#02  |  de la préparation du lieu

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Atelier François Bon #02 | du lieu au personnage, via Jane Sautière et les cartes postales de Balzac (18 juin) . Ecrit à Brux, le 5 août.

Nous aimerions qu’il y ait un lieu

Pour aller vers le récit, allons d’abord vers le lieu.

Tout d’abord, il n’y en n’a pas. Au départ. Il n’y a pas de lieu.

Nul lieu qui soit identifiable.

Au départ, il n’y a nul autre lieu que celui de la présence et de la sensation.

De la présence et de la sensation corporelles.

Il y a la pensée aussi, comme lieu, comme lieu d’habitation.

Comme lieu de sensations.

Plus largement, le langage.

Le langage est lieu d’habitation.

Autour et en dedans du corps de la présence, il y a la possibilité du silence.

Même au cœur de la rumeur, de la rumeur de la ville.

A parler de la rumeur de la ville, voilà que commence à se fixer le lieu, à l’arrêter.

Dans le lieu, il y a l’habitation d’un bruit quand il traverse le ciel ou une rue au loin, et que cela est rugueux ou métallique ou sourd.

Les lieux dépassent toujours un peu. Dépassent toujours un peu complètement. Les lieux sont aussi ceux de la douleur ou du cri. Les lieux sont aussi ceux qu’elle quitte, dont elle claque la porte. 

Il y aurait bien cependant quelques lieux mieux circonscrits, des lieux comme des territoires habités par des chats.

Oui, c’est cela, d’abord occupons-nous des lieux des chats. Des lieux animaux.

Et il y a la circulation entre les lieux. Impossible (chuchoté). Il y a le transport entre les lieux. Les déplacements. Les valises et les trains. Il y a le passage d’un lieu à un autre. La perte de soi. A chaque déplacement, la perte de soi. Les murs quittés comme sa propre peau quittée.

Il y a les valises que l’on fait à la hâte et dans un temps qui paraît infini, les chaussettes jetées dans la valise, les maisons que l’on ferme. L’angoisse extraordinaire qui s’y lie. Le voyage toujours involontaire, toujours vécu comme un arrachement.

Elle est dans cette valise au bout d’un bras que l’on transporte au-dessus du vide. Elle est chosette dans la valise. La délocalisation.

Et puis, le moment de suspens, extraordinaire, une fois dans le train ou l’avion. Ou le tram. Ou simplement à marcher, entre deux points. La soudaine liberté alors.

C’est alors comme si elle était tenue ? Tu dirais ? Tu dirais, c’est comme si elle était tenue, là, entre deux points, dans un compartiment de train. Elle s’est quittée, elle s’est libérée d’elle-même. Et alors ? Je voudrais dire : l’abandon. Et alors ? Je voudrais dire : la vue. Voir. Elle voit ? Hors de chez soi, dans l’étranger, soudainement elle voit. Et chaque moment de sa vision est caresse qu’elle reçoit de toute elle. Tu sais bien, le vent, les jambes, la générosité ressentie du monde. Avoir un corps ? Elle n’est plus elle. Elle n’est plus elle-même. Alors, l’abandon, la possibilité d’abandonner ? Mais quoi ? La vigilance, la construction, le travail, la défense. Tout ce qu’elle construit dans son nid.

Oui, l’angoisse précède le départ, l’angoisse est celle de la valise, du déracinement, de l’abandon de soi. Une fois arrachée à la terre : elle flotte, elle est dans une autre immobilité, c’est autour d’elle que cela bouge, son visage qui se reflète dans la vitre du train où il est appuyé. Elle est le lieu où elle habite. Là-bas, les murs, le sol, étendent son corps. Ici, c’est ce qu’il y a de l’autre côté de la fenêtre qui étend son corps. La pluie, de l’autre côté de la fenêtre, qui tombe en paquets silencieux : son corps, sa vue (la bienfaisance). 

Écrire depuis un lieu de retrait. Où les lieux peuvent être sans nom. Où la vue est réception, où l’on met parfois des virgules et des majuscules, où le temps passe lentement. Écrire pour dresser les termes de ce lieu. Pour parler à quelqu’un.  

Ce constat fait, il faudra cependant y revenir, ouvrir. Faire une brèche dans l’opacité du tout. Étendre, encore. Risquer autre chose. Au hasard. Trouer, s’avancer. Faire une brèche dans la lumière, qui contienne la lumière même, qui l’étende, la tire à l’intérieur d’elle-même. Pénétrer le dehors pour y créer du dedans emportant le dehors à sa suite.  Peut-elle le faire ? Elle peut le faire.

