et le dimanche, cette chambre où elle est remontée, qu’elle pénètre en plein jour, grandeur étrange du lit ouvert et blanc, les oreillers, comme une solitude neuve et belle et folle dans la vastitude des fenêtres ouvertes sur la prairie qui descend vers le village, conversations entendues sur la terrasse. On y parle de l’intelligence de ses frères et de l’Allemagne.
  6. Une autre nuit de sam à dim, Blanche s’est trouvée dehors un endroit sous les rhododendrons où elle ira dormir seule 
  7. Dans la nuit de samedi à dimanche, Blanche ne dort toujours pas, redoute la rentrée, ne dort pas 

On ne dit rien ici des inquiétudes de Sonia quant à, pense-t-elle, la multiplication des instances d’énonciation, là où, pense-t-elle, elle n’en voudrait qu’une et une seule. A la limite 2. L’auteur et le personnage. Qu’il n’y en ait qu’une, d’instance, n’empêcherait pas qu’elle ait plusieurs voix, que du contraire. Une à voix multiples. Comment alors les nommer ces voix. On constatera cependant déjà qu’il y a chez Sonia une grande attirance pour l’un et l’un seul, l’un tout seul, c’est qu’elle n’a pas grand chose de plus et que cet un peut facilement contenir le monde, c’est un est la marque une de l’illimité. le monde s’occupe pour elle de la diversité. Et les vaches seront bien gardées.

atelier François Bon du 2 juillet #04 | superposer les temps, publié ici le 23 août et écrit le 22 matin à Donn

lundi 24 juillet 2023 · 00h19

#07 | de la préparation du corps – le cheval

Longtemps il y a eu un corps
Longtemps il y a eu l’image
Et c’était séparé
C’était comme un cheval à la tête arrachée et qui continue d’avancer
Un demi-trait

Je me tenais principalement parmi les déchirures
Dans le cercle des peaux déchiquetées
Au bord du noir de l’horreur, entre les deux épaules
Mais je me tenais aussi dans les jambes, 4, l’échine souple, la croupe, le fouet de la longue queue
Je n’étais pas dans la tête et le cou absents
Dans la merveille des yeux noirs, de la bouche douce, des oreilles soyeuses et intelligentes, je n’étais pas
Mais dans les sabots, les 4 sabots séparés, la corne rugueuse, l’ongle, si
(Les fers, eux, absents
Tous fers absents
Comme tous feux éteints)

C’est ainsi que je dirais après coup la séparation du corps et de l’image. Je vois que c’était comme ça. Et d’inconfort je roulais sur moi-même dans les rues en pente de l’enfance et aux pieds des foules adolescentes dans les parties, les fêtes, ne suscitant jamais qu’indifférence

C’était au commencement il y a longtemps, c’est sans souvenir puisque ça ne trouve ses mots qu’aujourd’hui

Il devait bien y avoir un sexe quelque part dans la masse susdite, l’animal extraordinaire, quelque part pas à sa place, je parie, qui naviguait qui s’échappait dans les replis de ce corps mouvant.

et qu’on ne s’étonnât pas que je fis montre de quelque exaspération.
on s’étonnait cependant.
je ruais.

Personne n’a vraiment envie de savoir comment réellement ça se vivait, ladite séparation du corps et de l’image. Personne n’en n’a envie parce que personne n’en n’a la moindre idée.

C’est pourquoi je me demande si je ne pourrais pas encore parler de certains aléas que vécut ce grand corps blessé. Mais je ne le ferai pas, je sens que je dois dire autre chose, sans encore savoir quoi.

Le corps tel qu’il est connu aujourd’hui mit du temps à se faire. On l’aura compris.

Ce corps qui était seul pourtant ne l’était pas, la terre est finalement parsemée de corps fort semblables. C’est là que s’insère l’image : je vois des tas de corps qui me voient sans jamais me voir comme je les vois ni comme il me voient. Alors que de ce corps même me parvient une foultitude d’informations non-informées dont nul ne sait rien, n’imagine rien, si ce n’est au départ de ce qu’il vit de son propre corps.

On peut dire que le corps était grand. Comme tu es grande. Dira-t-on qu’il était joli. On ne le dira pas puisqu’elle ne la jamais cru, pas faute qu’on le lui ait répété pourtant. L’autre drame du corps pouvant bien être d’être et ne pas être ce qu’on dit de lui. De n’être que ce que l’on dit et définitivement pas. L’autre schize ici bien mal affirmée.

Il faut alors aller vers la foule d’informations non-informées susdite. La sensation, dira-t-on. Et au-delà. De quel au-delà parle-t-on. De là où se situe le sentiment de soi, nulle part ailleurs repris, qui correspondrait au « je », nulle part repris, par la pensée toujours reprisé, et profondément ancré dans le corps non-vu, trouvant une limite dans l’image imaginée seulement de soi et reflétée par les miroirs et reflétée par les regards et les paroles en commentaires. Parfois les attouchements. Voilà. C’est quelque part là aussi que se trouve le collier d’épaule susdit, chevalin. Celui où je fondamentalement me tiens.

La somme d’informations non-informées par où on se sent soi, le faut-il qu’elles le soient ? A priori c’est soi aussi d’être non-informé. Je me comprends. C’est d’être le lieu de la vie. La vie ! Remballe-moi ça tout de suite. On appellerait ça la conscience de soi. Globalement. Le lieu de l’inquiétude.

C’est poinçonné par le nom qui tiendrait tout ça ensemble ? C’est ce qui se dit. C’est sujet à caution (… )

 

*
*     *

Voir la page de l’atelier de François Bon – un cycle sur les outils de l’élaboration et de l’invention du roman#été2023 #07 | de la préparation du corps, Francesca Woodman

Ce texte publié sur la page de l’atelier auquel je me suis inscrite  : https://www.tierslivre.net/ateliers/de-la-preparation-du-corps-0-1-schizes-1-et-2-cheval/#comment-43480

jeudi 27 juillet 2023 · 05h29

#07bis | Je me rends compte que je n’ai pas assez parlé de l’odeur

Le corps est moite et étalé.
La nuit est longue sans l’être jamais vraiment assez.
Est-ce qu’il ne faudrait pas que tout s’arrête.

Est-ce ce que tout ne s’arrête jamais assez.
Est-ce que la nuit ne manque pas toujours d’être noire.

Le corps est moite dense et étalé.

Je me rends compte que je n’ai pas assez parlé de l’odeur. De cette odeur, comme ce cœur, comme ce corps perdu. Je n’ai pas assez parlé du corps comme odeur. Pas assez. De ce qui s’en perd, et sans que je sache finalement si c’est de mon fait ou de celui du monde. Du corps comme volatilité, comme humeur. Du corps comme convoquant l’attrait immédiat ou le dégoût définitif. Comme le font les odeurs.

