samedi 11 février 2006 · 13h21

de duve, la présentation de l’objet

l’impossibilité du ferde Duve encore. je ne me souviens plus bien. l’exposition en 2000 aux Palais des Beaux-Arts de Bruxelles,  dont il a été le commissaire, Voici – 100 d’art contemporain,  que  j’ai tant aimée. dont j’ai offert à droite et à gauche le catalogue.

que dans l’œuvre d’art contemporain il s’agisse plutôt d’une présentation de l’objet – plutôt que de l’œuvre d’art comme lieu d’une énonciation (( avec le tableau comme  «ouverture, fenêtre » sur le monde et  déploiement de l’istoria.)) .

(serions passés d’un savoir dans le fantasme à un « ça voir » de la pulsion).

s’agirait alors d’un montrer, ce qui au cadre du discours échappe.

impossibilité du fer l’art contemporain se soustrait au discours fantasmatique de la science lequel a phagocyté tous les autres, pour pointer l’objet qui lui échappe fondamentalement. Là : il y a. cet objet qui échappe de façon absolue au commerce, à l’égalisation, la démocratisation des valeurs.

Jacques Muller,  4 figures, 1996, acrylique sur toile 86*74
Jacques Muller, 4 figures, 1996, acrylique sur toile
86*74

Thierry de Duve : l’artiste contemporain nous montre, nous met en présence de l’objet (puisque le dire n’a plus de lieu). C’est un objet dont il s’est détaché, comme sujet, et qu’il nous montre. Vois-là.

devant la télévision pas beaucoup de cet objet ne fait entendre sa voix. (sinon, de ce qu’il en est de lui comme rien qui vaille // sinon, de ce qu’il en est de lui quand, captif du fantasme, puisque c’est le fantasme qui recouvre le manque fondamental de l’objet rien, il fait valoir son rien qui vaille //

la pulsion est cela qui relativise.

(il y a – y-a t’il  ? – un objet –  de base – comme LOM – de base – ka un corps – –  qui ne serait pas n’importe lequel mais qui pourrait se faire représenter par n’importe quoi. dont n’importe quoi pourrait tenir lieu.)

impossibilité du ferIl y a jouissance de la pulsion,  jouissance de l’affinité du réel et du signifiant, de leurs accointances.

« S barré poinçon grand D » écrit d’abord Lacan parlant d’elle. sujet barré poinçonné à la demande. la demande c’est le signifiant. sujet barré poinçonné au signifiant.

il n’y aurait eu jouissance de la pulsion s’il n’y avait eu le signifiant. elle est celle qui se récupère après la perte de la jouissance initiale, après la perte de la Chose, quand le signifiant s’en est venu poinçonner la chose.

c’est le plus-de-jouir.

la jouissance de la pulsion est jouissance du plus-de-jouir, jouissance de la perte. elle-même n’en sait rien. elle ne sait de rien. (là où ça sait, où ça sait l’arrachement, là, ça souffre.)( c’est ça le plus-de-jouir : plus positif côté pulsion, plus négatif, côté désir, côté sujet). (c’est très simple).

le plus-de-jouir c’est l’objet même.

il y a plus-de-jouir tant qu’existe la possibilité du dire.

la possibilité du dire existe tant que dure la vie, lettrumain.

comme possible le dire peut-être infime : 1.

c’est l’in-dit. 1-dit.

c’est l’un sans dit.

1, le dit Un, de la marque, du coup. la barre, le cri. le grand incendie. le nourrisson est le crit qui sort de lui. tu crois qu’il pleure, il naît. il naît trumain.

(ainsi, la pensée procède-t-elle du plus-de-jouir dans la mesure où elle procède de la possibilité du dire.)

le dire sort de la potentialité et introduit à l’impossible.

lacan : faire entendre qu’il s’agit d’impossible et non pas d’impuissance

le dire est un faire. qui se fait dans l’écriture, qui se fait dans l’art, qui se fait sur le divan, qui se fait dans la vie. et le faire est impossible (ce qui fait parler Duchamp  de «L’impossibilité du fer» : le faire est impossible depuis que ce sont les machines qui le font et que Dieu n’est plus là pour dire ce qui est bien, ce qui est mal. plus personne ne sait. le faire est passé à l’impossibilité, à l’impassiblité, depuis qu’on a réduit le faire à la science, à li’mpuissance fondamentale du signifiant : il s’offre comme universel ce qu’il n’est fondamentalement pas. religieuse, la science croit à l’univocité du signifiant. )

Lacan : il n’est d’éthique que du bien-dire. Un dire qui vise en même temps qu’il touche à l’impossible. (un compte-rendu de jouissance, un moment, une passe).

jeudi 13 avril 2006 · 12h11

face à l’ab on dan ce du m a chinique, le traitement du hasard
— à la main : rien ;; à la main plus rien ;;;

traiter l’abondance 

que faire face à l’ abondance  ?  //  l’abondance  v i r t u e l l e  .  y aller au hasard  / / /   ?   / /   au hasard, faute de mieux . évidemment ça manque .  totalement d’efficacité . évidemment ça n’a rien de / OR / parce que nous sommes
confrontés à des machines nous pensons que /  face   au mode de production des machines nous aimerions que
/  leur efficacité est-elle pour autant – ENVIABLE  / ? /

// alors au hasard si le hasard existe, au hasard / alors au hasard et tant que le hasard convient / peut faire méthode / a de quoi faire concurrence / à celle des machines 

laisser le choix au hasard

/  je l’espère.  j’espère la possibilité de ce qui viendrait faire rupture. /

/ /  illu s i o n / Grande / / grande il lusion 

/ tenue par RIEN  /
/   ne peux qu’y aller au hasard /  les yeux fermés / BLIND /  un objet prendre /  convient-il à l’instant ? /  oui  / OKAY!

 

EXEMPLE : l’abondance de photos que vous auriez prises, que faire, face à cette abondance, qu’en faire?// vous en prendriez une au hasard,  une de ces abondantes photos, une au hasard, lui appliqueriez un traitement // vous la travailleriez à l’aide d’un lo gi ciel  ///  ce serait la part de travail vrai //
//  voudrions-nous du travail qu’il soit vrai?
_____ _____ ___ __ __  récemment je lisais dans lacan, que le vrai est une catégorie du symbolique. directement je vérifie, dans le livre, le sinthome, page 116: « N’est vrai que ce qui y a un sens ». alors vouloir du travail vrai ça serait vouloir du vrai qui fasse grain de sable dans l’océan du réel que produit le machinique. le réel, parce qu’on ne s’y retrouve pas. une chatte n’y retrouverait pas ses petits. les choses y sont toujours à leur place, tout a toujours sa place dans le réel, car le réel est sans place, soi, on n’y retrouverait pas sa place, parce que soi n’est pas tout réel, pas tout réel ni plus que symbolique . ni plus que symbolique . l’océan de réel produit par le machinique d’une matière toute symbolique . comment c’est possible : c’est possible parce que tu considères le bain ///______  le bain de réel _______ ///  l’océan où t u surnages au gré des flots : ce bain est le réel . le bain de jouissance . de let tres de jouissance /// 

mais enfin / de quel traitement ? parlez-vous ? /  un  traitement de plus par le machinique / tu vas ouvrir photoshop et tu crois  //  toi  tu ne sors rien de la machine jamais : traiter a mano le machinique : ce que tu ne fais pas // ce que tu ne fais pas / toi tu entretiens con sciencieusement la boule emmêlée du vir t u e l .

Or tout est au hasard , dans le machinique . tu t’es coulée . tu as coulé . dans . sa . manière . pour lui appart e nir 

Véronique Hasard . Véronique . Billard . 

Véronique Corps Billard

Corps Belette

pardon mais /   ce en quoi tu espères . en fait  c’est : 
  en l’absence de hasard  /  c’est
 prendre au hasard et qu’il n’y ait pas de hasar d
/ /  ce en quoi tu espères : c’est l’in con scient //  tu espères que le motif qui t’as poussé à choisir cette image plutôt qu’une autre n’appartienne pas au Grand Hasard : mais à une chaîne machinique inconsciente qui elle  n’appartienne pas au Grand N’importe quoi / non ouverte au tout venant, AU CONTRAIRE prise dans la répétition /  par la fixité /  parce qu’ autour de toi , il n’y a p l u s rien de fixe /

tu n’as pas choisi le hasard . le hasard t’as choisie . tu n’as d’autre recours que le hasard . 

tu espères JUSTE que ton hasard diffère un tant soi peu de l’océan de non-sens (d’informations) dans dans lequel tu baignes. 

vendredi 16 mai 2014 · 11h43

Didi-Huberman, ses Histoires de fantômes lors de la conférence

et l’incessance,

Didi-Huberman, ses Histoires de fantômes lors de la conférence :

que m’y a-t-il plu ? (en vérité, le travail, le travail et sa lenteur, le travail et sa démesure)  la question de la méthode, l’Atlas Mnemosyme comme méthode, instrument de pensée. de par sa matérialité, la place qu’il prend dans le monde; son existence matérielle ( vs l’immatérialité de mes « matériaux » sur l’internet). cette existence appréhendable directement par les sens, dans leur multiplicité – les yeux, bien sûr, la vue, mais le toucher aussi, la main, l’odorat peut-être, etc.
matérialité qui aura la vertu d’imposer la coupure, la découpe (de limiter l’infinitude…).

parmi les milliards d’images accumulées par aby warburg pendant des années, n’en avoir élu, choisi que quelques-unes. quelques-unes, qui tiennent dans les pages d’un livre, l’Atlas Mnemosyme, dans cet espace-là (qu’a-t-il de particulier cet espace ? de ne s’offrir pas comme infini, comme partout plein. mais au contraire comme fini, et donc appréhendable par la pensée de l’autre, du fait qu’il l’est par le corps de façon directe : l’oeil et les mains qui tiennent le livre (ou qui embrassent les cut-ups que Didi-Hu présente de ses films « préférés »). ça n’est pas démesuré.

le corps à affaire avec l’infini bien sûr, a affaire et sait y faire. mais pour passer à l’autre, de l’un la jouissance doit renoncer à un peu d’elle-même, consentir à un moment de mesure. car dans sa démesure, la jouissance de l’autre n’est pas accessible, voire me menace.

l’œuvre est ce qui permet le passage de l’ un à l’autre. de l’un et de l’autre, les infinis s’opposent, se rejettent. c’est l’extraction, le choix qui permettent le don d’un peu. et ce peu peut alors s’épanouir, grossir de la jouissance de l’autre, de celui qui reçoit.

je ne peux pas-tout te donner. car tout n’est jamais que le lieu de ma jouissance, qui, en que telle, toute, n’est pas partageable. seulement un peu, un bout (lequel pourra bien risquer devenir tout pour toi).

