dimanche 6 novembre 2005 · 14h58

Freud, Heidegger, notre histoire, par Jean-Luc Nancy

Point de vue

Freud, Heidegger, notre histoire, par Jean-Luc Nancy

LE MONDE | 03.11.05 | 12h57  •  Mis à jour le 03.11.05 | 12h57

Point de vue

Je lis le journal

TO BE OR | 04.11.05 | 12h57  •  Mis à jour le 06.11.05 | 13h09

 

Lorsque les houles médiatiques se calment, le temps vient de poser les questions sérieuses. Heidegger et Freud : pourquoi l’un et l’autre subissent-ils régulièrement le retour d’opérations de dénonciation et de démolition ? Que les pensées de notre héritage soient soumises à relecture, à discussion, à critique et à transformation, c’est la moindre des choses. C’est la vie et le travail de l’esprit, c’est sa praxis.

On peut supposer que JL Nancy se réfère, entre autres, au bouquin, torchon, récemment publié sur Freud, mais vaut-il la peine de le mentionner ici.

 

 

Mais, avec Heidegger et Freud, il s’agit d’autre chose, comme on le voit bien. On ne les discute pas, on les voue aux gémonies. On veut nous exorciser de leur présence pernicieuse. Le rectorat nazi de l’un et l’extraterritorialité de l’autre (ni proprement médecin, ni
psychologue, ni philosophe) sont des motifs très propres aux exécutions sommaires. D’un côté l’infamie politique, de l’autre l’irrespect du protocole positiviste suffisent à mettre en place un a priori de discrédit. A l’abri de ce discrédit, et sans plus d’examen ni de réflexion, on s’acharne sur eux.

« on les voue aux gémonies« , « on s’acharne sur eux« , oui, pas seulement sur Freud, sur Lacan aussi, et la sur psychanalyse dans son ensemble.

 

 

Qu’y a-t-il donc de commun entre Heidegger et Freud qui pourrait expliquer l’analogie de ces acharnements compulsifs ? Les deux cas sont entièrement différents, cela va de soi. Ils sont même aux antipodes l’un de l’autre si l’on
s’en tient au plus visible, au plus manifeste de leurs figures
respectives, tant politiques qu’intellectuelles. Il n’en existe pas
moins entre eux un point de contact, sinon de convergence.

Ce point consiste dans une perception qu’on ne peut dire commune, mais concomitante de l’interruption des visions ou des significations du monde. La question dite « de l’être » d’un côté, celle nommée de « l’inconscient » de l’autre ont une espèce d’asymptote commune : le « sens » n’est plus disponible, ni donné, ni constructible ou projetable, ni par déchiffrement ni par encodage du monde, ni par lutte ni par partage. Le « sens »– de l’homme, de l’histoire, de la culture – n’est plus en acte ni en puissance. Lorsque cette perception s’est
imposée à Freud comme à Heidegger, une continuité s’est interrompue.

Notre tradition a vu s’ouvrir ­ ou a ouvert elle-même ­ un fossé entre elle et son passé, même le plus récent, tout autant qu’entre elle et son avenir. Autour de la première guerre mondiale, et à travers, s’est jouée une déposition générale des représentations et des significations. S’est alors ouvert un suspens de sens ou de monde tel
que l’histoire occidentale n’en avait pas connu – depuis la fin de Rome – ou bien depuis la veille du premier monde grec.

Ca, c’est la partie qui éveille mon intérêt. Ce dont Lacan parle en termes de « disparition, dissolution du Nom-du-Père« . Ce qu’il m’a semblé rencontrer, entre autres, quand j’ai commencé d’écrire ici. Ce pourquoi j’en appelais à la coupure, la coupure alors comme Nom-du-Père, coupure,  interruption dans le flot des significations, le flot, le flux, le flou métonymique ai-je pu dire des significations, l’une ne venant plus que s’ajouter à l’autre, s’enfiler derrière l’autre, dans la présence toujours, est-ce que vous le sentez que je vous parle des blogs, de cette façon dont tous les jours on vient ajouter une petite pierre, et que malgré ces ajouts quotidiens, quelque chose de l’ordre de « l’étincelle du sens » n’apparaît pas. Dans la mesure où, comme le montre Lacan dans le Séminaire V, il n’y a que la métaphore qui opère ce qu’il appelle le « pas-de-sens », qui fasse le saut du sens, soit à l’origine d’un sens nouveau, qui fût à proprement parler créative.

Déjà, qu’il choisisse de parler de « pas-de-sens » pour dire le sens justement, on a le sentiment de rejoindre ce dont nous parle Jean-Luc Nancy ici, quelque chose qu’il m’est difficile de concevoir. Je le sens bien, que je m’essouffle à courir après le sens. Ce sens qu’il n’y aurait pas qu’il n’y aurait plus. Après lequel il n’y aurait plus de sens de courir? (Ce sens qui ne prend son sens que du non-sens même, mais c’est insupportable ce genre de phrase, à force. Ce non-sens auquel on voudrait échapper à tout prix.).

 

Si donc dans un premier temps Lacan aura délinéé la fonction du Nom-du-Père, il sera ensuite revenu sur elle pour promouvoir sa seule fonction d’usage : le Nom-du-Père  : s’en passer, s’en servir. Il fait retour sur le sens également, en dénonce la vacuité la vanité la « jouï-sens ». La chose se ramenant finalement à ça: rien n’échappe à la jouissance, rien qu’elle ne récupère. Et l’avancée de Miller, Jacques-Alain, selon moi, ça sera: si l’on n’y échappe pas, à cette jouissance, comment faire pour en pâtir moins, voire n’en pâtir plus, voire en jouir plus, puisqu’aussi bien elle reste le plus réel. L’éthique selon Lacan : connais ton désir, passe alors à : et penche-toi sur tes « modes de jouissance » (auxquels de toute façon tu ne saurais déroger : apprivoise-les).

