mercredi 13 janvier 2021 · 06h18

Présentation de ma langue : 1
— dans la série Les grandes énigmes

D’être dans l’impossibilité d’avancer quoi que ce soit d’autre que sa propre vérité
Ce serait ma façon d’être folle
Ça aurait été une façon, au monde, d’être folle
Sa façon d’être folle
Depuis toujours

D’autrui, capable de comprendre les textes les plus subtils mais incapable de se les approprier, de les redonner, incapable de les faire passer par sa propre bouche ou plume
Et médusée par cette incapacité

Je ne parle que ma langue qui ne parle que sa perte
Refuse rien qui viendrait l’occuper
N’avance jalouse que de son secret
N’envie nul, n’aime que sa propre aporie

N’envie nul, n’aime que sa propre aporie

Et pourtant elle entend, Dieu sait
Est force, extrême
Mais c’est qu’à tout préfère le trou, fore
Fore tous les souterrains, les sous terre, les 100 pieds sous terre

Tandis que d’elle je pâtis
Des autres, elle avale
Les mots les fourre dans mon intérieur
Qui rit
(L’intérieur rit)

Dedans elle touille chatouille et tire
Les cordes
Disperse explose de tous ses doigts
Si fins, si doux
De sa voix de sirène
Jusqu’à produire la seule vibration
Hurle
Prise déprise
Jusqu’à la plus parfaite illisibilité

Tout haut je dis : excusez-moi, j’oublie tous mes mots
Dans les  conversations, j’acquiesce
J’interroge du regard

Parfois, il est vrai, je la trompe, ma langue, je vais à toute vitesse, l’engage dans un éclat de rire, et elle se lâche un peu, se retrouve dehors, éternuée étonnée, tandis qu’elle m’agrippe partout du dedans (me tenant en alerte) (j’avance alors comme seule dans la fragilité, dans la fébrilité et du bonheur envahissant en émoi)

Sans doute, oui, une façon de désir la sort-elle de sa réserve, délaissant les joies de son manque au monde, elle se cherche des formes qui descendent l’épouser joyeusement, un peu comme une femme, elle s’organise, enchaîne les chaînes, les robes, se risque au dehors, ruée doucement, s’enivre de l’air, s’évanouit, part en conquête éperdument aveugle, mais il faut que ce désir soit déjà jouir

Mais il faut que ce désir soit déjà jouir

C’est son secret : elle est jouir, sa langue

Tandis que  par temps calmes, ceux où je ne pleure plus son intraitabilité*, m’accorde-t-elle mutine
De dire un mot incompréhensible et sans mémoire
Krotchikov, rrroumba, metodooliika…
Nous en jubilons doucement ensemble
Convaincues du grand bien que nous faisons au monde

Convaincues du grand bien que nous faisons au monde

J’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’une façon d’être femme.
C’est : solitude.

*intransigeance

Voir aussi : https://www.disparates.org/iota/2024/10/presentation-de-ma-langue-2/

lundi 4 octobre 2021 · 19h27

Au nom d’aucune
— lundi 4 oct. 2021, 09:46

Aucun choix qui ne se soit avéré impossible, à chaque croisée de chemins emmurée. Ciel qui à certains parle, muet sans me voir, image d’un corps inatteignable, moins doué d’amour que d’extases hors durée.

Vint celui qui m’a donné le souffle. Celui ou celle. Au corps d’une voix blanche traça des allées, donnant enfin retours et soif. Du doigt de la voix et des noms.

(Enfin retours et soif. Du doigt de la voix. Et des noms. Enchantés. Oh, te salue au nom d’aucune.)

Oublier l’entendement.

Hasard dodelinant des syllabes auxquelles obéir sans crainte, qui vous glissent sur les veines, qui vous glissent dehors dedans. Galopent cataclop. Et soif.

Un corps reçoit ses noms.
Un corps reçoit ses noms!
Cloches.
Baptêmes contre anathèmes.