J’aime que se confrontent matérialité et pensée. Cette matérialité qui vient rendre pas-tout possible à la pensée, la confronte à son impossible. (à la pensée, en effet, tout est possible. c’est à se réaliser, à affronter sa réalisation dans le monde, hors de la cabeza,  qu’elle se confronte à son impossible et s’accomplit, pas-toute. A la pensée, tout est possible = ça ne cesse pas de s’écrire….  en pensées / c’est l’incessance, sa jouissance, son flot, flux des pensées qui s’oppose à ce qu’elle s’arrête. (à la pensée tout est possible, ce qu’il faut c’est que ce tout possible, cette incessance,  reste l’inépuisable source, cause, de mon désir jusques au moment où je passe à sa réalisation, et même lorsque je me trouve confrontée à l’horreur de son impossible, que je rencontre alors, et qu’il me faut apprendre à honorer) l’arrêt ne s’impose que du moment où je prends en main sa transmission à un autre qui n’est plus seulement imaginaire, soit que je lui parle, soit que je cherche à lui écrire. la parole aussi bien que l’écriture seuls ont la vers-tu d’actualiser l’impossible, le réel (de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. / C’est la question à laquelle je n’ai pas cessé de me confronter depuis que j’écris dans un blog ou les choses peuvent pourraient ne pas cesser de s’écrire. or l’incessance, la jouissance, est au monde ce qui se partage le moins bien, sinon dans celle de la consommation (pourquoi ?) d’où mon blog est raté, immangeable, imbuvable. )

Matérialité aussi de la parole et présences des corps et des voix dans le cabinet du psychanalyste. La coupure du psychanalyste, de son interprétation ( peut-elle s’exercer n’importe où ??? quoi qu’il en soit fonctionnera-t-elle comme interprétation par celui qui l’est,  coupé,  l’analysant)

Me revient ce terme que Jules a utilisé à plusieurs reprises en sortant de l’exposition Flamme  :  « C’était du Grand N’importe quoi » – et la jubilation avec laquelle il disait ça. N’importe quoi…. Mes vieilles amours,  préoccupations. quelques livres, tout de même, de Thierry de Duve, à Flamme éternelle; mais curieusement mis à l’écart, dans une bibliothèque presque vide. j’aurais dû les déplacer…

(moi ça me brûle de partout et j’ai des brûlures d’estomac)

(pourtant la nostalgie du papier (se justifie-t-elle?) est-ce nécessairement la bonne voie?)

Chercher Jules à l’école.

13- 16 mai 2013

 

Aby Warburg Atlas Mnemosyne Planche 42 b
Aby Warburg Atlas Mnemosyne Planche 42 b
Aby Warburg Atlas Mnemosyne Planche 42 a
Aby Warburg Atlas Mnemosyne Planche 42 a

 

harun-farocki NOUVELLES HISTOIRES DE FANTÔMES au Palais de Tokyo 2014-05-11 16.15.31

Georges Didi Huberman Schéma de l'exposition et liste des films
Georges Didi Huberman Schéma de l’exposition et liste des films

image-mirm-ir   2014-05-11 17.40.20

 

 

2014-05-11 18.49.22

dimanche 1 juin 2014 · 12h28

la chute dans la vie

la chute de l’homme dans la banalité, sa « seconde chute » selon Heidegger, est une chute dans la vie (assomption meurtrière où nous sommes à la fois « les auteurs et les victimes »).

« Nous sommes devenus des êtres individués, c’est-à-dire non divisibles en eux-mêmes et virtuellement indifférenciés. Cette individuation dont nous sommes si fiers n’a donc rien d’une liberté personnelle, c’est au contraire le signe d’une promiscuité générale. »

« Tous télé-guidés » par Jean Baudrillard

 

 

 

(l’image, sa fiction POUR échapper au réel, où nous sommes tombés)

« Plus on avance dans l’orgie de l’image et du regard, moins on peut y croire. »

« Tous télé-guidés » par Jean Baudrillard

Catherine, spectatrice, se déplaçait «déjà dans le récit de la scène […]. Il arrive que le regard se fixe sur le visible pour permettre à la conscience de se dérober; on ne peut être présent à l’intérieur d’une image»

« De l’utilité des fictions »  par Jeanne Joucla citant ici Catherine Millet dans Une enfance rêvée.

samedi 28 juin 2014 · 23h34

La passion de l’égalité par Alexandre Costanzo

Dans un passage fameux de L’Ethique, Spinoza écrit : « Nous ne savons pas ce que peut un corps». Si cette formule a été longuement commentée, si, dans une filiation passant notamment par Nietzsche, elle se rattache par ailleurs à la pensée de Gilles Deleuze, je voudrais ici essayer de la confronter à l’œuvre de Jacques Rancière. « Nous ne savons pas ce que peut un corps» écrivait Spinoza, nous ne savons donc pas grand—chose mais je dirais que nous savons au moins qu’il  « peut ». Et c’est de puissance précisément dont je voudrais parler. Qu’est-ce que la puissance ? Et n’est-ce pas cela que l’on peut rencontrer finalement sous une forme bien singulière dans l’œuvre de Jacques Rancière ? Car ce que je me demande au fond en parcourant ses ouvrages, c’est : quel est le trésor qu’il aura rencontré ? Quel est le trésor que rencontre un philosophe et dont il assume le gardiennage? Et en regardant de plus près ses tout premiers ouvrages, on constate qu’il y a de curieux de personnages qui y circulent, une mère analphabète qui apprend à lire et à écrire à ses enfants, des couturières ou des gantières des environs de Grenoble, un jeune typographe qui connaît l’hébreu, un serrurier qui, ne sachant pas bien lire, désigne la lettre 0 comme la ronde et appelle équerre la lettre L. On rencontre également un homme qui connaît au moins son prénom, l’usage de ses outils et une prière grâce auxquels il pourra vérifier que son fils sait de quoi il parle en rentrant de l’école. On trouve ainsi des ouvriers de toutes sortes, des artisans, un maître ignorant ou encore la première phrase du Télémaque de Fénelon: «Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse… ». Jacques Rancière nous parle aussi de ces nuits où, après leurs journées de labeur, à la lumière d’une lampe à huile, des ouvriers se mettent à lire et à écrire, s’éprennent de poésie pour les uns, de philosophie pour les autres. Il nous parle de cercles, de spirales dans lesquels des vies se trouvent enfermées, mais aussi de quelques arbres et d’un carré de ciel que regarde par la fenêtre, au détour de ses heures de travail un menuisier qui, sans doute à cause de ce petit carré, se décide à marcher avec des souliers plutôt que des sandales ou des sabots. Ce sont là quelques uns des paysages et des personnages, des tableaux ou des situations, que l’on découvre dans ses premiers livres. Or je dis que ces scènes sont pauvres, qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à découvrir, mais qu’il n’est pourtant question de rien d’autre que de puissance. Que peut un corps? Nous savons au moins qu’il peut, et c’est cette puissance que je voudrais fixer en m’attardant sur le Maître ignorant. Or voici comment tout cela commence : par la lenteur et le bricolage, la patience aussi, en tâtonnant à l’aveuglette, en butant et en trébuchant, et puis en recommençant.

En 1818, Joseph Jacotot, professeur de littérature française exilé à Louvain, connut une expérience qui allait bouleverser les jours calmes qu’il comptait y passer. Car les leçons de ce professeur étaient très prisées, nous dit Jacques Rancière, et comme parmi les étudiants qui voulaient les suivre certains ne parlait pas le français et, ne connaissant pas lui—même le hollandais, il fallait trouver une langue commune dans laquelle il aurait pu les instruire. Or il se publiait en ce temps là le Télémaque de Fénelon en édition bilingue, et Jacotot fit remettre le livre aux étudiants par un interprète et leur demanda d’apprendre comme ils pouvaient le texte en français en s’aidant de la traduction. Ils sont donc partis seuls avec cet ouvrage en main et leur volonté d’apprendre sans le secours du savoir et de l’intelligence de leur maître. Après qu’ils eurent atteint la moitié du premier livre, ce dernier leur fit dire de répéter sans cesse ce qu’ils avaient appris et de lire le reste pour le raconter. Finalement, il leur demanda d’écrire en français ce qu’ils pensaient de ce qu’ils avaient lu en s’attendant à d’affreux barbarismes. Mais quelle ne fut pas sa surprise en constatant que ces élèves, livrés à eux-mêmes, s’étaient tirés de cet exercice aussi bien que l’auraient fait beaucoup de Français ?

Jusque—là Jacotot croyait à juste titre que le devoir du maître était d’expliquer; d’instruire et former les esprits en adaptant ses explications aux capacités intellectuelles de l‘élève et en vérifiant que ce dernier a bien compris ce qu’il a appris. Mais voilà que ces étudiants avaient cherché seuls les mots, ils avaient appris à les combiner pour en faire à leur tour des phrases dont la grammaire et l’orthographe devenaient de plus en plus exacte à mesure qu’ils avançaient dans le livre, et voilà que la langue dans laquelle ils s’exprimaient était davantage celle des écrivains que de simples écoliers. Le fart est que ces étudiants s‘étaient appris seuls à lire, à parler et à écrire en français sans le secours d’une instruction. Mais alors cela signifie-t-il que les explications du maître étaient inutiles ?  Ou, si elles ne l’étaient pas, à qui et à quoi servaient—elles? Une béance venait s’ouvrir devant les yeux de Jacotot et, du coup, la terre bien solide sur laquelle il avait marché se mettait à  trembler. Il constate que tout système d’enseignement repose sur cette évidence : la nécessité des explications. Pour que l’enfant comprenne, il faut qu’on lui explique, comment peut—il en être autrement? Comment apprendra—t—il seul les mathématiques, la chimie, la peinture, la musique ou l’hébreu ? Or voilà que des élèves avaient appris sans aucune explication. Ils ont pris le livre, ils ont regarde, comparé et répété, ils auront probablement réécrit les mots et les phrases encore et encore, ils se sont trompés puis ils ont recommencé, et à force de volonté, ils se sont appris à lire, à écrire et à parler. Jacotot n’avait été rien d’autre qu’un maître ignorant, il n’avait rien pu leur expliquer et s’était simplement tenu sur un seuil pour constater que ses élèves savaient de quoi ils parlaient.