Pas plus je ne vous ai dit déjà que je perdais tout. (Et, je m’en aperçois à l’instant, que la perte des mots suit peut-être, plutôt qu’elle ne la précède, la perte des sens. Mais, ça, serait encore une autre histoire.)

Que l’odorat est un sens qui se laisse éteindre. Dont la perte, qui pourrait s’apparenter à un refoulement, remonte à la toute petite enfance.

C’est que je n’ai encore parlé de rien. Peut-être d’ailleurs ne s’agit-il pas tant de l’odeur, même si celle qui règne ici est particulière, que du nez.

De cet organe de l’olfaction qui concourt grandement à la respiration ainsi d’ailleurs qu’à la phonation. De cet organe subtil, filtre du dehors et du dedans. De cet organe de la subtilité et de la discrétion.

(Je ne parle plus du tout du corps cheval d’hier. Je suis dans une autre nuit. Je parle, je veux parler maintenant d’un corps plus récent, d’un corps acquis.)

C’est un organe qui ne cesse de fonctionner mais qui peut fonctionner moins bien. Qui ne requiert nullement notre attention pour fonctionner, comme souvent d’ailleurs quand il s’agit du corps. Dont les filtres peuvent s’encrasser, se boucher. Et c’est un organe qui sait se restreindre, s’empêcher. On dit que les oiseaux dans les villes sont obligés de chanter plus fort. Je crois que le nez est obligé lui de sentir moins fort, de respirer moins fort. Et ça ne serait pas seulement la puanteur des gaz des villes qui l’y obligent, mais également une méfiance un mépris un déni du corps dans nos sociétés. De longue date. C’est de longue date que nous avons opté pour la mesure. Tandis que l’odorat est certainement primitivement lié à l’amour au désir au sexe. L’odeur est une manifestation du corps qui le dépasse, qui l’excède, qui empiète sur le corps de l’autre, qui le pénètre. Qui remet en cause son statut d’enveloppe, de nasse, de sac, qui le troue. C’est instantanément qu’une odeur provoque enchantement ou dégoût. Ça paraît très peu dialectique. Émanant d’un corps ça s’adresse au corps y provoquant un affect immédiat. C’est j’aime ou j’aime pas.

Alors tout de même, je voudrais évoquer une odeur particulière, celle du « parfum subtil de la rose », qui n’est pas celle qui règne ici mais que je propose à l’imagination de votre nez. Rejoignez-moi dans le noir, soyez allongé, que ce soit le cœur de la nuit, et respirez comme si vous respiriez le « parfum subtil d’une rose ». C’est mieux d’avoir les yeux fermés. Et observez ce qui se passe dans votre nez à l’évocation de ce parfum subtil, dans ce type d’inspiration. Observez comment vos cavités nasales se contractent, en même temps qu’elles sont parcourues d’un gonflement léger qui accompagne le passager nuageux de l’air. Respirez ainsi quelquefois, en étant attentif à la remontée de l’air jusqu’à la racine du nez, et puis ressortir. La respiration ralentit et l’on explore véritablement ces grottes du nez qui deviennent immenses en même temps que ça résonne dans tout le corps. Et ce sont ces résonances, le transport intérieur de cet air, de ce nuage, qui est extraordinaire. Enfin, je doute bien sûr que ceci puisse se communiquer par écrit. Cet apprentissage qui fut celui d’un maître pas très vieux ni très chinois, c’est ce qui m’a permis de sortir de la schize susdite celle de l’image du corps et du corps, qui m’a permis de détacher le corps de l’image et de lui donner une dimension propre, habitable, réelle, ainsi que de traiter la schize du gouffre entre les nominations, les qualificatifs du corps et le corps même. Ce qui est dit ici s’adresse directement au corps, l’affectant. Je suis bien consciente que j’en dis ici trop peu, mais j’aurai peut-être l’occasion d’y revenir. Penser au parfum subtil de la rose à un effet réel immédiat sur le corps. Les effets alors observés, appartiennent à la sensation et pénètrent un corps jusque-là opaque. L’intérieur du corps n’est plus celui de l’horreur qu’évoque la tête arrachée du cheval, au bord de l’absence de laquelle j’ai dit que je vivais, comme au bord d’un volcan empli d’une lave noire et silencieuse.

Par le parfum subtil, sa seule évocation, je suis rentrée dans le volcan. Et tout s’est apaisé. J’avais trouvé un lieu où vivre (et/ou passer mes nuits).

Ce qui s’est observé, vous le retrouverez sautant d’un bus en haut d’une montagne, vous sautez, vous êtes face au panaroma, face au panorama, et ça vous saute au nez, le corps passe à autre chose, ralentit, les veines gonflent, ça jubile. C’est surtout que vous avez rouvert nos narines, ça s’est répercuté partout dans le corps, ces petites bulles d’air, champagne, on n’y prête pas attention, mais dès qu’on y prête attention, elles se multiplient, le corps est attentif aux attentions qu’on lui porte.

Dans l’amour aussi, le désir. Observez la palpitation du nez. Ou la colère, et sa moutarde qui monte au nez.

samedi 5 août 2023 · 15h16

#02  |  de la préparation du lieu

Atelier François Bon #02 | du lieu au personnage, via Jane Sautière et les cartes postales de Balzac (18 juin) . Ecrit à Brux, le 5 août.

Nous aimerions qu’il y ait un lieu

Pour aller vers le récit, allons d’abord vers le lieu.

Tout d’abord, il n’y en n’a pas. Au départ. Il n’y a pas de lieu.

Nul lieu qui soit identifiable.

Au départ, il n’y a nul autre lieu que celui de la présence et de la sensation.

De la présence et de la sensation corporelles.

Il y a la pensée aussi, comme lieu, comme lieu d’habitation.

Comme lieu de sensations.

Plus largement, le langage.

Le langage est lieu d’habitation.

Autour et en dedans du corps de la présence, il y a la possibilité du silence.

Même au cœur de la rumeur, de la rumeur de la ville.

A parler de la rumeur de la ville, voilà que commence à se fixer le lieu, à l’arrêter.

Dans le lieu, il y a l’habitation d’un bruit quand il traverse le ciel ou une rue au loin, et que cela est rugueux ou métallique ou sourd.

Les lieux dépassent toujours un peu. Dépassent toujours un peu complètement. Les lieux sont aussi ceux de la douleur ou du cri. Les lieux sont aussi ceux qu’elle quitte, dont elle claque la porte. 

Il y aurait bien cependant quelques lieux mieux circonscrits, des lieux comme des territoires habités par des chats.

Oui, c’est cela, d’abord occupons-nous des lieux des chats. Des lieux animaux.

Et il y a la circulation entre les lieux. Impossible (chuchoté). Il y a le transport entre les lieux. Les déplacements. Les valises et les trains. Il y a le passage d’un lieu à un autre. La perte de soi. A chaque déplacement, la perte de soi. Les murs quittés comme sa propre peau quittée.