Donc, la métaphore, elle qui arrête le sens : s’en servir, à la condition de pouvoir s’en passer. S’en servir, l’utiliser, en connaissance de cause, c’est-à-dire, sachant sa valence de « comme si », de semblant. Sans y croire. Mais elle reste nécessaire si l’on veut faire le moindre « pas », le moindre retour en arrière, retour sur l’arrière, retour sur l’écoulement. Si l’on veut faire autre chose qu’avancer (je pense : avancer à l’aveugle, avancer sourd et muet, avancer, à l’instar de la pulsion, sans queue ni tête, dans la seule propulsion).

Nous sommes toujours dans ce suspens. Pour le pire et pour le meilleur. Le meilleur est que nous sommes avertis des impasses ou des mensonges du « sens », de toute espèce d’accomplissement ou de promesse de sens. Le pire est que notre monde devient capable de n’importe quoi dans la
mesure où il n’a rien d’autre pour se comprendre lui-même que l’équivalence générale – c’est-à-dire l’argent – combinée avec les finalités autoreproductrices – c’est-à-dire la technique : en bref tout se vaut et rien ne mène à rien.

Cette question de l’équivalence générale, équivalence généralisée, tout vaut tout, rien ne vaut rien, depuis longtemps me rappelle le mathème de l’obsessionnel, où les objets ne sont justement ramenés considérés que dans cette équivalence, l’un pouvant sans problème remplacer l’autre. Toujours dans le Séminaire V, Lacan développe l’idée, la montre sur le graphe, que l’obsessionnel, au fond, ce à quoi il n’a pas accès, ce qui le fait tourner en rond dans la partie inférieure du graphe, au niveau des besoins, ceux-là qui peuvent être satisfaits, ne supporte pas la confrontation à l’Autre barré, à grand S de grand A barré. C’est parce qu’il ne supporte pas que le sens soit troué, et c’est ce que notre époque non plus ne supporte, – où il s’avère que c’est justement le trou dans l’Autre qui fera la valeur, la valeur autre, non-équivalente, ce trou de pas de sens -, que l’obsessionnel s’en tient obstinément à des objets interchangeables entre eux, des objets, dont la valeur sera accordée par leur prix, ces fameuses marchandises.

A l’obsessionnel donc la pute, c’est bien connu. Et à l’horizon, intouchable intouchée irréelle la dame, la mère vierge, la toute puissante, à laquelle il ne manque rien. Je dis ici que l’époque s’obsessionnalise.

A quoi les machines également contribuent, qui nous mènent à penser le monde, – ces écrits qui ont lieu ici, dont on nous bassine les oreilles, dont on s’esbaudit -, en termes que par facilité je me contenterai de qualifier de binaires : les machines, je parle de l’ordinateur,   nous donne à nous penser comme elles : doués d’une mémoire où tout s’écrit en 0 et en 1. Où les choses se deletent les bins se trashent et les mots de passe des programmes se crackent. Ordonnancement à tout crin tout va, où moi aussi je trouve à m’appareiller.

Freud et Heidegger ont eu de cette métamorphose une perception aiguë, bouleversée, sans concession.
Ils ont pensé le déplacement : pour l’un, du lieu et de l’enjeu du sens (« l’être ») ; pour l’autre, de son émetteur récepteur (« l’inconscient »). Ni « l’être » ni « l’inconscient » ne sont de nouveaux objets dont l’effectivité serait à vérifier. Ce sont des noms – provisoires, même douteux – qui auront été mis au travail pour nous faire penser la mutation du monde.

   

Les limites et les fourvoiements de l’un et de
l’autre penseur – la tentation de la régénération pour l’un, celle de la scientificité pour l’autre, et, pour les deux, celle d’une efficience– étaient inhérentes aux conditions que leur faisait leur temps, et que presque tous partageaient alors, y compris, bien entendu, les « révolutionnaires ». Depuis ce temps – bientôt un siècle – , leurs pensées ont d’elles-mêmes engendré le travail de leur propre dépassement, critique, déconstruction. Nous n’avons pas fini de comprendre ni l’irruption de ces pensées ni leurs insuffisances et leurs risques, car nous n’en avons pas fini avec la transformation du monde. Et nous n’en finirons pas nous-mêmes, ni nos enfants. Mais nous devons d’autant plus, en toutes nos pensées, penser aussi cela : qu’une mutation est en cours pour laquelle, par définition, nulle forme n’est donnée, ni « nature » ni « histoire », ni « homme » ni « Dieu », ni « machine » ni « vivant ». Les énervés crient au nihilisme : ce qu’ils nomment ainsi porte en réalité le savoir et la responsabilité de ce fait que rien ne nous est donné, sinon d’ouvrir les yeux et de tendre l’oreille.

Rien ne nous est plus donné… Peut-être. Je suis souvent dans un incroyable sentiment de recevoir. Un recevoir dans le voir, oui, dans l’entendre, oui, un voir un entendre ce qui au voir et à l’entendre justement manque, et qui n’est pas monnayable.

 

Ils n’ont en vérité qu’un souci : ignorer notre condition présente et renouer avec le temps où conceptions, représentations et valeurs étaient disponibles. Le sachant ou non, ils se comportent comme s’ils étaient en mesure de savoir à quoi Heidegger et Freud ont dérogé et qu’ils n’auraient jamais dû méconnaître.

   

Sans doute eût-il été préférable que la pensée de l’être et celle de l’inconscient se gardent plus pures et plus assurées, plus décentes et plus secourables aussi. Mais penser ainsi revient à croire que l’histoire aurait pu s’arranger autrement. De même certains Français du XIXe siècle auraient voulu que le gaulois fût reconnu comme langue première de l’homme. C’est de la même inspiration : celle d’un déni de l’histoire et de la vérité.

 

 

Jean-Luc Nancy est philosophe.