Rugissez. Ici le bas-ventre né chapeauté. Y tirer les gouffres. Coulées de douceurs, résons d’écritures, renversée.
Les yeux. Noyés de bois verts, de bois vie.
Telle est l’ardeur : ce puits.
Se lève. À tes lèvres,

« Nous comprenons l’écriture qui chauffe et qui brûle. »
« Qui chauffe au bois. »

(D’après Lève bas-ventre de Gertrude Stein – Atelier d’écriture Laura Vazquez)


Les ateliers d’écriture Laura L Vazquez:

https://www.instagram.com/lesateliersdecriture/

vendredi 22 octobre 2021 · 15h46

cordelette à noeuds

tôt, enfante
très tôt, dès enfante
couchée sur roue dans noir du temps
souriante ou oubliée
oubliante
selon
roue dentée mais pas pleur
même pas
lourd
corps de lettres plombé
d’or
à 10 points à 10.000 à l’infini
univers compact
univers contact
tu
vois l’actée: je prends ta main tu prends ma main, la borne
dedans le temps mord

signé: caramba corps raté

dimanche 24 octobre 2021 · 19h20

ma mère l’oiseau

ma mère l’oiseau
ta jolie tête penchée ton petit bec piquant
la moire de tes yeux
tes plumes toutes de soie
tu veilles sur nous
tu nous dis

entends-tu la couleur du tu, comme la terre
d’où tout revient
c’est l’envers de la grammaire
qui tire son teint des beaux oiseaux
tu nous dis

de la syllabe murmurée
bulle
entends-tu
le vert l’émeraude du secret de tes rêves

nous dit-elle de sa langue oiseau, qui tapote tricote faufile faucille
ses pattes nous laissent tranquilles signes
comme des baisers de cils

oct 21/nov 22 – atelier Laura Vazquez (Christine Lavant)

dimanche 18 septembre 2022 · 18h01

Mon identité tient mal
— "Qu'y a-t-il dans un nom ?"

Mon identité tient mal. Ou tiendrait mal. Parce qu’il y a un moment où quand l’identité tient mal, le sens ne tient plus très bien la route. À moins que ce ne soit le contraire. Parce que le sens ne tient pas, l’identité ne tient pas. Mais je ne pense pas. C’est depuis ce problème de départ avec ce que serait mon identité que le sens s’est pour moi souvent teinté de doutes, voire s’est annulé, annihilé.

Je précise que c’est là où l’identité tient à un nom, à un prénom accolé à un nom de famille, un patronyme, que cela me pose problème. Je n’arrive pas à relier ma personne, qui existe bien pour moi, à mon nom. Quelque chose en moi s’y refuse. Ce nom, dont il est cependant usé dans les administrations, les hôpitaux, les invitations, par les amis, par des vendeurs, pour des colis ou des factures, est pour moi comme une enveloppe vide, morte. Dans les lettres cependant, dans la correspondance, cette enveloppe trouve tout son sens. S’anime, vibre, vit. Et me remplit et se remplit.

De même à chaque fois que je suis nommée, quand il ne s’agit pas de l’appel dans une cour d’école, par exemple, c’est comme si je recevais une nouvelle fois mon nom, un nom. C’est un baptême à chaque fois. Un tressaillement. Alors, l’enveloppe rejoint sa lettre, le contenant son contenu…

Attacher mon nom à ma personne me pose un problème. Sans que je sache vraiment lequel. Sans que je le comprenne. Une étrangeté.

Une vie vouée à l’anonymat.

Il est possible qu’un jour je trouve une explication à cet état de fait, peut-être plus commun que je ne le crois. Dont on imagine mal ce qu’il peut entraîner comme handicap dans l’accomplissement de sa vie.

Il aurait fallu que je me fasse un nom, que je me fasse ce nom. J’ai été tentée souvent d’en prendre un autre, un pseudo, un nom d’artiste. Mais curieusement alors mon identité me paraissait tronquée. Divisée. Et c’était comme devoir assumer deux vies différentes. Dont l’une n’est pas la mienne.

