rêve du 19 au 20 février 2011

avec ma mère. devons longer la mer, pour

parvenir quelque part au-delà. mais la longer directement n’est pas possible, trop d’eau (les « petites mers » disait ma tante), qui contient toutes sortes de petits objets de natures diverses et indéterminées.  il n’y a pas vraiment de plage, de sable, on se mouillerait.

devons longer maisons, faire un détour par la rue.  sur la droite – alors que la mer est à gauche. la rue monte. devons, moi en premier, mère suit, passer sur des passerelles instables, faites de bric et de broc,  de vieilles portes, de vieux morceaux de bois, posés sur des cordes, en désordre  les uns sur les autres, sans assemblage. c’est vraiment très précaire. à un moment donné,  la passerelle s’ouvre sous nous, nous laissant suspendues au-dessus du vide, tenons à peine à l’une ou l’autre encoignure dans le mur. une fenêtre s’ouvre, je supplie les gens qui sont là de nous aider, de nous permettre de passer par leur fenêtre.  ils referment leurs volets. sommes au moyen âge. je crie encore. je crie l’âge de ma mère,  je dis « je suis avec ma mère de 80 ans, moi-même j’ai plus de quarante ans« . ils finissent par nous ouvrir, nous laisser entrer. nous continuons notre chemin. il est toujours aussi difficile,  aussi dangereux.

après catastrophe sur catastrophe dans une maison.

suis dans salle de bain. sens de l’eau tomber du plafond, de +  en+ . pense que ca se passe quand on utilise de l’eau dans la cuisine qui y est juste à côté.  vais dans la cuisine, ouvre l’eau, bruit énorme dans salle de bain,  au plafond. j’y fonce elle est complètement inondée. plafond probablement prêt à s’effondrer. cette inondation se propage. il est question du loyer que  nous payons et de qui aura à payer les frais. sommes, je crois, en france, mais fait penser à sous-sol de la rue waelhem. en tous cas sdb et cuisine sont en sous-sol. ne sais pas avec qui j’habite. il y a de la famille, mais aussi de la famille d’aujourd’hui. je pense que c’est Frédéric qui a la bonne idée d’appeler les pompiers. idée que je n’aurais moi-même jamais eue, comme j’en étais déjà à envisager, effrayée, les travaux de réparation qu’il y aurait à faire, peut-être impossibles. mais, à qui que ce soit qu’il incombe de faire les travaux, eux seront à même de juger de la situation. de situer les causes, voire même de faire quelque chose.  je pense que décidément, f. a eu une très bonne idée.

ensuite, les pompiers arrivent. ils sont habillés en treillis tricolores, en tenue de combat. je les vois arriver de loin.

 

la "maison au-dessus" du garage, l'hiver dernier, vue du château. à gauche, la porte du garage. à droite celle du poulailler.

sommes maintenant en ardennes, au château. suis en haut d’une voiture qui ressemble à un 4×4, mais qui n’en est pas un. la voiture est noire. les battants latéraux ont été relevés de sorte qu’elle ressemble à un 4×4 ou à un camion, mais ce n’en est pas. je suis sur le toit de la cabine, invisible aux yeux des pompiers. je suis accompagnée d’une petite fille.

les travaux ont commencé. un tuyau est enfoncé dans un trou au sol, dans le garage – dont les portes sont largement ouvertes, qui font presque toute la hauteur et la largeur du mur, ouvrant complètement la pièce sur l’extérieur. je veux descendre du camion, voir ce dont il s’agit.  je veux participer au nettoyage de la chose qui a été remontée.  comme je ne suis pas très habillée,  j’enfile un large vêtement, je cois que les pompiers sont partis. je cours. un pompier me crie « très jolie dans ce survet!  mais pour courir, il faut mettre le bas« . je suis un peu gênée.  je m’approche du trou. la chose est affreuse. je dis « méconnaissable », il faut passer une sorte d’aspirateur dessus pour la nettoyer. elle est si horrible, si peu ragoutante que personne n’en n’a vraiment envie. il n’est pas sûr que cette chose ne soit pas organique, vivante, que sa forme ronde ne rappelle pas la forme d’une tête.