Il y a les valises que l’on fait à la hâte et dans un temps qui paraît infini, les chaussettes jetées dans la valise, les maisons que l’on ferme. L’angoisse extraordinaire qui s’y lie. Le voyage toujours involontaire, toujours vécu comme un arrachement.

Elle est dans cette valise au bout d’un bras que l’on transporte au-dessus du vide. Elle est chosette dans la valise. La délocalisation.

Et puis, le moment de suspens, extraordinaire, une fois dans le train ou l’avion. Ou le tram. Ou simplement à marcher, entre deux points. La soudaine liberté alors.

C’est alors comme si elle était tenue ? Tu dirais ? Tu dirais, c’est comme si elle était tenue, là, entre deux points, dans un compartiment de train. Elle s’est quittée, elle s’est libérée d’elle-même. Et alors ? Je voudrais dire : l’abandon. Et alors ? Je voudrais dire : la vue. Voir. Elle voit ? Hors de chez soi, dans l’étranger, soudainement elle voit. Et chaque moment de sa vision est caresse qu’elle reçoit de toute elle. Tu sais bien, le vent, les jambes, la générosité ressentie du monde. Avoir un corps ? Elle n’est plus elle. Elle n’est plus elle-même. Alors, l’abandon, la possibilité d’abandonner ? Mais quoi ? La vigilance, la construction, le travail, la défense. Tout ce qu’elle construit dans son nid.

Oui, l’angoisse précède le départ, l’angoisse est celle de la valise, du déracinement, de l’abandon de soi. Une fois arrachée à la terre : elle flotte, elle est dans une autre immobilité, c’est autour d’elle que cela bouge, son visage qui se reflète dans la vitre du train où il est appuyé. Elle est le lieu où elle habite. Là-bas, les murs, le sol, étendent son corps. Ici, c’est ce qu’il y a de l’autre côté de la fenêtre qui étend son corps. La pluie, de l’autre côté de la fenêtre, qui tombe en paquets silencieux : son corps, sa vue (la bienfaisance). 

Écrire depuis un lieu de retrait. Où les lieux peuvent être sans nom. Où la vue est réception, où l’on met parfois des virgules et des majuscules, où le temps passe lentement. Écrire pour dresser les termes de ce lieu. Pour parler à quelqu’un.  

Ce constat fait, il faudra cependant y revenir, ouvrir. Faire une brèche dans l’opacité du tout. Étendre, encore. Risquer autre chose. Au hasard. Trouer, s’avancer. Faire une brèche dans la lumière, qui contienne la lumière même, qui l’étende, la tire à l’intérieur d’elle-même. Pénétrer le dehors pour y créer du dedans emportant le dehors à sa suite.  Peut-elle le faire ? Elle peut le faire.

Soi comme dehors, comme ouverture. Ouvrir l’ouvert en un point, en un point du partout plein, le pénétrer, créer dans le dehors qui est soi, du dedans entraînant le soi de dehors à sa suite.

Ça n’est pas très important.

Faire l’exercice de consentement, nommer, y consentir. 

Trouver le moyen de consentir. Invoquer la magie.  

Ou juste écrire.  

On le fera.  

Plus tard. On nommera la maison, celle qui est déjà là, dont les images appellent, rappellent.  On nommera la maison dans cette rue. On verra si on y trouve encore quelqu’un. Dire un peu plus de cette présence, féminine.

On verra si l’on peut consentir à nommer.

Délires / Souffle

Bruxelles, bout de la nuit d’insomnie, agenouillée au pied du canapé. 

Encore un atelier où j’aurai dû commencer par ruser. Où j’aurai dû commencer par nier. Nier la possibilité d’un lieu. Nier le lieu. Cela s’est imposé. Après des jours d’élucubrations inabouties, de mâchonnages.

Peut-être qu’il n’y a pas de lieu au corps qui n’a pas nom.

Ou de lieu qui ne soit de l’étendue de son corps. Ou encore, et c’est moi qui découvre : qu’il n’y ait à ce corps d’autre lieu que celui du langage, tant qu’il est à portée de corps. Ou d’autre lieu que celui de la pensée. Ça serait à cause de la précédence de la sensation sur le nom, la sensation sans nom. C’est une hypothèse.

Avant l’annonce de tout lieu, il avait fallu poser cela. Un écart du monde.

Ce n’est pas qu’il n’aura pas de nom, le personnage, il en a.

Si ce n’est que ce nom lui aurait été posé dessus comme l’étiquette du boucher sur le bout de viande de son étal. Quand bien même ça serait son préféré, au boucher, quand bien même il n’est pas loin de s’en montrer jaloux, lorsqu’il le pose son bout de bidoche, qu’il y appose son étiquette, il omet de la lui enfoncer et donc du bout préféré l’étiquette tient mal et à la première porte claquée – cette porte du boucher ne claque pas, au premier vent engouffré, bourrasque… Hélas. Avait t il craint de la blesser, le boucher ? A moins, qu’il ne l’ait juste pas du tout mise l’étiquette du bout de bidoche précautionneusement posé sur le marbre, caresse rapide filée de sa poilue paluche, qu’il se soit dit Ma foi si ça ne se trouve point besoin d’étiquette, chacun reconnaîtra bien ma bavette, mon tendron, mon alouette, ma fausse araignée. Si ça se trouve…

Et donc à un corps précairement nommé, il faut commencer par dire quelle sorte de lieu est encore possible. Il faut prendre le temps de cette énonciation d’un lieu possible, d’un lieu existant. Celui du corps à sensations.

En vérité, peu de noms de lieux ne l’ont jamais fait rêver. Ledéplacementa toujours fait obstacle. Et c’est pourquoi, comme je l’ai déjà dit, je pars peu en vacances. L’autrice ne part pas en vacances. Ou pas volontiers. Donc dire la possibilité, dire la permission, au monde, de l’a-géographie, de l’être a-géographique, c’est un objectif, à l’autrice. Dire l’adhérence à soi, à son lieu.

Comment dire l’immobile. Qu’est-ce qui dit l’immobile ?

Évoquer pour le personnage la possibilité de sortir de lui-même.

De rentrer dans le monde.

C’est donc un texte aussi sur le dedans et le dehors, et c’est un texte qui doit être relu, parce qu’il a trop de mots. Il faut sabrer là-dedans, épurer.

Encore une fois, la consigne m’a confrontée à quelque chose que j’ai ressenti comme impossible, il faut des jours et des jours pour se confronter à ça. Et finalement foncer tête baissée, au petit matin d’une nuit d’insomnie, sans avoir jamais réussi à penser la chose. Et ce qui est sorti, c’est ce texte, donc, encore une fois, il s’agissait d’une invention.