Le chemin qu’il venait ainsi de croiser par le plus grand des hasards avec ses élèves, est celui de l’émancipation: Il ne s’est pas passé grand—chose sinon que des étudiants ont appris seuls une langue étrangère. Or ce chemin est là sur des bas-côtés que nous connaissons tous pour les avoir déjà empruntés. Ce sont ceux par lesquels l’enfant a appris à parler, à comprendre et à se faire comprendre de son entourage. Ce sont ceux qu’on utilise pour apprendre ou comprendre quelque chose, pour penser.

Ce que tous les enfants d’homme apprennent le mieux, nous dit Jacques Rancière, c’est ce que nul maître ne peut leur expliquer, la langue maternelle. On leur parle et l’on parle autour d’eux. ils entendent et retiennent, imitent et répètent, se trompent et se corrigent, réussissent par chance et recommencent par méthode, et, à un âge trop tendre pour que des explicateurs puissent entreprendre leur instruction, sont à peu près tous — quels que soient leur sexe, leur condition sociale et la couleur de leur peau – capables de comprendre et de parler la langue de leurs parents.
Or voici que cet enfant qui a appris à parler par sa propre intelligence et par des maîtres qui ne lui expliquait pas la langue commence son instruction proprement dite. Tout se passe maintenant comme s’il ne pouvait plus apprendre à l’aide de la même intelligence qui lui avait servi jusqu‘alors […] Il s’agit de comprendre, et ce seul mot jette un voile sur toute chose : comprendre est ce que l’enfant ne peut faire sans les explications du maître… ((  Jacques Rancière, Le maître ignorant, 10/18, p. 14. ))

Le point sur lequel Jacotot met le doigt est le suivant: Que nous a-t-on donc expliqué au juste sur les bancs de l’école, au sein de nos familles ou de nos entourages bienveillants? Quelle est cette évidence que l’on va par la suite pouvoir à notre tour transmettre à tous ceux qui nous entourent? Car voilà : on apprend sans doute beaucoup de choses à écouter des explications, mais d’abord que l’on est moins intelligent que celui qui les dispense devant nous et que l’on ne peut pas entrer dans des territoires inconnus sans le secours de ses explications. Le principe de l‘explication  était né, or c’est celui de l’abrutissement constate Jacotot. « As-tu compris?» dira le maître. Ce simple mot interrompt le mouvement d’une intelligence, il jette le voile de l’ignorance que pourra ainsi lever ou baisser l’instituteur. Si ce dernier sait plus de choses que ses élèves, est-il pour autant plus intelligent qu’eux? Entre savoir et intelligence quelque chose s’était introduit qui commence avec la stupeur que produit cette simple question : « As-tu compris? », et à laquelle succède un : « Je vais t’expliquer». L’incapacité a comprendre, nous dit Jacques Rancière, est la fiction structurante de l’ordre explicateur :

C’est l’explicateur qui a besoin de l’incapable et non l’inverse, c’est lui qui constitue l’incapable comme tel. Expliquer quelque chose à quelqu’un, c’est d’abord lui démontrer qu’il ne peut pas le comprendre par lui-même. Avant d’être l’acte du pédagogue, l’explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d’un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants. esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes.

Devant le maître explicateur, l’enfant va donc apprendre et comprendre une chose avant tout, son impuissance. Il ne peut pas sans le secours du maître et il est moins intelligent que ce dernier. Et c’est ainsi que se construit un monde avec du « plus » et du « moins », une intelligence inférieure, celle de l’enfant désordonné, débile, tâtonnant ou de l’homme du peuple, et une intelligence supérieure, celle qu’on retrouvera chez ceux qui auront été bien instruits. Quoi de mieux partagé que cette évidence ? Quoi de plus évident que tel enfant est plus intelligent que tel autre ? On le voit bien d’ailleurs partout et chaque jour, dans les familles ou chez les gens du peuple.

L’ordre explicateur va procéder par division : il y a des intelligences, nous dit-il, et du coup des sortes d’hommes, des mondes, du «plus» et du «moins ». Sa grande passion est celle de la différence, et tout se joue dans un léger mépris anodin, l’assurance d’une supériorité où cette petite voix qui nous dit : « je sais bien que je suis plus intelligent que mon voisin, que cette fille est idiote, et il n’y a qu’à entendre cette manière de parler qu’ont ces gens, ces accents, ces bruits ou ces cris, à écouter ce qu’ils disent quand ils parlent : des sottises». On pourra ainsi s’accrocher à ces sottises ou à ces manières de dire pour regarder de haut et on verra bien toujours de la différence. On pourra laisser parler un petit mépris plutôt que de regarder vraiment de quoi il retourne. Et puis s’il y a toujours un esprit qui viendra nous rabaisser, heureusement on trouvera autour de nous un esprit inférieur que l’on pourra à notre tour mépriser. Voilà comment marche le monde, au détour de ces « places» dans lesquelles on se fixe et l’on fixe les autres, en se laissant porter par une passion triste, la passion de la différence. Cette passion nous permet de voir les choses et surtout de ne pas en voir d’autres comme par exemple une même intelligence et l’œuvre chez chacun d’entre nous.  Car l’intelligence se développera différemment selon l’attention plus ou moins grande que l’on portera à ce que l’on fait, c’est affaire de paresse ou de volonté, de courage et de patience, mais aussi du lieu dans lequel on se trouve et de la nécessité qu’il exige de nous. Voilà ce que dit Rancière :

[Chacun d’entre nous développe] l’intelligence que les besoins et les circonstances exigent de [lui]. Là où cesse le besoin, l’intelligence se repose, à moins que quelque volonté plus forte se fasse entendre et dise: continue; vois ce que tu as fais et ce que tu peux faire si tu appliques la même intelligence que tu as appliqué déjà, en portant à toute chose la même attention, en ne le laissant pas distraire de ta voie.

On peut à présent commencer à définir la situation pédagogique telle que l’expose Le maître ignorant. il y a deux facultés en jeu dans l’acte d’apprendre : l’intelligence et la volonté. Et il y a aura abrutissement, nous dit Jacques Rancière, mutilation, « là où une intelligence est subordonnée à une autre intelligence« . L’enfant a-t—il compris ? Il a compris qu’il doit soumettre son intelligence à celle d’un autre, voilà ce qu’on lui explique, et il devient du coup un abruti en cédant à une simple croyance : il croit qu’il ne peut pas tout seul aller ce chemin, il ne le peut plus, faut-il dire plus exactement. Car lorsque sa volonté n’est pas assez forte, il peut bien avoir besoin d’un maître pour le mettre et le maintenir sur la voie. Mais ce rapport devient abrutissant quand il lie une intelligence à une autre. Tandis que dans la situation créée par Joseph Jacotot, l’élève est lié à une volonté, une autorité, celle du maître, et à une intelligence, celle du livre qu’il a dans les mains.mais elles sont entièrement distinctes. Rancière écrit :

On appellera émancipation la différence connue et maintenue des deux rapports, l’acte d’une intelligence qui n’obéit qu’à elle-même, lors même que la volonté obéit à une autre volonté.

Dans cette situation, le maître est simplement celui qui maintient l’élève sur sa route, celle où il est seul à chercher et à ne cesser à le faire. Il accompagne l’élève pour s’assurer qu’il ne sort pas de sa route pour aller se reposer ailleurs, il vérifie sans cesse qu’il fait attention à ce qu’il dit, à ce qu’il fait, à ce qu’il entend, à ce qu’il voit ou à ce qu’il montre. Le maître vérifie que l’élève exerce sa puissance plutôt que de la soumettre. C’est le chemin de l’émancipation. Peu importe au fond ce qu’il sait. Ce qui compte c’est qu’il peut, il peut comprendre et faire ce que tout homme avant lui a compris et a fait. Car on pense que ce qu’un autre homme dit, on peut le comprendre, ce qu’il a fait, on peut le refaire, il faut simplement du temps, de la volonté, de la patience, de l’attention, pour comprendre ce que dit ou ce que fait un autre homme. Ce ne sera donc pas en élève ou bien en savant que l’on abordera les choses ou le monde, mais tout simplement en homme, « comme on répond à quelqu’un qui vous parle et non à quelqu’un qui vous examine : sous le signe de l’égalité »

L’expérience menée par Jacotot révèle ceci: « On peut apprendre seul et sans maître explicateur quand on le veut, par la tension de son propre désir ou la contrainte de la situation ». Mais il n’agit pas d’une méthode nouvelle plus efficace qui permettra à l’élève d‘apprendre plus vite et mieux, il s’agit d’une manière de voir et de vivre le monde. Au lieu d’apprendre qu‘il est incapable, l’enfant vérifie qu’il est capable: il peut. L’émancipation n’est rien d‘autre qu’un changement de position, un changement de croyance : on croit qu’on peut. et cela se vérifie. On peut ce que peut «toute intelligence quand elle se considère égale à tout autre et considère tout autre en retour comme égale à la sienne ». L’émancipation est la conscience de cette égalité. Et dès lors on commence à regarder le monde autrement : on voit, par exemple, que derrière les mots et les choses, il y a là un homme qui parle. Or si c’est bien un homme qui parle alors on peut le comprendre. Peut—être que ce dernier était abruti, sans doute se considérait-il comme supérieur tandis que cet autre se dit incapable, mais dans leurs manières de parler ou de faire on découvrira – en y regardant de plus près — une même intelligence, tout comme on la verra dans une machine à vapeur ou dans une robe, dans un ouvrage de littérature ou dans un soulier. Ce que l’on découvre alors est un véritable scandale : il se trouve que des gantières, une femme de ménage, une couturière ou un ouvrier ont la même intelligence que les belles personnes, des philosophes ou que les savants. On peut se reposer derrière la fable confortable des esprits supérieurs et inférieurs, mais quand y regarde et qu’on le vérifie, on peut voir une même intelligence à l’œuvre. C’est la nouvelle qu’annonce Joseph Jacotot : tous les hommes ont une égale intelligence, ou pour le dire autrement. ou peut tout ce que peut un homme – un homme c’est-à—dire aussi une femme ou un enfant.