Véronique M.

par Jean-Luc Nancy
Article paru dans l’édition du 04.11.05
par Véronique M.
Blog mis en ligne le 06.11.05
jeudi 13 avril 2006 · 12h11

face à l’ab on dan ce du m a chinique, le traitement du hasard
— à la main : rien ;; à la main plus rien ;;;

traiter l’abondance 

que faire face à l’ abondance  ?  //  l’abondance  v i r t u e l l e  .  y aller au hasard  / / /   ?   / /   au hasard, faute de mieux . évidemment ça manque .  totalement d’efficacité . évidemment ça n’a rien de / OR / parce que nous sommes
confrontés à des machines nous pensons que /  face   au mode de production des machines nous aimerions que
/  leur efficacité est-elle pour autant – ENVIABLE  / ? /

// alors au hasard si le hasard existe, au hasard / alors au hasard et tant que le hasard convient / peut faire méthode / a de quoi faire concurrence / à celle des machines 

laisser le choix au hasard

/  je l’espère.  j’espère la possibilité de ce qui viendrait faire rupture. /

/ /  illu s i o n / Grande / / grande il lusion 

/ tenue par RIEN  /
/   ne peux qu’y aller au hasard /  les yeux fermés / BLIND /  un objet prendre /  convient-il à l’instant ? /  oui  / OKAY!

 

EXEMPLE : l’abondance de photos que vous auriez prises, que faire, face à cette abondance, qu’en faire?// vous en prendriez une au hasard,  une de ces abondantes photos, une au hasard, lui appliqueriez un traitement // vous la travailleriez à l’aide d’un lo gi ciel  ///  ce serait la part de travail vrai //
//  voudrions-nous du travail qu’il soit vrai?
_____ _____ ___ __ __  récemment je lisais dans lacan, que le vrai est une catégorie du symbolique. directement je vérifie, dans le livre, le sinthome, page 116: « N’est vrai que ce qui y a un sens ». alors vouloir du travail vrai ça serait vouloir du vrai qui fasse grain de sable dans l’océan du réel que produit le machinique. le réel, parce qu’on ne s’y retrouve pas. une chatte n’y retrouverait pas ses petits. les choses y sont toujours à leur place, tout a toujours sa place dans le réel, car le réel est sans place, soi, on n’y retrouverait pas sa place, parce que soi n’est pas tout réel, pas tout réel ni plus que symbolique . ni plus que symbolique . l’océan de réel produit par le machinique d’une matière toute symbolique . comment c’est possible : c’est possible parce que tu considères le bain ///______  le bain de réel _______ ///  l’océan où t u surnages au gré des flots : ce bain est le réel . le bain de jouissance . de let tres de jouissance /// 

mais enfin / de quel traitement ? parlez-vous ? /  un  traitement de plus par le machinique / tu vas ouvrir photoshop et tu crois  //  toi  tu ne sors rien de la machine jamais : traiter a mano le machinique : ce que tu ne fais pas // ce que tu ne fais pas / toi tu entretiens con sciencieusement la boule emmêlée du vir t u e l .

Or tout est au hasard , dans le machinique . tu t’es coulée . tu as coulé . dans . sa . manière . pour lui appart e nir 

Véronique Hasard . Véronique . Billard . 

Véronique Corps Billard

Corps Belette

pardon mais /   ce en quoi tu espères . en fait  c’est : 
  en l’absence de hasard  /  c’est
 prendre au hasard et qu’il n’y ait pas de hasar d
/ /  ce en quoi tu espères : c’est l’in con scient //  tu espères que le motif qui t’as poussé à choisir cette image plutôt qu’une autre n’appartienne pas au Grand Hasard : mais à une chaîne machinique inconsciente qui elle  n’appartienne pas au Grand N’importe quoi / non ouverte au tout venant, AU CONTRAIRE prise dans la répétition /  par la fixité /  parce qu’ autour de toi , il n’y a p l u s rien de fixe /

tu n’as pas choisi le hasard . le hasard t’as choisie . tu n’as d’autre recours que le hasard . 

tu espères JUSTE que ton hasard diffère un tant soi peu de l’océan de non-sens (d’informations) dans dans lequel tu baignes. 

jeudi 31 janvier 2013 · 16h10

RE: Le fonctionnement des machines

Monde réduit à son fonctionnement. Jouissance de ce fonctionnement.

Réflexion que je me fais probablement en suite à ce que nous nous disions hier soir, F. et moi, en rapport avec le fonctionnement d’internet et de ses applications. Qu’il s’agit essentiellement de faire tourner. Que ça circule. Ainsi me parlait-il d’une interface à son travail, censée fonctionner comme Facebook, dont les utilisateurs ne s’occupent que de chercher comment la faire fonctionner.

Ce pourquoi j’aime les problèmes informatiques : on en vient toujours à bout.

J’ai essayé de mettre ça en rapport avec ce que j’avais lu chez Lagandré, que je n’avais pas bien capté, à cause de quoi je l’ai mal retenu quand il parle du  monde réduit à son usage, cet usage lui-même réduit à l’un, à l’unicité (la dosette, la lingette). Exemple qu’il donne de l’autoroute : une fois parcourue, sa consommation est achevée. Son parcours est sa consommation. À l’opposé de la route de campagne dont les usages possibles sont beaucoup plus nombreux, qui ne se laisse donc pas consommer (on peut faire des détours, s’arrêter, etc.)

Le fonctionnement de la machine. L’usage de la machine. La consommation de la machine.

Et ceci qui, je le crois bien, se rapproche de ce que j’avançais plus tôt ce matin (je suis toujours au lit, j’ai attelé Jules à Minecraft).

Lagandré souligne la caractéristique de l’usage unique, souligne ce qui se perd de l’équivocité du signifiant, le propre même de sa nature, quand à un signifiant ne se rattache plus qu’une seule et unique signification, qu’il y perd la perte (de sens) et le sens lui-même . Comme dans le langage informatique.

// il faut que je vérifie, tout de même, dans Lagandré, si c’est bien l’usage et la perte de l’équivoque qu’il cherche à rapprocher. //

// + comment nomme-t-on un signifiant qui n’a plus qu’une seule signification; s’agit-il encore d’un signifiant? ou plutôt d’un signe? //

Hypothèse : cette seule et unique signification est toujours la même : vide, et ne vaut que par sa marque (entendre : schlague, entendre coup, comme un coup de fouet), sa brand.