Et l’apparition de quel personnage déjà là ? Selon la consigne : non pas description, mais déambulation d’une conscience, d’un regard caméra, vers un lieu, et, dans l’arrivée au lieu : découverte d’un ou plusieurs personnage(s) déjà là.

dimanche 13 août 2023 · 11h42

#03bis 01 | Quatre je peux pas, quatre c’est trop, c’est trop quatre. Qu’est-ce qu’elle dit ? Elle dit que quatre elle peut pas.

Meta pour le 03bis à venir, « Quatre par quatre », que j’arrive pas à écrire. Je publierai bientôt le 03, je crois. Ce 03 bis, je peine. En même temps que je suis tentée d’y céder, d’introduire l’atelier dans le roman, de faire le roman aussi de l’écriture de l’atelier. De lui donner une présence. Comme auteur, ce texte qui s’écrit, je ne pourrai jamais le considérer comme tout à fait mien. Vraiment. Ça n’en diminue pas du tout l’importance à mes yeux, le goût. Mais les auteurs ici sont plusieurs. Peut-être que c’est ce qu’il me faut.
Voir l’atelier sur le site du Tiers Livre : #été2023 #03 | comme je l’avais dit, Gertrude Stein

Quatre je peux pas, quatre c’est trop, c’est trop quatre. Qu’est-ce qu’elle dit ? Elle dit que quatre elle peut pas. Comment ça quatre elle peut pas ? Comment ça quatre elle peut pas ? On est combien là, déjà, on serait pas quatre là des fois ? Par hasard ? Il faut savoir aussi.  Savoir quoi ? Est-ce qu’on pourrait ne pas tous parler à la fois. Elle dit juste. J’ai rien dit. Non, ella rien d’it d’abord. Si t’as dit Quatre je peux pas, t’es arrivée t’as dit Moi, quatre je peux pas. Une conversation à quatre, tu peux pas. On n’a pas dit Conversation, on a dit : Situation à quatre personnages.  C’est ça la consigne. Bon, ben, déjà, c’est arbitraire, ça quatre. Ben oui, c’est le principe, t’arrives ici, c’est arbitraire, y a toujours un moment oùske ça sera arbitraire. Ce qui ne te vient pas de toi ça te vient d’un autre, c’est  arbitraire, ça a pas de rapport avec toi, donc c’est arbitraire. T’as pas déjà réfléchi à tout ça, moi si, tout ce qui te vient de l’autre c’est purement arbitraire. Et ça pourrait te faire du mal. Et ça pourrait t’ébranler. Pour peu que tu sois fragile, un peu, pour peu, ça t’ébranlerait. Si ça trouve. Pourtant, faut quand même pouvoir aller au-delà du schéma cause-effet, hein, pouvoir aller là où y en a pas, de cause, là où  c’est sans  raison,  sortir du cartésianisme un peu.  Faut en finir aussi avec ça, aussi, on peut pas tout expliquer, hein, ça ira, ça ira, ça va aller. Mais t’es fou il est fou, j’en tiens un, msieur, msieur, un fou. Non mais tu le sens pas ça qu’il y a un moment où faut arrêter, où faut pouvoir admettre. Tu sais même pas ce que ça veut dire arbitraire. Choisir arbitrairement, au hasard, tu sais ce que c’est le hasard, tu saurais pas ce que c’est le hasard, toi, par hasard. Oui, mossieur, oui mossieur, oui mossieur, je sais que c’est le hasard. Oui, mossieur. On se calme, ça n’a aucun intérêt cette question d’arbitraire. Si t’es là c’est que t’as décidé d’obéir à une autre loi que la tienne, à une aut’loi que ta loi hors la loi que t’en peux plus d’elle, t’as décidé d’échapper à toi-même, de sortir de tes répétitions, et du coup quoi qu’on te propose ça te paraîtra arbitraire puisque ça sera pas toi. Bon, on arrête, maintenant avec cet arbitraire. Je crois qu’il faut rejoindre l’arbitraire, t’es folle. Maman. Le roman de la connaissance, le roman de l’arbitraire du sens. Elle est folle. L’écoutez pas. On peut pas  se calmer ici, franchement, on se croirait au Kindergarten. Faut savoir, vous voulez un roman ou pas. C’est la question. Il a dit une brassée de personnages. C’est vrai, il a parlé de ça. On est d’accord. Ça m’a fait paniquer un peu. Paniquer ? Et je me rends compte que j’en ai tellement pas envie. Comment ça. Comment ça. Tellement pas envie, déjà un personnage ça me. Déjà un  seul personnage. C’est comme de trop. Moi, c’est le contraire, trop, j’en ai, moi j’en ai trop. Trop de personnages, je sais plus quoi en faire. Je peux pas me diviser, tu voix vois. Ça fait bloc en moi. Le roman de l’indivision. Tu veux un roman oui ou. Bloc de granit. Faudra l’appeler L’incessante invention du personnage. C’est qu’il faudrait savoir, déjà, ce que c’est un roman. Je crois que c’est très ouvert. Il faudra lui demander. Je n’ai rien à demander, un roman, je sais, il me semble, que je reconnaîtrais un roman, il me semble que c’est un roman que j’aurais eu envie d’écrire, mais, là, je peux pas. Moi, je crois que c’est pas le roman qui me fait rêver. On t’a pas. Je crois que c’est la fiction qui me fait rêver. Déjà, est-ce que le roman ça existe encore. Y en a quelques-uns ici, qui sont très méchants. Écoute, nous ce qu’on voudrait on  voudrait bien créer un espace où c’est pas ça, qui compte, où y ait plus de méchants et de gentils, si tu vois ce que je veux dire. On pourrait pas le faire ça ? Tout ce gimmick, du gentil et du méchant. Tu pourrais pas faire un petit effort. Depuis toute petite, y a que ça qui m’intéresse. Faut grandir comme on dit un peu. Qui est méchant, qui est gentil, qui est aimable, ou pas. Les méchants sont souvent fort aimables. Personnage 1 le gentil, Personnage 2, le méchant. Personnage 3 celui qui aime le gentil qui a peur du méchant. Personnage 4, l’avocat, Celui qui montre que le méchant est pas si méchant que ça. C’est pas ça le roman, on devait parler du roman, le roman, moi je vais vous le dire, le roman c’est : t’écris n’importe quoi, t’écris roman dans l’entête, en-dessous du titre, et c’est un roman. Voilà, rien à refaire, rien à redire, t’es l’auteur, tu l’as décidé, c’est ça. C’est comme pour l’art, tu fais n’importe quoi, tu dis c’est de l’art, tu voici l’art, eh bien c’est de l’art, et point. C’est pas pareil du tout. Ça n’a pas la moindre espèce d’intérêt. Du coup, moi, je préférerais écrire fiction sous le titre. T’es toute petite toi, déjà, tu dis rien, t’es minuscule, t’es un petit rien du tout, donc. Mais quelle violence ici, quelle violence. Bah, on s’amuse. Non c’est juste que, je me rends compte que je m’attendais pas à ça. On compte sur la magie, en fait. Ben