je m’éloigne. bientôt rattrapée par le pompier. je crois que je vais vers le château. le survêtement que je porte est également en imprimé camouflage. il est question de la couleur de la voiture. je crois qu’il est important qu’elle soit noire, et non pas  » treillis »,  camouflage. néanmoins, parce qu’elle pourrait être confondue, elle est cachée de façon assez sommaire puisqu’il ne s’agit que d’un assemblage de bâtons qui l’encadrent aux quatre coins, mais elle est dans un lieu sombre (le garage, refermé, le poulailler?) – un peu ainsi que le sont certains papes de Francis Bacon. il s’agit plutôt du signe, du signal d’un cadre, qui délimite plus qu’il ne camoufle, même s’il y a bien un peu de paille, ça et là.

On découvre que Nathalie F. a été tuée. On découvre cadavre de Nathalie F. dans une cave. Je sais alors que l’on va tôt ou tard découvrir que c’est moi, que je suis l’auteur de ce crime. Je ne m’en souvenais plus. Je l’avais oublié. C’est arrivé malgré moi. Je me souviens que j’avais alors pensé que je serais un jour découverte et que j’irais en prison, mais que je l’avais oublié.

La police fait des recherches. Elle fouille toutes les maisons à la recherche d’indices. Elle finit par trouver quelque chose. Je ne sais plus quoi. Mais quelque chose qui la mènera immanquablement à moi. Je vais aller en prison. Il va m’arriver ce dont j’étais sûre qu’il m’arriverait un jour. J’irai en prison pour meurtre.

J’habite avec mes parents. Ils disparaissent à l’annonce du crime. Mes parents et mes frères. Je crois qu’ils ne veulent plus me voir. Mais ma mère vient. Elle me dit quelque chose comme « Mais c’est bien normal, vu la façon dont elle t’a traitée. Ce qu’elle t’a fait. » Je lui dis que je ne m’en souviens pas. Elle dit « Quoi tu ne t’en souviens pas?! » Je lui dis que non, que j’ai un vague souvenir de la scène. Elle allongée. Moi…

Je lui dis: « Tu crois vraiment que c’est moi? » Elle en est sûre. Mais comment expliques-tu alors que N.F. soit toujours en vie? que je l’ai retrouvée (dans un rêve précédent) même si nous n’étions pas particulièrement amies.

Elle ne répond pas. Nous passons devant l’atelier de mon père. Je vois d’abord Marc, puis lui, très jeune. Je passe. Continue à monter les escaliers. Je pensais qu’il n’était pas là et qu’il ne voulait pas me voir, mais il m’appelle, me rejoint. M’exprime sa sympathie. Je me demande si ne vais pas appeler un psy pour lui dire que je ne me souviens de rien du tout et pour me faire conseiller un avocat qui soit sensible à la cause analytique, qui en sache un bout.

Je suis conduite en prison, c’est la fin de la liberté. Je savais que ça arriverait un jour mais j’avais oublié. Je l’avais toujours craint, je le crains encore. Mais je me demande si je ne dois pas le prendre à la Nietzche – « Vouloir ce qui vous arrive » ou Spinoza – Joie.

Je crains tout de même que ce ne soit très douloureux, la prison.

Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ce rêve. J’en ai été très étonnée. Je n’imaginais pas que je puisse me vivre comme quelqu’un qui aurait tué quelqu’un et qui devrait en être punie, qui en serait punie de prison.

Je me vis assurément en prison, et je suis mon seul gardien (ou presque).

Mais.