Ce qui est recherché : se mettre sous le coup, dans la marque, être marqué. Retrouver le moment du coup. Délire. Est-on ici encore dans le fonctionnement de la machine ? On est dans le fonctionnement de la machine, dans son langage, son écriture, ou +, ou -. Le suspens de ça.

La machine n’est pas humaine, en ceci que c’est de par l’univocité de son langage qu’elle fonctionne. Ce qui n’est plus supporté, c’est l’équivoque. C’est l’équivoque qui fait le trumain. Je veux te dire ça, et ce n’est jamais ça. Le repos de la machine, c’est qu’elle ne veut rien dire, elle fonctionne selon un langage qui ne veut rien dire. L’insupportable, c’est le vouloir. C’est le ratage.

Je prétends moi, que c’est nous qui cherchons à devenir des machines non-humaines, célibataires. Cela est, selon moi, politique.

Le gratuit qui devrait l’être et qui se voit pris en otage par le marché, par ce qui marche, ce qui fonctionne, c’est l’homme qui reconnaît son prix à ce qui y échappe absolument et qui cherche à l’intégrer dans ce qui marche, le marché, le commerce des hommes, là où ce commerce n’est plus celui des hommes mais des machines (à calculer).

Le monde réduit à une image et un chiffre.

Ne pas relire. Vous saluer. Prendre un bain. Rejoindre Jules.

(mercredi matin)

vendredi 26 avril 2013 · 19h27

Usages du corps, corps usagés par Damien Botté

Aujourd’hui, l’Organisation Mondiale de la Santé préconise de manière hygiéniste trente minutes de marche rapide par jour, comme si faire du sport tous les jours devenait un devoir voire un droit. L’OMS serait-elle influencée par la lecture d’un ouvrage d’anticipation de Georges Perec 1Perec G., W ou le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, 1993. , où dans une île imaginaire dénommée W, la population vit toute unie pour le sport ? Toujours est-il que certains êtres parlants confondent désir et devoir, désir et contrainte, désir et jouissance, et font du sport pendant des heures chaque jour. Pourquoi tant de personnes, notamment depuis les années 1970 et l’apparition du signifiant jogging, courent-elles autant et longtemps, parfois tous les jours ? Les psychanalystes sont rarement de grands passionnés de sport, trop occupés à recevoir leurs patients ou à lire et écrire. Pourtant, semble-t -il, Lacan lui-même aimait partir aux sports d’hiver, bien qu’il en parlait en terme de « camp de concentration pour la vieillesse aisée »2 Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 173. … Faire du sport à outrance est un mode de jouir singulier. Lors de ses Entretiens à Sainte-Anne en 1971, Lacan s’interroge : «Où est-ce que ça gite, la jouissance ? Qu’est-ce qu’il y faut ? Un corps. Pour jouir il faut un corps. » 3 Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance », Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 28.   L’usage jouissif du corps peut entraîner certains sportifs dans une réitération à l’extrême, quitte à transformer ce corps en corps usagé, torturé par la souffrance.

Au-delà des écrits de certains sportifs de haut-niveau, le romancier Haruki Murakami 4 Murakami H., Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Belfond, 10/18, 2009. nous a livré il y a quelques années un essai fort intéressant sur la course à pied. Il n’est qu’amateur, néanmoins très assidu, 5 Il court en compétition depuis 1982 et s’entraine 6 à 7 jours par semaine, une heure pour 10 km par jour. En 2007, Murakami avait tout de même parcouru 33 marathons, 1 cent kilomètres et 6 triathlons Distance Olympique ! mais cela l’aide à écrire, dit-il, ce dont témoigne fort bien sa dernière trilogie 6 Murakami H., 1Q84, Livres 1, 2 et 3, Paris, Belfond, 2011 – 2012. . Dans son livre, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, il décrit justement « la jubilation qu’éprouve [son] corps » 7 Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 13. dans la souffrance issue de la course à pied, ce qui lui permet d’atteindre « le désir d’être seul»  8 Ibid., p. 27. , formulation de son exil dans sa jouissance autistique. Il précise ce qu’il recherche : « Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais- je le dire autrement : je cours pour obtenir le vide» 9 Ibid., p. 27. . Courir pour obtenir le vide et se retrouver seul, seul avec son corps qui se jouit à travers la souffrance. Le corps, entraîné par des dizaines d’heures de répétition de travail, devient alors extérieur, quasi indépendant et réagissant tel un automate : il se transforme en corps-machine. Nous pourrions référer cela à ce que Marie-Hélène Brousse caractérise comme « la rencontre avec le réel dans le traumatisme répétée de la compétition » 10 Ibid., p. 28. 10 Brousse M. – H., « Sport et psychanalyse », La Lettre Mensuelle, n° 78, Paris, avril 1989, p. 14. .

Alors que l’auteur décrit son expérience dans l’exercice d’un cent kilomètres en course à pied, la jouissance apparait à nouveau : « Cette fois, je voudrais jouir, jusqu’à un certain point, des derniers kilomètres » 11 Murakamu H., Autoportrait…, op. cit., p. 91. . Il ne parle pas de libération d’enképhalines ou d’endorphines, mais plutôt de la « sensation d’être semblable à un morceau de bœuf en train de passer à vitesse réduite au hachoir à viande » 12 Ibid., p. 137. . Ce mode de jouir si singulier permet de repérer à nouveau que la jouissance n’est pas que plaisir mais aussi déplaisir pour reprendre les principes freudiens, qu’elle est plaisir combiné à une « sorte de torture très raffinée» 13 Ibid., p. 176. . Souffrance et déplaisir extrêmes, au point dit-il, que son « corps était comme dispersé et sentait que sous peu il serait hors d’usage » 14 Ibid. . Hors d’usage, confirmant l’énonciation de Lacan : « Il n’y a de jouissance que de mourir » 15 Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance», op. cit., p. 36. , c’est-à-dire celle de retourner à l’état inanimé. Ou comme le dit l’écrivain japonais, le corps devient pendant l’effort « juste un rouage d’une machine»  16 Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 138. , en se faisant « entrer de force dans un lieu inorganique, […] seul moyen de survivre» 17 Ibid., p. 139. et d’atteindre le nirvana au sens freudien.