oui c’est forcé. La magie c’est forcé. On compte sur Demandez et vous recevrez. Ben tu vois parfois tu demandes du pain et tu reçois des grosses pierres, des petits cailloux. Ça se voit, tous les jours, ça se voit. Nan, le coup de la demande, ça marche, ça va marcher parce qu’on demande justement, c’est ça le truc, faut demander. Le truc, il réside dans la demande, tu demandes rien, t’as rien. Faudrait pas qu’on s’aventure par là. En effet ! Parce qu’on va nous ressortir le livre sur rien, ça va pas tarder. On le voit venir de loin. Ça va toujours revenir au même. Rien, quelque chose, y aura toujours rien qui viendra se pointer. Quatre, c’est pas rien, déjà. Déjà, je suis d’accord. Quatre, c’est autre chose que rien. Quatre, ça se laisse pas réduire, à rien. Pourtant, tu réfléchis. Tu te dis. Tu réfléchis rien du tout, tu te dis rien du tout. Quatre ? Comment ça pourrait être rien. Ils pourraient rien se dire. Ou des tas de trucs et que. Rien, c’est aussi le découragement. C’est l’ironie.  Pas forcément, ou alors l’ironie légère, où alors l’ironie bien lourde et qui te ramène à ta vraie condition, ta condition première. Ta condition quatrième. Celle du vide. Du vide et du vent. Du vide du vent de la vie. Quatre ça me fatigue, quatre, j’ai pas d’intérêt à quatre. Ecoute, tu fais ce qu’on te dit, déjà, puis tu verras bien. Ben oui, tu réfléchis aussi, à ce que ce serait, un personnage. Oùske ça commence, oùske ça finit. D’oùske ça parle ou pas, comment que ça agit sur l’action, du roman, sur ce qui se trame. L’essentiel c’est de tramer, trames-tu, si tu trames, c’est bon. Que ça tienne. Tu me dis quoi, là, y en a qui se moque, ici, je trame, c’est bon, c’est ça kim dit. Ils sont où mes quatre. Tu te démerdes, tu trouves une astuce. Tu remets à plus tard ? Tu pourrais remettre à plus tard. Tu réponds pas ? Tu parles et puis tu réponds pas. C’est comme le portrait je peux pas, la galerie de portraits je peux pas. Mais qu’est-ce que tu peux si tu peux pas ça non plus. Il a pas demandé ça, déjà. T’es un schtroumpf, toi hein. T’es le schtroumpf qui vient toujours pour rappeler ce qu’il aurait demandé ou pas. On discute, on dit. Rien à faire, je sais pas, je peux pas. Mais tu fais quoi là alors. Eh bien quoi, sous prétexte que le portrait je fais pas, et j’ai de très bonnes raisons de pas le faire le portrait, je pourrais  pas être là ? T’as pourtant tout le portrait d’une emmerdeuse toi, hein, est-ce qu’elle aurait pas le portrait d’une emmerdeuse, tu pourrais pas nous faire le portrait d’une emmerdeuse ? Mais quelle violence ici, c’est dingue. On arrête, on se calme, on revient sur terre. Le portrait déjà tu pourrais pas pourquoi ? Rien, je me suis dit, je me rends compte, de qui je suis, et ça je me rends compte que. Une brassée de personnages. Y a des tas de façons de faire un portrait. C’est ça qui est intéressant. Y a toujours quelqu’un pour trouver tout intéressant. C’est ça qui est bien (dit-elle en souriant).  Le portrait c’est quand tu fais apparaître quelque chose d’une personne. Et qu’on y croit. Je suis pas tout à fait sûre qu’on soit quatre là. En effet, c’est dur à dire. Olala. Olala. On va chacun rentrer chez soi. Chacune. Chacun, chacune, comme tu veux, on va rentrer et on va réfléchir. Je suis pas là pour. Oh toi. Laisse parler la dame. La dame, à toi. Faut juste trouver une astuce. Oui, mais je veux pas non plus trahir. Ts. Tout de suite les grands mots.  Y a pas  de danger que tu trahisses quoi que ce soit de toi jamais, toi, comme je te vois là, y a pas de danger que ça arrive, y a aucun danger, tu ferais pourtant mieux, crois-moi, des fois on a rien de mieux à faire que d’se trahir. Tu continues d’réfléchir, tu passes à aut’chose, tu oublies tu reviens, tu trouves une astuce. Le quatrième, c’est la fonction poétique, ou c’est l’ironie, ou c’est le vide qui fait tenir le tout ensemble, le vide central. Je crois bien qu’il faut encourager le délire, mais jusqu’à un certain point. Il y aura certainement quelqu’un ici qui saura poser suffisamment rapidement une limite. La limite, c’est la consigne. Oui, mais et Gertrude ? Gertrude ? Gertrude ? Mais oui, Stein. Stein ! Déjà le nom, seulement, rien que ça, déjà, le nom. Stein. Ça te fait frissonner. Tu en voudrais, ça toi, hein, comme d’un nom, pour un personnage. Un personnage dur, un personnage du dur désir de durer. Le quatrième, on parle pas tous à la fois, c’est le quatrième personnage, durassien. On peut pas tous s’appeler Stein, on s’appellera tous Stein tous les personnages, s’appelleront Stein. Ça commence à déconner sévère ici. Tu sais pourquoi tu dis ça ? Je le sais. Tu dis ça parce que tu as envie de la placer cette phrase, de le placer, ce mot, à cause de sa résonance, rien d’autre. Tu le dis parce que ça fait joli.  Ça déconne sévère. C’est joli. Il faut la faire taire. C’est joli, à dire. Ça résonne. C’est marrant, je dirais, à la limite, tout juste. C’est tellement. Oui, non, Stein, Gertrude, la comparaison, virgule, ça me fait du mal. Qu’on en soit si loin, de Gertrude, de Stein, ça me fait du mal. Moi, ça me fait du mal. Keskiteferait pas du mal déjà à toi, tu peux me le dire. Eske tu serais pas tout le temps à chercher ski pourrait te faire du mal ? Pourkoi je ferais ça ? A toi de me répondre. Pourkoi je ferais ça ? Eh ben oui, pose-toi la question.  Sérieusement, je comprends, Gertrude Stein, ce talent. On revient sur terre, on peut revenir à ce qui compte ici. Sérieusement : on nous demanderait pas un peu l’impossible, là. J’avoue. Ah. Ah. Ah. Un peu ! Bah, c’est jamais qu’un jeu. Tu veux qu’on te demande quoi d’autre. Sérieux. On a pas tous, ça en commun ? On en est pas tous, à vouloir ça ? Je mets les  virgules où, je  veux, déjà. Est-ce que c’est pas ça, qu’on veut, est-ce qu’on veut tous, l’impossible. Écoute, déjà, tu te rends compte que t’es pas cap d’inventer un personnage, hein, déjà, c’est pas rien. C’est pas seulement que je suis pas cap. Bon, c’est fini là, on arrête, tout le monde rentre chez soi, on éteint tout, salut à tous. Merci beaucoup. Ce fut très fructueux.