Exactement comme si le manque d’adhérence à mon nom m’identifiait plus authentiquement qu’aucun nom. Mon manque à mon nom. Était ce qui réclamait reconnaissance.

En même temps, je me connais en tant que Véronique Müller. Intimement. Je me reconnais. Et peut-être que les années d’analyse ont-elles servi à cela, dans le secret du cabinet, nourrir l’identité, le nom – le symptôme. Et qu’il faudrait que j’examine à quel endroit, à partir de quelle zone limite, ça ne fonctionne plus, l’usage du nom. À moins que je ne le sache déjà.

Le symptôme n’est pas ce qui trouve à s’inscrire, à s’insérer le plus facilement dans le discours contemporain.

Mon nom traînerait toujours avec lui le poids de l’intime, dont il ne se départirait pas.
Contrairement donc à ce que j’affirmais d’abord.
Non pas étrange, mais trop intime.

Que je m’y sois liée par la psychanalyse et par l’intime, le réel. Le secret.

Du coup lui aussi toujours trop nu. Pour les mondanités trop légèrement vêtu.

Du coup, plutôt que dans les astres, je parlerais d’ancrage du nom dans la matière de qui s’est tramé, de ce qui a pu se tramer d’histoires autour et au départ de son réel, ce qui au fil des séances s’y est brassé et accordé de jouissance, venant s’inscrire à même le corps, faisant chair.

* « Du symptôme à son épure : le sinthome » de Jean-Guy Godin repris dans le Joyce avec Lacan de Jacques Aubert, que l’on peut lire là :

https://excerpts.numilog.com/books/9782868270498.pdf

(Où chaque exception réclame sa loi, cherche le couvert de la loi, là où le symptôme peut trouver à s’inscrire dans la loi comme exception.)

Atelier Laura Vazquez

mardi 3 janvier 2023 · 16h13

La voix de ma tante

Aujourd’hui, j’ai compris combien c’est ta voix qui me manque
Ce dont vois-tu je ne me doutais même pas
C’était tous les ans la même chose, à cette époque de l’année, de la grande fête
Je me trouvais soudain plus seule encore qu’à l’habitude
Des jours durant, agitée, abattue
Malgré moi plongée et replongée dans un passé
Dont l’éclat me revenait par bribes
Celui des papiers brillants
Surtout celui de ta voix riant
Qui s’élançait dans l’escalier traversait la maison envoyait ses ordres s’adressait aux uns et autres et lançait un maelstrom d’activités pour préparer la fête

Des jours et des jours durant, année après année, les mêmes gestes répétés

Et je pouvais te suivre, en silence, partout avec toi accomplir. J’avais ma place dans le monde. Il m’était demandé et je pouvais répondre et je riais aussi sous tes regards discrètement tendres 
Est-ce qu’aujourd’hui encore dans l’amour j’attends cette voix sans peur qui prend si largement l’espace et me l’ouvre
On pourrait bien le croire quand l’angoisse referme sur moi son couvercle, à force de silences prolongés
Il est rude de ne plus t’entendre. Ma tante. Et depuis que j’ai compris cela, c’est moi qui donne de la voix, je la donne, tu vois, comme toi, vaillamment, je la lance, j’y mets comme toi autant de gaieté possible. Et je repense à toi.
C’est comme de retrouver jambes, corps, vie.
A cette époque de l’année.

Liens : Titi

vendredi 9 juin 2023 · 02h34

FORMULAIRE / RÉSUMÉ
— Atelier rien nulle part (essai 2) (que ce qui est à dire ne fasse que s'annoncer)

C’est avec ce texte, je crois, que j’ai été au plus proche de la  consigne proposée par Laura Vazquez, même s’il est  trop long, cherche encore sa forme, sa voix. Son mot d’absence.

Il tire son départ de  l’idée d’un formulaire à remplir, formulaire quelconque, type, l’un de ces écrits administratifs dont il est tellement impossible de répondre, qui vous réduit aux signifiants attendus de votre identité comme unité de production. Par excellence le genre d’écrit qui ne laisse aucune place à ce qui ne pourrait se dire, et sur la base duquel cependant notre société se construit.