Nathalie F., ma meilleure amie, mon amie d’enfance. Qui revient régulièrement dans mes rêves. En particulier ceux de « Doutes d’août », dont je ne pense pas qu’il soient sur ce blog, mais sur un autre. Sur Delta, probable. L’heure de nulle part. Ah, le voilà, je l’avais renommé « Août adouci« .

Oui, j’aurais pu être amenée à repenser à elle, récemment. Vendredi soir, plus exactement, lorsque j’ai rencontré un jeune homme parlant de Duras et qui se nommait N. Granger.  Ce qui m’a fait repenser au fait que j’avais autrefois pris le pseudo de Nathalie Granger, ayant alors oublié le film de Duras, du même nom. Je ne me souviens plus de ce film, en réalité. Et peut-être y a t-il également eu un livre. Je ne m’en souviens que très peu pour la bonne raison que je ne l’ai pas vu, ou pas entièrement. C’était encore à Bruxelles, mais déjà avec F. Nous le regardions un après-midi me semble-t-il, au lit, et nous nous sommes endormis. Ou autre chose.  J’ai retenu qu’il y était question d’une meurtrière. Mais, je peux me tromper.

Et le grand G, il en a déjà beaucoup été question ici, et ailleurs d’ailleurs, le grand G de l’impossible point G.

Quant au thème du double, si je prenais Nathalie de ce côté-là, il en a été pas mal question dans mes lectures récentes, celles d’Iris Murdoch dont j’ai un peu parlé ici, très mal, et celle de Miller, à propos de Lacan, puisqu’il m’a pris de commencer à publier sur le net son cours Vie de Lacan, où il est question de la « paranoïa » de Lacan, sa paranoïa renoncée, ce qui m’avait autrefois, à l’époque où c’était prononcé, beaucoup impressionnée, et m’impressionne encore. (Je publie pour lire.)

Alors, ce matin, je repensais à tout ça, à l’appel d’un psychanalyste pour un avocat, à l’analyse que j’ai vécue comme un procès sans en avoir la moindre idée du crime, à mon oncle parano, à son procès à lui, etc.

Ce que je n’ai pas noté du rêve ce matin, c’est que le meurtre se serait passé dans une cave de mon enfance, dont j’ai déjà beaucoup rêvé. Ce que je suis mal arrivée à noter parce que je n’arrivais pas à m’en souvenir dans le rêve non plus, ce sont les circonstances, les raisons de ce meurtre, et le fait que je ne le voulais pas. Je « réfléchis » beaucoup à ce que l’on fait malgré soi en ce moment.  De même, n’ai-je pas noté, parce que ça m’embêtait trop, que ma mère m’avait parlé de la honte que m’avait fait Nathalie, la trop grande honte.

J’ai donc noté ce rêve parce qu’il me semblait trop différent de tous les autres. Mais est-ce qu’il n’en n’est pas toujours ainsi.

Jusqu’à présent je me rêvais plutôt tuée que tuant(e).

 à suivre…

 

my life as a to do list



(l’en-faire du devoir)

bxl, 29 mars, près de chez ma mère (les blocs)

comme une sorte d’atelier à ciel ouvert

Comme une sorte d’atelier à ciel ouvert.* Aucun lecteur ne peut suivre ce travail en transformation perpétuelle. C’est un objet mouvant dont il faudrait que j’arrive à extraire certains morceaux  pour les publier sous une forme qui devienne définitive,  que je ne puisse plus modifier. Soit sous forme de livre, soit ailleurs sur l’internet,  mais plus chez moi,  de façon à ce que je ne puisse plus intervenir,  modifier encore.  Que je m’en sépare donc, quitte l’état de gestation… 

* Atelier, oui,  je me suis rendu compte que c’était ça que je reproduisais : l’atelier de mon père. L’atelier où il travaillait,  où nous ne pouvions pas rentrer… Ce lieu secret,  interdit,  de son désir. 