15/08/23 : En panne, assise sur le bord de la route, je rêve, je fais des culbutes, et publie ce texte sur le site du Tiers Livre, sur le blog de l’atelier : https://www.tierslivre.net/ateliers/ete2023-lefaux03bis-avec-ma-gueule-darbitraire/

dimanche 13 août 2023 · 12h36

#03 | Blanche

Écrit à Paris, dans la nuit du 12 au 13 août, en réponse à l’atelier du 25 juin, #03 | comme je l’avais dit, Gertrude Stein

Une autre nuit, une autre nuit parisienne, en trombes la pluie tombe à un mètre de celle qui écrit fenêtres d’été ouvertes. Au bout de la rue s’entendent les battements sourds et répétitifs d’une fête.

Écrire dans la perte de la langue. Écrire dans son bégaiement. Écrire depuis ce qu’il y a, non depuis ce qu’il devrait y avoir. Voir alors ce qu’il y a. Écrire depuis les rives de la perte de ma langue, depuis mon bégaiement. Dire la langue même comme symptôme. L’exposer. La langue d’avant le polissage, la mise au pas. Est-ce que toute langue ne navigue pas sur sa perte. Je parle ici de la langue individuelle, privée, de la langue de chacun.

Si nous ne sommes plus sûrs du nom de celle qui une fois encore écrit dans le noir, nom que je vais vous rappeler, soyons sûrs de son sexe : féminin. Elle, l’autrice, l’auteure, l’auteur, s’appellerait Sonia Delarue. Le sexe, lui, est sûr et certain. Seul lieu de l’absence de doute, son sexe, son être féminin, laissons-le lui. Sonia installée dans un creux de la nuit, au bord de son canapé.

Revenons au lieu précédemment décrit, c’est de lui qu’il convient de dire un mot de plus. Le laboratoire blanc. Où l’autrice fit apparaître une figure dont elle tarde à faire un personnage. La figure d’une petite fille, d’une jeune fille de quatorze ans possiblement, ou de quinze ans plutôt, ou de seize, malheureusement. Il y a tout en elle encore de l’enfant, dans cet indéfini où elle se trouve, cette sorte d’indéfini, dans ce pourtant excessivement féminin, petite fille, jeune fille, même si la jeune fille est plus pénible à évoquer, qui dans son exploration de ce lieu blanc, découvre une trappe au plafond, la soulève, y monte, s’y installe et alors ressent ce terrible désir de rester là, cachée, dans cette soupente, de ne plus réapparaître. Au monde ne reste que ce désir, qui prend tout, et ce désir est blanc, aussi blanc que le laboratoire, il est sans sentiment, sans sensation, sans couleur, neutre, il s’impose à elle, et durant une heure, peut-être plus, elle reste là, assise dans la pénombre, ayant refermé la trappe derrière elle. Et si elle est jeune fille, alors elle se sent, je la sens là très petite fille encore. Dans ce lieu-là, elle est petite fille. Elle redevient, elle retourne. Et ce qu’elle serait comme jeune fille, serait refoulé, complètement. Quelque chose éventuellement comme tout le malheur d’être jeune fille, comme cette sorte d’horreur, ou d’extériorité à soi. Que cela vous arrive, que des choses se soient mises à vous arriver.

Quand elle se mure dans le mur, quand elle se terre sous le toit, elle redevient petite fille. Elle rejoint quelque chose de son être. Et elle a l’idée de ce fantasme qui consisterait à pouvoir voir sans être vue. Cela la prend, cette terrible envie qui consisterait à voir tout son saoul et à n’être pas vue.

Tout ça est neutre, irréel, silencieux. Irréel est le bon mot.

Maintenant, il faudrait arriver à sortir de ce laboratoire. Je ne suis pas sûre que ce soit sa mère à la petite fille, à la jeune fille, à la jeune Blanche, qui soit venue la chercher. Non elle est redescendue de sa cachette, et sera remontée, mine de rien, rejoindre sa famille.

Traversé le dépôt, pris les escaliers, grimpé, passé l’atelier, grimpé, le palier, la porte, sa clenche métallique, ouverte. Et tout de suite, l’impatience du père à son égard, l’exaspération exprimée, c’est bien vrai qu’elle est devenue jeune fille, la petite n’éveillait pas cette exaspération. L’impatience à cause de son retard. Elle ne dit rien, elle traverse le salon, elle les rejoint à table où ils étaient 4 à l’attendre.

Donc, il y a le père dont il va falloir dire quelque chose, et on le tentera, même s’il semble bien que tout son personnage, à lui, tienne dans ce mot : père. Que ce mot-là à lui seul suffirait à le désigner, à le faire apparaître, qui est-il, il est le père, il est d’ailleurs barbu.

Mais il faut d’abord, encore que je vous dise quelque chose de la présence de Blanche, fantôme à elle-même et devenue jeune fille, abondamment, excessivement, toute encombrée de son corps, dont elle maîtrise et jouit pourtant parfaitement de la conduite, de la manipulation intérieure, ce corps qui dit d’elle plus et autre chose qu’elle n’en sait elle-même, ce corps qui de l’intérieur connaît les rôles, les rôles qu’il est à sa portée et à son plaisir d’adopter, ce corps adopte toutes sortes d’attitudes qu’elle n’est pas loin d’observer comme les autres, éberluée, muette. Quel corps joue-t-il, rejoue-t-il? De l’intérieur, il invente. Des attitudes, des postures, qui sont plus fortes qu’elle et qu’elle n’est pas loin d’admirer, elle adopte ce qui s’impose à elle, et qu’il lui est physiquement agréable d’adopter. Une arrogance, disons.

Une arrogance, principalement. Qui lui vient de ce corps de jeune fille. Dont il n’est pas du tout dit qu’elle l’aime. Mais il a toutes sortes de capacité de jeu, de cosplay, et il faut qu’elle se défende. On n’en dira pas plus pour le moment, mais tout ce que son corps est devenu la met sur la défensive, l’y oblige.

Et alors que c’est vraiment en fantôme qu’elle a grimpé les escaliers, dès qu’elle a poussé la porte, qu’elle a entendu les protestations du père, tout le rôle s’est mis en place, a pris possession de son corps en jambes, en fesses, en ventre, en seins, en cou, en yeux, en cheveux. Et par dessus tout, en vêtements extravagants.

Lui, le père, à ce moment-là, c’est comme s’il n’y avait que lui dans la pièce, qui l’attend de tout sa masse d’exaspération, depuis sa place à la table,. C’est comme s’il n’y avait que lui et elle, elle qui s’avance, sur ses talons de quinze centimètres, et qui va prendre sa place à elle, en bout de table, en face de sa mère.