C’est ma façon de tenter de me rapprocher du poème de May Ayim,  « objet : candidature », qui se joue de tous les envois de curriculum vitae, de toutes les langues vidées de leur substance auxquelles il est attendu qu’on se réduise.

Comme le disait si bien Laura, le poème se dérobe à toute tentative de fixation, à toute identification, il laisse vide toutes les étiquettes, et tout ce qu’il pourrait y avoir à dire n’y est qu’annoncé.

   « adressez-vous svp nulle part
    à n’importe qui »

Réponse ironique à la langue administrative qui vous traite comme n’importe qui, comme unité interchangeable. A rebours, sa langue est des plus familières, vivante, et son usage des déictiques, ces mots qui servent à désigner à pointer l’objet qu’ils visent, donnent au poème une allure de balade primesautière, tout en dénonçant le langage pour ce qu’il est : un indicateur dont on se joue:
 

« je m’appelle 
  comme ça
  je viens d’ici ou là et
  je fais ceci ou cela »

Et qu’elle rappelle à son manque :

  « ou s’il vous  manque quoi que ce soit
  adressez-vous svp…« 

Il me semble que je dois trouver le moyen de réduire mon texte de sorte qu’il trace plus significativement encore la place de ce qui ne s’y dit pas, de ce qui s’y dérobe, ainsi qu’indiqué par LV.

FORMULAIRE / RÉSUMÉ

Nom, prénom  D’où tu vas, où tu viens.
Date de naissance Me souviens de la date du lieu l’heure même à moins que je ne confonde avec celle. C’est le nom de la clinique où je nais que j’oublie et confonds avec celle où ma mère aujourd’hui
Nationalité Petit pays où je ne vis plus où j’ai quelques attaches
Etudes et solitude. Là que commencé sans m’en apercevoir m’en plaindre comme observé de l’extérieur (à connaître l’isolement)
Tout arrêté quand rencontré celle qui comme moi (jeune femme) plus loin que moi et qu’ensemble nous voulûmes – faire ce dont personne ne peut parler
Alors vinrent les nuits les danses les hommes qui apprécient les teenagers et ne vous veulent pas du bien (sauf un, inoubliable jeune et peroxydé et aussitôt perdu)
Puis l’inattendue version du pire le grand sommeil d’oubli les semaines au lit
Puis les études reprises contre le père
Puis laissées
Puis les études reprises dans les pas du père
Puis laissées
Pour suivre un homme qui m’apprit tant
Qui une nuit une seule dans l’appartement de son ami, en lisière du parc, l’appartement vide de tout et ensuite plus jamais
C’est alors que commencerait ladite expérience professionnelle et le jeu sans jouer les planches sans trac un texte enfin dans ma bouche pas de moi adopté de tout corps par coeur
Puis l’amour avec l’ami en âge d’être mon père l’ami de mon ami où l’on parlait de ce qui se parle nulle part chez qui j’arrive veines ouvertes. Qui aimait la pluie marcher au milieu de la rue et les jours au lit à s’écrire. Qui arrêta de boire que je laissai qui alla au pire mourir seul
Puis la raison, le travail, la nouvelle raison, la solitude. Pour le sauvetage, la pratique d’une parole pour laquelle on paie et l’élaboration du cas (le mien) comme identité inavouable
Ce, toujours à portée du pire, qui se chuchote en mon cerveau
Et la lecture des livres.
L’écriture des secrets l’amour tout épistolaire les rues arpentées
L’amie unique belle chère et lointaine.
Au loin les autres leurs fêtes, leurs amis.
Moi, je me rapproche toujours de moi tandis que se perd inéluctablement la possibilité de la fiction du camouflage du secret du scandale.
Les insomnies les longueurs de bassin
Des amoureux qui me suivent de loin
Le coup de foudre
L’amie qui aimait les femmes
L’écriture avec un homme qui me dit de quitter mon pays
Avoir tout quitté
Puis l’enfant et l’accalmie, la volonté de l’accalmie
Tout du long l’oubli avançant
Tout du long, profession : sans
Quoi qu’il en soir, profession : sans
Quelque soit le trop, de travail
La normalité jamais rapprochée la honte jamais laissée
Ceux et celles que l’on paie pour parler déballer l’obscur qui seul pourrait vous représenter
Plus tard, beaucoup plus tard, la folie de la mère l’alzheimer son lent recul sa sortie sa connaissance des gouffres
Tout du long quelques lettres pour survivre pour sur-vivre connaître l’ardeur se brûler à la vérité, la plume nourrie des sucs de l’intime, la joie, le repos, la lettre comme lieu où je possède un nom
(À côté, en parallèle, la rencontre d’un corps le mien l’apprentissage d’un corps délivré de l’image les coulisses du neutre la séparation de ce qui ne cesse de devoir être oublié. Le temps du geste ancestral, avec ses plis et tous ses au-delà)
Tout du long l’échec à améliorer toujours
Le renoncement à la normalité
L’intime sentiment de ce qui reste à accoucher à mettre au monde
Les liens impalpables
Le rire des langues désuètes des voix à provoquer du tout-fait à défaire
D’une table qui se rase
Le désir de vaincre le vain pour donner en gloire le rien qui est le mien, si fondateur, au nom de celui seul qui ancre soutient ma responsabilité, l’enfant né 20 ans plus tôt (et à qui je n’en donne aucun)
Les formules improbables poursuivies pour qu’il ne subisse de l’excès d’angoisse que l’inconnue force qui permet contre toute raison de défendre l’innommable l’innocence le moyen de dire même sans tout dire dans la sainteté du ratage le chant maudit de sa force le triomphe sûr de sa joie tranquille et sans haine ni amertume.
La constante inconnue.
La beauté.