« La jouissance, c’est ce qui ne sert à rien » 18 Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 10. , nous dit Lacan, au sens où Bentham définissait ce qu’il en est de l’utilitarisme moral, qui a pour principe, comme l’eudémonisme, le plus grand bien pour le plus grand nombre dans une visée totalisante. L’utile serait donc dans l’agréable, le plaisir et l’absence de douleur. Ce mode de jouir de Murakami ne sert donc à rien, au sens de Bentham, sauf à l’aider à écrire, ce qui lui est utile, au sens lacanien, pour se nommer et exister.

Pour d’autres athlètes, participer à une activité sportive extrême permet de mettre en acte ce qui le cause, à savoir le désir impossible, car en devenant finisher d’une course d’ultra-fond, l’être parlant croit pouvoir rendre possible ce qui est impossible. Cette jouissance spécifique vise l’absolu sans l’atteindre, celle de se confronter et de se mesurer au réel de la mort, par le dépérissement du corps, afin de contrôler cet instant de finitude impossible à dépasser par définition. Car finalement, la course en ultra-fond peut se considérer pour certains comme une allégorie de la vie. La vie peut être vécue comme une course contre la mort dont on ne sort pas vivant une fois la ligne d’arrivée franchie. En étant finisher, l’athlète s’en sort vivant avec malgré tout un corps fortement usagé. Lors de l’épreuve, il sur-vit ce bout de réel, en offrant sa chair, en sacrifiant son corps afin de porter au réel le signifiant qui l’a percuté. Jean-Daniel Moussay estime que « le sacrifice consacre la position mortelle de tout sujet, mais il met en question son refus de mourir, c’est-à-dire son désir de retrouver cette part d’immortalité qui est propre aux dieux » 19 Moussay J. – D., « Le sacrifice sportif », Pas Tant, n° 33, 1994, p. 57. , propre aux sur-hommes que peuvent se fantasmer être les ultra-fondeurs. Ces athlètes peuvent faire l’expérience de ce que Lacan nommait « l’entre-deux-morts », c’est-à-dire « la zone entre la vie et la mort » 20 Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 326. , dicible uniquement en « bout de course » selon la formule de Lacan , où Antigone est condamné à entrer vivante dans la tombe .

Dans notre société post-moderne où l’impératif surmoïque du plus-de-jouir devient la référence à travers un toujours plus, l’antique aphorisme olympique « plus haut, plus vite, plus fort » alimente malgré lui la course au dopage avec l’aide du discours de la science, même dans le milieu sportif amateur. Cela pousse, au sens pulsionnel, certain sportif à y avoir recours, perdant alors « la possibilité subjective d’être averti de la limite organique qu’il franchit » 21 Labridy F. & P. Ragny, « La passion de transfert », Pas Tant, n° 33, 1 994, p. 69. , quitte à risquer leur vie, vérifiant en acte le pari de Pascal : « hors du risque de la vie, il n’y a rien qui à ladite vie, donne un sens ».

Courir un « cent bornes », sauter en chute libre de 39 kilomètres de haut, faire un triathlon distance Ironman , ou relier les cinq continents à la nage alors qu’on est un homme-tronc… Qu’est ce qui pousse ces hommes et ces femmes à aller au-delà de leurs limites ? Qu’est-ce que cela peut-il bien signifier ? Murakami donne sa réponse : « Ce qui nous procure le sentiment d’être véritablement vivant, ou du moins, en partie, c’est justement la souffrance, la souffrance que nous cherchons à dépasser » 22 Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 211. . Même si cette donnée est du registre imaginaire, l’auteur tente de donner une réponse fantasmatique au réel auquel il est confronté à travers un mode de jouir singulier : « Il ne me semblait pas qu’avoir achevé cette course avait véritablement de sens. C’est comme la vie. Ce n’est pas parce qu’elle a un terme que notre existence a un sens » 23 Ibid., p. 143. . Pour traverser cet indicible, Murakami quitte son corps spéculaire pour atteindre le réel du corps, en le projetant dans un état où « plus rien n’a de connexion avec [lui] » 24 Ibid., p. 139.  . Cela lui permet de se séparer de l’Autre et de pénétrer « le territoire de la métaphysique» 25 Ibid., p. 143.  , à travers une abrasion de son être, pour y trouver son propre cogito : « Je cours, donc je suis » 26 Ibid. . En termes lacaniens relus par J. – A. Miller 27 Miller J.-A., « L’être et l’Un », L’orientation lacanienne, enseignement du département de Psychanalyse de l’Université de Paris VIII, inédit.  , nous pourrions peut-être préférer une formulation hénologique , qui se décale du propos ontologique d’un Lacan plus classique : Avec mon Un de jouissance, j’existe.

Damien Botté

Source : Lacan Quotidien 314 http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2013/04/LQ-314.pdf

Notes en bas de page

  • 1
    Perec G., W ou le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, 1993.
  • 2
    Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 173.
  • 3
    Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance », Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 28.
  • 4
     Murakami H., Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Belfond, 10/18, 2009.
  • 5
     Il court en compétition depuis 1982 et s’entraine 6 à 7 jours par semaine, une heure pour 10 km par jour. En 2007, Murakami avait tout de même parcouru 33 marathons, 1 cent kilomètres et 6 triathlons Distance Olympique !
  • 6
     Murakami H., 1Q84, Livres 1, 2 et 3, Paris, Belfond, 2011 – 2012.
  • 7
     Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 13.
  • 8
     Ibid., p. 27.
  • 9
     Ibid., p. 27.
  • 10
     Ibid., p. 28. 10 Brousse M. – H., « Sport et psychanalyse », La Lettre Mensuelle, n° 78, Paris, avril 1989, p. 14.
  • 11
    Murakamu H., Autoportrait…, op. cit., p. 91.
  • 12
     Ibid., p. 137.
  • 13
     Ibid., p. 176.
  • 14
     Ibid.
  • 15
     Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance», op. cit., p. 36.
  • 16
     Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 138.
  • 17
    Ibid., p. 139.
  • 18
     Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 10.
  • 19
     Moussay J. – D., « Le sacrifice sportif », Pas Tant, n° 33, 1994, p. 57.
  • 20
     Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 326.
  • 21
     Labridy F. & P. Ragny, « La passion de transfert », Pas Tant, n° 33, 1 994, p. 69.
  • 22
     Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 211.
  • 23
     Ibid., p. 143.
  • 24
    Ibid., p. 139. 
  • 25
    Ibid., p. 143. 
  • 26
     Ibid.
  • 27
    Miller J.-A., « L’être et l’Un », L’orientation lacanienne, enseignement du département de Psychanalyse de l’Université de Paris VIII, inédit. 
mardi 17 janvier 2023 · 05h00

tensions
— Balle dans la tête.