Une arrogance, un zeste de triomphe, habillent un abîme de silence. Elle est montagne d’indifférence.

C’est l’heure pour l’auteure de reboire un café et d’aller se coucher. Vas-y vas-y, ça suffit.

Pourtant, il y a encore quelque chose que je voulais dire, à propos de Blanche dans la soupente, il y a la pensée, le souvenir qui lui revient d’une autre petite fille. Qui fut jeune fille. Aussi dans une soupente, dans un grenier. Dont elle avait lu le livre à l’école. Cétacé.

grandes difficultés à avancer. je retourne tout le temps en arrière, je me relis, pour me lancer à nouveau. là, je me suis forcée, vraiment. il faut en fait, à chaque fois. je viens cette nuit enfin d’écrire et de rater le #03. c’est cette difficulté extrême à accepter le personnage qui, en plus des contraintes extérieures – les travaux à faire avancer qui n’ont pas avancé, ma si chère petite maman, le retour à Paris – , m’a retardée dans l’écriture, m’a empêchée de continuer. après la difficulté de faire apparaître un lieu. la difficulté de faire apparaître un auteur. j’avance dans quelque chose de totalement contre nature.

qui plus est, j’ai loupé la consigne, oubliée, la consigne du « Comme je l’ai dit... » ou bien « Comme je l’avais dit... » liée à la superbe l’autrice, à son superbe livre, découvert dans cet atelier, non connu jusque là, extrait seulement lu, The making of Americans. Gertrude Stein. je regrette beaucoup, ça m’aurait plu de le faire. est-ce que je suis parvenue à le faire un peu. est-ce que quelque chose est resté de ce que je découvrais hier d’elle, émerveillée, que j’aurais voulu avoir connue plus tôt. est-ce qu’il ne faudrait pas le refaire. mais je veux avancer, je dois avancer. le retard que je prends, ce que je ressens comme retard, me déplaît beaucoup.

Américains d’Amérique, à la réflexion, je me demande si mon père n’avait pas ça dans sa bibliothèque.

je vais relire la consigne et relire ce que j’ai écrit.

j’arrive tout de même à un deuxième personnage, à la fin du texte.

Nous, c’est ce déjà qui va devenir la clé de tout. Reprenez votre contribution #02. Isolez le personnage, celui qui est déjà là, à la fin de la #02. Et, puisqu’il est déjà là, même si vous en connaissez bien peu, tellement peu (mais c’est cela, l’enjeu de la fiction, et qui fait de notre cycle un travail du roman), c’est là que vous l’appliquerez, littéralement, humblement, la haute cheville inductrice de Gertrude Stein : « Comme je l’ai dit… » ou bien « Comme je l’avais dit… » Qui, je ? Mais, dans la #01, est-ce qu’on ne l’a pas construit cet écrivain ou cette écrivaine précisément installé·e à sa table à écrire ? Juste pour la cohérence et la boussole (que voulez-vous, c’est comme pour Christophe Colomb : le but ne se révèle que rétrospectivement, et encore, pas forcément du tout où on avait prévu qu’il soit…), mais sans y accorder plus d’importance que cela pour l’instant — sinon que, dans son Making of Americans, la voix narrative de Gertrude Stein est une nappe qui enracine totalement l’ensemble et lui donne son fondement (voir les quelques lignes de son intro en tout début de l’extrait).

Alors, la consigne ? Elle est claire, non ? On reprend le personnage ébauché à la toute fin de la #02, à peine sorti des limbes et de l’opaque, mais on commence par écrire : « Comme je l’ai dit… » ou bien « Comme je l’avais dit… » et c’est ce personnage-là qu’on fouille. Alors la question vient implicitement : quelles sont les quatre personnes les plus immédiatement en lien avec ce personnage ? Et là, on a le défi de Gertrude Stein : le principe d’expansion d’un livre impossible, mais, à quelque endroit qu’on ouvre, qu’on identifie comme tel, et qui continue de se propager de personnage à personnage.

la difficulté, ça reste le nom, c’est l’obstacle. et je me demande si je ne devrais pas renoncer à tous les noms. revenir en arrière, et débaptiser, débaptiser l’auteur.

Blanche comme nom, pour le personnage, pourrait tenir. Du moment que j’arrive à la maintenir à distance. maintenir son étrangeté. Et du personnage même donner la disparité des personnages. comme ce “dépendante indépendante” de la Martha Hersland de Gertrude Stein.

Blanche pourrait tenir aussi parce qu’apparue au laboratoire.

le train la valise le laboratoire la douche la disparition, le blanc. une phrase m’apparaît me parle. mais est-ce que ce n’est déjà pas trop. pas voulu, apparu. la #03bis permettrait de développer quelque chose de l’héritage paternel, de tirer sur ce fil, ou pas.

samedi 2 septembre 2023 · 19h28

#05 – 00 | ce qui échappe (compressions du temps) / lamento absent
— Non publié sur le site du Tiers Livre

#ateliers #été2023 #05 | ce qui échappe (compressions du temps) – atelier du 9 juillet