VMVST  

– Ecrit de nuit, à Bruxelles, une de ces nuits où je craignais ne pas pouvoir dormir, je logeais dans la maison de ma mère. 

mardi 11 juillet 2023 · 12h03

Un objet La pensée glisse
— Atelier Laura L Vazquez (avec François Durif et Gaëlle Obiégly)

Prends un objet au hasard
Je prends mon corps et la nuit et leur mauvaise rencontre
Prends un objet au hasard
Je prends l’œil qui s’ouvre et le désespoir
Fenêtre ouverte sur la nuit et l’absolue nécessité de ne plus penser à rien
 
Fermer l’oeil, vider l’angoisse dans le silence de la nuit, constituer son épaisseur, s’y loger. Penser : lourd, rejoindre la gravité, s’enfoncer dans le matelas. Se couler dans l’étendue du corps qui devient Un et infiniment divisible, extensible en et hors lui. Dedans, à l’intérieur, naviguer d’un lieu à l’autre, d’une cuisse à la hanche, de la hanche à la main proxime, couler dans les tubes du bras, etc. La matière de ton attention circule en toi, une nuée d’attention, une onde t’explore, souple se glisse, se gonfle, te gonfle, se rétracte, soudainement s’amplifie, s’attarde, animale, intime. Par dessus tout taire, n‘entendre que cette volonté de dissolution dans la pesanteur, tu t’appesantis, en toi.
 
Se tourner sur le côté :
– A-t-elle encore sa diarrhée ?
– Lui ont-ils redonné des antidépresseurs ?
– Aurais-je encore des nouvelles d’elle ?
 
