
Écrit à Donn, tout à fait à contrecoeur, mais il faut bien continuer, la nuit du 16 au 17 août, et publié ici à la date de l’atelier du 28 juin, #03bis | quatre par quatre (Gertrude Stein encore)
Son père avait pourtant été le dernier arrivé à table. Et ce n’est jamais qu’un court moment qu’ils avaient été là tous les 4 à l’attendre. Chacun se ressemblant.
Sa mère n’avait simplement pas osé dire qu’elle ne l’avait pas trouvée, se taisait, perdue dans le silence de cette disparition. Elle était montée dans les chambres, le dîner prêt, chercher les frères, puis descendue au sous-sol, la chercher, elle Blanche, où elle ne l’avait pas trouvée. Etait remontée, n’avait rien dit. Cette fatigue. Les garçons déjà à table, avait rallumé les plats, puis éteints, ne savait pas quoi faire, craignait l’embarras de l’arrivée du père. Etait alors redescendue dans un sentiment de catastrophe, de mort, dans ce sentiment que sa fille était morte, était redescendue à son appartement, était allée au laboratoire, qu’elle avait ouvert puis fermé, ne la trouvant pas. Elle est remontée, s’en voulait d’avoir d’aussi sombres pensées et les disputes qui allaient suivre la fatiguaient à l’avance. Blanche est sortie sans rien dire, s’est-elle dit, elle sera sortie acheter des cigarettes, voilà, elle va revenir, et comment éviter la colère du père, qui n’était pas bonne pour lui. A la cuisine, assis l’un à côté de l’autre; les garçons avaient faim, s’inquiétaient du dessert. Où est Blanche, Blanche ne va pas tarder.
Cela faisait des jours qu’il pleuvait sans discontinuer. De l’autre côté des immenses fenêtres qui ouvraient tout le mur de la cuisine, eux dans un paquebot, la pluie tombait souveraine sur les toits.
Théo inquiet, se taisait, ne répondait que distraitement aux sollicitations de son frère qui s’agitait. Des inquiétudes à propos de l’école, une vague inquiétude, ou plutôt certaine, cet élève qui, et cet autre, et qu’il allait falloir y retourner, ce qui pourrait se passer pour n’y retourner pas, un tremblement de terre, un tremblement de terre, et être seulement avec sa mère, être seul avec elle, voilà, qu’ils disparaissent, attraper sa mère au passage, maman. Maman. Fermer les yeux. Enfouir son visage dans son giron, que ça s’arrête. Que ça s’arrête. Mais ça continuait. Bien sûr, ça continuait.
Yann lui tel un oiseau volète et se lève et se rassied, et s’éloigne, et revient, lui l’absence de sa soeur l’inquiète. Comme sa mère il redoute les scènes qui ne manqueront pas de survenir.
Le père alors rentre, et tout de suite, Elle est où, Blanche. Et la mère qui dit qu’elle va arriver, et le père qui tape du poing sur la table en se mordant les lèvres et la mère, Ne t’énerve pas chouchou, ce n’est pas bon pour toi, Oh écoute Lydie, dit-il, c’est toujours quand il est énervé qu’il dit son nom en entier, Lydie, s’il-te-plaît, ne dis rien, on sait bien que tu… On n’en peut plus à la fin. Il se tait, il ne dit plus rien. Yann dit un mot sur ses derniers résultas, J’ai eu dix, dit-il, en math. Ah, c’est bien, dit la mère, c’est formidable ça, elle ajoute. Bravo, Yann. Et, Yann se tourne vers Théo et lui parle d’une carte du jeu d’atout, Quartet, ça s’appelle le jeu, auquel ils sont occupés à jouer en ce moment, lui et son frère, un jeu sur les avions de chasse, parce qu’il sait que le père aime beaucoup entendre parler de la guerre et des avions, donc, il parle des extraordinaires atouts d’un avion untel, qui est l’avion à avoir, qui est sa carte préférée. Et Théo embraye de sa voix douce, il le fait, c’est comme dans un rêve, il répond à son frère, il parle d’une autre carte, d’un autre avion, et les voilà partis, et Yann est sur le point d’interroger son père sur un avion quand il entend derrière s’ouvrir la porte, là voilà, elle est là. Ah, mais c’est pas trop tôt, dit le père, trop fort, c’est pas trop tôt, et est-ce qu’il va falloir comme ça tous les jours, etc. Yann entend les talons de Blanche sur le plancher, il voit le visage de son père trembler d’exaspération, sa mère s’est levée, s’enfuit-elle, non, elle se lève, va chercher les plats, elle revient. Blanche s’assoit à sa place. La mère dit : C’est raté, je ne sais pas comment j’ai fait, c’est raté, elle parle du plat, et personne n’y prête attention. Et le père dit à Blanche : Alors, tu ne dis pas bonjour au créateur de tes jours ? Et Blanche ne dit rien, et le père pousse un soupir excédé, un de ses extraordinaires soupirs excédés. Et Blanche est championne pour ne rien dire, sans qu’on puisse dire que cela lui plaise, le silence où elle se mure. Donc, elle ne dit rien. La mère dit, vous, ça va être froid. Et puis, Il n’y en aura jamais assez. Je ne sais pas ce que j’ai fait. Et Yann demande ce qu’il y a comme dessert. Oui , maman, qu’est-ce qu’il y a comme dessert, renchérit Théo. Des crèmes à la vanille. Miam. Et Blanche dit J’en prends pas, régime. Et le père lève les yeux au ciel.
