sans titre, dans la maison de ma mère

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vendredi 22 mai

maintenant, le jour, alors que passe dans la rue le camion de la voirie. le jour et la joie. de mes plus grandes joies : voir. qui est toujours une surprise. et l’être avec ma mère.

hier… après un long moment d’écriture, le mot à A, je veux nettoyer la cage d’escalier de la maison de ma mère, je veux ça et tellement d’autres choses en même temps, mais ça, avec le beau temps qui arrive de toutes parts, les fenêtres à l’avant, à l’arrière, je prépare un seau, un torchon (=une serpillère), en même temps que je mets au four les méchantes brochettes achetées la veille, etc. etc. je passe, pas tout dire. vient le moment de désorientation. comme si souvent quand je suis ici : qu’est-ce que je dois faire, qu’est-ce que j’aurai oublié de faire, qu’est-ce que je dois me mettre à faire, qu’est-ce que je ne fais pas? la tentative de faire une liste. le désagrément du passage à l’improviste de X et comment j’ai dû me dérober à ses bras, le souvenir de ça, anguille. gentillesse de J, mon fils.

marcher vers la clinique, en retard. elle y est arrivée il y a deux jours, pneumonie par inhalation avec inflammation sévère. c’est la deuxième, la première en octobre. je la trouve avec un tuyau de sang qui lui rentre dans le bras, perfusion le mot tranquille. des traces de sang sous le nez. je lui donne et elle aime la pâtisserie achetée, 6 euros, au rez-de-chaussée de l’hôpital, un tiramisu blanc, mais la vue du sang, sa très apparente fatigue m’inquiètent et je dois chercher quelqu’un qui m’explique.
une transfusion d’hémoglobine, un manque de … globules rouges (est-ce possible?)
la doctoresse me dit qu’elle était dénutrie, qu’elle ne pourrait pas guérir. et que ça allait aller mieux, maintenant.
— donc, une semaine d’antibiotiques, et je la renvoie à la maison de retraite.
— et elle, et… sa vie n’est pas en danger?
— elle est très vieille, me répond-elle.
elle est très vieille.
je ne sais pas comment dire ça à mes frères.

je pense qu’il faut être très fort ici, avec elle, à elle.

voilà, il me revient ce que je dois faire, ou pas, acheter un gobelet avec un bec pour qu’elle puisse boire, est-ce ce que je dois faire?seigneur, c’est pas sûr. non, ce n’est pas à ça que je pensais : est-ce qu’il ne faudrait pas écrire, tout de même, à la maison de repos, pour leur dire. dénutrie ! mais ça ne sert à rien. signaler. donc, que faire? ce gobelet? pour les boissons. ou? trouver de l’épaississant? la veille, je n’ai pas pu lui donner à boire. la pneumonie par inhalation est provoquée parce qu’elle avale de travers, et surtout quand elle boit. un très aimable infirmier me trouve de l’épaississant. faut-il que j’en rachète? la discussion à ce propos avec lui est longue mais non concluante. probablement. noter tout ça sur un bout de papier.

je retourne près d’elle. sa tête de travers sur l’oreiller, je m’assieds très près de son visage, mon visage tout proche du sien, que voit-elle, ses yeux, je lui touche le front, la caresse, le front, la joue, sa peau, elle tend ses doigts vers moi, vers mon visage, touche mon nez, c’est comme rigolo. elle “parle” plus que la veille, beaucoup en flamand. et il y a les mots “fille”, “madame”. elle dit Jean-François, elle indique du doigt : Jean-François était là, Jean-François était là, effectivement, était là quand elle est arrivée. je téléphone à JF, je suis émue, à nouveau l’écrivant. elle parle. j’ai l’idée d’appeler Jean-Pierre, qu’il l’entende. je dis Je vais appeler Jean-Pierre, elle fait un air étonnée, tu crois ? mais, Jean-Pierre n’est pas là, je raccroche, lui envoie un message : tout va bien, qu’il ne panique pas à l’idée que j’ai essayé de le joindre. je dis à maman : il n’est pas là. elle m’émeut. la nourriture arrive. elle mange si facilement, si bien ses tartines que je coupe en petits morceaux. elle est comme un oiseau. la boisson, eh bien ça ne passe pas, ça ne marche pas, je n’arrive pas à la lui donner. je sais qu’elle a soif, elle retient la tasse au risque de la faire renverser, je dois l’empêcher de s’en emparer, c’est désagréable, mais je suis plus forte qu’elle et patiente. j’essaie à la cuiller, ça renverse. après le repas, l’infirmier me ramère… un expresso qu’il a bien épaissi.
le monde est merveilleux.
— un expresso?
— j’ai été le chercher à la machine
— vous ne pensez pas que ça va l’empêcher de dormir?
— mais vous me disiez qu’elle n’avait pas bu, qu’elle voulait boire?
— oui, oui. il me tend le gobelet et me dit que je peux le lui donner à la cuillère. je le remercie vivement.

je trouve comment positionner la table pour qu’elle puisse lire Les exploits de Quick et Flupke tranquille, elle regarde, la fatigue revient.
et je cherche dans ma mémoire à trous les titres des morceaux de musique qu’elle aimait bien que nous écoutions à la maison de repos, et je ne retrouve pas. (maintenant, si je re-parcours les messages à JL, je le retrouverai, parce que je lui en avais parlé, je vais faire ça, dans Messenger.)

je vais me faire un café. et cette liste sur papier et chercher le titre du morceau qu’on écoutait, au piano, Beethoven — ou était-ce Mozart. hier, j’ai retrouvé sa symphonie n° 40, mais rien en fait, aucune réaction — dois-je trouver un casque, pour pouvoir le lui mettre sur la tête? — mais aucune réaction. pas de panique. elle me reconnaît. ça reviendra. je reviens près de son visage, les caresses, elle pose la main sur moi, son doigt sur moi, nez, joue, va à mon front, appuie, fait ce geste, ce petit signe de la croix qu’oma — sa mère — nous faisait avant que nous allions nous coucher, au bisou du soir, ce signe appuyé enfoncé dans la peau, tout petit, avec ces mots que je ne comprenais pas et que je transcris comme je les entendais : “Godzin e gebor”*. ma maman dit un ou deux ou trois mots d’une prière, en flamand. je dis ce que je sais, le Wees gegroet Maria, vol van Genade, de Heer is met U, gezegend zijt gij boven alle vrouwen, en gezegend is de vrucht van u lichaam Jezus… elle ferme les yeux.

je reviendrai plus tard, relire. peut-être envoyer à mes frères. ou pas.

je suis dans la maison de ma mère, dans son lit. ma douce alzhei-mère. dans la belle maison de ma mère.

il faut beaucoup boire. les m de mon clavier ne fonctionnent plus. les papiers à réimprimer et à envoyer à la maison de retraite (ou y aller? récupérer un gobelet, l’épaississant, des albums photos, les Quick et Flupke?)

comme elle était hier, quand je l’ai laissée

*est-ce god zin je geboren, de dieu tu es née?!

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