Je disais que ce que l’on découvre dans l’œuvre de Jacques Rancière, c’est la puissance. Mais cette dernière n’est rien d’autre qu’une manière de voir et de vivre le monde. On ne verra plus des hiéroglyphes indéchiffrables, des grandes ou des petites intelligences, mais simplement un homme derrière des mots et des choses, un homme qui cherche à nous dire quelque chose et que donc, moyennant de la patience, on peut comprendre. On ne verra plus qu’il y a ici du «plus» et là du «moins», mais on verra que celui-ci a fait attention à ce qu’il a dit ou à ce qu’il a fait et que cet autre par contre a fait semblant, à cherché à se tromper ou à nous tromper, et que d‘ailleurs il s‘est caché derrière des mots en répétant «qu’il ne peut pas » pour ne pas faire usage de sa puissance. On ne verra plus ici un brillant homme lettré, là une pauvre femme de ménage, un ouvrier ou une simple couturière, mais une même intelligence exercée ici à écrire ou ailleurs à confectionner une robe, car chacun devra mettre une même intelligence pour faire ce qu’il a à faire. A chaque fois, c’est une langue qu’on apprend à parler que ce soit celle des livres ou celle des tissus, une langue étrangère que nous devons apprendre à parler. Et pour cela, il faut simplement du temps, une nécessité et de la volonté, car nous sommes tous capables d’apprendre une langue étrangère. Or si l’on voit une «même» intelligence à l’œuvre ici et ailleurs, on dira alors que l’ordre du monde s’affole et déraille, celui des différences, des hiérarchies et des abrutissements, et tout cela devant des questions simples : Que vois—tu ? Qu’en peux-tu ? Qu’en fais-tu ? La méthode de l’égalité se résume à ceci : « il faut apprendre quelque chose et y rapporter tout le reste d’après ce principe : tous les hommes ont une égale intelligence”. Ce quelque chose à apprendre pour Jacotot est le livre de Fénelon, le Télémaque, mais ce peut-être aussi bien n’importe quoi : une chanson, une prière, un calendrier… Il va donc donner le livre à qui veut apprendre à lire, à plaider, à peindre ou bien les mathématiques, la chimie, la géographie, peu importe. Il va donner le livre au pauvre et lui dire ceci : «prends le livre et lis». Et le pauvre lui répondra : «je ne sais pas lire. Comment pourrais-je comprendre ce qui est écrit là—dedans ‘? ». Et Jacotot répétera inlassablement : «Comme tu as compris toute chose jusqu’ici, en comparant deux faits. »

Voici un fait que je vais le dire, la première phrase du livre est: Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Répète: Calypso, Calypso ne… Voici maintenant un second fait: les mots sont écrits là. Ne reconnaîtras-tu rien? Le premier mot que je t’ai dit est Calypso, ne sera-ce pas aussi le premier mot sur la feuille ? Regarde-le bien, jusqu’à ce que tu sois sûr de le reconnaître toujours au milieu d’une foule d’autres mots. Pour cela il faut que tu me dises tout ce que tu y vois. Il y a là des signes qu’une main a tracés sur le papier, dont une main a assemblé les plombs à l‘imprimerie. Raconte—moi ce mot […] Saurais-tu y reconnaître la lettre O qu’un de mes élèves — serrurier de son état — appelle la ronde, la lettre L qu’il appelle l’équerre? Raconte—moi la forme de chaque lettre comme tu décrirais les formes d’un objet ou d’un lieu inconnu.

Il y a donc des signes qu’une main a tracés sur le papier puis dont une autre main a assemblé les plombs à l’imprimerie : derrière les mots, il y a une main, un doigt, c‘est-à-dire un homme. Derrière les mots et les choses, il y a un autre homme. Et si c’est un homme, alors on peut le comprendre, ou peut parler avec lui, comme on le fait tous les jours. Il n’y a rien d’autre derrière la page écrite, pas de double fond qui nécessite une intelligence autre, il n’y a rien d’autre qu’une parole d’homme qui nous a été adressée, une volonté de s’exprimer que l’on peut reconnaître, quand on y porte notre attention. Quand on sait cela, il n’y a alors pour tous qu’un même chemin pour aller à sa rencontre : en observant et en retenant, en répétant et en vérifiant, en rapportant ce que l’on cherche à connaître à ce que l’on connaît déjà. En faisant et en réfléchissant à ce que l’on a fait. Voilà la puissance, et il n’y a pas d’autre puissance.

Dans le Maître ignorant, Jacques Rancière nous raconte une histoire et des faits, il nous propose d’entrer dans le cercle de la puissance que trace un « livre » circulant entre les mains, entre les langues, entre les intelligences, pour annoncer à tous une nouvelle scandaleuse: tous les hommes ont une égale intelligence. Cette opinion se déclare et elle se vérifie dans la foulée de quelques injonctions que distribue un maître ignorant à des élèves à qui on avait appris jusqu’alors une seule et même chose, leur impuissance. Il répétera inlassablement ceci :

Ne dis pas que tu ne le peux pas. Tu sais voir, tu sais parler, tu sais montrer, tu peux te souvenir. Que faut-il de plus ? une attention absolue pour voir et revoir, dire et redire

Ou encore :

« La puissance ne se divise pas, il n’y a qu’un pouvoir, celui de voir et de dire, de faire attention à ce qu’on voit et à ce qu’on dit […] on saura qu’on peut, dans l’ordre intellectuel, tout ce que peut un homme”.

Au détour donc d’une mère analphabète qui peut pourtant apprendre à lire et à écrire à son enfant, au détour d’un maître ignorant qui dit à la volonté qui est en face de la sienne de trouver son chemin et donc d’exercer toute seule son intelligence pour trouver ce chemin, ce sillon est simplement celui que tracent une oreille, un œil, une bouche, une main, une intelligence en somme, affirmant et vérifiant une capacité à voir, à dire, à montrer, à entendre et à penser, affirmant une même puissance de l’intelligence humaine. Autrement dit, si nous avons tous des yeux, des oreilles, des mains, une bouche, il nous reste à savoir que l’on peut voir, entendre, parler ou faire, c’est la notre puissance. Non pas simplement voir ce que l’on nous donne à regarder, mais commencer à regarder vraiment et constater ainsi par exemple que cette autre personne aussi a vu, qu’elle peut voir ou bien qu’elle a cherché à nous montrer quelque chose. On y rencontrera alors une même puissance. Or tout ceci n’est rien d’autre qu’un petit trou creusé dans l’ordre des choses, mais c’est par là que l’on voit et que l’on vit autrement le monde, un même monde. Et je crois que Jacques Rancière aura cherché à s’approcher et à enrouler ce qui s’ouvre, un ouvert, comme autant de points de fuite qu’auront construits des vies emportées par une même passion, la passion de l’égalité. Alors, ce seront ces courbes que tresse Jacques Rancière en fixant des scènes fuyantes dans lesquelles se croisent les expériences et les actes de cette vérification, une puissance et des courbes qui viennent interrompre un certain ordre des choses en éprouvant le présupposé de l’égalité, et c’est dans la matérialité d‘un « n’importe quoi» que l’on retrouve à l‘œuvre une même intelligence que ce soit dans l‘écriture d’un livre ou dans la confection de gants, un « n’importe quoi» et un « n‘importe qui» entre lesquels se décident et se construisent les points de flotte d’une communauté des égaux . Ce seront ainsi des villageoises des environs_ de Grenoble qui travaillent à faire des gants, et depuis qu’elles sont émancipées, elles s’appliquent à regarder, à étudier, à comprendre un gant bien confectionné :

Elles devineront le sens de toutes les phrases, de tous les mots de ce gant. Elles finiront par parler aussi bien que les dames de la ville […] Il ne s’agit que d’apprendre une langue que l’on parle avec des ciseaux, une aiguille et du fil. Il n’est jamais question […] que de comprendre et de parler une langue.

Ou encore disait le maître ignorant à l’enfant qui ne peut pas lire :

Il y a là des signes qu’une main a tracée sur le papier, dont une main a assemblé les plombs à l’imprimerie…

Et il s’agira finalement derrière ce papier imprimé de reconnaître un « doigt », c’est—à—dire à chaque fois une même intelligence à l’œuvre. Entre cette curieuse langue des oiseaux, de l’aiguille, du fil, et un mot imprimé qui se transforme en doigt, il y a donc une même intelligence, il y a un même, et c’est qu’indexe Jacques Rancière, la puissance de l’égalité.

Ce qu’il résume en une formule dans laquelle on le retrouve installé : « Le livre, c’est la fuite bloquée ». Cette fuite bloquée, c’est naturellement la route inattendue ou l’exercice d’une liberté que tracera un enfant émancipé dans ce tout qu’est le livre, dans un simple mot imprimé, en découvrant un doigt dans les mots ou ailleurs elle pourra se jouer à travers le parcours de quelques villageoises dans la langue des ciseaux, de l‘aiguille, du fil ou de l’outil. Or cette fuite bloquée est finalement ce qui identifie la pensée de Jacques Rancière, ce qu‘il tresse entre les courbes, les spirales et les cercles de la puissance, ce qu’il lie dans les écarts d’un « même » où se rencontrent le « n’importe quoi » et le « n’importe qui ».

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Comment un ouvrier comme moi … peut-il comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu’il lit, on l’a vraiment écrit pour lui?
En lisant et en réfléchissant. En se trompant et en réfléchissant. Même pour nous qui les écrivons, il n’y a pas d’autres voies. Dans ce monde, personne n’a rien pour rien. Il faut avoir la patience d’apprendre ces modes, comme on apprend les langues étrangères. Et alors, peu à peu, il t’arrivera de rencontrer partout l’homme et le camarade de même façon qu’on arrive à discuter avec un chinois… De toute façon, il faut être patient. Plus tu fréquentes un ami, plus tu apprends à le connaître. C’est la même chose pour les livres. Et n’est-ce pas beau d’arriver à connaître un homme qui pendant trente ans, pendant toute sa vie, a essayé de parler avec toi ?

Ce « n’importe quoi » et ce «n’importe qui », l’injonction de la puissance égalitaire. c’est très exactement ce que l’on retrouve dans ce passage de Cesare Pavese dialoguant avec un camarade qui n’y connaît rien aux livres (( Cesare Pavese, Littérature et société, Gallimard, 1999 ))  :

 » – Comment un ouvrier comme moi pourra comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu’il lit, on l’a vraiment écrit pour lui ?
– En lisant et en réfléchissant. En se trompant et en recommençant. Même pour nous qui les écrivons. il n’y a pas d’autres voies. Dans ce monde, personne n’a rien pour rien […]
Il faut avoir la patience d’apprendre ces modes, comme on apprend les langues étrangères. Et alors, peu à peu, il t’arrivera de rencontrer partout l’homme et le camarade, de même qu’on réussit à discuter avec un Chinois ou un Turc. De toute façon, il faut être patient. Plus tu fréquentes un ami, plus tu apprends à le connaître. C’est la même chose pour les livres. Et n’est-ce pas beau d’arriver à connaître un homme qui pendant trente ans, pendant toute sa vie, a essayé de parler avec toi ‘?