Les écrivains, les lecteurs et les médias – Prose et poésie chez Houellebecq

03-04-2013 15-39-40

Rien ne pourra faire que Houellebecq en couverture de Libération,  son portrait pleine page + les 4 pages qui lui sont consacrées  ne fassent partie de la lecture qu’on a de lui ni d’ailleurs de sa propre écriture. Et c’est comme ça.

On en sait beaucoup trop des écrivains aujourd’hui. Ainsi par exemple, ce que dévoile Houellebecq de sa sexualité dans La possibilité d’une île, me déplaît-il souverainement. Ce n’est pas son écriture qui est en cause,  c’est lui,  sa petite personne. Qu’on me rétorque que c’est de la fiction, je n’en crois rien. Houellebecq aime les petites jeunes, les jolis corps fermes, c’est la beauté pour lui.  Et il ne me donne pas l’impression de pouvoir imaginer qu’il puisse en être autrement. On se situe de l’ennuyant côté de ce qui ne peut être pris que comme une opinion (d’autant plus qu’il s’agit de sexualité. Jusqu’à un certain point,  n’y a-til  de sexualité que d’opinion,  elle qui ne connaît pas d’universel). Par contre, j’aime d’autres aspects du livre, les endroits où il ne sait pas où il va. J’ai besoin que les choses restent un peu inconnues pour l’écrivain lui-même. Quand il en sait trop, ça m’ennuie (d’autant qu’évidemment, c’est tout ce qu’il ne sait pas qui crie alors).  Donc, je n’aime pas tout de cet écrivain, je dois supporter ça, l’accepter. Par contre,  j’adore sa poésie. Je la trouve  géniale. Peut-être est-ce parce qu’il y est moins présent.  Il me faut des livres qui soient détachés, qui puissent être détachés de ceux qui les ont écrits. Ça,  c’est très difficile avec la médiatisation, avec la starification. La médiatisation va toujours s’intéresser aux personnes. Ce sont les œuvres qui en pâtissent.

On est obligé de lire aujourd’hui en analyste. Les livres des écrivains sont leurs symptômes. Ça a toujours été le cas,  bien sûr,  mais ça a changé. Quel que soit l’effort de l’écrivain, il n’arrive plus que rarement à mettre ce symptôme en scène et à rendre cette scène comme l’Autre scène,  comme la scène de l’inconscient,  de l’Unbewusst, de ce qui n’est pas su. Une distance s’est perdue,  au sens brechtien je crois. Et la médiatisation,  quand elle intervient, vient grossir,  intervenir dans ce symptôme. En le pervertissant. Pour le lecteur également.  Paradoxalement, la médiatisation met l’écrivain à notre portée (au sens de l’American Dream. Ce qui est possible pour l’un,  le devient pour tous.) Son image prend le dessus sur son écriture. Il est starifié. Il est obligé de faire avec ça. Ça rentre dans son combat,  dans son calcul aussi.

Si maintenant, je retourne vers le symptôme,  le livre-symptôme contemporain,  que pourrais-je en dire de plus? Quelle hypothèse ?

L’hypothèse,  ce serait celle de la croyance au symptôme et sa trop grande lisibilité. Le symptôme se donne comme lisible quand il ne l’est fondamentalement pas (ou alors dans une lecture incessante, fluctuante, très loin du scripta manent). Et la charge est laissée au lecteur de lui ramener les doutes (qui ne sont pourtant pas ce qui lui faut), l’incrédulité (qui s’en rapprocherait,  de ce qu’il lui faut, car le symptôme doit être incroyable) et la curiosité,  l’insatisfaction.

C’est la part de mystère qui manque. Tout est éclairci. Tout est donné comme éclairci. Et l’au-delà, eh bien de l’au-delà la charge est laissée à la curiosité, au désir du lecteur. Enfin,  ça,  c’est pour  le symptôme, tant qu’il garde son aspect, sa consistance « classique » de symptôme, celui qui est construit,  dans le premier temps de l’analyse (élaboré par le fantasme). 