« Balle dans la tête ». Je prends mon téléphone pour le noter. Ça fait un moment que ça dure. J’interromps la répétition,  je note : « Balle dans la tête ».

C’est le petit bout de phrase qui se répétait dans ma tête, jusqu’à ce que j’allume le téléphone sous la couette, avec l’infime sursaut physique qui l’accompagne à chaque fois, d’en accuser l’impact. Une parmi tant et tant d’autres variations qui régulièrement se font entendre de moi. Des phrases très courtes : Meurs, Tue-toi, Tu es morte, Crève, Tu vas sauter par la fenêtre. Le plus souvent, dès que j’en sors, je ne me souviens plus des mots exacts. Plus du tout. Quand ça s’arrête.

Ca a commencé il y a plusieurs années. Quand ? 

Les premières fois, ça a été d’une violence incroyable. Les phrases étaient toujours accompagnées des coups de poing, dans la figure, la mâchoire. Des balles tirées dans la tête, la trouant de façon variable. Des explosions plus ou moins grosses. Des chutes. Le corps fracassé. Ca se répète. Ça s’arrête. Ca reprend dans une nouvelle variation. D’où le nom alors donné de « Fracassemeur ». Ils se sont assagis, avec le temps. La sensation de coup, ou d’impact au sol,  a souvent disparu ou s’est atténuée. Ne restaient que les mots. C’est pour ça que je n’aimais plus ce nom, de Fracassemeurs.  Je pourrais dire les FM. Ou les FrM…. Ah, seigneur c’est comme les initiales de F. Il a longtemps signé comme ça. Alala. 

Il est 5 h. Je me suis levée pour écrire. Pour arrêter les FrM…. 

J’ai fumé, hier. C’est pour ça. Et il y a toute cette tension du boulot pour F. La difficulté, c’est d’en sortir, la difficulté, c’est l’état de tension physique où ça me met. Tension extrême. 

Il faut que j’en parle à la psy tout à l’heure. 

Mais je veux aussi parler du « projet » de « mise sur papier », de l’envie. Faire venir dans le monde physique. Sortir de la virtualité de l’internet, de l’ordinateur. 

Hier, j’ai publié plusieurs notes récemment écrites dans One Note sur le blog.  

Puisqu’apparement il n’y a que ces petites notes que j’arrive à faire. 

5h54

Dire que j’ai encore envie de fumer 

La tension du boulot sur le site de F.  Je ne trouve pas les mots pour en parler. Redire le mot  d’addiction. Un travail auquel je suis addictée. Qui n’est pas exactement un travail de programmation, puisque je ne travaille plus qu’avec WordPress et des plugins. J’ai de la répugnance à en parler. « Faire tourner la machine. » Être dans l’interface du site, dans le moteur. Passer d’une chose à l’autre.1 Là, comme il voulait supprimer la version française du site, j’ai fait toutes les redirections des pages en français sur les pages en anglais, de chacune des pages (j’ai pu automatiser une partie, mais il y avait toute une série de fichiers dont le nom en français était différent et donc il fallait faire des redirections simples, une à une).  Pas mal de tâches « ingrates » dans lesquelles je me jette sans réfléchir, à corps perdu. Méticulosité, fièvre, ingéniosité. Et je travaille au SEO. Comment faire en sorte de vendre son travail quand il est si peu commercial, voire réfractaire. Mais, il y a moyen d’améliorer les pages… Je suis forte à ça. — Ça me passionne malgré moi.  

Je pourrais me plaindre de ce qu’il ne m’écoute pas, F. Mais comment moi-même je ne l’écoute pas! Comment j’ignore ce qu’il fait! Pourquoi suis-je comme ça ? Avec lui ? Il fait des choses bien. Et… Est-ce parce que c’est bien ? Suis-je aussi (mots qui disparaissent, qui s’évanouissent, qui partent en fumée à l’instant où) avec lui qu’avec moi ? Est-ce que c’est ça ? Comment puis-je lui montrer si peu de reconnaissance (phrase boiteuse)? C’est toujours cette idée : suis-je aussi (salope) avec lui qu’avec moi. Et comment le supporte-t-il ? Je ne témoigne d’ailleurs pas plus de reconnaissance au travail de mon frère, que j’aime pourtant tellement. Comment est-ce possible? 

Je fais le site pour F, oui. Mais, c’est parce que ça me plaît. Trop d’ailleurs. 

Hier, pour arrêter d’y travailler et essayer d’avancer dans quelque chose qui aurait du sens, suis sortie, allée à la bibliothèque avec 2 vieux carnets et l’ordinateur portable. C’était fermé. En rentrant, reporté donc série de notes sur le site. C’était d’ailleurs ce que j’avais « décidé » de faire au matin. Après, vaisselle et chansons. F était parti à son cours. Et des tas de chansons de mon enfance remontées. Ah oui, à la boulangerie j’avais entendu… Qui, mais qui… J’ai mis du temps hier aussi à retrouver. C’était quoi ? Il ne me restait que l’air. C’était pas Dave. Une chanson que j’entendais à la radio. Qui m’avait fait… Joe Dassin ! À toi… Quand je les retrouvée, hier ! Quel bonheur…  Je devais avoir dans les 13 ans. Comment ces chansons à la radio venaient à la rencontre d’un désir  encore inarticulé,  intime, accompagnait sa naissance. 