Et un peu plus loin alors que le camarade demande « Ce sont des livres pour nous? », il ajoute :

Ce sont des livres pour qui veut les lire. Tu saurais me dire, toi, pour qui est fait un livre ? Méfie-toi des livres qui sont faits pour un tel ou un tel. Même un livre qui a été écrit en chinois a été fait pour toi. Il s’agit toujours d’apprendre les paroles d’un autre homme. Tous les livres qui valent quelque chose ont été écrits en chinois, et on ne sait pas toujours les traduire. Vient toujours un moment où tu es seul devant la page, comme était seul l’écrivain qui l’a écrite. Si tu as de la patience, si tu ne prétends pas que l’auteur te traite comme un enfant ou un demeuré, tu vas rencontrer un autre homme et te sentir plus homme toi aussi. Mais c’est dur, Masino, cela demande de la bonne volonté.
Et beaucoup de patience.

« Te sentir plus homme toi aussi », « arriver à connaître un homme qui a essayé de parler avec toi toute sa vie », voilà donc ce qu’il y a dans les livres et dans les choses. On retrouve ainsi la méthode de Jacques Rancière se confondant et épousant les propos de Joseph Jacotot dans un simple « Que vois—tu ? Qu’en penses-tu ? Qu’en fais—tu ? », ce qui se dira dans un léger glissement de la langue : manière de voir, manière d’entendre, manière de dire et manière de faire, ou ce qui se conceptualise encore « partage du sensible » et il n’y a pas d’autre puissance que cela, ce que reprend inlassablement Joseph Jacotot :

Ne dis pas que tu ne le peux pas. Tu sais voir, tu sais parler, tu sais montrer, tu peux te souvenir. Que faut—il de plus ? une attention absolue pour voir et revoir, dire et redire

OU encore:

La puissance ne se divise pas, il n’y a qu’un pouvoir, celui de voir et de dire, de faire attention à ce que peut un homme.

Alors ce que j’ai essayé de faire, c’était de présenter le plus simplement possible le livre de Jacques Rancière, comme on fait quand on cherche à comprendre ou à apprendre quelque chose : en recopiant, en répétant, en vérifiant et en réécrivant encore. Mais je voulais revenir pour conclure à ce que je disais en commençant. Quel est donc le trésor que rencontre un philosophe ? Quel est le trésor qu’aura rencontré pour sa part Jacques Rancière et que j’ai essayé de pointer ici ? Car après avoir en somme fouillé dans son ouvrage, en ne rencontre finalement que des scènes humbles, comme celle d’un enfant un peu idiot qui apprend pourtant à lire ou bien ces petites phrases que prononce incessamment le maître ignorant: Que vois—tu ? Qu’en penses-tu ? Qu’en dis-tu ? Des petites phrases qui interrompent l’ordre du monde pour ouvrir un autre chemin.

Et La Nuit des prolétaires, ce très bel ouvrage se résume là encore à des scènes fugitives, des tableaux ou des situations. C’est la nuit, à la lumière d’une lampe à huile, qu’il identifie le rêve d’émancipation de ces ouvriers ou artisans qui se font poètes ou philosophes, qui sortent de leur monde et de leurs routes pour en découvrir d’autres. La nuit donc, après leur journée de travail, où ils se mettent à lire et à écrire, où en définitive ils changent de position, en grignotant la matérialité du temps et du monde ouvrier. Alors c’est ce petit trésor où il est question de croyances, de rêveries et temps grignoté dont Jacques Rancière assume le gardiennage. Ou bien encore avec le menuisier Louis Gabriel Gauny, il évoque ce moment que ce dernier décrit où, dans l’épuisement de l‘atelier, il lève la tête un bref instant et se met à regarder par la fenêtre la découpe d’un petit carré de ciel, d’arbres et d’oiseaux, comme une échappée. Il est question simplement de la découpe d’un petit carré de ciel et puis aussi de ces mots, ce qu’écrit Gauny à son ami Moïse Retouret à propos d‘un rendez-vous improbable :

« Le temps ne m’appartient pas, écrit-il ; ainsi demain je ne pourrai aller chez toi, mais si tu te trouvais place de la Bourse entre deux heures et deux heures et demie, nous nous verrions comme les ombres misérables des bords de l’enfer« . (( Ibid. p. 33, Gauny à Retouret, 12 octobre 1833, Fonds Gauny, Ms. 165. ))

Ces deux phrases triviales, un « carré de ciel » ici volé lors des heures déchirantes de labeur et ce temps qui ne lui appartient pas, un temps qu’il se propose d’arracher dans l’intervalle d’une demi-heure, ces deux phrases disent donc la même chose. Elles disent le « bougé » d’une émancipation et elles circonscrivent l’équation de sa vérification. « Le temps ne m’appartient pas » »’, dit—il, mais il prend le temps d’écrire cette phrase, il arrange aussi le temps d’un rendez—vous improbable, il prend le temps d’écrire, et c’est un autre temps qui alors advient… Ce que l’on découvre donc. c’est qu’il n’y a pas le temps mais il y a des temps. Ce qui «bouge» ce sont des corps qui ont affaire à la matérialité d’une situation, d’une réalité, et qui mettent un temps dans un autre, l’intervalle d’une petite demi—heure ici et cet autre intervalle où l’on se met à écrire et à passer d’un monde à un autre. Et puis il y a cet autre intervalle, ce «petit carré de ciel», cette découpe figeant l’aspiration heureuse d’une échappée, mais alors on dira qu’il se met à voir ce qu’il ne voyait pas. il se fabrique un temps et un horizon : il regarde — au lieu d’être regardé.

Ce serait donc là le trésor qu’a rencontré Jacques Rancière, le regard d’un menuisier s‘appropriant un carré de ciel et qui ajoute que le temps ne lui appartient pas, il n’est question donc que d’espace, de temps et d’un corps éprouvant sa capacité à sortir d’un cercle qui dit « tu es là» pour le transformer en un autre cercle, ce qui se dit : « je suis là mais je peux aussi être ailleurs. je peux et je le vérifie ».

Un carré de ciel, les heures passées la nuit à la lumière d’une lampe à huile, à lire et à écrire, une petite demi-heure ici et une autre là sans doute, voilà de quoi il retourne dans l’œuvre de Jacques Rancière, avec aussi ces gantières qui apprennent à parler la langue des oiseaux, de l’aiguille et du fil, une main que l’on découvre dans les mots et les choses, ou ce maître ignorant constatant qu’on peut choisir de penser que les hommes ont une égale intelligence, et qu’on peut donc vivre et construire le partage d’un autre monde. Un «bougé», des intervalles, l’ouvert, le mouvement d’une échappée ou des points de fuite, c’est cela au fond qu’on découvre dans son œuvre. Or tout ce chemin commence en définitive avec quelque chose de très simple: voir, entendre, parler, faire. C’étaient ces choses que je voulais retrouver là où elles circulent dans ses ouvrages pour se conjuguer selon une étrange grammaire qui vient vérifier un possible. « Il est possible » : voilà finalement ce que je propose d’appeler le trésor de Jacques Rancière, et il n‘y a pas d’autre puissance. S’il fallait donc reformuler l’expression de Spinoza dont on parlait en commençant — nous ne savons pas ce que peut un corps —-, je dirais que pour Jacques Rancière cela se dit et se vérifie par un « il est possible ». « Il est possible », voilà donc ce qu’il rencontre ici ou ailleurs, ce qui nous donne au passage de la joie et donc aussi du courage.

Alexandre Costanzo

Trouvé ce texte d’Alexandre Costanzo sur le site de Flamme éternelle, comme je cherchais d’où était tiré celui qui était affiché en grand au dessus du bar de Flamme éternelle, l’expo-oeuvre de Thomas Hirshhorn, là :  http://www.flamme-eternelle.com/JOURNAL11.pdf

jeudi 13 mai 2021 · 22h02

13 mai – « dispersion mentale »

Réseaux sociaux
L’on voit bien
que l’on est prêt
à s’accrocher à
n’importe quel fil
n’importe quelle histoire
n’importe quelle bribe d’histoire
et à l’accoler à n’importe quelle autre,
sans que plus on ne se sente tenu
par la production d’aucun sens
sinon celui, fondamental,
que ces multiplicités de sens qui s’additionnent passent par nous, et nous plaisent.
c’est notre notre jouissance qui fait l’unité des sens dont nous nous faisons détenus, involontaires. involontaires : car nous n’en savons rien. nous y risquons : la volonté, le désir. (y gagnerions : une forme de sagesse, dont je ne me risquerais pas encore à dire les conditions.)

lundi 18 mai 2026 · 16h20

le prix à payer (du pas vers l’autre)

lundi 18 mai

il était prévu que j’aille à Bruxelles, je n’arrive pas à prendre un billet, aujourd’hui peut-être. je vais assez mal, c’est relatif. c’est physique et  me demande ce qui le provoque. je dis c’est physique, mais c’est mental. physique et mental.  je ne sais comment en parler. ça fait des jours que je suis sur le bord de la migraine. en ce jour qui s’entrouvre, ça s’aggrave encore. peut-être est-ce d’avoir trop travaillé. que s’est-il passé, que se passe-t-il?

#vaisselle

tout avait pourtant bien commencé, hier, par une vaisselle, me disant qu’il faudrait que toujours je commence le jour de cette façon, toute empreinte de la sérénité que me procurait l’idée de ce possible rendez-vous neutre et quotidien avec moi-même (générosité de l’aube ou capacité que nous avons à nous illusionner). 

#corpsdenuagedesintentions

j’ai ensuite travaillé un peu sur le blog aquifer, des problèmes techniques (auxquels, alors que j’écris ceci, je dois résister de retourner dare-dare). ça m’a pris plus de temps que ce que je n’aurais voulu et j’étais désemparée. je ne savais plus quoi faire. comment revenir à moi, à mes intentions. intentions qui ont cette habitude de rapidement s’éloigner de moi, si je ne les maintiens pas à toutes forces, mais par où les saisir – leur corps de nuage, leur évanescence. aujourd’hui on appelle ça TDAH.

#hasard

au hasard de photos sur lesquelles je tombe sur mon téléphone, je tente de faire un post instagram, j’y renonce.1 dans la foulée et sans réfléchir, je retente un autre post, avec des photos plus récentes. je le poste.