S’endormir (couler, disparaître
dimanche 23 juillet 2023 · 19h27

il y a celle qui ne sait pas
— atelier foule

J’ai mal
Je n’ai pas mal
J’ai mal
Je n’ai pas mal

Il y a celle qui ne sait pas
Qui ne sait plus
Celle qui n’a jamais su
Je ne sais pas
Celle qui dit je sais mais je ne sais pas
Je n’ai jamais su
Écoute je ne sais plus
Tu sais toi
Y a celle qui oublie
Y a celle qui retient
Celle qui retient tous les chiffres
Toutes les dates
Celle qui trébuche
Celle qui retient tous les noms
Y a celle qui se maquille
Celle qui s’habille
L’ autre, celle qui fait tache
Celle qui fait trou
L’absente
Et l’éléphante de tous les magasins de porcelaine
La cochonne
Celle si hors les mots qu’elle espère en les ondes
Y a celle au lit
Y a la séparée
Y a la suspension improbable des phrases
Qui en dénonce l’inanité
Y a celle qui se hait
Celle qui ne se hait pas, qui se lèche
Celle qui se déleste de tout ce qu’elle aime sur le pont du néant
Celle qui te voit la voir
Celle qui n’a rien
Qui court
Qui erre
Qui rue
Y a la rue
Y a celle qui n’a pas de nom
Celle qui perd ses mots
Qui ne finit pas ses phrases
Celle qui pense trop
Y a la lourde
L’évaporée
Celle qui dit
L’histoire s’accroche aux noms propres
L’histoire s’agrippe à la grille et je lâche
Celle qui retombe sur ses pieds
Celle qui crache dans ses mains
Celle qui est seule avec ce qu’elle sait
Celle qui croupit
Celle qui coud
Celle qui vieillit
Et l’autre dans l’insolence de la jeunesse
La solitude, la splendeur
Il y a celle qui dit que fait-on de ce qu’on sait et qui ne trouve pas à rentrer dans le savoir du monde
Il y a celle qui voudrait dé-savoir
Celle qui perd son sac
Dé-savoir le monde
Qui perd son téléphone
Celle qui meurt
Celle qui meurt tout le temps
Celle qui est déjà morte
Celle qui voudrait mieux savoir ce qu’elle sait et qu’elle ne sait pas encore
Celle qui ne pleure plus
L’enfant
Dont les joues s’inondent de larmes
Qui dit c’est rien, c’est de l’eau
Des rivières, des rigoles
Celle qui se cache
Celle qui se montre
Y a la nue
Des nues de nues
Y a l’habillée
Très habillée
La court vêtue
L’énervée
La douce
Y a la muette
La trouée
La débordée
La figée
Celle qui baisse les yeux
De désir
Ou qui rit
Qui parle fort
Héroïque
Pour vaincre le silence
L’absence de sens
La réponse évasive
Y a la peur

dimanche 23 juillet 2023 · 23h06

geste
— Atelier Geste

Cela faisait longtemps que tu pensais retrouver la sainteté par le geste
La sainteté, le repos
(Or un saint dût-il être tranquille ? Bah, tu lui offrirais ça, un instant)
Or ce geste n’est pas toujours à portée
Ce geste qui entraîne le silence la beauté
C’est à la cuisine que quelquefois il revient
S’offre le plus sûrement
Dans son espace exigu
La proximité d’un fenêtre
En coupant un légume
En faisant la vaisselle
Ton corps alors en résonance avec le silence du monde, s’y étend, s’y entend
L’accord parfait
L’unisson
Le suspens
Tu vibres
Tu souris
Palpites

Ce serait sans cause. Cela naît surgit d’un désir de taire de s’extraire de faire un pas de côté dans une pièce inhabitée. D’une pause. De la joie d’être debout d’entendre ce désir du corps d’être mouvement. De la joie du corps. Muscles et algues. Et l’émerveillement continu du voir. De la lumière.

C’est un état de grâce dans le geste le plus quotidien et où cette quotidienneté même est bénie. Son anonymat. Une danse.