Il faut que je retourne dormir !  

Notes en bas de page

  • 1
    Là, comme il voulait supprimer la version française du site, j’ai fait toutes les redirections des pages en français sur les pages en anglais, de chacune des pages (j’ai pu automatiser une partie, mais il y avait toute une série de fichiers dont le nom en français était différent et donc il fallait faire des redirections simples, une à une). 
dimanche 29 janvier 2023 · 07h45

dimanche 29 janvier 23

7h45 Réveillée vers 7h, je crois. Assise dans la salle, 2 fenêtres aux rideaux tirés dont l’un que je dois réparer, Chester sur mes genoux ronronne.

Que dire ? Hier CBD 3 gouttes. Je passe trop de temps sur le blog, c’est l’impression que j’ai. Je n’arrive pas à m’en détacher. Ça avance, pourtant. Je veux dire que je devrais être contente. Mais, c’est le fait de ne pas sortir que je me reproche. De ne pas sortir et de ne voir personne….

Jules a eu ses portes ouvertes, hier. Il est de plus en plus décidé pour les Beaux Arts. Ce serait magnifique qu’il soit pris à Via Ferrata.

J’ai envie de retourner me coucher.

Je me suis inscrite à un cours de tai chi online, mais je n’y vais pas… C’est déjà le 3ème vendredi je crois.

Hier soir, Samuel Fuller, The Naked Kiss. Étonnant. Tout commence bien, tout finit bien, et pourtant entre-temps, quel malaise, quel gâchis. Première scène, magnifique. Mais l’arrivée en bus aussi. Étrange récit d’une rédemption dans un monde corrompu. Le tout est tiré à gros traits, avec sans doute des raccourcis. Mais très efficace et très beau. Quoiqu’un peu raté.

10:29
Retourne me coucher.
J’ai par hasard eu une visite hier, sur le site, et la personne a visité une page où il n’y avait qu’une image laquelle manquait. Je me suis aperçue qu’elle était censée venir d’un vieux blog dont j’avais oublié de terminer le déménagement au moment du changement d’hébergeur…
Trouvé le moyen de travailler sur les requêtes. Je pourrai faire une page qui affiche les derniers posts modifiés.
Je pourrai peut-être aussi afficher leur date de modif dans les posts même. Date création-date modification. Comme je faisais avant.
Je fais tout ça, et je suis gênée de faire tout ça, pour rien, au fond, personne. Pour moi seule.
C’est pour ça que je vais me coucher.

16h45
Suis arrivée à me fâcher. N’aime pas la façon dont F me parle. Cette façon qu’il a de dire non à tout ce que je dis. Suis partie. Marché jusqu’aux Halles. Me retrouve dans un bistrot à devoir attendre 40 minutes le début d’une séance de cinéma. Retour à Séoul. Qu’est-ce qui m’a fragilisée comme ça? Le blog. Le temps que j’y prends, j’y consacre, aux aspects techniques, la honte liée à ça, cette jouissance. A ce travail autiste.

jeudi 9 février 2023 · 06h16

Faire et défaire, c’est toujours travailler (comme disait ma grand-mère)
— jeudi 9 février 2023

jeudi 9 février 2023

05:16

Réveillée depuis 4 heures.

Je crois que je suis très découragée par le blog. Mais, c’est un mal de tête qui m’a réveillée.

Comment continuer ?

C’est un monstre, ce blog.

Publier un journal une fois par semaine ? Une fois par mois ?
Un pas de plus dans l’organisation ?
Mais, comment mettre ça en place ?
Le publier en privé au fur et à mesure. Et puis, le passer public ?

Je voudrais que moins de choses soient publiées. Tout dépublier ? Tout passer en privé ? Comment ? Créer une catégorie spécifique pour ce qui est publié et rendre toutes les autres invisibles?

Je publie trop vite. Mais, j’ai aimé publier au fur et à mesure. Donner à voir les avancées. J’ai aussi aimé témoigner du non-savoir, de l’erreur, du doute. Est-ce que j’en ai trop fait?

J’ai aimé me montrer au travail. C’est de ça qu’il s’agit ?

Peut-être commencer par une semaine? Ne publier le journal qu’une fois par semaine? Et ne republier que les séries terminées ? Or, je n’arrive à rien terminer.

C’est une piste. Mais, je ne vois pas comment je pourrais m’y tenir.

Et qu’est-ce que j’aime dans le code, dans l’aspect technique de tout ça ? Est-ce qu’il s’agit, comme je l’ai dit hier, simplement, seulement, de travailler dans un truc qui marche ? Qu’est-ce que j’avais développé autrefois, sur la machine ? Faire tourner la machine. Le moulin.

Qu’est-ce que j’aime dans le code au point de ne pouvoir m’empêcher d’y retourner ?
C’est ça, j’aime que ça marche que ça fonctionne que ça n’ait aucun sens. Que ça se passe dans le moteur, invisiblement. Tout ce travail invisible, que je ne cesse de faire et défaire. Que je défais aussitôt fait. Est-ce que je suis heureuse quand je défais ? Non, je ne crois pas. Je suis un peu malheureuse. Comme maintenant, comme je suis tentée maintenant de défaire, le travail des deux dernières semaines…. Défaire, effacer, passer à autre chose, dans la même précipitation renouvelée. Oublier, recommencer.

Châteaux de sable.

vendredi 19 décembre 2025 · 17h33

La séparation

À quoi ai-je perdu mon temps ce matin ?

Je me suis réveillée relativement tard.
À 8 heures, donc j’avais plutôt bien dormi.
J’étais décidée à écrire sur la pièce de théâtre que nous avons vue hier.
Hum… laquelle déjà ? Peu importe.
De Claude Simon, La Séparation.