#mqm (l’oubli du nom)

ce sont des photos de Paris, près du square #mqm (#mqm=mot qui manque), alors que je sortais de la maison en fin de journée, et que j’aimais ce que je voyais, que je revois encore, les pas à l’ombre de l’église, la fine verticalité des jeunes arbres, le tranquille réverbère à lanterne hexagonale, le mât à nichoirs, les lignes horizontales dans le mur de l’église, puis les larges marches en plein soleil qui descendent vers la place, les marches de pierre claire, usées, poreuses et satinées, ceux qui s’y étaient assis, touristes ou désoeuvrés, inconnus pour qui je ressentais une profonde sympathie, et que je pris en photo avec mon téléphone, pas tous, et sur la droite et la gauche, les terrasses du square, la luxuriance de ses fleurs exotiques en pleine floraison. arrivée sur la place #mqm, je pris encore quelques photos, le livreur à vélo, au zoom, la brasserie, ses reflets, sa terrasse, ces deux passantes que je croisais traversant, en pleine conversation. puis, j’ai pris la rue (#mqm) déjà sombre qui descend vers le magasin bio (#mqm). peut-être cela faisait-il un jour ou deux que je n’étais plus sortie.  tout ce soleil.

#photosnumériques

(ces photos prises, ces photos numériques prises, la possibilité qui existe depuis l’internet et les blogs et tout ce qui suivit, de les publier. pourquoi est-ce que je ne les publie pas simplement sans me poser de questions. combien de photos non-postées sur instagram. combien de photos cependant prises en cette intention. regarde comment je vis, vois ce que je vois. ce que j’aime et vois.)

#ligneéditoriale

je n’ai plus posté sur insta depuis longtemps. il me semble que cela requérerait au fond quelque chose de l’ordre d’une ligne éditoriale, à quoi me tenir. j’exigerais de moi une ligne quand je ne peux me tenir à rien. quand je ne peux me tenir qu’à rien.

#rien

rien. de nouveau fortement envahie par ça. peut-être parce que sur le point de faire quelque chose. peut-être à cause du chapbook commencé, de cette première, la petite édition papier à laquelle je pense depuis si longtemps. (oui, ça fait longtemps que je me propose d’extraire des textes de ce blog, et d’en faire des petites éditions papier moi-même, que j’enverrais à mes amis. je remettais toujours de m’y mettre, et cette fois, je l’ai fait, dans Affinity publisher, j’ai même été jusqu’à faire une impression maison. je pensais que c’était lancé. et là, ça fait des jours que je réfléchis à une illustration, sans plus vraiment arriver à avancer, après avoir eu trop d’idées.)

#nimportequoi

la ligne éditoriale qu’il me faudrait devrait bien plutôt sciemment travailler à soutenir mon grand n’importe quoi, ma disparate. par où je vais happée.

je vais happée . comment vas-tu ? happée, je vais happée.

#dispute

une fois posté sur insta, je crois que me suis retrouvée au lit après m’être gravement (exagérément) énervée avec F pour un truc qu’il avait dit à propos du post. il l’a liké. il a dit :
— oh, un post. oh, je like. oh, tu as documenté le square #mqm.
ça m’a excessivement énervée.
— non, je dis, c’est pas ce que j’ai fait. j’ai bêtement posté des images que je trouvais bien.
— c’est pas bête, il dit.
— si. mais si, si, c’est bête.
et je m’énerve. non, je n’ai rien voulu documenter. je ne suis pas quelqu’un qui documente. et je sais que c’est bête. est-ce que je ne venais pas de me poser la question du pourquoi ces photos-là, à ce moment-là, je sais que je ne savais pas assez pourquoi je le faisais, ce que je faisais, qu’il fallait juste que je fasse un post, que j’en avais déjà foiré un premier. alors que j’avais juste envie de faire des choses légèrement, facilement. et que juste j’aimais ces photos, j’avais aimé ce moment.

je note ici que quand je vais mal, comme ces jours-ci, dans cette fragilisation soudaine, je… j’ai tendance à en vouloir à F, je lui cherche des noises, je me persuade que… c’est de sa faute. la veille déjà, je pensais à ses jeux vidéo. dès que je vais moins bien, je ne supporte plus de le voir faire des jeux vidéo. je lui en veux de ne pas être dans l’exigence dans laquelle je suis, de ne pas pouvoir discuter avec lui des problèmes auxquels je fais face, et qui peuvent être tellement… ces problèmes d’exigence, où il ne trouve jamais rien d’autre à me dire que «c’est super», quand je suis dans le sentiment profond que c’est mal.

et alors, hier, pour des raisons qui me dépassent, la mince envie de tester, de voir si on ne peut pas s’en sortir par là, je marmonne « ça ne va pas du tout, comment nous vivons. »

#lautisme

et curieusement, il prend la mouche. parce qu’il est costaud, il ne prend pas souvent la mouche, mais parfois, tout d’un coup. et il me demande pourquoi je dis ça, ce qui ne va pas. et je ne veux pas répondre, parce que je me rends compte que je n’ai pas la force de soutenir un argument, parce que je sais que je lui cherche des misères, que je suis injuste, et puis aussi, parce que mon « nous » ne pensait pas qu’à nous, lui et moi, mais à un nous plus large aussi, global, qui s’étendait au monde — qui songeait à la distension des relations, à la perte de la parole. aux activités autistes des uns et des autres, je sais qu’on ne devrait pas dire ça, parler d’autisme à tort et à travers, je veux parler du repli sur soi, de la satisfaction atteinte dans une activité solitaire.

je dis « autiste » pour parler des activités hors communication, apportant une satisfaction suffisante que pour n’avoir pas besoin que d’être communiquée.

j’eus le regret un jour de fâcher une maman d’autiste, ce que je ne savais pas, en parlant de « mon autisme » – qui est pour moi une façon un peu légère de parler de quelque chose qui est cependant assez réel, et pesant, dans ma vie. il faut sans doute que je trouve une autre façon d’en parler. c’est Jacques-Alain Miller que j’avais entendu parler de ça un jour à la radio, il avait parlé de l’autisme de la jouissance, toujours, et de la coupure du reste du monde à laquelle elle procède (une émission sur le symptôme?).

Donc Frédéric est agacé, il insiste, insiste, il veut savoir de quoi je parle

— mais non, je lui dis, non, oublie que j’ai dit ça, non, arrête, d’ailleurs je ne pensais pas qu’à nous, c’est plus large, mais ne parlons pas de ça.

et comme ca arrive parfois avec lui, il ne veut pas lâcher, je me lève, le ton monte.

— dans ce cas je pars, dis-je m’éloignant, dis-je marmonant, je vais au lit, je ne mange pas avec toi, je ne passe pas l’après-midi avec toi…

#honte

j’écris ça, là, et j’ai honte.

#embourbée

je me retrouve dans la chambre à ne pas savoir quoi faire. j’efface le post instagram publié, j’en efface deux autres dans la foulée, pour faire bonne mesure. le texte Isolde. et le post où il y a des photos de moi. je ferme les yeux, et rien. je reste dans le noir. ça dure. F vient, me parle, s’approche de moi, met la main sur moi, à travers la couverture, me parle encore, me demande ce que je veux. me propose un verre d’eau que je refuse. rien, surtout rien. mais il veut absolument m’apporter un verre d’eau, je lui dis que je ne veux pas, je proteste, je lui répète d’arrêter. je ne suis pas d’accord avec son insistance. il s’en va, revient avec un verre d’eau. il dit qu’il va faire à manger, je dis que je ne veux. du temps passe. il repasse, j’ai ma tête sous la couette, à l’abri de la lumière. il s’en va. je me demande comment on peut s’en sortir. je me lève, je ne sais pas ce que je vais dire. un mot à propos de ce qui s’est passé. F joue. je l’apostrophe. ça ne s’arrange pas. je repars. je vais partir et revenir  comme ça quelquefois, je cherche alors à comprendre ce qui se passe, ce qui m’arrive. lui reprochant surtout d’avoir insisté quand je lui demandais d’arrêter. il dit « mais là j’ai arrêté ». oui. 

enfin… finalement, je ressors.  je dis « OK, je vais manger avec toi, et j’ajoute : mais je n’en n’ai aucune envie » (en fait, j’ai faim), il dit que c’est très triste, je dis « alors ne mangeons pas ensemble » et je repars. il dit « mais si, mais si, mangeons », je me résous à revenir. pensant qu’en mangeant, ça s’arrangera peut-être, cette humeur. 

ça, s’est un peu arrangé. il parle. je dis « hm, hm ». et tout d’un coup, voila, je ne peux pas m’empêcher de parler d’un truc, c’est reparti, la conversation, on discute légèrement.

(((au passage, je précise: c’est un progrès. avant, avant, car ça ne date pas d’aujourd’hui, là, c’est quelque chose qui réapparaît, je pouvais bouder durant des heures, des jours mêmes… à traîner dans ces humeurs qui m’assaillent à nouveau…. au moment où « tout allait bien », tout allait mieux.. où quelque chose bouge…)))

#envie

en sortant de table, j’ai envie d’une tartelette au fruits. je ne mange pas de sucre, je n’en mange jamais, plus jamais, depuis des mois, je pense à une pâtisserie qui fait du sans sucre, à Menilmontant. mais il pleut et va pleuvoir toute l’après-midi. il pleut ces jours-ci, il fait « plus froid que la normale de saison ». je ne sais pas ce que je fais alors, F joue. enfin, nous finirons par sortir, chacun son parapluie, c’est une échappée. beauté captée, gigantesque, des troncs d’arbre sous la pluie (et j’ai perdu le chargeur de mon appareil photo), complicités retrouvées, pâtisseries achetées. des légumes au chinois (pour faire bonne mesure).

#voix

nous rentrons. ça reste difficile pour moi. les voix qui me lancent des injures sont de retour. une violence forte contre moi-même. j’ai l’idée de dessiner, mais je ne trouve pas de papier. je veux lire un certain livre, mais je ne le trouve pas non plus. le cherchant, je suis confrontée à mon bordel et c’est éminemment angoissant.