Quand Houellebecq devient poète, le mystère revient,  le mystère revient assumé par la langue,  à sa bonne place. Car la place du mystère ne se trouve pas du côté du sens, mais de ce qui n’en n’a pas, et dans la jouissance de la langue. 

Publié le
Catégorisé comme en lisant

de l’usage à l’Un

Étrange mutisme que celui du réel « mondialisé »; autrefois le mutisme de la matière intriguait, semblait un commencement de parole, faisait énigme: d’être ainsi et pas autrement donnait aux choses un air louche qui regardait les hommes, leur imposait des conduites, des pratiques, des rituels. [….] Mais maintenant que le verrou divin a sauté, que le mot de l’énigme n’est plus qu’un mot, faute d’énigme, la bizarrerie du réel nous est devenue indifférente. La domination technique paraît démystifier à l’avance ce qui reste de mystère (ce qui n’est pas dominé le sera un jour), et l’objectivation de l’existence humaine annule la singularité des destins. […] Comment le panthéisme a-t-il pu se dissoudre sans reste dans l’athéisme? […} Quoi donc empêche l’absurdum du réel – qui rend un son sourd, littéralement:  qui ne répond pas, notamment à la question du sens – d’être vécu comme tel? Quoi donc sature l’être comme problème, sinon peut-être la sur vie de de Dieu, dans l’anonymat de son immanence? Ou encore : comment un tel verrouillage ontologique serait-il possible sans Dieu, ou du moins sans ce dont Dieu était le nom?1

« Ce qui sature l’être, écrivais-je dans une note en marge du livre, non pas une subsistance de Dieu, mais la jouissance. Une jouissance probablement liée à ce qui par Lagandré, est appelé l’usage, le fonctionnement. Et fonctionnement, usage, ici réduit à l’Un. »

Cela est bel et bon, mais enfin, c’est vite dit. Ai-je vraiment aperçu là quelque chose. Car du fonctionnement à l’Un, de l’usage à l’Un, tout de même, il y a un saut. Même si ce saut il m’est déjà arrivé de l’opérer.

Pourquoi me fais-je autant confiance et pourquoi est-ce que je reprends ici quelque chose de si peu étayé. Comment puis-je avoir autant confiance en la moindre de mes petites notes. Ne puis-je admettre que j’aurais pu avoir écrit une bêtise ? Pourquoi faudrait-il que j’aille au bout de cette bêtise ? Il n’est d’ailleurs pas question dans ces extraits de l’usage, mais de la mort de Dieu et des avancées de la science. Ce qu’il y a à savoir remis aux mains de l’Autre de la science.2

Toujours est-il que Dieu peut bien être en effet un nom du réel, un nom mis sur le réel. Sur ce que la jouissance a de réel.

Si j’essaie de retourner à l’usage et à l’un au départ de ce que j’ai déjà commis ici, et , qu’est-ce que ça donne ? Qu’est-ce que ça peut donner ? Lagandré parle d’un monde fonctionnalisé, mis en fonctions, où cela ne signifie plus rien que de passer d’un point A à un point B en empruntant l’autoroute,  laquelle autoroute en chaque point de son parcours actualise sa puissance, strictement réduite à sa fonction, et dont les points A et B s’avèrent in fine identiques. D’un mondes d’usagers,  motorisés, ne cherchant rien de plus que cela : user d’une fonction qui est là, mise à disposition, intégrer son fonctionnement, son fonctionnement de machine,  sans vouloir, accomplissant seulement son programme, son logiciel.

Qu’y a-t-il ici que je ne saisisse pas ?