Première tentative, je ne l’ai écrite que parce que j’en ai eu l’idée. Je voulais vérifier à quoi ça pouvait éventuellement mener. Ça mène trop loin et je ne l’ai pas publié sur le site de l’atelier. De quoi s’agissait-il ? De plusieurs voix qui commentent un même événement. « Se saisir d’un point d’intensité du réel, et en démultiplier le récit par témoins interposés  » et aussi : « développer le récit en relation inverse à la durée dont il traite, faire récit d’une compression du temps. » Sont cités : Baudelaire, Dostoïevski, surtout Faulkner dans Le bruit et la fureur : « …six narrateurs, chacun s’exprimant par monologues disjoints. La rupture décisive avec l’ancien principe convenu de réalité, puisque la réalité n’est que la somme disjointe de ses perceptions et représentations.« 
Or, je me suis trouvée complètement bloquée face à l’invention nécessaire de ces voix, alors même que l’idée de ces multiples fois voix me parlait, m’évoquait quelque chose d’aussi fuyant il est vrai qu’insistant. Donc, je me suis lancée dans ce que j’ai fait, pour m’en débarrasser, parce que je ne parvenais pas à m’en débarrasser (de ce fantôme d’idée). Comme il s’agissait avec Faulkner d’un enterrement, et aussi peut-être à cause d’un texte (renversant) publié sur le site de l’atelier, j’ai eu l’idée de ces voix imaginées par qui projetterait de se suicider. Je ne sais pas d’où me venait l’idée. Je pensais que quelque chose pourrait revenir. Mais rien. Rien n’est revenu. Sinon ce texte, et je dois chercher autre chose. Pourquoi faut-il que je songe à la mort, à cette mort, pourquoi est-ce que je reste coincée là. C’est à chaque fois pareil finalement, en réponse à la proposition quelque chose s’impose que je n’arrive pas à chasser, malgré ma compréhension globale de la proposition, ma compréhension et mon intérêt, je n’arrive à en retenir qu’une part, de laquelle je n’arrive pas à me décrocher et dont je ne veux pas. Noter, peut-être, à chaque fois, ce qui a « accroché », ce qui s’est imposé, empêchant la venue d’autre chose. Ici, ce qui a accroché, c’est : l’idée d’un enterrement et de ces voix imaginées qui parlent suivant un cercueil, le cercueil d’une personne suicidée. Par ailleurs, cette idée, une fois que je m’y suis engagée, j’ai espéré pouvoir en profiter pour multiplier effectivement les vois voix autour de l’un ou l’autre personnage restant à développer encore, faire entendre des voix qui pourraient en dire quelque chose, mais même ça, non. J’ajoute que dans ce que j’essaie de faire ici quelque chose résiste furieusement à la saisie d’aucun personnage. L’auteur en viendrait à se demander ce qui peut à ce point résister à faire exister –  vivre – un personnage (car c’est à proprement parler tout à fait extraordinaire – ce par quoi l’auteur en passe face à ce qu’elle ressent littéralement comme un impossible et à quoi elle ne s’attendait pas, dans l’erreur complète où elle était. Et encore elle se demande s’il s’agit pour elle d’un consentement à obtenir, d’un sacrifice à faire, à moins que ce qu’elle fait : ne pas y arriver (ne pas donner la vie, ne pas faire vivre ce personnage, qu’elle ne nomme même plus ici) : ce soit exactement ce qu’elle veut faire). A moins, et beaucoup plus simplement, qu’elle ne soit juste pas romancière, après tout, cela arrive (on en voit d’autres, on n’en meurt pas, non plus).
NB : je note que tout du long je choisis de dire « voix » plutôt que « narrateur » (et que cela me coûte 2 lapsus calami – multiple voix/fois/vois).

c’est ce dont j’ai toujours rêvé, dites-vous, pourtant je n’ai rien dit de tel, d’où cela viendrait-il. je n’ai rien dit, il me semble et votre agacement. ce n’est pas le moment de se taire. non, sans doute, non. vous vous plaisez à imaginer ce qu’ils diront. comment ils pleureront tous, comment ils pleureraient. du bout de la bouche, j’avoue, un peu. elle lâche ça. cela a pu avoir lieu. mais, qu’a-t-on dit, une fois qu’on a dit ça. on a dit quoi. qu’est-ce qu’on écrase, ignore. oui, un peu, oui. peut-être ça a été.  et pourtant non. non. je l’imagine assez, la façon dont. donc, non. je l’imagine assez ou je ne peux l’imaginer. j’imagine la destruction. pour les autres. je fais partie de ceux que cette pensée arrête. et souvent j’ai cherché à trouver les mots, à laisser les mots qui auraient pu rendre acceptable. les mots pour m’excuser. donc, c’est faux de croire, de dire, d’insinuer que j’aurais pris plaisir, que je prendrais plaisir à imaginer les pensées de celles et ceux, qui m’aiment, de mes proches, le jour de ma disparition. je me sais aimée. il faudrait que la pensée à eux disparaisse, disparaisse complètement. ce qui arrive, ce qui est arrivé. qu’ils n’aient plus existé. (s’il m’est m’arrivé d’imaginer les pensées d’un tel ou d’une telle à ma disparition, c’est qu’il s’agissait de quelqu’un que je ne connaissais pas vraiment, d’un fantasme ou d’un amour, mais s’agissant de ma famille, non, il ne faudrait pas que je pense à eux.) enfin, là je suis dans l’oubli, les temps se compriment. même dans le « désir de mourir » – qu’on peut à peine appeler comme ça tant le désir précisément en est inhabité, déserté -, même dans le besoin de fuir, de s’arracher, de s’expulser, ou dans ce qui au quotidien peut se  trahir d’une façon de ne pas tenir à la vie, il y eut une progression. depuis l’enfance à aujourd’hui. mais tout de suite : c’était moi. et il m’étonna que ce ne fut pas les autres. eh bien je parle de… cette façon de ne pas tenir à la vie… s’il y eut, s’il put y avoir l’imagination un jour, une nuit, le fantasme de ce qui se dirait de moi à mon enterrement, en suivant mon cercueil, si cela eut lieu qui me dit quelque chose, ring a bell,  c’était il y longtemps, c’était dans les premiers temps. des choses lues peut-être dans des livres théoriques. et cela fut levé, comme on lève un lièvre, par le susdit psy déconcerté, et cela sonna faux, et cela refermait, ce qu’il y aurait pu avoir à dire, sur ce désir, cette volonté, cet impératif. cette intervention de l’analyste, à propos du plaisir que j’y aurais pris à imaginer le désespoir de mes proches, cela me chargeait de cela, cela augmentait la charge, et tentait de réduire ce désir de mourir à une histoire qu’on se raconte pour se faire plaisir le soir quand c’en est tellement loin, cela refermait la possibilité d’une parole. même s’il n’ y en a probablement aucune possible.  est-ce que je me mens, est-ce qu’il n’y eut cette pensée, le cinéma qu’on se fait, que la honte de la question de l’analyste, vous vous plaisez à imaginer… a refoulée, rendue dorénavant impossible ? ce qui n’enleva cependant pas. ce qui ne ramena cependant pas. l’envie de poursuivre.  l’imagination de ce que des voix auraient dit. de ce qui se serait dit. ce qui se dit de vous après votre mort. aussi  quand j’y pense, tant qu’on y est, l’imagination du posthume, de l’écrit posthume. ce qui se dirait, puis, l’écrit exhumé. et donc, il n’y eut pas de désir de punir ? sursaut. c’était il y a très longtemps, son « premier divan », quel âge a-t-elle. punir ? est-ce pour punir que j’aurais voulu mourir ? mais qui d’autre, sinon moi-même. oui, dit l’analyste se levant, qui d’autre.

Blanche, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, se lève à son tour, de sa poche tire les billets préparés, les lui tend en sortant. ce qui est étrange songe-t-elle remontant la rue vers chez elle, ce qui est étrange, c’est que j’ai été furieuse sur l’un de mes deux parents, sur papa ou sur maman, et que je ne parviens plus à m’en souvenir. il y eut un ressentiment profond, qui toujours la ramène à cette scène où, marchant dans la rue vers la boulangerie, elle avait interrogé  son frère : tu préfères qui toi, papa ou maman, sa surprise, à lui. et sa fureur à elle, à l’entendre répondre qu’il est sans préférence, elle explose de colère, contre l’un des deux, mais duquel s’agissait-il ? pendant des années elle s’en est souvenue. jusqu’à ce qu’elle oublie. est-ce que l’auteur ici ne pourrait pas décider ? est-ce que tu crois que ça a de l’importance ? ta mère aussi fut sans préférence.

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