#nonlire

bordel de livres non lus qui s’accumulent dans un coin de la chambre, mêlés à des livres lus, ça me rend folle de rage et de détestation contre moi-même, je vais le dire à F, je dis je ne suis capable de rien, rien que de dépenser de l’argent, de coûter, que je ne lis plus rien… je retourne au tas de livres et de poussières. le fait de ne pas lire, de ne plus lire, de ne plus arriver à lire depuis si longtemps me rend complètement malade, je manipule ces livres achetés, que j’ai espéré lire, auquel j’ai cru et qui me sont tombés des mains, il n’arrive presque plus que je lise, à de rares exceptions près, et c’est une grande raison que j’ai de me haïr, et quand je tombe sur des livres lus, je songe que je ne sais même plus ce qu’il y a dedans. je sais que je suis ramenée au plus proche de ce que je me reproche, je songe que c’est depuis que je connais F que je ne lis plus, et je ne veux pas y songer. je me suis laissée bouffer par les écrans que j’évitais soigneusement avant lui, mais… c’est très difficile de mettre des mots sur ce que je ressens à ces moments-là. je ne trouve pas le livre que je cherche.

#écran

je dis à F: il suffit que je sorte de l’écran et que je veuille faire des choses dans la vie réelle pour que je ne trouve plus rien. j’ai voulu dessiner, pas de papier, je veux lire un livre, je ne le trouve pas. dès que je sors de l’écran, ça se passe mal. 

#texteimprimé

il y avait eu la veille l’effort encore de travailler au texte imprimé, à cette grande première que constitue pour moi la confection d’un petit zine, d’un chapbook, avec son titre finalement peut-être de mauvais augure s’il en est : « La décision d’écrire qu’il n’y eut pas ».

il y avait eu la lecture à haute voix, les enregistrements vocaux de ce texte que je tenais maintenant entre les mains, dont je tournais les pages. je le faisais pour l’entendre, y apporter les dernières corrections, mesurer comment le texte coule, se laisse dire.

surtout il y eut ce qui m’est tombé dessus, dès que je considérai être arrivée au bout, lorsqu’il m’apparu que ce texte était complètement nul. c’était massif, irrévocable. subitement, je me demandais pourquoi j’avais voulu l’imprimer, pourquoi j’en avais fait un tel cas. et l’espoir me quittait de faire quelque chose de bien. je me vidais.

et alors le trac de ne plus du tout savoir comment continuer. j’avais parlé d’une illustration pour le texte, ça m’avait occupée des jours, ça me paraissait maintenant totalement hors de portée. et puis quel papier ? j’avais pensé « papier tout simple ». mais Frédéric parlait de choix de papier. parlait de nombre d’exemplaires. je me mettais à penser à ce que ça allait coûter, à l’argent encore que j’allais dépenser.

j’annonçai alors à F. que pour pouvoir y croire, il fallait avant tout que j’en fasse un deuxième, qu’un ce n’était rien, tant qu’il n’y aurait pas le deuxième.

c’est tout ça, sans doute, qui me rendait tellement malade.

y avoir cru, ne plus y croire. penser que j’étais une fois encore dans un projet en passe d’être abandonné. 

#autismedelajouissance

je reviens sur l’autisme de la jouissance selon Jacques-Alain Miller, je retrouve ceci sur internet, dans sa « Théorie du Partenaire » :

 » Je voudrais, dans le fil qui commence à se tendre à partir de la dimension autistique du symptôme, évoquer la toxicomanie. Pourquoi nous y intéressons-nous ? C’est un mode-de-jouir où l’on se passe apparemment de l’autre, qui serait même fait pour que l’on se passe de l’Autre, et où l’on fait seul. Mettons de côté, sans l’oublier, qu’en un certain sens le corps lui-même c’est l’Autre. Je crois que je fais saisir quelque chose si je dis simplement, si je répète, avec d’autres, que c’est un mode-de-jouir où l’on se passe de l’Autre. La jouissance toxicomane est devenue de ce fait comme emblématique de l’autisme contemporain de la jouissance. »

je note donc qu’il parle d’un mode-de-jouir où l’on fait seul, où l’on fait sans l’Autre, sans le corps.
pourquoi je le note?
d’une part parce que j’essaie de cerner le manque de physicalité sur internet, j’essaie de cerner, raisonner : comment s’y faire, comment s’y faire sans s’en faire, et/ou comment s’adapter;
le manque de physicalité ou la physicalité autre
( j’en vois à qui Internet donne un corps. que ça arrange avec l’image. pas à moi. je n’y arrive pas, pas d’arrangement avec l’image).
et d’autre part, parce que c’est bien dans le passage à l’Autre, au moment de l’effort du passage à l’Autre, que ça dysfonctionne. que ça se met à dysfonctionner.
tant que j’arrive à ne pas me faire lire, c’est supportable.
l’angoisse et ses manifestations physiques, et les graves sautes d’humeur, ne viennent qu’au moment où je fais le pas vers l’Autre.
c’est dans le pas, dans le suspens, que je suis attaquée de toutes parts par les démons de l’angoisse.

je reprends ma lecture :

« J’avais essayé de le résumer par le petit mathème I < a. »

Donc Grand I, de l’Idéal, tributaire, dans la dépendance, la soumission à petit a, à l’objet plus-de-jouir, s’effaçant par rapport à lui.

Grand I est valide — de plein exercice — quand le circuit du mode de jouissance doit passer par l’Autre social, et passe de façon évidente par l’Autre social. »

Et donc, quand je me retrouve attaquée par les démons de l’Idéal sous la figure de l’angoisse, les auspices de l’angoisse : c’est l’Idéal qui me dit : Non pas ça . Halte à toi. Halte à tout. Et qui le dit silencieusement, vicieusement. Sans ouvertement, clairement s’annoncer. Qu’est-ce que tu voudrais qu’il te dise l’Idéal, et d’ailleurs, est-ce qu’il ne te le dit pas? Est-ce qu’il ne te le dit pas, que ça ne vaut rien ce que tu fais? Oui, mais quand il me met dans cet état physique second, désorienté, quand il souffle dans ma tête pour effacer toute possibilité de penser, de décider, de savoir ce qui se passe, c’est vicieux, non? C’est dégueu. Oui, ça passe par l’effaçage. D’où la panique. Et pourquoi ça se retourne contre F? Tu le sais : contre F plutôt que contre toi. Parce qu’il est trop cruel, l’Idéal, et tu préfères détourner ses coups.

C’est, en temps normal, Grand I, le Grand I de l’idéal qui me pousse à écrire, d’ailleurs rien que de parler de lui, tes majuscules reviennent, et c’est… Et si c’était non pas I qui te faisait ces saloperies, mais les démons de a, de petit a, des milliards de petit a… Ha ha. Ca se laisse écrire aussi. Oui, c’est plutôt comme ça que tu vois les choses d’habitude.

(Ici image des petits démons noirs qui emportent Quick (si c’est le petit blond, je ne suis jamais arrivée à retenir, le plus petit, le plus sympathique), et du petit ange qui pleure, avec sa longue robe blanche, ses longues ailes blanches et ses petites mains sur yeux? )

Alors que, aujourd’hui, comme dit Lacan, notre mode de jouissance ne se situe plus désormais que du plus-de-jouir. Ce qui fait sa précarité, parce qu’il n’est plus solidifié, il n’est plus garanti par la collectivisation du mode-de-jouir. Il est particularisé par le plus-de-jouir. Il n’est plus enchâssé, organisé et solidifié par l’Idéal. Notre mode-de-jouir contemporain est fonctionnellement attiré par son statut autiste. (…)

C’est bien pour ça qu’on les voit se reformer, aujourd’hui, les petites communautés, qui le tentent ça, de se réorganiser autour d’un Idéal.

Il y a tout de même une leçon, une morale de la fable politique. Notre point de vue spontané sur le symptôme est évidemment de le considérer comme un dysfonctionnement. Nous disons symptôme lorsqu’il y a quelque chose qui cloche. Mais le dysfonctionnement symptomatique ne se repère en fait que par rapport à l’Idéal. Lorsqu’on cesse de le repérer par rapport à l’Idéal, c’est un fonctionnement. Le dysfonctionnement est un fonctionnement. Cela marche comme ça. Il faut reconnaître que la psychanalyse a fait beaucoup pour la précarité du mode de jouissance contemporain. Elle a en effet fait beaucoup pour que le rapport entre l’Idéal et petit a devienne celui-ci. »

« Lorsqu’on cesse de se repérer par rapport à l’idéal, c’est un fonctionnement « .

Notes en bas de page

  1. des photos du 18 mai au fil des ans. c’est une possibilité qu’offre OneDrive : jour après jour, remonter les années, au fil des photos du jour. j’y ai renoncé, soit que l’une autre appli offrait quelques résistances, soit que ça me paraissait n’avoir pas de sens, et pourquoi aurait-il fallu que ça en ait, c’est instagram, et pourquoi ça n’en aurait pas eu, c’est moi. et pourquoi se poser des questions. ↩︎
mercredi 22 juillet 2026 · 11h28

des traces d’errances – les choses in-finies faites hier

mercredi 22 juillet, 4h du mat

Je me réveille
trop tôt la nuit
Mes pensées sont alors claires
par endroits désespérées
Mais je ne les écris pas.

Hier encore, j’ai vécu au fil de mon ordinateur et de mon téléphone.
Ce sont eux qui décident. J’y vais pour une chose, je tombe sur un onglet (de navigateur) ouvert ou un fichier (word ou jpg) et c’est là que je vais. Dès potron minet. Dès le matin tôt. Vers treize heures, rappelée à l’ordre (gentiment, patiemment) par Frédéric, je dois me faire violence pour m’arrêter, pour manger, pour m’extraire de ce dans quoi je suis prise.  Qui est toujours n’importe quoi, du moment que c’est sur l’ordinateur ou le téléphone.  Aussi vers quinze heures, ai-je décidé de tenter de m’interrompre, de m’arrêter, de prendre du papier, de trouver un carnet, et d’écrire ce que j’avais fait ce jour-là. Ailleurs que sur un écran.

L’idée était de noter ce que j’avais fait (plutôt que ce que je devais terminer). De trouver le moyen de m’adapter au fait que ma vie était cette errance où je ne termine rien, ou je ne décide rien à l’avance, de l’accepter, de trouver quoi en faire ou quoi en dire ou quoi en écrire. Quoi en tracer. Où le tracer.  Quelles grandes cartes dessiner. Ou comment le vivre — ouvertement — sans subir l’ire de ce qui voudrait qu’une chose soit autrement qu’in-finie, que non finie. Ce qui tient à ce qu’une chose ait un début et une fin. Quelles conséquences en tirer pour le rendre supportable? Quoi mettre au point?

En faire état, d’une manière ou d’une autre.

