6 avril 2013

de l’usage à l’Un

Étrange mutisme que celui du réel « mondialisé »; autrefois le mutisme de la matière intriguait, semblait un commencement de parole, faisait énigme: d’être ainsi et pas autrement donnait aux choses un air louche qui regardait les hommes, leur imposait des conduites, des pratiques, des rituels. [….] Mais maintenant que le verrou divin a sauté, que le mot de l’énigme n’est plus qu’un mot, faute d’énigme, la bizarrerie du réel nous est devenue indifférente. La domination technique paraît démystifier à l’avance ce qui reste de mystère (ce qui n’est pas dominé le sera un jour), et l’objectivation de l’existence humaine annule la singularité des destins. […] Comment le panthéisme a-t-il pu se dissoudre sans reste dans l’athéisme? […} Quoi donc empêche l’absurdum du réel – qui rend un son sourd, littéralement:  qui ne répond pas, notamment à la question du sens – d’être vécu comme tel? Quoi donc sature l’être comme problème, sinon peut-être la sur vie de de Dieu, dans l’anonymat de son immanence? Ou encore : comment un tel verrouillage ontologique serait-il possible sans Dieu, ou du moins sans ce dont Dieu était le nom?1

« Ce qui sature l’être, écrivais-je dans une note en marge du livre, non pas une subsistance de Dieu, mais la jouissance. Une jouissance probablement liée à ce qui par Lagandré, est appelé l’usage, le fonctionnement. Et fonctionnement, usage, ici réduit à l’Un. »

Cela est bel et bon, mais enfin, c’est vite dit. Ai-je vraiment aperçu là quelque chose. Car du fonctionnement à l’Un, de l’usage à l’Un, tout de même, il y a un saut. Même si ce saut il m’est déjà arrivé de l’opérer.

Pourquoi me fais-je autant confiance et pourquoi est-ce que je reprends ici quelque chose de si peu étayé. Comment puis-je avoir autant confiance en la moindre de mes petites notes. Ne puis-je admettre que j’aurais pu avoir écrit une bêtise ? Pourquoi faudrait-il que j’aille au bout de cette bêtise ? Il n’est d’ailleurs pas question dans ces extraits de l’usage, mais de la mort de Dieu et des avancées de la science. Ce qu’il y a à savoir remis aux mains de l’Autre de la science.2

Toujours est-il que Dieu peut bien être en effet un nom du réel, un nom mis sur le réel. Sur ce que la jouissance a de réel.

Si j’essaie de retourner à l’usage et à l’un au départ de ce que j’ai déjà commis ici, et , qu’est-ce que ça donne ? Qu’est-ce que ça peut donner ? Lagandré parle d’un monde fonctionnalisé, mis en fonctions, où cela ne signifie plus rien que de passer d’un point A à un point B en empruntant l’autoroute,  laquelle autoroute en chaque point de son parcours actualise sa puissance, strictement réduite à sa fonction, et dont les points A et B s’avèrent in fine identiques. D’un mondes d’usagers,  motorisés, ne cherchant rien de plus que cela : user d’une fonction qui est là, mise à disposition, intégrer son fonctionnement, son fonctionnement de machine,  sans vouloir, accomplissant seulement son programme, son logiciel.

Qu’y a-t-il ici que je ne saisisse pas ?

 

Notes:
  1. Cédric Lagandré, La plaine des asphodèles, Le dieu captif, p. 16-17. []
  2.   Je ne sais pas bien pourquoi, j’en suis toujours à ce livre aujourd’hui, à l’interroger. Comme si je n’en n’avais pas fini avec sa traduction dans ma langue, comme si je n’en n’avais pas fini avec cette langue-là. Comme si je savais bien qu’il y avait des choses, là, que je ne sais pas. Qui m’ont échappé jusqu’à aujourd’hui. Qui utilise des mots proches des miens qui n’en recouvrent pourtant pas, et parfois pas du tout, le même sens. Comme s’il valait la peine d’en découdre. Comme si je râlais de n’y être pas arrivée. C’est qu’il ne s’agit pas seulement de traduction, il y a quelque chose en plus, dans le texte, que je ne connais pas, et qui m’intéresse. []
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