17/08.23 C’est fait, je l’ai sorti cette nuit le #03bis, ça ne me plaît pas du tout, mais enfin, il fallait. Bien avancer. Que fallait-il, il fallait, Une situation à quatre. A quatre personnages, un quatuor. Et tout en moi qui y résistait, qui y répugnait. Je m’en rends compte : il n’ y a pas, il n’y a plus d’autres personnages dont je veuille que le mien. Bon sang. Quel. Narcissime. Prête, je ne suis plus du tout alors alors à écrire un roman? C’est fini pour moi, le roman? A ces autres personnages, quelle utilité trouver? Bien sûr, il y a la possibilité de l’invention. C’est-à-dire, il n’y a pas. Il n’y a plus pour moi. Comme je l’ai déjà dit. A moins que ça ne me vienne, me revienne. Ce que je ne vois toujours pas venir. Je fais l’atelier pour donner la chance à ça. Ici, la scène que j’ai écrite, je la crois bien absolument inutile. Je ne vois absolument pas ce qu’elle pourrait apporter. J’ai juste fait ce qu’il fallait pour avoir une scène à quatre. J’ai cherché, cherché, j’ai d’ailleurs eu d’autres idées. Mais rien qui me. Enfin, très franchement, je ne pense pas que je vais garder ce texte. Qu’est-ce que j’y aimerais dans ce texte : la pluie par la fenêtre que je ne suis par arrivée pourtant à dire. C’est la fenêtre que je ne suis pas arrivée à dire, les fenêtres. La mère qui met les plats sur la table en disant : C’est raté. Pour le reste, je pourrais tenter de régulièrement d’y revenir, et gonfler les personnages de davantage de sang, de fièvre, de paroles, de corps, d’histoire, que sais-je. Je vais essayer. Je vais essayer, d’écrire d’autres frères que ceux que j’ai écrits. Mais quel autre frère serait possible. Comment affiner les portraits. Quelle petite touche? Que sais-je de ces deux enfants? Attendre que vienne cela qui m’entraînera autre part. Je ne pense pas que je vais garder ce texte. Vraiment, ce n’est pas ce que je veux faire. Se rendre compte, qu’au fond, un roman, peut-être pas… Ou apprendre à prendre plus de liberté avec les consignes. Ou…. Ne pas trop se poser de questions, continuer….J’ai pourtant a priori confiance en ce qui s’écrit, comme j’aurais confiance dans un rêve. Qui plus est, évidemment, c’est loin, très loin de la consigne Gertrude Stein… Y a pas à dire. Gertrude Stein fit des portraits. En relire alors, l’un ou l’autre. Je suis complètement enfermée en moi-même. Altos que l’envie de faire des portraits, pour justement me rapprocher des autres, pour aller vers eux, pourrait me tenter.
Aussi, plutôt découragée par moment. J’écris trop long et la vie, les contingences, sont trop prenantes. En même temps, que je voudrais lui donner du temps, aussi, à la vie : faire à manger, courir, se promener, errer. Et je me relis plus que je ne devrais, épouvantée alors par une virgule mal placée, tentée de passer au je un texte écrit au elle, etc, je ne devrais pas tant regarder en arrière, avancer. Avancer, avancer. Qu’est-ce qui m’attend pour le #04. Boire un café, me coucher, et réfléchir à ce que j’aurais pu faire d’autre, comme #03bis. Cette scène, par exemple, à laquelle je pense également, l’écrire? Dans la nuit de demain? L’affreuse scène du bar du Zodiac ? Faire une #3bis bis? Et le rêve? “Blanche ou le non au père”, Le réécrire? Un #3bis Ter?
Sur le site du Tiers Livre, dans le blog de l’atelier : #été2023 #03bis | crème à la vanille