 

Notes:
  1. Cédric Lagandré, La plaine des asphodèles, Le dieu captif, p. 16-17. []
  2.   Je ne sais pas bien pourquoi, j’en suis toujours à ce livre aujourd’hui, à l’interroger. Comme si je n’en n’avais pas fini avec sa traduction dans ma langue, comme si je n’en n’avais pas fini avec cette langue-là. Comme si je savais bien qu’il y avait des choses, là, que je ne sais pas. Qui m’ont échappé jusqu’à aujourd’hui. Qui utilise des mots proches des miens qui n’en recouvrent pourtant pas, et parfois pas du tout, le même sens. Comme s’il valait la peine d’en découdre. Comme si je râlais de n’y être pas arrivée. C’est qu’il ne s’agit pas seulement de traduction, il y a quelque chose en plus, dans le texte, que je ne connais pas, et qui m’intéresse. []

Sans titre

5.4, 11.9 – mais quand je lis Lagandré, je suis honteuse. c’est magnifiquement écrit. tout simplement. je n’y comprends d’ailleurs rien. c’est de la poésie.

La pudeur est la forme royale de ce qui se monnaie dans les symptômes en honte et en dégoût.

« Le désir n’a rien à voir avec l’instinct, guide de vie infaillible, qui va droit au but, qui conduit le sujet vers l’objet dont il a besoin, celui qui convient à sa vie et à la survie de l’espèce. Même si l’on cherche son partenaire dans la réalité commune, l’objet du désir se situe dans le fantasme de chacun. Le Séminaire1 ,  cherche à expliciter la dimension du fantasme : à ce niveau-là, il y a entre le sujet et l’objet un ou bien – ou bien.
Au niveau de ce que l’on a appelé la connaissance, les deux, sujet et objet, sont adaptés l’un à l’autre, il y a coaptation, coïncidence, voire fusion intuitive des deux. Dans le fantasme, en revanche, il n’y a pas cet accord, mais une défaillance spécifique du sujet devant l’objet de sa fascination, un certain couper le souffle. Lacan parle de fading du sujet, du moment où celui-ci ne peut pas se nommer. C’est représenté dans le roman par le fait que les personnes ne sont pas nommées, restent anonymes, et que la qualité de père et celle de fille ne sont exprimées que de la façon la plus fugitive. Il y a seulement la fameuse « différence des sexes».
Il y a dans le Séminaire une phrase qui dit : « La pudeur est la forme royale de ce qui se monnaie dans les symptômes en honte et en dégoût». Entendons que la pudeur est la barrière qui nous arrête quand nous sommes sur le chemin du réel.
Une semaine de vacances va au-delà de la barrière de la pudeur, et s’avance dans la zone où c’est habituellement le symptôme qui opère, par la honte et par le dégoût.
Là, on rencontre un père, le Il du roman, qui hait le désir : ce qui l’occupe, c’est la jouissance. On le mesure à ce qui provoque son éclipse à la fin : Elle lui raconte un rêve, soit un message de désir à décrypter, et aussitôt l’humeur de Il change : il est outré, vexé, furieux, il se tait, il boude. Le désir, sous la forme du rêve, vient gâcher la fixité de sa jouissance. Fixité que supporte la répétition, dont Camille Laurens explore par ailleurs les pouvoirs. Ici, la jouissance revient comme une mélopée insistante. Le clivage entre désir et jouissance est rendu palpable, la jouissance étant une boussole infaillible, à la différence du désir. »
Jacques-Alain Miller, « Nous n’en pouvons plus du père », Lacan Quotidien n° 317, http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2013/04/LQ317.pdf

Notes:
  1. Il s’agit du séminaire à paraître en juin 2013, Le désir et son interprétation, texte établi par Miller J.-A., La Martinière & Le Champ freudien []