Soi comme dehors, comme ouverture. Ouvrir l’ouvert en un point, en un point du partout plein, le pénétrer, créer dans le dehors qui est soi, du dedans entraînant le soi de dehors à sa suite.

Ça n’est pas très important.

Faire l’exercice de consentement, nommer, y consentir. 

Trouver le moyen de consentir. Invoquer la magie.  

Ou juste écrire.  

On le fera.  

Plus tard. On nommera la maison, celle qui est déjà là, dont les images appellent, rappellent.  On nommera la maison dans cette rue. On verra si on y trouve encore quelqu’un. Dire un peu plus de cette présence, féminine.

On verra si l’on peut consentir à nommer.

Délires / Souffle

Bruxelles, bout de la nuit d’insomnie, agenouillée au pied du canapé. 

Encore un atelier où j’aurai dû commencer par ruser. Où j’aurai dû commencer par nier. Nier la possibilité d’un lieu. Nier le lieu. Cela s’est imposé. Après des jours d’élucubrations inabouties, de mâchonnages.

Peut-être qu’il n’y a pas de lieu au corps qui n’a pas nom.

Ou de lieu qui ne soit de l’étendue de son corps. Ou encore, et c’est moi qui découvre : qu’il n’y ait à ce corps d’autre lieu que celui du langage, tant qu’il est à portée de corps. Ou d’autre lieu que celui de la pensée. Ça serait à cause de la précédence de la sensation sur le nom, la sensation sans nom. C’est une hypothèse.

Avant l’annonce de tout lieu, il avait fallu poser cela. Un écart du monde.

Ce n’est pas qu’il n’aura pas de nom, le personnage, il en a.

Si ce n’est que ce nom lui aurait été posé dessus comme l’étiquette du boucher sur le bout de viande de son étal. Quand bien même ça serait son préféré, au boucher, quand bien même il n’est pas loin de s’en montrer jaloux, lorsqu’il le pose son bout de bidoche, qu’il y appose son étiquette, il omet de la lui enfoncer et donc du bout préféré l’étiquette tient mal et à la première porte claquée – cette porte du boucher ne claque pas, au premier vent engouffré, bourrasque… Hélas. Avait t il craint de la blesser, le boucher ? A moins, qu’il ne l’ait juste pas du tout mise l’étiquette du bout de bidoche précautionneusement posé sur le marbre, caresse rapide filée de sa poilue paluche, qu’il se soit dit Ma foi si ça ne se trouve point besoin d’étiquette, chacun reconnaîtra bien ma bavette, mon tendron, mon alouette, ma fausse araignée. Si ça se trouve…

Et donc à un corps précairement nommé, il faut commencer par dire quelle sorte de lieu est encore possible. Il faut prendre le temps de cette énonciation d’un lieu possible, d’un lieu existant. Celui du corps à sensations.

En vérité, peu de noms de lieux ne l’ont jamais fait rêver. Ledéplacementa toujours fait obstacle. Et c’est pourquoi, comme je l’ai déjà dit, je pars peu en vacances. L’autrice ne part pas en vacances. Ou pas volontiers. Donc dire la possibilité, dire la permission, au monde, de l’a-géographie, de l’être a-géographique, c’est un objectif, à l’autrice. Dire l’adhérence à soi, à son lieu.

Comment dire l’immobile. Qu’est-ce qui dit l’immobile ?

Évoquer pour le personnage la possibilité de sortir de lui-même.

De rentrer dans le monde.

C’est donc un texte aussi sur le dedans et le dehors, et c’est un texte qui doit être relu, parce qu’il a trop de mots. Il faut sabrer là-dedans, épurer.

Encore une fois, la consigne m’a confrontée à quelque chose que j’ai ressenti comme impossible, il faut des jours et des jours pour se confronter à ça. Et finalement foncer tête baissée, au petit matin d’une nuit d’insomnie, sans avoir jamais réussi à penser la chose. Et ce qui est sorti, c’est ce texte, donc, encore une fois, il s’agissait d’une invention.

Et l’apparition de quel personnage déjà là ? Selon la consigne : non pas description, mais déambulation d’une conscience, d’un regard caméra, vers un lieu, et, dans l’arrivée au lieu : découverte d’un ou plusieurs personnage(s) déjà là.

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