que l’obscurité que je m’étais toujours acharné à refouler est en réalité mon meilleur

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« Spirituellement une année on ne peut plus noire et pauvre jusqu’à cette mémorable nuit de mars, au bout de la jetée, dans la rafale, je n’oublierai jamais, où tout m’est devenu clair. La vision, enfin [The vision, at last]. Voilà j’imagine ce que j’ai surtout à enregistrer ce soir, en prévision du jour où mon labeur sera… (il hésite)… éteint et où je n’aurai peut-être plus aucun souvenir, ni bon ni mauvais, du miracle qui… (il hésite)… du feu qui l’avait embrasé. Ce que soudain j’ai vu alors, c’était que la croyance qui avait guidé toute ma vie, à savoir — (Krapp débranche impatiemment l’appareil, fait avancer la bande, rebranche l’appareil) — grands rochers de granit et l’écume qui jaillissait dans la lumière du phare et l’anémomètre qui tourbillonnait comme une hélice, clair pour moi enfin que l’obscurité que je m’étais toujours acharné à refouler est en réalité mon meilleur — (Krapp débranche impatiemment l’appareil, fait avancer la bande, rebranche l’appareil) — indestructible association jusqu’au dernier soupir de la tempête et de la nuit avec la lumière de l’entendement et le feu — (Krapp jure, débranche l’appareil, fait avancer la bande, rebranche l’appareil) ».4

Beckett S., La dernière bande, suivi de Cendres, Paris, Éditions de Minuit, 2005, p. 22.

La nature de l’épisode. La « vision » de Beckett – comme d’ailleurs celle du jeune Krapp – n’est pas une hallucination11. Elle ne correspond pas à un signifiant forclos qui ferait retour sur le registre réel en sonorisant l’objet voix (hallucination verbale), ni non plus à un bout de réel qui ferait retour sur le registre imaginaire (hallucination visuelle). Cette vision semble plutôt de l’ordre de ce qu’en anglais est désigné par le mot d’insight : un regard vers l’intérieur, qui est en même temps la prise de conscience d’une erreur et l’intuition du rectificatif à apporter. Samuel dira : « j’ai pris conscience de ma sottise […, j]’entrevis le monde que je devais créer pour pouvoir respirer. »12 Quelle est la sottise qu’il remet en question alors ? Il précise : « Jusque-là, j’avais cru que je pouvais faire confiance à la connaissance. Que je devais m’équiper sur le plan intellectuel. […] j’ai cherché à savoir, afin d’être en mesure de pouvoir. Puis je me suis aperçu que je faisais fausse route. »13 Sur cette fausse route, en effet, il avait conduit l’écriture de ses ouvrages les quinze ans antérieurs, en les formulant avec une prétention de maîtrise savante du monde fictionnel – une orientation qu’il tenait dès son contact avec James Joyce.

L’effet global de cette épiphanie : un changement d’orientation dans la vie du personnage, qui remet en cause de façon très claire une croyance l’ayant jusque-là guidé ; cette croyance, concernant une « obscurité » volontairement réprimée, s’avère finalement être fausse. Il ne faudrait plus réprimer la soi-disant obscurité, car elle serait en réalité une « lumière de l’entendement » – à tel point qu’elle deviendrait son meilleur « allié » (justement, ce dernier mot est celui qui manque au récit lorsque le vieux Krapp interrompt la démarche de l’appareil pour la deuxième fois).

À propos de l’épiphanie profane de Samuel Beckett, https://cpsy.hypotheses.org/214

Par Iota

- travailleuse de l'ombre

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