Usages du corps, corps usagés par Damien Botté

Aujourd’hui, l’Organisation Mondiale de la Santé préconise de manière hygiéniste trente minutes de marche rapide par jour, comme si faire du sport tous les jours devenait un devoir voire un droit. L’OMS serait-elle influencée par la lecture d’un ouvrage d’anticipation de Georges Perec1 , où dans une île imaginaire dénommée W, la population vit toute unie pour le sport ? Toujours est-il que certains êtres parlants confondent désir et devoir, désir et contrainte, désir et jouissance, et font du sport pendant des heures chaque jour. Pourquoi tant de personnes, notamment depuis les années 1970 et l’apparition du signifiant jogging, courent-elles autant et longtemps, parfois tous les jours ? Les psychanalystes sont rarement de grands passionnés de sport, trop occupés à recevoir leurs patients ou à lire et écrire. Pourtant, semble-t -il, Lacan lui-même aimait partir aux sports d’hiver, bien qu’il en parlait en terme de « camp de concentration pour la vieillesse aisée »2 … Faire du sport à outrance est un mode de jouir singulier. Lors de ses Entretiens à Sainte-Anne en 1971, Lacan s’interroge : « Où est-ce que ça gite, la jouissance ? Qu’est-ce qu’il y faut ? Un corps. Pour jouir il faut un corps. »3  L’usage jouissif du corps peut entraîner certains sportifs dans une réitération à l’extrême, quitte à transformer ce corps en corps usagé, torturé par la souffrance.

Au-delà des écrits de certains sportifs de haut-niveau, le romancier Haruki Murakami4 nous a livré il y a quelques années un essai fort intéressant sur la course à pied. Il n’est qu’amateur, néanmoins très assidu,5 mais cela l’aide à écrire, dit-il, ce dont témoigne fort bien sa dernière trilogie6 . Dans son livre, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, il décrit justement « la jubilation qu’éprouve [son] corps »7 dans la souffrance issue de la course à pied, ce qui lui permet d’atteindre « le désir d’être seul» 8 , formulation de son exil dans sa jouissance autistique. Il précise ce qu’il recherche : « Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais- je le dire autrement : je cours pour obtenir le vide»9 . Courir pour obtenir le vide et se retrouver seul, seul avec son corps qui se jouit à travers la souffrance. Le corps, entraîné par des dizaines d’heures de répétition de travail, devient alors extérieur, quasi indépendant et réagissant tel un automate : il se transforme en corps-machine. Nous pourrions référer cela à ce que Marie-Hélène Brousse caractérise comme « la rencontre avec le réel dans le traumatisme répétée de la compétition »10 .

Alors que l’ auteur décrit son expérience dans l’exercice d’un cent kilomètres en course à pied, la jouissance apparait à nouveau : « Cette fois, je voudrais jouir, jusqu’à un certain point, des derniers kilomètres »11. Il ne parle pas de libération d’enképhalines ou d’endorphines, mais plutôt de la « sensation d’être semblable à un morceau de bœuf en train de passer à vitesse réduite au hachoir à viande »12 . Ce mode de jouir si singulier permet de repérer à nouveau que la jouissance n’est pas que plaisir mais aussi déplaisir pour reprendre les principes freudiens, qu’elle est plaisir combiné à une « sorte de torture très raffinée»13 . Souffrance et déplaisir extrêmes, au point dit-il, que son « corps était comme dispersé et sentait que sous peu il serait hors d’usage »14 . Hors d’usage, confirmant l’énonciation de Lacan : « Il n’y a de jouissance que de mourir »15 , c’est-à-dire celle de retourner à l’état inanimé. Ou comme le dit l’écrivain japonais, le corps devient pendant l’effort « juste un rouage d’une machine» 16 , en se faisant « entrer de force dans un lieu inorganique, […] seul moyen de survivre»17 et d’atteindre le nirvana au sens freudien.

« La jouissance, c’est ce qui ne sert à rien »18  , nous dit Lacan, au sens où Bentham définissait ce qu’il en est de l’utilitarisme moral, qui a pour principe, comme l’eudémonisme, le plus grand bien pour le plus grand nombre dans une visée totalisante. L’utile serait donc dans l’agréable, le plaisir et l’absence de douleur. Ce mode de jouir de Murakami ne sert donc à rien, au sens de Bentham, sauf à l’aider à écrire, ce qui lui est utile, au sens lacanien, pour se nommer et exister.