Cela ne cherche même pas ses mots.

lundi 19 février 2024 · 11h53

un verbe

démébrer. ne pas avoir les mots d’une cause désespérée et qui la sauvent. être dans le désespoir qui s’ensuit. être dans les demèbres. elle est démèbrée. je démèbre. ils étaient démèbrés et ne le savaient pas. comme un malaise silencieux. comme une maladie inguérissable. une forme de bêtise ? oui. d’intelligence empêchée. combien sont-ils ? à démébrer éparpillés ? ils ne se comptent pas, surtout la nuit. dans l’impact d’une stupéfaction qui se prolonge.
jeudi 14 novembre 2024 · 18h54

Vie de Laura (extraits)
— atelier du samedi 9 novembre, Raconter une vie, avec Roxane Gay

Dire ce qu’elle aime, Laura, elle le sait d’abord pas, pas tout de suite. Un peu comme quand elle était petite et qu’il lui fallait dire quelle était sa couleur préférée. Elle aurait bien choisi le rouge et n’osait pas. Comme si c’était le bleu qu’il fallait, le bleu qui convenait, le bleu qui lui convenait. Alors elle répondait bleu, y mettait même une certaine conviction, presque jusqu’à y croire elle-même. Elle avait peut-être toujours eu un certain souci des conventions, avec le désagréable sentiment de ne savoir absolument pas ce qui convenait. Sans doute lui manquait-il quelque chose, sans que l’on sache quoi. Au jeu des préférences, elle disait donc bleu, ce qui ne l’empêchait pas, aussi souvent que possible, de choisir le rouge. Le pion rouge par exemple, au jeu des petits chevaux. C’est le petit cheval rouge n’est-ce pas qui gagne. Elle n’avait aucune estime pour le cheval bleu. 

(Elle aimait bien le rose aussi, le rose, mais le rose, ça, le rose et tout ce que ça, non.) 

Ce qu’elle aime pas, Lau, elle le sait pas trop non plus. Les choux rouges. Elle aime pas trop se déclarer, on dira. Pas trop parler de ce qu’elle fait. Vous faites quoi dans la vie. Pas trop s’habiller non plus, elle aime. À vrai dire guère se laver se maquiller s’habiller. Guère sortir, le monde. Affirmer rien. Guère ne pas écrire. Elle n’aime guère ne pas écrire, Glauria. Alors, ce qu’elle aime : écrire à l’écart. S’affirmer en négatif. Envoyer des lettres d’adieu. Aimer au contraire. 

Où elle habite lui ressemble, Loy, en ce sens qu’y règne une forme d’indétermination. C’est spacieux, elle est grande. Parsemé d’habits, d’habits abandonnés. Elle craint bien que ça ne ressemble à rien. En hauteur. Tout là-haut dans sa chambrette, sa chambrette était là haut, Loire fumait des cigarettes. Loire fume, lit dans les canapés. – Elle a un chat, Loire?  – Oui. Elle jette au sol les vêtements qui ne conviennent pas, elle interroge les miroirs, elle interroge surtout l’espace entre l’habit et sa peau, elle interroge la façon dont son corps est pris dans l’habit, s’il la serre où il faut, s’il la trahit, s’il la soutient, elle interroge ce qu’il lui fait, et comment sont les fesses, qu’est-il vu de dos et que dira cette soie à qui la voit. A l’intérieur ses talons claquent sur le bois, à l’extérieur ses talons claquent sur le pavé. Pourtant rien qu’elle n’aime tant que marcher pieds nus, rien, mais Dieu sait que certaines chaussures vous donnent au corps une impulsion venue du sol, une soudaine allure, qui n’appartient à rien d’autre qu’à l’apparaître, et qui l’accomplissent ce miracle : prise de corps de l’apparition. L’apparaître est court, rare et magique. Tient à l’un ou l’autre vêtement, une mèche de cheveu, des chaussures. Tient à tout d’incertain. Une fois qu’elle quitte sa maison elle n’interroge plus aucune miroir, ça l’amènerait à rentrer chez elle derechef. L’expérience le lui a appris: elle ne doit s’adresser qu’à des miroirs avec lesquels elle a un peu d’intimité. Sinon, assaillissement par l’horreur. Une fois qu’elle sort de sa maison, elle rencontre la surprise toujours renouvelée de l’air, et ça la lave, et la joie des jambes.

Syllabes. Lèvres. Bout des doigts.  Pulpe. Pulsatile.

