Dire ce qu’elle aime, Laura, elle le sait d’abord pas, pas tout de suite. Un peu comme quand elle était petite et qu’il lui fallait dire quelle était sa couleur préférée. Elle aurait bien choisi le rouge et n’osait pas. Comme si c’était le bleu qu’il fallait, le bleu qui convenait, le bleu qui lui convenait. Alors elle répondait bleu, y mettait même une certaine conviction, presque jusqu’à y croire elle-même. Elle avait peut-être toujours eu un certain souci des conventions, avec le désagréable sentiment de ne savoir absolument pas ce qui convenait. Sans doute lui manquait-il quelque chose, sans que l’on sache quoi. Au jeu des préférences, elle disait donc bleu, ce qui ne l’empêchait pas, aussi souvent que possible, de choisir le rouge. Le pion rouge par exemple, au jeu des petits chevaux. C’est le petit cheval rouge n’est-ce pas qui gagne. Elle n’avait aucune estime pour le cheval bleu.
(Elle aimait bien le rose aussi, le rose, mais le rose, ça, le rose et tout ce que ça, non.)
Ce qu’elle aime pas, Lau, elle le sait pas trop non plus. Les choux rouges. Elle aime pas trop se déclarer, on dira. Pas trop parler de ce qu’elle fait. Vous faites quoi dans la vie. Pas trop s’habiller non plus, elle aime. À vrai dire guère se laver se maquiller s’habiller. Guère sortir, le monde. Affirmer rien. Guère ne pas écrire. Elle n’aime guère ne pas écrire, Glauria. Alors, ce qu’elle aime : écrire à l’écart. S’affirmer en négatif. Envoyer des lettres d’adieu. Aimer au contraire.
Où elle habite lui ressemble, Loy, en ce sens qu’y règne une forme d’indétermination. C’est spacieux, elle est grande. Parsemé d’habits, d’habits abandonnés. Elle craint bien que ça ne ressemble à rien. En hauteur. Tout là-haut dans sa chambrette, sa chambrette était là haut, Loire fumait des cigarettes. Loire fume, lit dans les canapés. – Elle a un chat, Loire? – Oui. Elle jette au sol les vêtements qui ne conviennent pas, elle interroge les miroirs, elle interroge surtout l’espace entre l’habit et sa peau, elle interroge la façon dont son corps est pris dans l’habit, s’il la serre où il faut, s’il la trahit, s’il la soutient, elle interroge ce qu’il lui fait, et comment sont les fesses, qu’est-il vu de dos et que dira cette soie à qui la voit. A l’intérieur ses talons claquent sur le bois, à l’extérieur ses talons claquent sur le pavé. Pourtant rien qu’elle n’aime tant que marcher pieds nus, rien, mais Dieu sait que certaines chaussures vous donnent au corps une impulsion venue du sol, une soudaine allure, qui n’appartient à rien d’autre qu’à l’apparaître, et qui l’accomplissent ce miracle : prise de corps de l’apparition. L’apparaître est court, rare et magique. Tient à l’un ou l’autre vêtement, une mèche de cheveu, des chaussures. Tient à tout d’incertain. Une fois qu’elle quitte sa maison elle n’interroge plus aucune miroir, ça l’amènerait à rentrer chez elle derechef. L’expérience le lui a appris: elle ne doit s’adresser qu’à des miroirs avec lesquels elle a un peu d’intimité. Sinon, assaillissement par l’horreur. Une fois qu’elle sort de sa maison, elle rencontre la surprise toujours renouvelée de l’air, et ça la lave, et la joie des jambes.
Syllabes. Lèvres. Bout des doigts. Pulpe. Pulsatile.
Elle dit surtout pas comme. Elle dit surtout pas comme sa mère. Elle fait surtout pas comme sa mère. (Ce qui est fortement handicapant car sa mère s’occupe de bien des choses primaires, des besoins, primaires, comme le rouge et le bleu entre lesquels elle ne veut pas choisir.) Il y a des tas de choses qu’elle ne fait pas. Puisque mère, faisait tout. Mais elle se tait comme elle. Là, c’est le même mur. Le même amur. Le même grand am. La même haute tour. Le même enclos des dents. La langue reposée, les cœurs battants. Tant. Tant battant, gloire et yeux baissés. Modestie face ce qui vous dépasse. L’enclos mouillé des dents, douceur liquide de la paupière reposée sur l’oeil. Et quand rarement elle fait quelque chose, elle fait comme sa mère : elle rate. Insomniaque tourne les pages, se réveille lorsque le film s’arrête. « Si maman si », chantonne dans son lit. Sa mère lisait, sa mère console. Floire consolée. Lire, encore.
Tant de confusion par moments, par maman.
Qu’être pour sa mère.
Rien ne se passe comme dans les livres.
Qu’est-ce qui se saisit de quoi. Parfois ça rit. Ça rime. Je retiens surtout la lumière.
Laure a de l’espoir. Pense qu’un jour. Elle est jeune et seule. Au travers de l’appartement au lattes dorées se voit courir vers le balcon, enjamber. Elle est souvent aimée. En ces temps-là. Longtemps de l’espoir pour demain. Les uns et les autres s’aiment. Les couples se croisent et se décroisent. Demain passe à hier. L’espoir cédé autant que le désespoir.
(C’était déjà G. C’était encore la guerre. Racine. Ne dis pas ça. Le père meurt dans les caves, ouvre un œil, glisse à Laure son secret, le secret de la mère, de son étrangeté.)
Si elle s’est parfois trouvée belle, Lol, elle s’est souvent haïe. Haïe la chair. (Non pas celle du péché, celle de la matière, de l’épaisseur. Et de l’image.) Longtemps le regard des hommes la renseigne sur un degré de séduction dont elle ne sait rien, qui l’excède. L’image lui manque. C’est une danse intérieure qui la tient, la guide, un mouvement. La sensation des jambes quand elle arpente, la hauteur du menton, le bruit des pas. Ou un vêtement neuf qui n’a pas encore eu le temps de la désillusion. Lol aime les vêtements neufs. Lola aiment ceux empruntés.
Jusqu’à ce que l’âge. Et qu’elle puisse s’en moquer. De ce qu’elle fait comme trou dans l’image. Sa mère perdant lentement la langue qu’elle n’a jamais eue, qu’elles n’ont jamais eue, elles se parlent enfin, elles se parlent en langue. Douceur atteinte.
tant de choses non-dites qu’un rosier en hiver soudain se prend à énoncer clairement. les yeux se baissent. le même nombre de rides aux coins.
Sa mère prend le livre qu’elle ne sait plus lire, dit : une vie. Tend son doigt vers toi. Dans l’ivresse d’un nom dont elle se souvient dit : Laura, une vie. Tourne le doigt vers sa poitrine : Vie.
Ô mère.