Je reprends ici ma récapitulation d’hier (quelle folie) :

19 juillet à la mer
Contrairement à ce que je me proposais de faire, il a d’abord fallu  que j’écrive  à propos de ce que j’avais commencé dimanche. Probablement contrainte par quelque chose que j’aurai vu sur l’un de mes écrans. Une photo, je crois, de Jules, de Jules, le 19 juillet 2012 2014 à la mer, sur la digue de Nieuwpoort. Il a 9 ans.
J’avais vu dimanche les photos de ce séjour à la mer avec ma mère, et m’étais souvenue d’un dialogue plus ou moins imaginaire tenu entre elle et moi, écrit dans un carnet que j’ai voulu retrouver, que j’ai retrouvé, que j’ai dicté à Evernote pour le transcrire plus rapidement, que je veux  maintenant publier ici.
(N’allons pas maintenant chercher à finir cela; que je n’aille pas maintenant chercher à finir cela.)
Revoyant hier les photos de Jules, auxquelles je tiens tellement, j’ai pensé que je pourrais peut-être en faire une édition papier (plutôt qu’une publication ici). Je n’avais fait aucune belle photo de ma mère. Elle était assez mal coiffée. Tout était plus compliqué alors, entre nous. Heureusement, j’en avais fait 2 tout de même. Me permettant de me souvenir que ça avait eu lieu, ce séjour ensemble.

Hier, 21 (était-ce-ce le premier jour de l’été?)
les erreurs
J’ai commencé à passer/perdre du temps sur Patreon où j’ai dans un élan subi publié un court texte sur l’erreur. Un moment d’enthousiasme. J’étais tombée ici une erreur, qui ne correspondait tellement à rien, qui me paraissait à ce point ininterprétable, que je m’en étais trouvée ravie. Cela se trouvait dans le texte d’un cauchemar abominable (fait en juillet 2021), que certains éléments m’obligent (pour le moment) à publier en privé.  J’y parlais d’une chaise « cannelée » plutôt que « cannée ». Je ne vais pas m’étendre là dessus encore.
patreon 
De mon Patreon, je ne sais que faire et devrais y renoncer. Dans ces réseaux sociaux, je ne suis jamais là que pour socialiser, que dans un rêve de socialisation; or la seule chose certaine c’est que je n’y socialise pas le moins du monde. C’est un leurre, ce dont je devrais tirer les conséquences. Il n’y a là-bas que Boris Dunant et Ahn Mat. François Bon et ses ateliers. Ce qui est pourtant important, qui compte, mais pour autant faut-il que j’y publie moi-même? Je connais la réponse. Je n’ai d’autre raison d’écrire que celle de mon isolement et cette écriture m’isole davantage encore, vu qu’elle est ce qui me maintient dans mon coin de canapé.

J’écrivais là-bas :

ah, les erreurs, les erreurs, les erreurs, les grossières erreurs. celles qui furent si effrayantes, celles qui m’ont tant effrayée. qui m’ont tant empêchée. tant tout empêché. qu’y aurait-il d’autre à célébrer? aujourd’hui à célébrer. mettre en avant, aimer. à quoi croire d’autre ? (petit coup de folie)

der Irrtum, die Irrtümer
verhängnisvoller Irrtum  ; großer Irrtum ; fundamentaler Irrtum 

idée pour un nouveau nom: Irrtum, Véronique Irrtum

Irrtum : IXe s – Nom structurellement dérivé de irre (« égaré », « confus », « dérangé », «fou»)

les changements de nom
Ensuite, dans la suite de cette idée de changement de nom, j’ai repris le brouillon d’un texte récent autour de Leonard Cohen et du changement de nom.
I said Father change my name.
Tout est beau dans chacun de ces mots.
Je ne voulais pas publier l’entièreté du texte sur Patreon, parce que je m’y dévoile trop, pour lequel il avait néanmoins d’abord été conçu, et je l’ai donc publié complété ici. J’ai fait beaucoup de recherches sur les concerts de Leonard Cohen dans le désert, avec les soldats, pendant la guerre avec l’Egypte. Aussi sur l’image de la couverture du disque. J’ai regardé beaucoup d’images du Rosaire des philosophes.  « Le Rosarium Philosophorum ou Rosaire des philosophes, est un texte alchimique du XVIe siècle qui présente une série d’images allégoriques et de vers poétiques, symbolisant les processus de transformation alchimique et la quête de l’illumination spirituelle, souvent interprété comme un guide des mécanismes internes de la pierre philosophale. »  Il me reste encore à lire/écrire là-dessus.  Je m’intéresse à beaucoup de choses, mais rien ne me retient suffisamment longtemps, fort. Et puis j’oublie.  Découvert le poète Rûmî, auquel Cohen se réfère, Jalal ad-Din Muhammad ar-Rumi. Tout ça pour aller vers la chanson de Cohen, qui n’en n’a pas vraiment besoin. Pour l’amour. 

« I am not of this world, nor of the next, nor of Paradise, nor of Hell;
I am not of Adam, nor of Eve, nor of Eden and Rizwan.
My place is the Placeless, my trace is the Traceless;
‘Tis neither body nor soul, for I belong to the soul of the Beloved.
I have put duality away, I have seen that the two worlds are one;
One I seek, One I know, One I see, One I call.
He is the first, He is the lest, He is the outward, He is the inward »
Jalal ad-Din Rumi (1207-1273):
Poems from the Divan-I Shams-I Tabriz, c. 1270 CE

Nouveau nom : Véronique Desfailles. Pas mal.

Je relève la tête
: C’est le jour, maintenant c’est le jour, par la longue série de fenêtres hausmaniennes je vois la longue série des fenêtres hausmaniennes de la rue d’en face. Les ouvriers ont commencé à travailler. Ca me donne une idée de l’heure. Je vais me faire une Ricoré. Il faut que j’arrête ça là.

Je donne ici un poème que je traduis de l’anglais ce matin. C’est le poème du jour tiré de A year with Rumi : daily readings de Coleman Barks.  Je pense qu’il s’agit d’adaptation par Coleman Barks de poèmes de Rûmî, qui dit en proposer des « versions » et qui travaille en fait à partir de traductions déjà existantes, non pas à partir du  persan, qu’il ne connaît pas :

Neither This Nor That

I may be clapping my hands,
but I do not belong to a crowd of clappers
I’m neither this nor that. I’m not part of a group
that love flute music, or one that loves gambling,
or one that loves drinking wine.

Those who live in time, descended from Adam,
made of earth and water, I’m not part of that.

Do not listen to what I say as though these words
came from an inside and went to an outside.

Your faces are very beautiful, but they are wooden cages.
You had better run from me, my words are fire.

I have nothing to do with being famous
or with making grand judgments or feeling shame.

I borrow nothing. I do not want anything
from anybody. I flow through all human beings.
Love is my only companion.

When union happens, my speech goes inward,
toward Shams*. At that meeting
the secrets of language are no longer secrets.

Ni ceci, ni cela

Je frappe peut-être dans mes mains,
mais je n’appartiens pas à une foule d’applaudisseurs.
Je ne suis ni ceci, ni cela. Je ne fais pas partie d’un groupe
qui aime la musique de flûte, ou qui aime les jeux d’argent,
ou qui aime boire du vin.

Ceux qui vivent dans le temps, descendants d’Adam,
faits de terre et d’eau, je n’en fais pas partie.

N’écoutez pas ce que je dis comme si ces mots
venaient d’un intérieur pour aller vers un extérieur.

Vos visages sont très beaux, mais ce sont des cages en bois.
Vous feriez mieux de fuir loin de moi, mes paroles sont du feu.

Je n’ai rien à voir avec la célébrité,
ni avec les grands jugements ou la honte.

Je n’emprunte rien. Je ne veux rien
de personne. Je coule à travers tous les êtres humains.
L’amour est mon seul compagnon.

Lorsque l’union se produit, ma parole se tourne vers l’intérieur,
vers Shams*. À cette rencontre,
les secrets du langage ne sont plus des secrets.

* Shams est la rencontre la plus importante faite par Rûmî, c’est par lui qu’il devint qui il est. Il sera à la fois son maître et son ami. Après sa disparition, Rûmî signera de son nom, Shams de Tabriz, certains de ses poèmes les plus importants, tel que celui-ci, dont est probablement tirée la version de Coleman Barks : https://sourcebooks.web.fordham.edu/source/1270rumi-poems1.asp 
Shams signifie soleil.

Je ne devrais pas, mais j’ajoute encore cet extrait :

What is to be done, O Moslems? for I do not recognize myself.
I am neither Christian, nor Jew, nor Gabr [Magian], nor Moslem.
I am not of the East, nor of the West, nor of the land, nor of the sea;
I am not of Nature’s mint, nor of the circling heavens.
I am not of earth, nor of water, nor of air, nor of fire;
I am not of the empyrean, nor of the dust, nor of existence, nor of entity.
I am not of India, nor of China, nor of Bulghar, nor of Saqsin;
I am not of the kingdom of ‘Iraqain, nor of the country of Khurasan.
I am not of this world, nor of the next, nor of Paradise, nor of Hell;
I am not of Adam, nor of Eve, nor of Eden and Rizwan.
My place is the Placeless, my trace is the Traceless;
‘Tis neither body nor soul, for I belong to the soul of the Beloved.
I have put duality away, I have seen that the two worlds are one;
One I seek, One I know, One I see, One I call.

He is the first, He is the lest, He is the outward, He is the inward;
I know none other except « Ya Hu » [« O He’] and « Ya man Hu » [« O He who is »].
I am intoxicated with Love’s cup, the two worlds have passed out of my ken;
I have no business save carouse and revelry.
If once in my life I spent a moment without you,
From that time and from that hour I repent of my life.
If once in this world I win a moment with you,
I will trample on both worlds, I will dance in triumph for ever.
O Shamsi Tabriz, I am so drunken in this world,
That except of drunkenness and revelry I have no tale to tell.

Nouveau nom : Véronique Hazard.

Ca pourrait être une forme soft de crise maniaque. Une crise ralentie de tachypsychie. Je fais mine de tenir le fil, de le retenir. Je le ralentis en faisant des recherches. En écrivant ici. Et là. Comme je le disais à Juliette : C’est sous contrôle.

On ne voit partout que jongleries ; et le Jongleur divin s’amuse de la surprise dans nos yeux.

Qu’est-ce qu’il y a à manger ? C’est l’heure, c’est l’heure, de déjeuner .
Véronique Destraces ; Détrasse ; Destrasses.
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