M’étant désinscrite des réseaux sociaux, la tentation de m’y distraire dès potron-minet s’est au moins provisoirement éloignée. Au lieu de quoi, qu’ai-je fait ? Qu’ai-je trouvé à faire ? Stupidity. Avant même que j’aie eu le temps de m’en apercevoir, j’étais embarquée à tester l’enregistreur de mon téléphone Samsung Galaxy S25. Ne voilà-t-il pas que je m’aperçois d’un défaut qui me déplaît. Hélas. Je consulte ChatGPT. Il n’y a pas de solution. Que veux-je alors ? Je veux écrire à Samsung — je ne le crois pas moi-même — pour proposer une nouvelle fonctionnalité qui me permette de l’utiliser plus facilement comme enregistreur de notes. Tout cela me prend au moins trente minutes. Après quoi, je suis en colère contre moi-même. En colère contre ChatGPT.

« Combien de temps a pris cette conversation avec toi ? Une estimation de ta part au vu de la longueur du texte. » Une heure dix, estime-t-il, se trompant d’ailleurs. « C’est grave de ma part, abondai-je en mon sens. Très grave. Ça contribue complètement à me faire haïr de moi-même et tu ne peux qu’y contribuer. Tu engendres un monde de self-haters et de tricheurs. »

Après ? Eh bien après, et après un petit déjeuner, souhaitant me mettre sur de meilleurs rails, je me suis mise sur internet à lire sur Claude Simon et sur ce texte, La Séparation. J’ai téléchargé les deux romans qui paraissent liés, directement ou non, à cette pièce et qu’à mon grand désespoir je ne lirai pas. J’ai envoyé quelques messages sur WhatsApp à propos de la pièce — pas vraiment des messages, plutôt des liens et une photo de Claude Simon.

C’est alors que me parviennent une partie des résultats de mes examens médicaux. Et là encore — mais comment est-ce possible — j’ai voulu les analyser avec ChatGPT. Nouveau recours inutile qui prend un temps de dingue. Car enfin, ce qu’il faut, c’est juste faire ce que dit le médecin : éventuellement consulter un néphrologue, peut-être consulter la nutritionniste désignée, et voilà. Pourquoi chercher à analyser ces résultats ? Perte de temps et jouissance. Jouissance à chiffrer le corps. Le corps, lui aussi le traiter comme une machine. 

Ah. Que retenir de tout ça ?

Il est maintenant 13 h.
Je suis dans mon bain.
Je dicte une note à une app qui ne fonctionne pas.
Je n’ai rien fait de la matinée.

Alors quoi ?

J’appelle ça addiction aux écrans, mais à quoi exactement ? Ne faudrait-il pas parler plutôt d’addiction au virtuel ? Comment est-ce que ça se traite ? Pourquoi est-ce que je choisis un problème technique — un problème de geek— au lieu de simplement laisser tomber cette application qui ne fonctionne pas ?

Alors quoi ?

Je considère qu’il faut parler d’addiction dès lors qu’on fait quelque chose contre son gré, sans qu’on puisse y résister d’aucune façon, et qu’on en sort vidé, ne sachant même plus comment on s’appelle, ni, a fortiori, ce qu’on veut, à quoi on sert, ce qu’on désire, ce qu’on peut. Parce qu’en plus des petits chats qui vous sauvent de toutes les angoisses — de la mémoire réactualisée des génocides qui vous tordent les tripes, des images et des récits qui vous glacent le sang, de l’impuissance absolue où l’on se voit réduit, de la distribution du monde entre les bons et les mauvais, de l’espionnite aiguë —, les réseaux sociaux titillent l’existence sociale, l’identité sociale, la reconnaissance sociale. Dès lors que je m’en coupe, il n’y a plus de désir d’identité. Je suis seule.

Qu’ai-je fait, que fais-je ? J’observe que je me suis rabattue sur le fonctionnement. La geekerie. Faire que ça marche. Que quelque chose marche. Et ça finit toujours par marcher. Un problème technique, ça se résout toujours. Un problème, une solution. Plus la queue de l’ombre d’un sujet. L’Autre virtuel de la loi est maintenant réduit au réglage. Le dispositif ne tolère ni écart, ni imprévu, ni raté. Ça fonctionne, ça ne fonctionne pas. Réglage / correction / optimisation. Un monde sans adresse, peuplé de mécanismes qui tournent à vide, d’horloges sans retard sur des quais désertés.

Je me sépare de moi-même dans une virtualité machinique vidée de toute présence. Et c’est vrai aussi face au corps : les mains dans une cambouis de datas où je me résorbe, je le traite comme une machine, comme un problème technique. Analyser des résultats, chercher des réglages, des solutions. Au départ de données scientifiques. Comme si le corps était une application défectueuse.

Voilà que je troque l’addiction sociale, l’addiction aux RS, pour une addiction purement machinique, une addiction à la résolution. Même vidé de son enjeu d’identité sociale, ce petit objet, mon téléphone, vidé des ombres qui l’occupent dans les réseaux sociaux, continue de me fasciner, de m’appeler, de m’occuper. Je ne sais plus qui avait écrit à propos de cette façon de réduire les énigmes à des solutions.

Pour produire du sens, on part du vide. On ne part que du vide. Que de l’invention. On ne hisse que du fond du puits sans savoir ce qui va venir. On est très loin du fonctionnement.

Et je pensais ce matin à ça, justement, c’est ce que je voulais essayer de saisir. Comment se fait-il que moi, j’aie toujours eu difficile précisément par rapport à ça. Qu’est-ce qui me retient de simplement parler de quelque chose. Parler de la pièce. Qu’est-ce qui me retient d’être du côté de ceux qui disent quelque chose ? Pourquoi ça résiste à ce point en moi. Pourquoi c’est si difficile.

Je me réveille, j’entrevois quelque chose qui m’intéresse à dire à propos de la pièce, je souhaite l’écrire pour essayer ensuite d’en reparler à F, J, N. Je me lève. Et je m’embarque dans tout autre chose. Et ce à quoi je pensais à propos de la pièce, je ne l’ai, à l’heure qu’il est, toujours pas écrit, et je ne l’écrirai probablement pas, jamais. 

Top