Notes:
  1. Perec G., W ou le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, 1993. []
  2.  Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 173. []
  3.  Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance », Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 28. []
  4.  Murakami H., Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, Belfond, 10/18, 2009. []
  5.  Il court en compétition depuis 1982 et s’entraine 6 à 7 jours par semaine, une heure pour 10 km par jour. En 2007, Murakami avait tout de même parcouru 33 marathons, 1 cent kilomètres et 6 triathlons Distance Olympique ! []
  6.  Murakami H., 1Q84, Livres 1, 2 et 3, Paris, Belfond, 2011 – 2012. []
  7.  Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 13. []
  8.  Ibid., p. 27. []
  9.  Ibid., p. 27. []
  10.  Ibid., p. 28. 10 Brousse M. – H., « Sport et psychanalyse », La Lettre Mensuelle, n° 78, Paris, avril 1989, p. 14. []
  11.  Murakamu H., Autoportrait…, op. cit., p. 91. []
  12.  Ibid., p. 137. []
  13.  Ibid., p. 176. []
  14.  Ibid. []
  15.  Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance», op. cit., p. 36. []
  16.  Murakami H., Autoportrait…, op. cit., p. 138. []
  17. Ibid., p. 139. []
  18.  Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 10. []

Ce que tu fais

Ton symptôme, ton œuvre,  ce que tu fais.
La nuit,  c’est ce que tu fais.
Le symptôme seul fait.
Il faut toujours être un peu analyste.
Travailler l’obscur, où les lois sont différentes.
Travailler l’obscur. Là où il n’y a pas de loi.
Écrit de nuit.

Tu crains ton absence de persévérance. Ton symptôme au moins ne te décevra pas.

Sans titre

Je ne suis ni de droite ni de gauche. Mes parents étaient catholiques,  ma rencontre de la psychanalyse m’a permis de m’éloigner du sacrifice de moi-même que leur catholicisme exigeait de moi.  C’est ce qui me reste de catholique qui me situe aujourd’hui politiquement à gauche. À certains égards viscéralement, passionnément. Quand cela n’a rien de politique, mais répond de ce qui reste de la façon dont j’ai été dressée au sacrifice.  Lequel fabrique encore aujourd’hui,  par en dessous,  le levain de ma  jouissance. Pour moi cela ne relève pas de la politique mais de l’inconscient. La psychanalyse lacanienne m’a appris à me défier du sacrifice. Du sacrifice, du don de soi, de l’oblativité, de la bonté, de l’amour.

Sans titre

Le monde n’a jamais beaucoup existé pour moi,  le monde au sens de Lagandré, celle dont la conscience aiguë fait la passion politique, autrui bien davantage. L’humain. J’y tiens encore beaucoup. Et de cette façon, séparée de son environnement,  de l’organisation de son environnement. Cet attachement, cet intérêt primordial me viennent-ils également de la religion,  du catholicisme ? Pour partie,  oui. L’intérêt pour l’amour,  la passion,  le lien. Cela tient-il au fait que je sois une femme,  tient-il à mon hystérie (que je ne souhaite pas du tout renier,  mais vers laquelle bien plutôt retourner)?
C’est une chose que je dois encore préciser ici,  la façon dont le monde existe,  pour Cédric Lagandré. Pour peut-être m’en rapprocher. Toujours dans ce souci d’éclaircir mon rapport au politique. Quand bien même il ne s’agirait jamais que de chercher à justifier mon désintérêt,  mon égoïsme.
Mais, nous avons en commun, Lagandré et moi, que nous croyons au lien, à sa fragilité, à sa mise en danger,  sa perte, aujourd’hui.
La lecture de Lagandré a refait exister le monde pour moi,  voire même m’a ouverte,  initiée à son concept,  du fait de sa propre précision conceptuelle.

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