Elle dit surtout pas comme. Elle dit surtout pas comme sa mère. Elle fait surtout pas comme sa mère. (Ce qui est fortement handicapant car sa mère s’occupe de bien des choses primaires, des besoins, primaires, comme le rouge et le bleu entre lesquels elle ne veut pas choisir.) Il y a des tas de choses qu’elle ne fait pas. Puisque mère, faisait tout. Mais elle se tait comme elle. Là, c’est le même mur. Le même amur. Le même grand am. La même haute tour. Le même enclos des dents. La langue reposée, les cœurs battants. Tant. Tant battant, gloire et yeux baissés. Modestie face ce qui vous dépasse. L’enclos mouillé des dents, douceur liquide de la paupière reposée sur l’oeil. Et quand rarement elle fait quelque chose, elle fait comme sa mère : elle rate. Insomniaque tourne les pages, se réveille lorsque le film s’arrête. « Si maman si »,  chantonne dans son lit. Sa mère lisait, sa mère console. Floire consolée. Lire, encore. 

Tant de confusion par moments, par maman. 

Qu’être pour sa mère. 

Rien ne se passe comme dans les livres. 

Qu’est-ce qui se saisit de quoi. Parfois ça rit. Ça rime. Je retiens surtout la lumière. 

Laure a de l’espoir. Pense qu’un jour. Elle est jeune et seule. Au travers de l’appartement au lattes dorées se voit courir vers le balcon, enjamber. Elle est souvent aimée. En ces temps-là. Longtemps de l’espoir pour demain. Les uns et les autres s’aiment. Les couples se croisent et se décroisent. Demain passe à hier. L’espoir cédé autant que le désespoir. 

(C’était déjà G. C’était encore la guerre. Racine. Ne dis pas ça. Le père meurt dans les caves, ouvre un œil, glisse à Laure son secret, le secret de la mère, de son étrangeté.)

Si elle s’est parfois trouvée belle, Lol, elle s’est souvent haïe. Haïe la chair. (Non pas celle du péché, celle de la matière, de l’épaisseur. Et de l’image.) Longtemps le regard des hommes la renseigne sur un degré de séduction dont elle ne sait rien, qui l’excède. L’image lui manque. C’est une danse intérieure qui la tient, la guide, un mouvement. La sensation des jambes quand elle arpente, la hauteur du menton, le bruit des pas. Ou un vêtement neuf qui n’a pas encore eu le temps de la désillusion. Lol aime les vêtements neufs. Lola aiment ceux empruntés. 

Jusqu’à ce que l’âge. Et qu’elle puisse s’en moquer. De ce qu’elle fait comme trou dans l’image. Sa mère perdant lentement la langue qu’elle n’a jamais eue, qu’elles n’ont jamais eue, elles se parlent enfin, elles se parlent en langue. Douceur atteinte. 

tant de choses non-dites qu’un rosier en hiver soudain se prend à énoncer clairement. les yeux se baissent. le même nombre de rides aux coins.

Sa mère prend le livre qu’elle ne sait plus lire,  dit  : une vie.  Tend son doigt vers toi. Dans l’ivresse d’un nom dont elle se souvient dit : Laura, une vie. Tourne le doigt vers sa poitrine : Vie. 

Ô mère. 

lundi 6 janvier 2025 · 18h43

Notes sur l’infinitif

– Atelier d’écriture Laura Vazquez du 28 décembre 2024 – 

s'être tue avoir tu être tue taire et se taire
avoir vécu avoir été  
n'avoir vécu n’avoir été 
fuir
avoir fui 
    avoir dormi 
        avoir oublié 
              s'être relevée
errer 
  l'infinitif, temps de l'être sans sujet
être l'errance 
  l'infinitif, temps sans adresse
manger, être ce qui mange 
danser
  temps du dedans du verbe
attendre
  temps du présent, de la présence du passé, de la présence du futur
  infinitif :  définitif de l'infini
rire jouir dire
le temps de la porosité 
de la peau en allée 
s'ouvrir 
s'être ouverte /  l'avoir été (avoir été ouverte)
s'en être allée avoir mouru être morte

 

 

Les ateliers d’écriture Laura L Vazquez:

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